Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Après la chute de Marcos, une nouvelle situation politique

· Inprecor n° 215, 17 mars 1986 · p. 3-7 · 4 723 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est États-Unis

A chute de Ferdinand Marcos ouvre, aux Philippines, une l'ancien régime restent encore en place, le système de pouvoir établi durant la période de loi martiale (1972-1981)

est maintenant brisé. La transition vers « l'après-Marcos » s'est en effet opérée « à chaud », à l'occasion d'une crise ouverte, d'une confrontation frontale et d'une mobilisation de masse par bien des aspects sans précédent dans l'archipel du Sud-Est asiatique. Une nouvelle configuration de forces apparaît : la des divers secteurs de la bourgeoisie et de place respective l'élite philippines se modifie profondément, les mécanismes du pouvoir à l'échelon national aussi.

La fuite honteuse du dictateur représente donc un tour-

Paul PETITJEAN

La situation aux Philippines n'en reste pas moins très ouverte. La population, au moins dans la région de Manille, a fait l'expérience du « pouvoir populaire », de la puissance d'une levée en masse. La gauche révolutionnaire peut récolter demain les fruits de cette expérience. Le nouveau régime doit prendre le contrôle des provinces. Il est partagé entre un pôle réformateur adossé à la présidence et un pôle conservateur enraciné dans le gouvernement. Il peut être déchiré par les conflits d'intérêts et les ambitions personnelles. Surtout, il va devoir faire face à une crise économidans la et sociale sans équivalent région, à des exigences populaires réellement vitales, urgentes.

De même, les rapports avec l'impérialisme américain et les négociations sur les bases US établies dans l'archipel vont soumettre le nouveau régime à des pressions contradictoires. Plus important encore, grâce à la dynamique de la mobilisation de masse, un nouvel espace démocratique est apparu dans le pays, l'étau de la répression s'est desserré. Les mouvepour s'organiser largement et avancer leurs propres revendications politiques et sociales.

La nouvelle présidence et le nouveau gouvernement bénéficient d'un appui populaire effectif. Corazon Aquino a forcé le respect de tous, du fait de ce qu'elle représente - en tant que veuve de Ninoy — et de la façon dont elle a poursuivi le combat après l'échéance électorale du

7 février. Le nouveau pouvoir a gagné une réelle légitimité, forgée dans le soulèvement démocratique et sanctifiée par l'Eglise catholique romaine. Mais il n'en demeure pas moins un pouvoir bourgeois,

Après la chute de Marcos

Une nouvelle situation politique la Défense, Juan Ponce Enrile. pro-impérialiste comme en témoigne la composition du gouvernement et l'appui accordé par Washington. Les sations de masse indépendantes et la gauche anti-impérialiste peuvent progressivement rairement perdue. Les semaines mois qui viennent vont être cruciaux: les luttes politiques et sociales peuvent interdire la stabilisation d'un nouveau système de domination du pays par l'impérialisme et les classes dirigeantes locales.

LES CONTRADICTIONS DE LA POLITIQUE AMERICAINE d'être acquis. La transition ordonnée, longtemps espérée par des secteurs clefs de l'impérialisme américain et des classes

La, été mise en échec par l'intransigeance de Marcos, la dynamique des mobilisations de masse et les contradictions de la poli-

Depuis la fin des années 1970, l'épiscopat philippin et des éléments de l'administration américaine ont tiré la sonnette d'alarme : l'incurie du régime Marcos manifeste. Dans le domaine économique, le pays s'enfonçait dans la crise. Sur le plan politique, le clan Marcos dans l'opposition des secteurs croissants des élites et l'insurrection communiste prenait corps avec le développement de la Nouvelle armée du peuple

Mais ce n'est qu'après l'assassinat de Benigno « Ninoy » 1983, que Washington a commencé à s'inquiéter véritablement. Après une période de flottements, les Etats-Unis ont nant majeur dans la vie politique du pays. La gauche anti-impérialiste aux Philippines doit d'autant plus en tenir compte qu'elle a, momentanément au moins, perdu l'initiative. L'extraordinaire mouvement démocratique de masse qui s'est manifesté à l'occasion des élections présidentielles du 7 février

1986, le rejet de la dictature, s'est cristallisé sur la candidature de Corazon Aquino. Les premiers bénéficiaires du renversement du régime Marcos sont donc les forces politiques qui ont le plus directement mené la campagne de Cory, qu'elles soient réformistes (bien qu'anticommunistes) ou conservatrices, ainsi que les ralliés de la dernière heure comme l'éternel ministre de opté pour une politique de réforme dans la continuité : Marcos, partie du problème, devait aussi être partie de la solution. Il fallait ouvrir le régime en écartant les éléments les plus durs, dont le général Fabian Ver, chef d'état-major, afin de réintégrer dans le pouvoir la bourgeoisie d'opposition et de réunifier les élites philippines. L'objectif ultime était de créer les conditions d'une lutte contre- insurrectionnelle plus efficace (1).

