Inprecor 1974–2004

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URSS

Quand Gorbatchev défend la censure

· Inprecor n° 216, 31 mars 1986 · p. 8, 8-14 · 7 700 mots

URSS et Russie Pologne Stalinisme Syndicalisme

ANS son numéro du 8 février 1986, l'Humanité, le quotiterview que

Mikhail Gorbatchev avait accordée le 4 février à Roland Leroy, directeur de ce journal et important dirigeant du PCF. Cette interview comporte notamment un passage concernant la justification de la censure en Union soviétique que nous reproduisons en encadré ci-après.

Ernest MANDEL

Gorbatchev essaye de circonscrire la portée de la censure soviétique à des phénomènes de morbidité sociale. Ne seraient censurés que les écrits violant les secrets militaires et les secrets d'Etat, ceux exaltant la violence, la cruauté, les brimades, la pornographie, et les écrits qui profèrent des calomnies.

Ce serait tout. Sont-ce vraiment là les limites de la censure en

URSS et dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés, pour utiliser notre terminologie. (Gorbatchev et Leroy les appellent les pays du « socialisme réellement existant ». Nous verrons combien cette définition est calomniatrice pour le socialisme. Elle devrait donc être censurée, si on suivait la logique bureaucratique.) C'est absolument faux.

masses laborieuses part. Nous connaissons les instructions aux censeurs qui existent en Pologne. Il y a un livre de 70 pages - 70 pages et non pas une phrase - intitulé Règles et recommandations pour l'Office principal contrôle de la presse, des publications et des spectacles publics. En plus de « livre noir » (c'est ainsi qu'il est généralement désigné dans les milieux informés en Pologne), le dissident Tomasz Strzyzewski, qui a fait parvenir ce document en Occident en 1977, a rapporté et publié près de 700 pages de rapports de censeurs concernant des textes censurés, d'instructions particulières envoyées par la direction du gouvernement et du Parti aux censeurs (1).

On peut évidemment considérer que ces documents justifieraient la censure des écrits de Strzyzewski, puisqu'ils divul-

Chaque mot de ce passage de l'interview de Gorbatchev vaut son pesant d'or. Chaque phrase atteste de la distance que la bureaucratie soviétique a mise entre sa théorie et sa pratique d'une part, la tradition marxiste et les intérêts des soviétiques et internationales d'autre guent « des secrets d'Etat » (tout ce qui concerne les détails de la censure est considérée, en URSS et dans les autres pays de dictature bureaucratique, comme strict secret d'Etat). N'empêche que le contenu de ce « secret d'Etat révélé » démontre que les sujets qui sont tabous, selon Mikhail Gorbatchev, ne représentent qu'à peine 20 % des matières réellement censurées en URSS.

Nous disons bien en URSS. Car la panoplie du parfait petit censeur polonais est calquée en tous points sur le manuel sien cours en URSS. Le « livre milaire noir » polonais a été inspiré et rédigé par les représentants de la police politique soviétique qui ont présidé, après 1945, création de la police politique polonaise.

Si Gorbatchev et Roland Leroy estiment que nous calomnions l'Union soviétique en affirmant que la censure en URSS est

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en tout point conforme à la censure polonaise à laquelle nous nous référons, vu l'utilité de citer des textes publiés, ils n'ont qu'à publier le « livre noir » censeurs soviétiques. On le comparera alors avec le « livre noir » polonais, et chacun pourra tirer ses conclusions.

Quel est le bilan qu'on peut dresser de ces 700 pages de documents sur la censure en Pologne et donc en URSS ? Pour les trois années 1974, 1975 et 1976, sur lesquels portent les matériaux connus, 20 % des textes censurés concernaient les secrets d'Etat, au sens très large du terme ; 38% concernaient des problèmes sociaux et politiques ; 19 % concernaient des problèmes économiques ; 14% des discussions culturo-historiques ; 9% des sujets religieux. On le voit, Gorbatchev a totalement déformé la réalité de la censure, quand il s'efforce de la présenter comme visant principalement des secrets, la guerre, la pornographie, la violence.

Prenons quelques exemples concrets de ce que la censure interdisait de publier. Toute mention trop favorable concernant la République populaire de Chine, y com-

Nous citons d'après la traduction anglaise : « The Black Book of Polish Censorship », traduit du polonais et édité par Jane Leftwich Curry, Random House, New York, 1984.

