Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FEMMES

Travail-famille, Famille-Travail ; mais qu'est-ce qui fait courir les femmes ?

· Inprecor n° 214, 3 mars 1986 · p. 14-17 · 4 805 mots

Femmes Grande-Bretagne

DOSSIER FEMMES l'EST normal que les femmes travaillent ? Voire... Pour travailler, elles ont toujours travaillé : la cuisine, la lessive, l'entretien de la maison, autrefois les conserves qu'on produisait chez soi, aujourd'hui les courses, avant comme après les enfants, et l'on peut allonger la liste. Oui, mais, il y a travail et « travail », travail gratuit et travail salarié, tâches domestiques obscures et occupation « noble ».

au foyer, c'est du passé ? Voire... La révo-

Les femmes lution industrielle a entraîné un bouleversement fantastique dans la vie des femmes : elle les a jetées massivement sur le marché du travail. Pendant près d'un siècle, elles y sont entrées, sorties, selon les flux de la conjoncture et

Jacqueline HEINEN

L'article récemment publié dans Inprecor sur les conséquences sociales de la crise économique en Europe capitaliste mettait en évidence les effets de la crise pour l'ensemble de la classe ouvrière et notamment pour les secteurs les plus vulnérables en son sein : les femmes, les jeunes, les immigrés (1). Et il faut préciser :

les jeunes femmes et les femmes immigrées, tant il est vrai que, dans chaque groupe social, les femmes sont les premières visées en raison de leur situation écartelées qu'elles sont contradictoire, entre leur travail professionnel et leur rôle de mère et d'épouse. Certes, elles sont de plus en plus nombreuses à être actives (entendez : salariées). Mais en même temps, on continue à attendre d'elles qu'elles assurent la quasi totalité des tâches domestiques et la prise en charge des enfants.

RECONSTITUER UNE

« ARMEE DE RÉSERVE » ?

La détermination de la bourgeoisie à augmenter ses profits va de pair à l'heure actuelle avec une politique d'austérité qui frappe en premier lieu celles et ceux qui sont le moins à même de résister vu leur place sur le marché du travail et vu les réticences - voire les refus - du mouvement ouvrier à défendre leurs intérêts spécifiques. Le patronat a bien compris que, pour mener à bien son projet visant à démanteler les conquêtes essentielles du prolétariat depuis la Deuxième

Guerre mondiale, il avait tout avantage à s'en prendre d'abord aux couches travailleuses en faveur desquelles la solidarité joue le moins.

A l'évidence, il a obtenu une série de succès sur cette voie, avec l'introduction de la flexibilité et du travail à temps partiel, ainsi qu'avec la remise en cause d'acquis sociaux au premier chef dans les domaines qui touchent le plus directel'émancipation de la femme ? ses responsables du foyer. les intérêts du moment les femmes - crèches, cantines -puisqu'elles en sont à la fois les principales utilisatrices et la principale main d'œuvre.

Les efforts de la bourgeoisie pour enfermer les femmes dans le ghetto du travail précaire et peut-être les rêves de certains de reconstituer l'« armée de réserve » des femmes attendant, le balai au pied, qu'on les appelle pour « travailler » - ne sont pas sans se heurter à une série d'obstacles, à commencer par la structure même du marché du travail. Dans la production industrielle, la ségrégation professionnelle a pour corollaire lexistence de branches « féminines », dont certaines sont en pleine régression (textile, chaussure, habillement) et d'autres en pleine expansion (électronique). Dans les deux cas, néanmoins, les profits patronaux dépendent d'une main d'œuvre en majorité, voire en quasi totalité féminine, occupant des emplois dont les hommes ne veulent pas, pour un travail qui se fait souvent à la chaîne. Dans les services où il y a eu une nette progression de l'emploi depuis dix ans, c'est avant tout l'emploi féminin qui a augmenté. Selon les pays, ce secteur regroupe 60 à 85 % des femmes, dans le public comme dans le privé.

Certaines branches des services publics (santé, enseignement primaire et secondaire, services sociaux, administration) sont très largement féminisées. Et d'une manière plus générale, certaines fonctions (secrétaires, aide-comptable, filles de salle) dépendent presque exclusivement du travail des femmes ; et là encore, les hommes ne se bousculent pas au portillon pour prendre leur place.