On retrouve là un projet impérialiste à une armée conséquent s'adosser réformée pour contrôler une ouverture une lédémocratique limitée ; redonner néo-colonial, gitimité au pouvoir au moins aux yeux de la bourgeoisie et des classes moyennes ; agir de concert avec la de l'Eglise, irremplaçable. Pourtant, échoué aux Philippines et les Etats-Unis ont frôlé un véritable désastre politique :

un affrontement militaire sanglant entre les loyalistes de Marcos et les forces ralliées à Cory. Il y a, à cet échec, des causes

La première de ces causes concerne la du régime établi, avec l'appui direct et décisif des Etats-Unis, durant la période de loi martiale. Il ne s'agit pas seulement d'un pouvoir dictatorial.

s'agit aussi d'un pouvoir clientéliste et s'unifie sur le national sous Marcos, mais il devient Piannépotique. L'Etat qui s'enrichit élargit son assise sociale contrôle des forces de répression, des deniers publiques, des contrats gouvernementaux. L'Etat, instrument aux mains

1. Voir notamment Walden Bello, « Les

Etats-Unis et M. Marcos, ou comment s'en débarasser »,

Le

Monde diplomatique, février et Naya

« Reagan's fence-sit-

Chanda,

1985, ters finally welcome Aquino »,

Far Eastern

Economic Review, 6 mars 1986.

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étrangères. Il ne s'est séparé de Marcos que tardivement pour prendre la tête de l'Unido, une coalition de groupes d'opposition « modérée », souvent liés à l'oli-

Marcos. Rallié de la dernière minute. Il fut l'âme de la politique de loi martiale

(établie en 1972). Etait considéré comme l'un des éléments les plus intelligents du régime Marcos. Sa position s'est affaiblie à partir de la fin des années 1970 à cause de la montée en puissance de la fraction du général Ver et d'Imelda Marcos. Contrôle en seigneur de guerre sa province de Cagayan Valley (dans le Nord-

Est de l'île de Luzon) et s'est bâti un empire économique à l'occasion de sa précompagnies minières du pays (la Benguet Mining Corporation). Représente la d'affaires qui était président du Namfrel, le mouvement indépendant de surveillance des élections qui a joué un rôle si actif dans la dénonciation des fraudes de Oro, dans le Nord de l'île de Mindanao. Un opposant de longue date au régime de Marcos, bénéficiant d'une base populaire régionale. Président du PDP-Laban, connus pour leur défense des droits de l'homme ainsi que de nombreuses personnalités appartenant aux milieux de l'Eglise et au courant dit « social-démobon gouvernement. Ancien sénateur ayant longtemps séjourné en exil aux Etatscomme les R.P. Joaquin Bernas (président de l'Université Ateneo) ou le R.P.

Lambino, ainsi que des éléments formés par l'Eglise comme Emanuel Soriano, adjoint, adversaire modéré du général Ver. Rallié de la dernière heure. Très d'un clan, devient en définitive un élédans la consolidation d'un pouvoir dynastique, celui de la famille

Marcos-Romualdez, de ses proches, et militaires comme la général Ver ou hommes d'affaires comme Eduardo Cojuangco.

LE GOUVERNEMENT ET LA PRÉSIDENCE AQUINO gré la présence de quelques éléments réformateurs et libéraux.

garchie foncière traditionnelle.

sence aux sommets du pouvoir.

bourgeoisie d'affaires dite de Makati ( la « City » de Manille).

lié au courant « social-démocrate ». Réformateur.

- Ramon Mitra : Ministre de l'Agriculture. Appartient aussi au PDP-Laban.

Le gouvernement comprend une demi-douzaine d'autres ministères.

crate » :

- Jovito Salonga : Responsable de la Commission présidentielle pour un

Unis, président du Parti libéral (aile progressiste).

sa défense des prisonniers politiques.