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058018 pris l'éloge de la cuisine chinoise qui ne mentionnerait pas en même temps des cuisines d'autres pays asiatiques; toute mention des débats qui ont lieu dans les universités yougoslaves et de la liberté de parole des professeurs et des étudiants en Yougoslavie, sans doute parce que les lecteurs polonais pourraient être tentés de suivre cet exemple ; toute allusion a des motifs de grève qui ne soient pas conformes à l'avis du procureur des tribunaux devant lesquels les grévistes sont poursuivis ; toute mention des primes salariales accordées à certaines catégories de travailleurs, y compris lorsqu'il est fait état des campagnes officielles du parti et du gouvernemeni en vue de l'embauche prioritaire pour les emplois visés par l'interdit ; toute mention de la revendication fort populaire en milieu ouvrier d'étendre le rationnement et la subvention aux prix (c'est-àdire la lutte contre le marché noir) à un certain nombre de produits de première nécessité, lorsque ceux-ci sont frappés de pénurie pendant une longue période; tout commentaire négatif concernant les hausses de prix. Même un thème aussi élémentaire que la fonction du socialisme de satisfaire en priorité les besoins sociaux a été censuré, lorsque des journalisdes savants et des syndicalistes ont découvert qu'il était possible de produire des chaussettes qui ne s'usent pas pendant des années, mais que les directeurs d'entreprise refusent de fabriquer en grandes quantités pour ne pas mettre en cause les « profits » de leurs entreprises et leurs propres primes. (2)

Nous laissons de côté les tabous qui frappent la critique de la politique du gouvernement et du parti en général. Aucune critique publique n'est admise concernant la « ligne générale », la politique étrangère, les grands choix des investissements, le système électoral, le système des partis, etc. N'est-il pas évident que Gorbatchev a grossièrement trompé les lecteurs de l'Humanité et tous ceux qui ont lu ailleurs la reproduction de son interview.

MARX ET ENGELS

CONTRE LA CENSURE Gorbatchev a commencé par un aveu de taille : la censure existe en URSS. Il essaye de démontrer que c'est une bonne chose, ou du moins une institution nécessaire, inévitable. Ce faisant, il s'oppose au combat que Marx et Engels ont mené toute leur vie contre la censure. Ceux qui affirment que ce combat ne visait que la censure exercée par les classes possédantes, alors qu'en URSS, c'est l'Etat ouvrier (pardon, l'Etat du peuple entier) qui exerce la censure, ne font que montrer leur propre ignorance. Car ce qui est précisément remarquable dans le combat de Marx et Engels, c'est qu'il visait tout autant la censure au sein du mouvement ouvrier appliquée par ceux qui affirmaient défendre le parti et le socialisme !

Dans une série d'articles célèbres (3), Marx a développé une critique systématique de la censure. Il ne la condamne pas seulement parce qu'elle est exercée au

Mikhail Gorbatchev à la tribune du 27e congrès du PCUS en février 1986. (DR) profit des riches et au détriment des pauvres, par des ignorants contre la science, par des gouvernements aux dépens des citoyens. Il n'oppose pas une « bonne » censure à une « mauvaise » censure, une censure « modérée » à une censure « excessive ». Non, il la condamne en principe comme une mauvaise institution (4) et conclut qu'il faut l'abolir. Ses arguments, d'une clarté et d'une logique remarquables, n'ont rien perdu de leur pertinence 140 ans après avoir été formulés. Comme s'il avait pressenti l'argumentation de Gorbatchev, Marx s'exclame :

« On nous avait enseigné dès le départ que la lutte entre la bonne et la mauvaise presse ne fait guère jaillir la lumière (d'où la nécessité de supprimer les « mauvais écrits » par la censure. EM) (...) Mais la censure ne supprime pas cette lutte. Elle la rend seulement unilatérale. Elle transforme une lutte ouverte en lutte cachée. Elle transforme la lutte entre des

2. Les cas précis successivement mentionnés dans ce paragraphe sont énumérés dans le « Black Book » aux pages 138, 124, 105-106, 156-157, 178-179, 172-179 et 176.

