Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Témoignage d'une marxiste révolutionnaire féministe, membre du PT

· Inprecor n° 214, 3 mars 1986 · p. 22-23 · 2 482 mots

Femmes Syndicalisme Brésil

BRESIL T (T) et de la section brésilienne de la ve intermanenade. 1 ATAU Godinho est militante du Parti des travailleurs

Elle s'est engagée dans des mouvements de femmes depuis 1980. Dans l'interview qui suit, après avoir donné quelques éléments d'information sur la situation des femmes tra-

Claude SEVRAC : - Quelle est la situation des femmes travailleuses au Bré-

Tatau GODINHO : - Durant deux dernières décennies, la proportion de femmes travailleuses a augmenté très rapidement, pour constituer aujourd'hui près de 30% de la main-d'œuvre active. Leur nombre a diminué dans l'agriculture, parallelement au déclin plus général de l'emploi dans ce secteur, mais elles sont plus nombreuses que les hommes à s'être déplacées vers les villes. C'est surtout leur entrée en force dans le secteur de l'industrie qu'il faut souligner, en particulier dans des branches non traditionnellement féminines. Dans le textile et les autres branches où elles ont toujours représenté une partie importante de la main-d'œuvre, dans les services notamment, leur nombre n'a guère varié.

Bien sûr, dans l'ensemble des secteurs, les femmes continuent à occuper les emplois les moins qualifiés. Mais, contrairement à ce qu'on connaît dans d'autres pays, où celles qui travaillent dans l'industrie sont employées le plus souvent dans les services ou dans l'administration, au Brésil - en particulier dans les zones les plus développées comme Sao Paulo - trois femmes sur quatre travaillant dans l'industrie sont employées à la production. Cela implique un changement qualitatif en ce qui concerne leur place dans l'ensemble de la main-d'œuvre. Cependant, vu l'accélération de la crise économique depuis la fin de la phase de croissance que le Brésil avait connue jusqu'en 1974, les femmes sont de plus en plus nombreuses, et plus que les hommes, à travailler dans le secteur informel de l'économie, où elles sont contraintes à accepter de petits travaux correspondant à leurs tâches traditionnelles dans la famille, tels que cuisine, couture, etc., afin de compléter le revenu familial.

Je ne pense pas que la proportion des femmes licenciées soit beaucoup plus élevée que celle des hommes, bien qu'on manque de données précises à ce sujet. Mais il n'en reste pas moins que la crise frappe les femmes de manière différente, dans la mesure où ce sont elles qui gèrent le budget familial, qui ont a assurer les repas au jour le jour, etc. C'est ce qui explique qu'un grand nombre d'entre elles participent activement, dans les quartiers pauvres, aux groupes du mouvement des féministe du PT cats et le PT. femmes qui cherchent à résoudre les problèmes quotidiens d'alimentation.

- D'après ce que tu viens de dire, le mouvement des femmes semble avoir un profil bien différent de ce qu'on connaît dans les pays occidentaux.

- Oui, il faut dire que le mouvement des femmes tel qu'il s'était développé après 1975, avec la formation d'une multitude de groupes féministes, est plutôt éclaté à l'heure qu'il est. Ces groupes sont très désorganisés et beaucoup d'entre eux ont disparu. Le mouvement féministe à proprement parler n'a plus de structure de coordination au niveau national. Il reste des groupes à l'échelle locale qui sont plus ou moins liés entre eux, mais rien de comparable avec ce qui existait à la fin des années 1970. A cette époque, le mouvement était capable de mobiliser les femmes, d'organiser des meetings tres larges et des conférences de masse qui ont beaucoup contribué à ce que la question des femmes devienne un thème important dans l'ensemble de la société. Aujourd'hui, de nombreuses militantes parmi celles qui restent actives, sont à la recherche de perspectives nouvelles, car la dis-

Get la difficulté à mettre en avant des axes susceptibles d'unifier les forces, deviennent un obstacle en soi à la

Le phénomène important qu'on constate aujourd'hui au Brésil, c'est l'émergence de groupes de femmes dans les bidonvilles, qui s'organisent en général autour de revendications économiques immédiates, pour l'amélioration des conditions de vie. Tout en étant étroitement liés aux mouvements populaires en général, ils sont organisés de manière autonome. On ne saurait dire qu'ils ont une conscience claire de la question de l'oppression spécifique des femmes. Ils sont composés avant tout de femmes prolétaires, de ménagères qui cherchent à résoudre les problèmes quotidiens auxquels elles sont confrontées dans les quartiers pauvres des grandes villes. Il serait donc faux d'affirmer que ce mouvement émane des groupes féministes du passé. Il n'existe pas de tradition, pas de mémoire par rapport à ce qu'était le mouvement autonome d'il y a cinq ans, même si ce dernier exerce une influence diffuse.