- René Saguisag

. Porte-parole pour sa défense des prisonniers politiques.

- Les conseillers de la présidence : (sans titre officiel) sont des pères jésuites dirigeant de l'Action catholique.

Dans les institutions, des hommes-clefs pour assurer la continuité ont été maintenu en poste :

proche du Pentagone. Professionnel de la « contre-insurrection ».

- José B. Fernandez : Gouverneur de la Banque centrale. Habitué des négociations avec le Fonds monétaire international.

Le développement d'un tel pouvoir a des conséquences redoutables, du point de vue des intérêts à long terme de la domination impérialiste, même si dans un premier temps l'Etat-Marcos a pu assurer des réformes infrastructurelles, socioLe centre de gravité du nouveau gouvernement est très conservateur, mal- Salvador Laurel : Vice-président, premier ministre, ministre des Affaires - Juan Ponce Enrile : Ministre de la Défense, poste qu'il occupait déjà sous - Jaime V. Ongpin : Ministre des Finances. A la tête de l'une des principales - José Concepcion Jr. : Ministre du Commerce et de l'Industrie. Homme - Aquilino Pimentel : Ministre de l'Administration locale. Maire de Cagayan Autour du gouvernement et de la présidence, on trouve quelques éléments - Joker Arroyo : Secrétaire exécutif de la présidence. Avocat connu pour de la présidence, lui aussi avocat connu

Général Fidel V. Ramos : Chef d'état-major. Ancien chef d'état-major économiques et une répression souhaitée par Washington. L'armée, la police et l'administration sont identifiées au régime présidentiel, qui devient un ennemi unique, unificateur de luttes populaires par ailleurs diverses et hétérogènes. Le régime Marcos a créé des conditions favorables à la formation, pour la première fois dans l'archipel, d'un mouvement révolutionnaire cohérent à l'échelle nationale et d'une guérilla unifiée. Propriété d'un clan, l'Etat dresse contre lui des secteurs de la bourgeoisie en nombre croissant et, crise économique aidant, ll perd progressivement toute légitimité aux veux des classes moyennes. Pouvoir dynastique, il clôt l'avenir. Même la perspective de la mort du dictateur malade n'offrira pas en elle-même de débouché réformiste à la bourgeoisie d'opposition.

Au sein du régime, les proches du président et de sa femme s'imposent de plus en plus, écartant ceux qui ne sont pas du cercle des intimes. Un élément clef du pouvoir, comme Juan Ponce Enrile, connu pour son intelligence politique, son absence de scrupule et son ambition, perd progressivement le contrôle des Forces armées au profit du général Ver, ancien garde du corps de Marcos, une brute mais un ami de la famille. A partir de la fin des années 1970, la base sociale du régime se rétrécit comme une peau de chagrin.

Malgré les pressions américaines, un pouvoir comme celui du clan Marcos s'est avéré incapable de compromis, tellement l'auto-réforme est étrangère à ses mécanismes de fonctionnement internes. L'assassinat de Ninoy Aquino en 1983 fut ainsi perçu, par l'Eglise et la bourgeoisie d'opposition, comme une déclaration de guerre de la part d'un régime fermé à toute ouverture significative, à tout partage du pouvoir. Le rétablissement au poste de chef d'état-major du général Ver, accusé d'avoir fomenté ce meurtre, et son maintien envers et contre tout à la tête des forces armées, ont finalement démontré à Washington que Marcos ne pouvait pas faire partie de la solution à la crise du régime.

La politique de réforme pro-impérialiste prônée par le département d'Etat américain s'est donc heurtée à l'intransigeance de Marcos. Mais l'administration américaine était elle-même divisée. Le Pentagone et surtout Reagan en personne voulaient à tout prix éviter une rupture avec Marcos. Il y a là plus qu'une vieille amitié entre Reagan et la famille Marcos, qui se connaissent depuis vingt ans, le président philippin ayant d'ailleurs contribué par ses avances financières à l'élection à la présidence de son ami américain, ancien gouverneur de Californie. La division de l'administration américaine jusqu'à la veille du dénouement de la crise montre que les clivages apparus hier d'autres occasions n'ont pas été définitivement surmontés. Le dilemme est toujours le même : faut-il s'accrocher à une dictature alliée, en crise mais « sûre », ou faut-il prendre le risque de réformes ambitieuses aux conséquences aléatoires ?