3. Karl Marx, Bemerkungen über die neueste preussische Zensurinstruktion (Remarques sur la dernière instruction de la censure en Prusse), Marx-Engels Werke (MEW), vol. 1, p. 3. K. Marx, Debatten über die Pressefreiheit (Débats sur la liberté de la presse six articles publiés dans la Rheinische Zeitung, dont Marx fut le rédacteur-en-chef du 5 au 18 mai 1842), MEW, vol. 1, p. 28, Ces citations sont traduites par nos soins.

4. C'est la formule avec laquelle se termine le premier article cité.

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principes en une lutte entre des principes sans force et la force sans principes. La véritable censure fondée sur la nature même de la liberté de la presse, c'est la critique. C'est elle qui représente le tribunal né de cette liberté elle-même.

« La censure, c'est la critique comme monopole de gouvernement ; mais la critionnel, lorsqu'elle n'agit plus à visage découvert mais qu'elle agit er. secret, lorsqu'elle n'est plus au-dessus des partis mais d'un seul parti, lorsqu'elle ne brandit plus la lame aigue de l'intelligence mais les ciseaux émoussés de l'arbitraire, lorsqu'elle veut bien exercer la critique mais ne pas la subir ? (...)

« La censure agit comme si la maladie était la situation normale ; elle considère donc la situation normale, la liberté, comme une maladie. Elle assure en permanence que la presse est doit donc se faire traiter, même si elle apporte les meilleures preuves de sa bonne constitution et de sa vitalité. Mais la censure n'est même pas un médecin littéraire qui applique divers médicaments internes selon la maladie qu'il faut soigner. Elle est un chirurgien de campagne qui ne connaît qu'un seul médicament universel et mécanique pour toutes les maladies : les ciseaux. Et elle n'est même pas un chirurgien qui veut rétablir ma santé; non, praticien de chirurgie esthétique qui considère que toute partie de mon corps qui ne lui plaît pas est superflue, et qui tranche de ce corps tout ce qui le contrarie et l'importune. La censure est un charlatan qui arrache l'eczéma pour ne pas le voir, sans se préoccuper du risque d'entamer ainsi des parties internes plus nobles du

« Vous considérez qu'il est barbare d'aveugler les rossignols et vous ne croyez pas qu'il soit barbare de crever les yeux de la presse avec les plumes aiguës de la censure ? Vous considérez que c'est du despotisme de couper les cheveux d'un homme libre contre sa volonté, et vous admettez que la censure coupe chaque jour dans la chair vive de l'individu spiri-

On voit que Marx était absolument hostile à l'emploi de la censure, même contre des excès comme la pornographie, l'exaltation de la violence, le racisme, le chauvinisme (6). Il croyait que le moyen efficace de combattre ces excès, c'était la critique virulente, libre, merci, c'est-à-dire le combat d'idées à visage découvert. En étouffant les « mauvaises idées », on fait semblant qu'elles n'existent pas. On élimine ainsi le seul moyen de les combattre efficacement, qui est iustement la confrontation ouverte

Il n'est done pas étonnant qu'un écrivain réactionnaire comme Soljenitsyne, après avoir commencé son combat politique par la lutte contre la censure, en est aujourd'hui arrivé à utiliser exactement les mêmes arguments que Gorbatchev pour justifier la censure comme seul moyen de combattre les idées qu'il considère comme « nuisibles », telles que le comle socialisme, le marxisme, de progrès, voire « le rêve insensé d'émancipation intégrale ». C'est que tous les deux, Soljenitsyne et Gorbatchev, sont des produits du stalinisme, de ses dogmes et de ses abominations. En justifiant la censure, Gorbatchev ne défend pas seulement une mauvaise cause. Il défend une mauvaise cause - la protection des privilèges matériels de la bureaucratie et du sous-tend - de manière inefficace, moins à la longue. Car, comme Marx le précise, « la censure n'est donc pas une loi mais une mesure de police. Mais elle est même une mauvaise mesure de police, car elle n'atteint pas ce qu'elle veut et elle ne veut pas ce qu'elle atteint. (...) Dans le pays de la censure, tout écrit interdit, c'est-à-dire imprimé sans censure, devient un événement. Il devient martyr, et il n'y a pas de martyrs sans auréoles ni

La censure écrit interdit en écrit extraordinaire, qu'il soit bon ou mauvais, alors que la liberté de la presse enlève aux écrits toute valeur matérielle (hormis la valeur de leur contenu d'idées. E.M.) » (7)