Les groupes en question sont nés de façon tout à fait spontanée dans la pluvailleuses au Brésil, Tatau Godinho traite de la situation actuelle du mouvement des femmes ainsi que de la manière dont le problème de l'oppression des femmes est abordé par les syndides concentrations urbaines et sur des thèmes variés, le plus important, en 1985, ayant été celui du lait. En effet, devant les besoins criants de leurs familles, les femmes des bidonvilles de quatre ré gions différentes ont engagé une campagne pour demander au gouvernement de distribuer le lait à bas prix dans les zones les plus défavorisées. Ces groupes de femmes exigeaient du gouvernement que le lait leur soit livré en mains propres, car ils revendiquaient la responsabilité de mettre sur pied un systeme de distribution s'appuyant sur l'organisation des femmes entre elles. Près de 7 000 femmes ont pris part à cette action. Là où cela s'est avéré possible, la campagne a débouché sur d'importants résultats termes d'organisation, avec la mise en place de groupes de femmes permanents décidés à aller au-delà des problèmes de distribution de l'alimentation.

L'une des limites de ce type de mouvement réside toutefois dans son absence de coordination. Le caractère des revendications avancées fait que les femmes s'adressent directement à l'Etat et lorsqu'elles obtiennent satisfaction, les stru-ctures mises en place durant la campagne disparaissent le plus souvent, ce qui va à l'encontre de toute continuité du point de vue des formes d'organisation créées à un moment donné. C'est ce qui s'est passé à de nombreuses reprises, par exemple avec les groupes qui s'étaient mobilisés pour revendiquer des crèches : une fois que les autorités avaient accédé à leur requête, ils cessèrent d'exister, faute de perspectives à plus long terme.

faut toutefois souligner qu'une campagne de masse comme celle pour le lait n'a pu se développer que parce que certains groupes déjà existants avaient dès l'abord le projet de s'appuyer sur une telle mobilisation pour impulser l'organisation d'un plus grand nombre de femmes, et qu'ils n'entendaient pas en rester à un

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thème revendicatif. C'est à partir d'eux qu'il sera peut-être possible, dans le futur, de mettre en place des formes d'organisation permanente parmi les femmes les plus opprimées.

- Quelle a été la réaction des syndicats face à la naissance du mouvement féministe, et que font-ils actuellement pour défendre les intérêts spécifiques des tra-

- L'organisation des femmes dans les syndicats est très en retrait par rapport à ce qui se passe dans le mouvement populaire. Il y a eu des réunions de femmes et la création de structures spécifiques dans les syndicats à la fin des années 1970, sous l'influence du mouvement féministe. Mais les débats n'ont pas été très au-delà d'une question qui était centrale à l'époque, celle du travail de nuit. Le gouvernement cherchait alors à faire passer une loi autorisant le travail de nuit en équipes pour les femmes, et les syndicats y étaient opposés. Plusieurs d'entre eux ment le syndicat de la métallurgie de Sao Bernardo - organisèrent des réunions ou des conférences non mixtes de femmes. Mais ce fut exceptionnel et il n'y eut plus d'autres réunions de ce type pendant près

Ni la question de l'oppression des femmes ni le problème de leur organisation spécifique ne sont devenus des thèmes centraux dans les syndicats. Il faut dire que les directions syndicales, y compris les plus combatives d'entre elles, ne comprenaient pas le problème posé. Elles rejetaient toute idée de formes particulières d'organisation des femmes. les réunions en question, elles déclarèrent explicitement qu'elles n'organiseraient plus jamais de réunions non mixtes et que la seule manière de poser la question des femmes, c'était d'intégrer leurs revendications dans les plate-formes revendicatives d'ensemble, de poser le problème dans les congrès syndicaux, etc. Malheureusement, ce ne fut jamais fait, et malgré le nombre important de travailleuses dans l'industrie et le fait qu'elles sont loin de représenter un poids mort dans les syndicats, leurs besoins spécifiques furent systématiquement oubliés ou mis entre parenthèses, aussi bien lors des négociations de contrats collectifs que dans la vie quotidienne des syndicats.

Pour justifier cet état de fait, certains argumentent que c'est avant tout pour bénéficier des prestations sociales auxquelles cela donne droit que les femmes sont entrées dans les syndicats. Mais, d'une part, ceci est également vrai pour les hommes et, d'autre part, il y a plus de femmes que d'hommes qui ont adhéré aux organisations syndicales durant la vague de grèves qui a eu lieu au Brésil en 1978-1979. Leur adhésion au mouvement ouvrier est donc loin de refléter une attitude passive ou purement intéressée. La vérité, c'est que les directions syndicales se sont refusées à leur accorder la place qui leur revenait, quand bien même leur poids numérique croissant a conduit certains journaux de la presse syndicale à traiter assez régulièrement des problèmes de discrimination envers les travailleuses de l'industrie.