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L'enjeu était cette fois particulièrement important, vu la présence dans l'archipel d'immenses bases militaires US. Marcos était au fait des divisions de l'administration américaine et des positions de Reagan, et il savait admirablement en jouer . Une semaine après les élections du 7 février, la Maison-Blanche se refusait encore à regarder les choses en face et à lâcher son protégé philippin. Il a fallu que le Congrès fasse bloc, démocrates et républicains confondus, et que l'administration crée un fait accompli en soutenant le ralliement des généraux à Cory, pour que Reagan s'incline, quitte d'ailleurs à faire recevoir de façon presque triomphale le dictateur déchu et prévaricateur, à son arrivée à Hawaii.

Reagan est en passe de transformer un échec personnel profond, celui sa politique aux Philippines, en un succès donne l'image d'une démocratique. Mais les divisions d'hier peuvent se reproduire demain, certains services américains soute. nant le projet réformateur de Cory et du lobby présidentiel, d'autres s'appuyant sur les éléments conservateurs du gouver-

UNE AQUINO PEUT EN CACHER

UNE AUTRE Corazon Aquino n'est visiblement pas la mère de famille, naive et novice, que l'on croyait. Elle a fait preuve, depuis la fin de 1985 et les débuts de la campagne électorale, d'un grand sens politique, d'un sens de la manœuvre et du compromis aussi. Ses premiers pas de présidente montrent qu'elle est bel et bien un élément du nouveau système de pouvoir et pas seulement une figure morale symbolique. Elle a su, à la veille de la clôture des listes électorales, faire un compromis avec Salvador Laurel en acceptant de se présenter sous la bannière du parti de ce dernier, l'Organisation nationaliste démocratique unifiée (UNIDO), tout en restant la candidate à la présidence. Elle a su déjouer la manœuvre post-électorale de Marcos en se proclamant vainqueur au vu des premiers résultats. Elle a su résister à ceux qui prônaient le compromis devant l'intransigeance de Marcos.

Elle a su éviter de se faire brusquement patronner par Enrile quand ce dernier, « rebelle » réfugié à Camp Crame, l'invitait à établir son gouvernement dans le quartier général de la police du général Fidel Ramos - tout en acceptant d'intégrer ces douteux alliés de la onzième heure. Surtout, tout au long de ces semaines de crise ouverte, elle a su garder un contact mobilisateur avec la levée démocratique de masse. Elle en use aujourd'hui encore pour imposer de premières mesures radicales, comme la libération de tous les détenus politiques.

Derrière Cory candidate et Corazon présidente, il y a donc un projet, si ce n'est un programme, et un milieu politique qui forme une composante originale du nouveau pouvoir. L'histoire des Philippines est différente de celle des autres pays du Sud-Est asiatique et la situation actuelle est sans précédent. Il reste bien des inconnues, notamment l'évolution d'une armée qui n'avait jamais goûté au pouvoir avant le régime de loi martiale, ainsi que celle de l'Eglise et de courants liés à certains secteurs de la hiérarchie catholique. Ces secteurs de la hiérarchie, puis l'épiscopat tout entier quand la crise est devenue trop sérieuse, ont joué un rôle considérable dans la campagne de Corazon Aquino. Puissance spirituelle et puissance institutionnelle, l'Eglise romaine est entrée en politique. Elle participe de fait du nouveau pouvoir.

On trouve donc au sein du régime actuel des éléments très traditionnels de la vie politique philippine d'avant la loi martiale comme les grandes familles et leur puissances régionales, des éléments plus modernes comme la bourgeoisie d'affaires, aines Fades et polise Dest ainsi que des composantes plus là un héritage de Marcos, qui a fait de l'armée un axe central du pouvoir et qui a forcé l'Eglise à intervenir comme puissance médiatrice en vue de répondre à la crise majeure ouverte par l'action de cette même armée.

L'Eglise institutionnelle constitue le milieu privilégié de formation de Corazon Aquino. Elle-même épouse d'un politicien longtemps incarcéré par Marcos, elle a été marquée par l'aile modérée des courants de défense des droits de l'homme. Membre de l'élite sociale du pays, elle n'a jamais rompue avec ses attaches de classe. Ses options politiques se situent au sein d'un éventail symbolisé d'un côté par la personne du cardinal Jaime Sin, archevêque de Manille, point d'équilibre d'un épiscopat conservateur mais aujourd'hui résigné à la nécessité de réformes, et, d'un autre côté, par les courants liés aux « sociaux-démocrates » et à l'Action catholi-

Ces courants sont anciens. Déjà au début des années 1970, ils disputaient

Men milieu étudiant aux courants marxistes. Mais ils ont été largement paralysés par le régime de loi martiale : seul le Parti communiste des Philippines (PCP) s'est en effet montré alors capable d'organiser une résistance multiforme à la dictature. Lui seul a su construire un appareil clandestin enraciné dans des secteurs des masses, à même d'agir à l'échelon national, d'encaisser sans faiblir les coups de la répression, d'étendre progressivement un mouvement de lutte armée, de combiner les luttes légales et semi-légales avec l'action souterraine.