Encore une fois, la triste évolution de Soljenitsyne et d'autres dissidents soviétiques de droite confirme entièrement le bien-fondé de cette analyse de Marx. Ce dernier souligne à juste titre que la censure ne démoralise pas seulement les masses populaires, mais démoralise aussi le gouvernement : « La presse censurée démoralise. Le vice élevé à la plus grande puissance, c'est-à-dire l'hypocrisie, lui est inséparable. Et tous ses maux découlent de ce vice fondamental ... notamment le vice dégoûtant de la passivité. Le gouvernement n'écoute que sa propre voix. Il sait qu'il n'écoute que sa propre voix, mais maintient néanmoins le faux-semblant qu'il écoute la voix du peuple. Il exige donc du peuple qu'il admette également cette tromperie. Le peuple, de ce fait, sombre partiellement dans la superstition politique ou se détourne totalement de la vie de l'Etat. » (8)

On ne saurait mieux décrire la réalité politique en URSS depuis des décennies. L'hypocrisie générale qui règne dans la vie publique et politique de ce pays éclate de manière particulièrement nette dans l'interview de Gorbatchev. Celui-ci, homme incontestablement intelligent, fait semblant de ne pas comprendre de quoi il s'agit quand il proclame sans gêne: « Chez nous, la liberté de parole et la li-

5. Karl Marx, Debatten über die Pressefreiheit, op. cit. pp. 55, 59-60. Notre traduc-

6. Il y a de nombreuses publications chauvines en Union soviétique, qui ont paru légale-

Signalons celles qui exaltent l'annexion des territoires du Caucase et de la Sibérie par l'empire des tsars, contre la résistance farouche des peuples qui y habitaient, résistance que Marx et Lénine avaient pourtant soutenue sans réserve. Signalons aussi des publications ouvertement antisémites, telles le roman de Valentin Pikiel paru en 1979 et consacré à la Première compris des citations des fameux Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué par l'okhrana (la police secrète tsariste) et utilisé par les Cent-Noirs, l'organisation berté de critique sont fort répandues. (...) Défendre dans la vie des positions actives, lutter contre l'injustice et le non-respect de la loi et de la morale publique, c'est dans notre pays un comportement consacré par la Constitution. »

La liberté de critiquer exactement quoi, citoyen Gorbatchev ? Des détails ? Des généralités abstraites? Sans aucun doute. Mais critiquer la politique générale du gouvernement, cette liberté-là, précise, existe-t-elle ? Peut-on critiquer librement, en URSS, l'entrée des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie en 1968?

critiquer la proclamation de l'état de siège en Pologne par le général critiquer l'invasion de l'Afghanistan ? Peut-on critiquer le fait qu'il reste jusqu'à ce jour interdit de discuter publiquement du rôle de Trotsky, d'Octobre ou comme fondateur de l'Armée rouge, y compris en citant Lénine? Suprême hypocrisie: « Lutter contre le non-respect de la loi et contre l'injustice », c'est un droit consacré par la Constitution, proclame fièrement Gorbaest-il aussi permis de lutter contre l'injustice en réclamant qu'on modifie la loi ? Peut-on défendre librement en URSS l'opinion que les fameux paragraphes du code pénal qui punissent « l'agitation antisoviétique » et « la calomnie à l'égard du pouvoir soviétique » ont donné lieu à d'innombrables injusdevraient être modifiés? La liberté, c'est toujours la liberté pour ceux quizemburg. La liberté de parole (et donc disait Rosa de la presse) et de critique, c'est la liberté de critique pour ceux qui ne sont pas d'accord avec les détenteurs du pouvoir. Cette liberté-là existe-t-elle en URSS ?

Nous avons dit que Marx et Engels combattaient la censure : non seulement celle exercée par la Prusse et plus tard par l'Empire allemand de Bismarck, mais également la censure exercée par des dirigeants du mouvement ouvrier socialiste dans ses propres rangs. Nous pourrions citer de nombreux exemples. Limitons-nous à deux.