Quand bien même la bourgeoisie va jusqu'à prendre des mesures matérielles pour inciter les femmes à arrêter de travailler pour faire plus d'enfants, comme c'est le cas en France et en RFA, son projet n'est pas de renvoyer massivement les femmes au foyer, comme ce fut le cas au lendemain de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Elle n'y a pas intérêt ment de la classe dominante. Aujourd'hui, elles y sont, elles y restent : c'est un fait historique, il n'y a pas à mégoter. Mais qu'y fontelles ? Et à quel prix ? Et surtout, que font-elles

" à côté » ? Est-ce que vraiment les femmes ont « pris le travail des hommes » ? Est-ce que vraiment le travail permet

L'article qui suit tente de rendre compte, à la lumière des données accessibles pour l'Europe, des évolutions qui se sont produites ces dix ou vingt dernières années et de la situation véritables des femmes, en tant que travailleuses, mères, épouet ce serait matériellement impossible. Ce qu'elle veut, c'est contraindre les femmes à accepter des emplois précaires afin de miner leurs capacités de résistance ;

c'est les amener à intérioriser le fait qu'elles ne sont pas vraiment des salariées à part entière, quand bien même leur travail est indispensable à l'économie.

Les chiffres sont d'ailleurs là témoigner des bouleversements — et aussi des immobilismes - touchant au rôle des femmes dans la famille et dans la société (2). Ils varient bien sûr d'un pays à l'autre. Mais il est frappant de constater qu'ils indiquent partout une tendance

ELLES SONT SORTIES DE

CHEZ ELLES

Depuis les années 1950, la proportion des femmes dans l'ensemble de la au te ban ont te la candid main d'œuvre des pays capitalistes n'a cessé de croître, à l'exception de la Granderons de 40 % dans la plupart des pays européens, dépassant même 45 % dans le

Nord du continent (Danemark, Suède,

Finlande, Norvège). Même là où ces chiffres sont nettement inférieurs, comme en

Hollande ou en Italie, la tendance à la

1. Cf. Inprecor numéro 212 du 3 février

1986, l'article d'Ernest Mandel : « Les conséquences sociales de la crise économique en

Europe capitaliste ».

2.

données statistiques, voir

Pour les notamment : L. Paukert, L'emploi et le chômage des femmes dans les pays de l'OCDE, éd. de l'OCDE, Paris 1984 ; L'intégration des femmes dans l'économie, collectif,

Ed.

l'OCDE,

Paris 1985 : Emploi et chômage,

EUROSTAT, Luxembourg 1985 ; R.A. Hart,

Réduire le temps de travail, de l'OCDE,

Ed.

Paris 1984 ; N. Corvi et M-M. Salort, Les femmes et le marché du travail, Hatier, Paris 1985 ;

Frauen in der BRD, collectif, Ed. VSA, Hambourg 1983 ; Working Women and the Labour

Market, collectif,

Ed.

RKP,

Londres 1982 ;

Gardiner,

Jean

Women,

Recession and the

Tories, in Essays on Thatcherism, 1983.

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hausse est très nette. Très rares sont donc les pays industrialisés où moins de la moitié des femmes travaille, et là où le travail à temps partiel est très développé, ce sont bien plutôt 75 % d'entre elles qui sont ac-

(la moyenne oscille entre 80 et 85 % en Europe).

Il faut souligner que c'est avant tout l'entrée massive sur le marché du travail des femmes mariées et des mères de famille qui a contribué à modifier radicalement la courbe d'œuvre féminine ces deux dernières décennies. En moyenne près de 60 % des femmes mariées sont actives en Europe soit environ deux fois plus que dans les années 1950. Cette proportion dépasse même 70% dans un pays comme la Belgique ; tandis qu'en Suède, ce sont

80 % des mères d'enfants de moins de sept ans qui avaient un travail salarié en 1985. La plupart des études se fondant sur les statistiques actuelles prédans un proche avenir, un travailleur sur deux sera une femme.

Cette progression riée des femmes s'accompagne très logiquement d'une modification de leur cursus professionnel. Alors que, par le passé, le taux d'activité maximum se situait chez jeunes femmes et chez celles de plus de quarante-cinq ans, avec une diminution très nette parmi celles en âge d'avoir des enfants, on constate aujourd'hui que la courbe d'activité tend à être continue et à ressembler de plus en plus à celle des hommes.