Le régime de loi martiale n'a pas laissé beaucoup d'espace aux « troisièmes forces » politiques, qu'elles soient de droite, du centre ou de gauche. Les années 1970 représentent une période de bi-polarisation croissante. Mais la dictature a pourtant laissé subsister certains espaces semi-démocratiques qui ont permis à divers courants marginalisés de survivre. L'Eglise ne pouvait être simpleau pas dans ce pays catholiUne commission armée. Eglise a d'ailleurs été instaurée pour négocier le sort des religieux menacés par la

Ce n'est qu'à la fin du régime Marcos — alors même que la loi martiale était formellement levée - que les prêtres et les sœurs « rouges » sont devenus la cible de liquidations. L'action sociale ne pouvait être supprimée par décret : elle fut le creuset d'un travail de masse considérable. Les lobby anti-Marcos établis aux Etats-Unis étaient puissants et le régime respecter un minimum de règles formelles pour se prémunir contre les critiques, notamment dans les universités. Les pouvoirs locaux ne pouvaient être réduits tous d'un même mouvement dans ce pays qui n'avait jamais connu de régicentralisateur. Certaines provinces sont restées d'opposition.

Le courant « social-démocrate » s'est donc maintenu, bien que marginalement. Mais il s'est diversifié. Son aile traditionnelle prônait, à la différence des marxisla non-violence, ce qui est toujours actuellement José Blanco, père jésuite (2), encore dé noncé comme « clérico-fasciste » en sepdans un communiqué du Front national démocratique (NDF) pour son action de division au sein des forces d'opposition (3). Un autre père jésuite, le R.P. Intengan, a fondé le « front soc. dem. » (social-démocrate) clandestin avant de se retrouver en exil. Mais une aile gauche de ce mouvement, investie dans un travail de masse, s'est opposée à l'orientation anticommuniste de la direction nationsie et a souvent défendu le principe d'une alliance avec le PCP. Des éléments du courant social-démocrate ont été arrêtés pour avoir mené des actions armées et posé des bombes en milieu

Au sein de la hiérarchie, depuis la fin des années 1970, l'évêque de Bukidnon, Monseigneur Francisco Claver s'est fait connaître pour sa défense d'une « troisième voie » entre la dictature et la guérilla. Tout en reconnaissant les responsabilités initiales du pouvoir, il dénonçait dans l'armée et dans la NPA deux forces jumelles de militarisation (4). Les thèses « social-démocrates » ont rejoint les soucis d'une bonne partie de l'épiscopat, inquiet de la radicalisation de la base de l'Eglise et convaincu que la théologie de la libération était un instrument de pénétration subversive aux mains des commu-

Socialement très influents parmi les membres de l'élite philippine, notamment l'université Ateneo, les jésuites et les personnalités « soc.dem. » ont maintenant gagné un poids politique notable. Ils influencent un parti comme le Parti démocrate des Philippines-Combat (PDP-Laban) et le beau-frère de Corazon, « Butz » Aquino. Ils sont bien représentés

2. Voir R.P. José Blanco, « Vers une révolution non-violente ? ». Non-violence actualité, mars 1986.

Voir Francisco Claver, « Philippines: le témoignage de Mgr. Claver », Croissance des Jeunes nations, numéro 257, janvier 1984.

Liberation (organe du NDF), numéro unity, our struggle will flourish ; in division, our

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dans le lobby présidentiel (voir encadré). Ils prônent la réforme contre la révolution.

Malgré les réticences manifestes des militaires, la présidence a obtenu la libération de tous les prisonniers politiques connus, compris José Maria Sison, figure historique du PCP, et Bernabe Buscayno, accusé d'être le légendaire commandant Dante qui symbolisa le lien entre la guérilla Huks des années 1950 et la NPA contituée en 1969 (5). Le conflit entre « réformateurs » et « conservateurs » se déploie aujourd'hui sur d'autres terrains, à commencer par l'ampleur des pouvoirs exceptionnels à accorder à la présidence « révolutionnaire » actuelle et des réformes institutionnelles à imposer.