Au cours de l'année 1885, une vive discussion éclata au sein de la social-démocratie allemande au sujet du vote des députés socialistes en faveur de subsides à la marine marchande. Engels et ses principaux alliés au sein du SPD de l'époque, Bebel et Kautsky, s'opposèrent avec énergie à toute censure du courrier des lecsemi-fasciste apparue au début de ce siècle en Russie. Nous ne réclamons pas l'interdiction de ces écrits ou leur censure. Nous réclamons simplement le droit (la possibilité matérielle) de publier également en Union soviétique les écrits du premier et du deuxième président de l'Internationale communiste, qui ne sont pas précisément chauvins, pornographiques; incitants au hooliganisme, les écrits de tous les communistes, socialistes, syndicalistes, anarchistes, démocrates bourgeois, qui valent tous mieux que les écrits chauvins racistes et antisémites.

7. Karl Marx, Debatten über Pressefreiheit, op. cit. p. 60. Notre traduction.

8. Karl Marx, Debatten über Pressefreiheit, op. cit. pp. 63-64. Notre traduction.

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Gorbatchev rend visite au tombeau du soldat inconnu au cours de son voyage à Paris en octobre teurs de la presse social-démocrate ou de résolutions de sections locales du parti qui critiquaient le comportement des dé. putés socialistes. Bebel écrivit :

« La liberté de la presse, que le programme réclame pour tous, deviendrait une phrase creuse pour les propres membres du parti. (...) Si un gouvernement osait limiter de manière si inouie la liberté de la presse, une tempête d'indignation générale se lèverait contre lui; mais la fraction (parlementaire), qui est à l'égard du parti ce que le gouvernement est à l'égard du peuple, défend avec le plus grand sang-froid des principes qui sont un camouflet pour toute liberté d'opinion. (...) A mon avis, la fraction, en interdisant la publication d'opinions et de critiques qui ne lui conviennent pas, a largement dépassé ses compétences. » (9)

Quelques années plus tard, Bebel lui-même voulut censurer la publication, dans la presse du parti, de textes critiques que Marx et Engels avaient rédigé au sujet du programme de Gotha du SPD. Engels s'y opposa avec véhémence. Il écrivit à Kautsky: « Que des voix se soient élevées au sein de la fraction (parlementaire, ndlr.) pour qu'on place la Neue Zeit sous censure, voilà qui est bien beau! La dictature de la fraction qui dominait à l'époque de la loi anti-socialiste continue-t-elle son existence de fantôme, ou est-ce un legs de la défunte organisation (hypercentralisée, ndlr.) de Schweitzer? Ce effet une brillante idée de soumettre la science socialiste allemande. après qu'elle se soit libérée de la loi antisocialiste de Bismarck, à une nouvelle loi antisocialiste fabriquée et appliquée par les instances dirigeantes elles-mêmes du parti social-démocrate. » (10)

Et, de manière encore plus claire, il s'exprimait ainsi dans une lettre envoyée à Bebel l'année suivante, en 1892 : « Depuis que vous avez essayé d'empêcher par la contrainte la publication de l'article et que vous avez envoyé des avertissements ì la Neue Zeit selon lesquels elle pourrait le cas échéant, être étatisée par le parti et soumise à la censure, la prise en main de toute la presse par le parti m'apparaît comme fort singulière. En quoi vous distinguez-vous de von Puttkammer, si vous introduisez une loi antisocialiste dans vos propres rangs? Pour moi personnellement, cela peut m'être assez égal ; aucun parti d'un quelconque pays ne pourra jamais me condamner au silence si j'ai pris la décision de m'exprimer publiquement. Mais je voudrais quand même vous suggérer que vous feriez bien d'être un peu moins sensibles et un peu moins prussiens dans vos actions. Vous — le parti - avez besoin de la science socialiste, et celle-ci ne peut viure sans liberté de mouvement. » (11)

C'est bien là le fond de la question ! La position de principe de Marx et Engels contre toute forme de censure n'est point une position platonique abstraite, de nature purement théorique. Elle résume les conclusions d'une longue expérience historique, une expérience s'étendant près de trois mille ans, de l'activité politique de toutes les classes sociales depuis que la société est divisée en classes et que les combats politiques ont commencé à prendre forme et à s'institutionnaliser au sein de l'Etat. Elle implique que la censure

9. Lettre d'August Bebel à la fraction social-démocrate du Reichstag du 5 avril 1885, in Im Kampf um den revolutionären Charakter der proletarischen Partei - Briefe führender deutscher Arbeitfunktionäre, décembre 1884 - juillet 1885, Dietz Verlag, Berlin 1977, p. 141. Notons que la censure de la presse par les députés était justifiée par l'accusation de calomnie.