Ce n'est qu'en 1984 que la nécessité d'intégrer les revendications touchant plus particulièrement les femmes et d'envisager des formes propres d'organisation a recommencé à faire l'objet de débats. Il faut toutefois souligner qu'à quelques exceptions près, ce ne sont pas les courants syndicaux les plus combatifs mais les secteurs les plus conservateurs de la bureaucratie, qui ont pris l'initiative à ce moment là. L'élection du nouveau gouvernement, porté au pouvoir après les élections de novembre 1982, quand l'opposition bourgeoise l'a remporté dans plusieurs des principaux Etats du Brésil, y est d'ailleurs pour quelque chose. A Sao Paulo, par exemple, ce sont les autorités qui ont mis en place un conseil des femmes, comme -structure officielle faisant partie du gouvernement de l'Etat. Ce conseil a établi des liens avec certains syndicats pour engager un travail commun, les aidant même à organiser des conférences ou des

Cela ne pouvait que pousser les secteurs les plus combatifs à réagir, même s'ils ne le firent pas avec la rapidité et la force qu'on aurait pu souhaiter. Ainsi, la Centrale unique des travailleurs (CUT) a déjà pris deux initiatives importantes en 1985, avec les conférences qui se sont tenues à Sao Paulo et dans le Minas Gerais, pour relancer l'activité et l'organisation propre des femmes. Même si les termes du débat amorcé en 1978-1979 sur la situation des femmes dans l'industrie n'ont guère avancé depuis lors, cela constitue un réel pas en avant dans le sens d'une consciente en femmes. Ces deux conférences sont loin

Men termes d'organisation, et la direction de la CUT s'est même opposée à la mise en place d'une instance permanente du travail femmes. Mais il est fort probable que cette proposition ressurgira lors du prochain congrès de la CUT, à la fin de cette année, et il est possible qu'elle

Il faut encore dire une chose : ce qui s'est passé récemment dans l'agriculture a certainement exercé une influence sur les syndicats de l'industrie. Alors que dans les villes le problème des revendications spécifiques des femmes n'a quasiment jamais été pris en considération dans l'établissement des contrats, l'une des trois rede la principale grève agricole qui a eu lieu cette année dans les plantations de canne à sucre près de Sao Paulo, portait sur la question de l'égalité salariale des femmes. Cela n'avait jamais été le cas jusqu'ici, et le fait que les femmes de la campagne aient engagé la lutte à ce propos a eu un impact indéniable sur les syndicats urbains.

- Quel est le rôle du Parti des travailleurs (PT) en ce qui concerne la radicalisation des femmes et leur organisation ?

- Comme je l'ai déjà dit, l'absence d'une quelconque forme de coordination entre les groupes a été l'un des problèmes du mouvement des femmes. Cette faiblesse a limité sa capacité d'intervention et a fait obstacle à toute perspective d'unité d'action sur tel ou tel thème. Bien sûr, il n'est pas question de vouloir de manière artificielle, à la mise en place d'une structure qui ne corresponde pas à un minimum d'activité ou de mobilisation.

Les féministes ont toujours été hantées par la crainte qu'une telle coordination force les rythmes de développement du mouvement et reproduise certains modes de fonctionnement autoritaires qui prévalent dans les partis politiques. Mais le problème n'est pas là. Le problème, aujourd'hui, c'est que de nombreux groupes de femmes du mouvement populaire sont à la recherche d'une direction et d'une orientation politiques, et qu'ils ont besoin de se coordonner. Or, la conception très spontanéiste entretenue par beaucoup de féministes à propos de l'autonomie du mouvement constitue un réel obstacle à son développement, alors qu'il serait parfaitement possible d'unifier nos efforts pour mener certaines batailles en com-

C'est ce qui explique que le PT, exerçant une forte attraction sur les couches populaires, ait souvent été amené à jouer un rôle laissé vacant par le mouvement. Dans plusieurs Etats, en effet, les commissions femmes du PT outrepassent de loin leur vocation et leurs intentions premières. Au lieu de se limiter à organiser le travail des militantes et des militants du parti et à diriger l'intervention au sein du mouvement autonome des femmes, ces structures constituent un pôle d'attrac tion pour toutes celles qui y voient un lieu où débattre de leurs problèmes et de leurs projets d'action. A preuve ce qui se passe régulièrement le 8 mars : il est devenu traditionnel que ce soit le PT qui organise toute une partie des groupes femmes à l'occasion de ces manifestations, car s'il ne le faisait pas, personne ne prendrait l'initiative. C'est un problème, aussi bien par rapport à l'autonomie du mouvement que parce que certaines femmes adhèrent aux commissions femmes du PT avant même d'entrer dans le parti. Il faudra bien finir par le résoudre.

En attendant, il ne fait aucun doute que le PT est un levier pour l'entrée en action de nombreuses femmes. Les campagnes qu'il a contribué à impulser sur les problèmes de conditions d'existence dans les poches de misère des centres urbains, même si elles ne partent pas d'abord de leur oppression spécifique, conserveront certainement un caractère décisif pour le développement et l'organisation du mouvement des femmes durant toute une pé riode. Il en sera ainsi non seulement en raison de la profondeur de la crise économique, mais aussi en raison de la nature des groupes de femmes qui ont surgi au sein des couches les plus déshéritées, et du rôle qu'ils ont à jouer pour la construction d'un mouvement de femmes à

Propos recueillis par Claude SEVRAC,

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