Cette évolution va de pair avec la baisse du taux de fécondité qui effraie certaines bourgeoisies européennes. L'ère des familles nombreuses est bien passée. Dans toute l'Europe, c'est la famille de deux, voire d'un enfant qui prévaut. Exemple frappant : celui de l'Etat espagnol où le taux d'activité des femmes a fortement progressé même s'il reste plus bas qu'ailleurs - les femmes représentent 31 % de la population active

Get où le taux de fécondité, lui, est passé de 2,77 enfants par femme en

De son côté, le niveau d'instruction des femmes a fortement augmenté puisqu'elles sont souvent plus nombreuses que les garçons dans le premier et le deuxième cycle de l'enseignement secondaire et qu'elles représentent plus de la moitié des nouveaux étudiants s'inscrivant à

A CHOMEUR, CHOMEUSE ET DEMIE

Ces chiffres appellent toutefois une série de correctifs si l'on veut rendre compte de la situation réelle vailleuses. La crise aidant, la courbe du chômage a grimpé beaucoup plus vite pour les femmes que pour les hommes dans la majorité des cas. Dans plusieurs pays européens, la proportion des femmes sans travail dépasse même 20 % de l'ensemble des femmes actives, et pas loin de 30 % dans l'Etat espagnol. Un chiffre parfois deux fois plus élevé que chez les hommes, comme c'est le cas en Autriche ou au Portugal. A quoi il faut ajouter que les données officielles sont loin de rendre du nombre exact de travailleurs sans emploi, car après un certain temps, beaucoup se découragent dans leur recherches, cessent de s'inscrire auprès des organismes ad hoc et disparaissent des statistiques. C'est particulièrement vrai dans le cas des femmes qui sont plus tentées de se replier sur la famille et de se consacrer aux tâches domestiques.

En Grande-Bretagne, on estime que près de 28 % de l'ensemble des chômeuses et 43 % de celles qui sont mariées ne s'inscrivent pas dans les bureaux de placement contre 11 % pour les hommes. Il y a bien sûr une relation étroite entre cette attitude et la durée du chômage, qui s'allonge constamment, beaucoup plus longue en ce qui concerne les femmes que chez les hommes. Elle est près de deux fois plus élevée en Belgique où les femmes de 26 à 36 ans restent en moyenne 41 mois sans retrouver de travail contre 24 pour les hommes du même âge. Trois ans et demi dans l'angoisse du lendemain, à attendre et à chercher.

Chez les mères et les mères seules en particulier, ces difficultés renvoient à une moindre mobilité car elles sont plus que réticentes à accepter un emploi éloigné de leur domicile, compte tenu des problèmes accrus de garde d'enfants qui en découlent. Sans parler de se déplacer dans une autre ville : diverses enquêtes réalisées en France confirment que c'est là une « option » réservée aux hommes ; les femmes, elles, suivent leurs maris (3).

Quant aux perspectives d'avenir, on ne peut dire qu'elles soient roses ! Outre les branches industrielles « féminines » où l'on ne compte plus les licenciements, l'introduction généralisée de la bureautique dans les services ne manquera pas, à terme, d'entraîner d'importantes suppressions d'emplois. Dans un premier temps, il est vrai, les prévisions à ce propos n'ont pas été immédiatement confirmées (4). Les gains de productivité résultant de la mise en œuvre des nouvelles techniques ont souvent permis à l'entreprise d'offrir de nouveaux services, engendrant par là-même de nouveaux besoins. Mais la profondeur et la durée de la crise mettent une limite objective à l'ouverture de nouveaux débouchés et donc à la création de nouveaux emplois.