LA GAUCHE RÉVOLUTIONNAIRE

La gauche anti-impérialiste aux Philippines peut retrouver un terrain d'action de masse indépendant à l'occasion de ces conflits qui ne vont pas cesser d'agiter le nouveau régime. Toute la gauche, même celle qui a soutenu la candidature de Corazon, note avec inquiétude la présence d'un Enrile au sein du nouveau gouvernement. Pour Ed Garcia, représentant du Mouvement pour la souveraineté nationale et la démocratie (KAAKBAY) animé par José Diokno et comprenant des marxistes indépendants, la « volonté populaire » qui a porté Aquino au pouvoir a été détournée par les militaires. Mais toute la gauche, même tions, reconnaît le caractère populaire de

Le courant majoritaire de la gauche anti-impérialiste, représenté par le PCP et le NDF, tente de faire le point de sa nouvelle orientation adaptée à la situation présente. Le PCP et le NDF avaient défendu une politique de boycott, dénonçant dans les présidentielles du 7 février sans signification, si ce n'est réactionnaire. Pour le NDF, ces élections ne pouvaient que servir les intérêts du régime : « y participer revient en conséquence à soutenir la dictature US-Marcos (...) y participer, c'est donner à ce régime affaibli une nouvelle vie (...) La participation aux élections anticipées ne peut que prolonger la vie de l'ensemble du système dominant oppressif et intensifier les souffrances des larges masses de notre peuple » (6).

Cette politique de boycott n'a été appliquée qu'avec prudence. Le PCP n'a pas cherché à s'opposer physiquement au déroulement des élections, plusieurs provinces, des mouvements prônant officiellement le boycott ont aidé le NAMFREL (le mouvement indépendant de surveillance des élections) au moment du scrutin. De nombreux éléments Bayan, la coalition radicale d'organisations de masse avocate du boycott, se sont engagés dans la campagne de Cory.

Il est probable qu'au sein même du PCP, des opinions divergentes se soient faites jour. José Maria Sison lui-même, de sa prison, a critiqué une politique de

LES ORGANISATIONS MEMBRES

DU FRONT NATIONAL DEMOCRATIQUE (NDF) - Le Parti communiste des Philippines ;

— la Nouvelle armée du peuple

(NPA) ;

— les Chrétiens pour la libération — la Jeunesse patriotique (KM) ; — le Mouvement des paysans révolutionnaires ;

— le Mouvement des ouvriers révolutionnaires:

- l'Association nationale santé

(MASAPA) ;

- l'Association des enseignants nationalistes (KAGUMA) ;

— le Mouvement patriotique pour une femme nouvelle (MARIBAKA) ;

- le Front démocratique des peuples de la Cordillera (CPDF).

Le Front national démocratique annonce une base de masse de 10 millions de personnes et une base militante active de 200 000 membres. •

Source : document du NDF distribué en février 1986. boycott trop dure comme une politique de participation acritique. Il a défendu la possibilité d'une coopération entre les tenants d'un « boycott minimum » - c'est-

June position de principe, plus — et les tenants d'une « participation critique » (7). Mais, dans un certain nommilieux militants, partagés sur l'attitude à avoir face aux élections, la polémique semble avoir été sévère entre les éléments de gauche engagés dans la « participation critique » et les avocats du boycott, convaincus que la réélection de Marcos sonnerait l'heure d'une nouvelle vague de radicalisation rapide des masses déçues dans leurs espoirs.

Car tel était le pronostic sur lequel se fondait l'appel au boycott : Marcos ne pouvait pas perdre le contrôle de l'opération électorale, les Etats-Unis ne pouvaient pas lâcher leur protégé à cette occasion. Dans ces conditions, l'opposition ne pouvait jouer qu'un rôle de faire-valoir. Le PCP n'avait visiblement pris la mesure du mouvement populaire démocratique qui, par sa vigueur, a bouleversé les règles du jeu. Cette erreur de perspective s'est en fait prolongée au-delà même du 7 février.