du 23 février 1891, MEW, vol. 38,

41. Schweitzer était le dirigeant du parti lassallien qui fusionnna au congrès de en 1875 avec le parti « marxiste » pour donner naissance au SPD unifié. La loi antisocialiste (Socialistengesetz) qui limita sévèrement les des sociaux-démocrates et interdisait par Bismarck en 1878. Elle ne fut abolie qu'en

11. Lettre de Friedrich Engels à August Bebel du 1-2 mai 1892, MEW, vol. 38, p. 94.

deux lettres ont été traduites par nos soins. Von Puttkammer était le ministre l'Intérieur du cabinet Bismarck, qui imposa et est contraire aux intérêts des exploités et des opprimés - et plus largement de tous ceux qui combattent pour une quelconque juste cause - parce qu'elle les affaiblit, avant tout en reduisant leur possibillté de connaitre la réalité

Et sans des connaissances de plus en plus affutées, c'est-à-dire plus scientifiques, la transformation révolutionnaire consciente de cette réalité, c'est-à-dire justement sa transformation en connaissance de cause, devient plus difficile. Voilà ce qu'Engels a essayé d'expliquer à Bebel en lui criant: le parti a besoin de science socialiste et celle-ci ne peut vivre sans liberté de mouvement. C'est pourquoi la science socialiste dans le domaine des sciences sociales est moribonde en URSS depuis des décennies. Voilà pourquoi même les sciences de la nature ont été lourdement handicapées (12).

UN MAUVAIS COUP

CONTRE LE MOUVEMENT OUVRIER

INTERNATIONAL Gorbatchev affirme que la censure « sous telle ou telle forme » existe dans chaque pays. Il avance comme preuve : « Chez vous, (en France), ce sont les patrons des journaux et des maisons d'édition, ou les rédacteurs à leur service, qui décident ce qui doit être publié ou non. » Voilà un exemple typique d'une demi-vérité qui s'avère un mensonge honteux.

Les patrons des journaux et des maisons d'édition décident, sans aucun doute, de ce qui peut être publié ou non dans les journaux dont ils sont les propriétaires et qu'ils contrôlent. Mais ils ne peuvent décider de ce qui peut être publié dans le pays. Sinon, l'Humanité et les journaux révolutionnaires ne seraient publiés que par la grâce des patrons et sous leur censure. Or, en URSS, la censure décide de ce qui peut être publié ou non dans le pays tout entier. Voilà la «petite » différence. Voilà pourquoi il est faux d'affirmer que la censure existe en France ou dans la plupart des pays où règne la démocratie bourgeoise, du moins dans des conditions « normales » (13).

Pure hypocrisie, rétorquent les apologistes de la censure. Puisque l'Etat bourgeois « peut » rétablir la censure quand appliqua la loi anti-socialiste.

12. Le cas le plus connu est celui de la génétique et de l'affaire Lyssenko. Voir le livre de Jaurès Medvedev, «The Rise and Fall of T. D. Lyssenko » Columbia University Press, 1969. L'affaire fut accompagnée de tragédies individuelles (« injustices » pour citer Gorbatchev) tels l'emprisonnement et la déportation des biologistes soviétiques les plus éminents. Personne n'a pu élever la voix publiquement contre cette injustice pendant de longues années.

13. Dans toute constitution bourgeoise, il y a des clauses dites d'« état d'urgence » ou « état de siège » qui permettent de suspendre les li bertés démocratiques quand le pouvoir bourgeois est aux abois. Mais la capacité effective d'appliquer ces clauses dépend à son tour de la capacité de riposte de la classe ouvriere. Si la bourgeoisie est convaincue qu'une suppression des libertés du mouvement ouvrier déclenchera la grève générale politique, voire l'insurrection armée, elle y regardera à deux fois avant de mettre en application ces clauses.