Par ailleurs, le coût des ordinateurs de bureau ayant chuté radicalement ces dernières années, ils deviennent accessibles à tout un chacun, y compris aux très petites entreprises (1 à 5 employés) où l'on retrouve une majorité de femmes dans les emplois de sténo-dactylos, caissières, etc., parmi les premiers à disparaître avec l'informatisation.. Une étude britannique prévoit que l'introduction de micro-électronique impliquera la suppression de 17 % des postes de secrétaires QUI DIT MI-TEMPS, DIT MI-SALAIRE

Le deuxième facteur essentiel dont il faut tenir compte pour apprécier à sa juste valeur l'activité professionnelle des femmes, c'est la généralisation du travail à temps partiel qui concerne la moitié des nouveaux emplois créés depuis dix ans, et près de la moitié des femmes actives dans plusieurs pays. Les travailleurs à temps partiel sont des travailleuses dans plus de 80 % des cas (près de 95 % au Danemark et République fédérale d'Allemagne). Avec tout ce que cela implique : emplois moins qualifiés, excluant en général toute responsabilité ; couverture sociale au rabais, contrats à durée déterminée ; horaires irréguliers, tels ceux des vendeuses qui travaillent de 8 heures à 10 heures du matin et de 17 heures à 19 heures le soir. Et surtout, un salaire réduit du quart, du tiers ou de la moitié.

Les patrons savent ce qu'ils font : dans une même branche, ou dans une même entreprise, les salaires horaires pour un travail identique sont presque toujours inférieurs dans les emplois à temps partiel. Or, les enquêtes montrent que, contrairement à ce qui se passait dans les années 1970 où une grande majorité des femmes concernées affirmait avoir choisi ce type de travail, la plupart d'entre elles déclare aujourd'hui qu'elles l'ont accepté faute de mieux. Conclusion : la progression du taux d'activité professionnelle des femmes est nettement moins spectaculaire qu'il n'y paraît au premier abord, et on est bien loin d'une véritable indépendance économique des femmes.

Les statistiques nous révèlent que les salaires féminins sont inférieurs de 20 à 35 % à ceux des hommes, en dépit de la conventien numéro 100 de l'Organisation internationale du travail (OIT), adop tée par la plupart des pays, jamais respectée, en dépit des législations spécifiques telles que le « Equal Pay Act » datant de 1971 en Grande-Bretagne ou de la loi sur la parité salariale adoptée en Italie en 1977. Mais chacun sait que les statistiques sont à manier avec des pincettes. en l'occurence, il s'agit de la différence de salaire horaire, ce qui ne dit rien sur le salaire global. Sans parler de l'incidence évidente du temps partiel sur le salaire mensuel, il faut souligner que, même pour femmes travaillant à plein temps, l'écart se creuse nettement par rapport aux chiffres officiels si l'on tient compte du fait qu'elles travaillent moins long temps (moins d'heures supplémentaires et plus d'absences dûes à leurs tâches famiqu'elles touchent moins de Additionnez tous ces handicaps, et étonnez-vous si, parmi les quelques cinq millions de personnes se trouvant aujourd'hui dans une situation de pauvreté prononcée en RFA, la très grande majorité sont des femmes. Femmes immigrées totalement démunies et femmes âgées sans ressources vivant des allocations publiques, certes. Mais aussi jeunes travailleu-

3. D. Kergoat, Les femmes et le travail Paris 1984 ; A-M. Daune-Richard, 4. S. Nora et A. Minc, L'informatisation Ed. de la Documentation francaise, Paris 1978.

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ses au chômage, mères d'enfants en bas de la hiérarchie traditionnelle du travail âge, et qui ne touchent plus d'allocations.

Derrière ces divers aspects de l'inégalité du statut des femmes travailleuses, on retrouve toujours le facteur essentiel : la ségrégation professionnelle et dans la

«QUAND ON EST UN HOMME, ON NE FAIT PAS UN TRAVAIL DE FEMME!» C'est un fait, dans l'immense majorité des cas, les femmes ne font pas le même travail que les hommes. Elles sont dans des branches, dans des emplois différents, elles n'ont ni la même formation, ni la même qualification. En Suède, près de la moitié des femmes occupe des emplois dans les cinq professions féminisées à plus de 90 % que sont celles de secréde ménage et bonnes d'enfants. Contrairement à ce qu'on pouvait attendre il y a encore dix ans, l'augmentation du nombre de femmes actives n'a pas été un facteur d'affaiblissement mais bien de renforcement de la ségrégation. Elle est souvent plus forte chez les jeunes, comme on le constate en RFA. L'introduction des nouvelles technologies n'a fait jusqu'ici qu'accentuer cette tendance. débouchant sur des emplois liés aux applications de l'informatique, on ne trouvait récemment que 10 à 25 % de femmes selon les pays en Europe. En revanche, elles sont légion parmi les clavistes qui s'usent les nerfs et les yeux dans le travail répétitif de maniement des données informatiques. Alors que les nouvelles techniques pourraient impliquer un enrichissement des tâches professionnelles, une plus grande variété du travail l'amélioration des compétences, il s'avère qu'elles sont introduites le plus souvent sans remise en cause de l'organisation et Source : Danièle Kergoat, « Les ouvrières », Le Sycomore, Paris 1982.