5. En 1942, le Parti communiste des Philippines (PKP), formation pro-Moscou avec fondateurs du PCP actuel ont rompu en 1968, lança un mouvement guérilla contre l'occupant japonais, mouvement connu sous le nom de Huks, abréviation pour l'acronym Hukbalahap, dans la langue philippine Tagalog. Le mouvement Huk fut réorganisé en 1948 pour mener une lutte armée contre le régime pro-américain de Manille. La guérilla Huk était battue dans le milieu des années 1950, mais quelques unités ont continué à résister jusqu'à la fin des années 1960 pour former ensuite les premiers noyaux de la NPA.

6. Liberation (organe du NDF), vol. 10,

Dans une interview accordée le 13 février, Antonio Zumel, membre du bureau politique du PCP et président du NDF, félicitait Corazon Aquino pour la façon dont elle poursuivait le combat malgré les fraudes de Marcos. Tout en présentant un jugement sobre sur les forces de la gauche révolutionnaire dans le pays et en discutant les conditions d'un cessez-le-feu en cas de victoire aquiniste, il annonçait que la bi-polarisation politico-sociale du pays allait encore s'accélérer. La place de l'opposition modérée devait se réduire de plus en plus, les forces actives étant attirées qui à droite, qui à gauche : « il est logique que l'opposition modérée tende à se contracter ». En effet, « il n'y a quasiment pas de place pour des réformes » (8).

VERS UNE NOUVELLE

ORIENTATION TACTIQUE? Des militants du PCP admettent aujourd'hui que cette erreur de jugement les a placés en porte-à-faux durant ces semaines cruciales et qu'il leur faut maintenant réévaluer leur tactique. Une discussion se déroulait, début mars, à la direction du PCP sur l'adoption d'une nouvelle orientation tactique, alors que Corazon Aquino menait tambour battant une offensive idéologique, appelant les guérilleros à déposer les armes et proposant à la NPA une trêve de six mois pour discuter de la possible légalisation du

Dans l'immédiat, le NDF a diffusé en Europe une déclaration, publiée le 26 février 1986, saluant la « victoire populaire sur le régime Marcos-EtatsUnis (...) En renversant le régime Marcos, le peuple a fait une brèche dans l'emprise impérialiste des Etats-Unis sur les Philippines », à la suite d'une lutte longue et dure. Mais le danger est grand de voir les Etats-Unis chercher à contrôle. Il faut donc poursuivre la lutte. Tout en saisissant cette occasion de « féliciter Corazon Aquino pour son rôle dans le renversement du régime Marcos-US », le NDF note qu'il ne s'agit là que d'un premier pas dans le démantèlement de l'appareil hérité de l'ancien régime (10).

La NPA annonce avoir 32 000 combattants à temps complet ou partiel. Les services américains la créditent de 16 500 membres environ. Ces chiffres ne sont pas contradictoires si l'on inclut dans le premier les combattants à temps partiel. Elle a gagné un enracinement certain dans de nombreuses régions du pays. Il ne numéro 1, janvier 1986, « Our liberation lies people's war ; a call to boycott the snap elections », p. 4.

7. Interview accordée le 26 décembre 1985, reproduit largement dans Intercontinental Press, vol. 24, numéro 5, 10 mars 1986, p. 128.

8. Interview accordée à Guy Sacerdoti, Far Eastern Economic Review du 27 février 1986.

9. Voir notamment l'article de Philippe Pons, Le Monde du 5 mars 1986, p. 6

10. Déclaration du Front national démocratique parue dans Liberation, édition internationale du NDF, numéro spécial numéro 2 du 26 février 1986.

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semble pas être question de rendre les armes. Mais la question se pose d'une suspension des opérations militaires, le temps de laisser le nouveau gouvernement faire ses preuves aux yeux des masses et le temps d'étudier les propositions concrètes de Corazon Aquino.

Les forces de gauche, progressistes et révolutionnaires, doivent aujourd'hui agir dans un contexte nouveau. Elles doivent savoir reconstituer leur unité durant les viennent, de façon à reprendre l'initiative sur le terrain social et politique. Il est très important que, durant cette période charniere, la solidarité internationa-, le ne faiblisse pas. Il est en effet très probable que l'occasion présente saisie par des courants anticommunistes, dans les milieux de l'Eglise internationale et de la social-démocratie pour tenter d'isoler la gauche anti-impérialiste des

Philippines. Ces tentatives doivent être mises en échec : les mouvements popuaujourd'hui indépendants ont, comme hier, besoin de notre appui.

Paul PETITJEAN, le 6 mars 1986.

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