OS OQ OS OQ femmes hommes travaillent au rendement répètent toujours une même série d'opérations où les femmes occupent le bas de l'échelle. Au contraire, la généralisation de la bureautique dans les services va de pair nouvelles formes de travail à domicile sur écran visant au premier chef mères d'enfants en bas âge. Travail précaire s'il en est, moins bien payé qu'en agence, soumis à des contraintes horaires en fonction de l'ordinateur central, sans compter l'isolement et les mômes dans les

Dans l'industrie, bien plus souvent ouvrière spécialisée (OS) que les hommes. A elles le travail à la chaîne, le salaire aux pièces et la même opération recommencée à longueur de journée, poser 16 000 boutons par jour à la main dans la bonneterie, par exemple. Le tableau reproduit ci-dessous, illustrant la situation qui existe en France n'est-il pas particulièrement explicite ?

Il ne faut pas croire pour autant que les femmes ont un salaire moindre et une place différente sur le marché du travail parce qu'elles ne sont pas formées ou parce que leur formation serait mal adaptée. « Les femmes ouvrières ne sont pas OS ou manœuvres parce que mal formées par l'appareil scolaire, mais parce qu'elles sont bien formées par l'ensemble du travail reproductif » (5). Si tel n'était pas le cas, il serait inexplicable qu'elles se dirigent, ou plutôt qu'on les dirige toujours encore sur des apprentissages « féminins » sans avenir (couture, sténo-dactylo) pour les embaucher ensuite dans l'électronique où leur formation n'est pas reconnue, mais où on les emploie de préférence aux postes exigeant patience, minutie sous prétexte qu'il s'agit de qualités « naturelles » chez les femmes.

Un patron suisse a déclaré cyniquement que les ouvrières étaient beaucoup mieux à même que les hommes de supporter les contraintes liées au travail sur circuits intégrés exigeant une synchroni-

Os oQ os oQ femmes hommes ont une rémunération dépendant di rythme de travail ont un effort physique important à fournir sation parfaite entre les mouvements du bras et du pied et de l'œil surveillant le processus sur écran. Pourquoi ? Parce que, dès leur enfance, elles sont conditionnées par des travaux tels que le tricot qu'on effectue de manière mécanique, sans réfléchir, une maille à l'endroit, deux à l'envers, un jeté, etc. Discours caricatu-ral sur l'oppression spécifique des femmes ! Mais aussi fondement de toute la politique patronale. La manière même dont les salaires sont établis tient compte du sexe de la main-d'œuvre. On connaît les primes relatives à l'effort physique et aux responsabilités. Mais a-t-on jamais vu un employeur proposer une « prime de monotonie » ?

Ce qui précède indique bien que les revendications égalitaires - « à travail égal, salaire égal », droits égaux - pour correctes qu'elles soient, sont largement insuffisantes si l'on entend s'attaquer aux racines des inégalités entre hommes et femmes. Dans ce sens, les luttes menées par les ouvrières américaines canadiennes pour que les syndicats adoptent une politique d'action positive afin de forcer les portes des secteurs jadis fermés aux femmes où les salaires et les qualifications sont plus élevées (automobile, sidérurgie, mines, etc.) ont une importance décisive, même si elles sont d'autant plus difficiles à gagner que la crise et le chômage vont s'approfondissant. Mais il importe aussi de centrer le tir sur les discriminations qui existent là où les femmes travaillent dans leur immense majorité, les secteurs « féminins », en mettant à nu les mécanismes qui valorisent les qualités dites masculines par rapport aux qualités dites féminines dans la définition des salaires, par exemple. Ce qui ne peut se faire que par une remise en cause explicite du rôle qu'on entend faire jouer aux femmes et de la situation inextricable dans laquelle elles sont enfermées.

LE LABYRINTHE DES TACHES

DOMESTIQUES Leur double, voire triple rôle d'épouse, de mère et de travailleuse est en effet à l'origine de toutes les discriminations auxquelles se heurtent les femmes. La majorité d'entre elles considère aujourd'hui le droit à l'emploi comme un acquis (6). Même celles qui avouent détester le travail qu'elles font, parce que répétitif et épuisant, insistent sur l'importance qu'elles attachent au fait de « travailler dehors », d'avoir des contacts avec des collègues, de ne pas rester enfermée chez soi. Mais elles n'en continuent pas moins à courir de leur foyer à leur travail, de leur travail à leur foyer, dans un effort désespéré pour arriver à tout concilier, les exigences de leur patron, de leur mari et de leurs enfants. Travaillant plus dormant moins que les hommes, elles font les courses pendant qu'ils sont au café, lavent ou repassent pendant qu'ils

5. D. Kergoat, Les ouvrières, Ed. du Sycomore, Paris 1982.

6. D. Kergoat, op. cit.

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regardent la télé, tout cela au prix de leur équilibre nerveux, de leur santé et le plus souvent de leur carrière.

Où prendre le temps de lire, de réfléchir, d'être active dans un syndicat ? En dix ans, la répartition des tâches domestiques au sein du couple n'a progressé que de quelques pourcents, même dans un pays comme la Suède où les rapports entre les hommes et les femmes apparaissent comme moins empreint de machisme qu'ailleurs. En France, une travailleuse qui a trois enfants consacre 5 h 45 par jour aux tâches domestiques, alors que son mari n'y consacre que 1 h 40. Paradoxalement, il en fait plutôt un peu plus quand il a moins d'enfants. Le travail à temps partiel n'a pas arrangé les choses, puisqu'il a entraîné une régression de la répartition des tâches au détriment de la femme dans les ménages d'ouvriers et l'homme estimait normal de « donner un coup de main » auparavant parce que sa femme travaillait à plein temps, il juge maintenant qu'il peut se mettre les pieds sous la table en rentrant puisqu'à l'évidence « elle a le

C'est encore pire en ce qui concerne la prise en charge des enfants. Alors que travailleuses des jeunes générations commencent à exiger de leurs compagnons qu'ils participent un minimum aux tâches domestiques, elles considèrent encore généralement que la prise en charge des enfants est une tâche qui leur revient. Cette intériorisation de leur rôle de mère se traduit par une très grande difficulté à remettre en cause les schémas traditionnels sur l'éducation des petites filles, censées avoir des qualités différentes de celles de leurs frères. Ce qui débouche « naturellement » sur le fait que les unes « choisissent » les filières d'éducation générale alors que les autres optent pour les filières du technique donnant accès à des emplois qualifiés.

Aussi les attaques de la bourgeoisie contre les infrastructures (crèches, garderies, cantines scolaires) qui constituent un p dent er ut de nation.

sont-elles particulièrement dramatiques surtout pour ces dernières. Non seulement elles entraînent une détérioration dans leur vie quotidienne, une diminution du peu de temps libre dont elles disposaient jusque là, mais elles ont des conséquences subjectives extrêmement néfastes dans la mesure où elles vont à l'encontre de toute socialisation de l'éducation des très jeunes enfants et où elles renforcent les relations patriarcales au sein de la famille.

DIVISER POUR REGNER

Face à cela, les discours de la bourgeoisie « éclairée » favorable à une politique égalitaire à l'égard des femmes apparaissent comme particulièrement creux et hypocrites. Certes, l'existence de cloisonnements par trop rigides au sein de la main-d'œuvre peut, à certains moments, aller à l'encontre des intérêts d'une partie de la bourgeoisie qui poussera alors les

TRIBUNAL TERNATIONAL, DES CRIMES CONTRE LA FEMM Initiative féministe en 1976. (DR) femmes à rentrer dans des emplois traditionnellement masculins. Ce fut le cas notamment lorsqu'elles se mirent à occuper les emplois de secrétaires qui, jusque là, étaient l'apanage des hommes. Mais cela correspond en général, soit à une évolution de caractère technique ou dans le cahier des charges du poste de travail en question - dans l'exemple qui précède, c'est l'introduction de la machine à écrire qui détermina la mutation des hommes à d'autres postes plus qualifiés — soit à une phase de restructuration aspirant une masculine vers de nouveaux secteurs de la

Ces divers mouvements ne remettent toutefois pas en cause l'existence même de la ségrégation de la bourgeoisie dans sa politique de division de la classe ouvrière, et elle n'est pas prête d'y renoncer. Il n'est que de voir comment elle a manié la question du travail à temps partiel. Promu dans un premier temps comme un choix devant permettre aux femmes de concilier harmonieusement emploi et famille, le travail à temps partiel est vite devenu le passage obligé pour les nouvelles couches de femmes arrivant sur le marché de l'emploi. Puis, la crise s'accentuant, contre l'ensemble de la classe ouvrière, prenant le nom de travail « flexible » avec les variations que l'on sait - horaires variables, équipes à des heures completement irrégulières, travail de nuit, travail le week-end etc.

Forte de ses succès, la bourgeoisie n'hésite plus dès lors à s'en prendre à des acquis que d'aucuns croyaient intangibles, telle l'interdiction du travail de nuit pour les femmes. Au Danemark, la direction de l'entreprise Philips a fait circuler un questionnaire demandant aux ouvrières si elles préféraient travailler en équipes ou seulement de nuit. Ce à quoi nos camarades du Parti socialiste des travailleurs (SAP), section danoise de la IVe Interieurs collègues de travail de rajouter une ligne disant : « Nous voulons travailler de jour ». En Suisse, les tentatives des patrons de l'horlogerie sur le travail de nuit ont été défaites provisoirement. Mais, de leur côté, le gouvernement belge et les conservateurs britanniques ont relancé ce débat en arguant des impératifs économiques découlant de la crise et en n'hésitant pas à jouer sur la corde sensible du principe d'égalité entre hom-

Leurs intentions ne peuvent faire de doute pour personne. Il faut refuser le piège des schémas fausses'agit là de l'un des éléments et non des moindres dans le dispositif du patronat pour imposer la flexibilité du travail et l'ensemble des salariés. Tout comme nous nous opposons au temps partiel et à la flexibilité, nous nous opposons au travail de nuit pour les hommes comme pour les à l'exception des secteurs où il est socialement indispensable.

De la même manière, il faut comprendre que ce n'est pas un hasard si la bourgeoisie s'en prend d'abord aux équipements collectifs touchant plus directement les femmes lorsqu'elle fait des coupes sombres dans les budgets sociaux. Un récent projet du gouvernement britannique prévoyait ni plus ni moins que de réduire les capacités d'accueil des crèches ouvertes aux enfants de moins de 5 ans qui n'étaient déjà que de 40 % en 1980-1981, pour les faire passer à 33 % en 1984-1985 ! Il prévoyait également de diminuer drastiquement les cantines scolaires et de remplacer le personnel régulier par des femmes travaillant, à salaire, pour une agence inté Pourquoi la bourgeoisie britannique tout comme les autres bourgeoisies européennes, fait-elle preuve d'un peu plus de prudence lorsqu'elle s'attaque par exemple à la Sécurité sociale ? Parce qu'elle sait qu'en touchant à l'assurance maladie, elle risque de provoquer une riposte généralisée. Alors qu'elle table sur la plus grande difficulté à faire jouer la solidarité ouvrière en cas d'attaques contre les crèches, quelle que soit l'ampleur du coup porté

L'offensive idéologique contre l'avortement lancée par les courants d'extrême droite dans divers pays, de même que les campagnes publicitaires agressives ravalant le corps de la femme au rang d'objet sexuel, montrent que la classe dominante est décidée à faire feu de tout bois pour mettre au rancard les quelques conquêtes remportées par les femmes durant la dernière période. La résistance à cette offensive passe par une lutte combinée contre l'exploitation spécifique dans le travail, et contre l'oppression spécifique sein de la famille et dans tous les aspects de la vie sociale des femmes.

QU'EN DISENT- ELLES ? Les femmes n'entendent pas baisser les bras et elles l'ont montré au cours d'une série de grèves et de luttes de masse mouvement des femmes de mineurs britanniques, du rôle joué par les ouvrières danoises dans les grèves de Pâques

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