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bon lui semble, notamment en état de guerre, et puisque les patrons ont le pouvoir d'empêcher la publication de ce qui ne leur plaît pas, c'est une forme de censure comme une autre qui règne en France. Vous êtes des sophistes effrontés, rétorquera tout marxiste qui conserve un minimum de bon sens. Il y a une différence entre ce qui existe et ce qui peut exister, même si la différence est seulement relative et non absolue. Quel militant communiste, quel militant syndicaliste, quel militant révolutionnaire serait sot au point d'affirmer qu'un journal ouvrier libre de publier ce que bon lui semble et un journal censuré tous les jours ou toutes les semaines par l'Etat, comme par exemple la presse ouvrière l'était pendant la Première Guerre mondiale en France, c'est équivalent ?

La question, de nouveau, n'est pas rhétorique. Il n'y a pas si longtemps, il y a eu en France un régime où la censure était effectivement instaurée : par le régime de Vichy, de 1940 à 1944. L'Humanité y était interdite. Toute la presse ouvrière et révolutionnaire était contrainte à la clandestinité. En affirmant qu'aujourd'hui la censure existe en France, Gorbatchev affirme en réalité qu'il n'y a pas de différence entre le régime de Vichy et ceux de la Ille, IVe et Ve République. Il affirme en d'autres termes que la longue lutte pour la liberté de la presse ouvrière, pour les libertés démocratiques du mouvement ouvrier, a été vaincue et non couronnée d'une victoire, sinon totale, du moins fort large. Cela signifierait que de plus c'était une lutte vaine et perdue d'avance, puisque « la censure existe dans chaque pays, sous telle ou telle forme » ? Les libertés démocratiques ne seraient pas fonction des rapports de forces et des luttes entre classes sociales, mais fonction du seul bon vouloir des patrons, de la seule existence de la propriété privée.

Cette prise de position cynique constitue un véritable coup de poignard dans le dos du mouvement ouvrier international, engagé dans une bataille - appelée à devenir de plus en plus importante -pour la défense de libertés démocratiques, et notamment de la liberté de la presse.

Au fur et à mesure que se développe et s'approfondit l'offensive générale du Capital contre le Travail salarié, dans un contexte de dépression économique, la bourgeoisie doit forcément s'en prendre de plus en plus aux libertés démocratiques, surtout si la résistance des travailleurs se durcit. En Grande-Bretagne, en RFA, la liberté syndicale, le droit de grève commencent à être ouvertement limités par le Capital (14). Mais il est impossible de limiter le droit de grève sans s'en prendre à la liberté de la presse. Si certaines grèves, certains piquets de grève, étaient déclarés « illégaux », l'appel à ces grèves et à ces piquets dans des écrits publics ne devra-t-il pas être également interdit, c'est-à-dire censuré? Peu importe que cette mesure s'exerce par la saisie des journaux et des tracts ou par de lourdes peines financières par les tribunaux, ou par les deux à la fois. La détérioration par rapport à la situation actuelle serait évidente. COMMENT ÉLIMINER LES ENTRAVES

PRATIQUES A L'EXERCICE

DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE ? dante peut donc publier en gros ce que bon lui semble, la liberté de la presse subit des restrictions matérielles sévères du fait de l'inégalité économique qui caractérise tous les pays capitalistes, même les plus démocratiques.

Les propriétaires du capital peuvent acheter les journaux qu'ils convoitent à de millions, comme le montre l'exemple de Robert Hersant en France.

Gorbatchev avec Reagan pendant le sommet de Genève en novembre 1985. (DR) Quelques individus contrôlent de ce fait une circulation de la presse cinq fois, dix fois plus forte que des organisations ouvrières représentant des millions d'électeurs, quelquefois la moitié du corps électoral. En fait, le Parti travailliste britannique a perdu son quotidien au début des années 1960, tandis que le Parti socialdémocrate allemand qui, il n'y a pas si longtemps, disposait encore d'une soixantaine de quotidiens, ne détient même plus un seul journal. La presse ouvrière est victime de l'impitoyable concurrence et de la concentration capitaliste qu'elle engendre.

En outre, en distribuant la publicité et les subsides d'Etat, en exerçant un chantage, quelquefois subtil, quelquefois grossier de retrait d'annonces, le Grand Capital peut amener pas mal de monde à l'auto-censure. Mais, heureusement pas tout le monde : voilà toute la différence avec la véritable censure! La même remarque s'applique encore davantage à la télévision, qu'elle soit publique ou privée. Elle risque d'ailleurs de devenir de plus en plus privée. Les néo-libéraux ne trouvent que des nigauds pour les croire lorsqu'ils qu'ils se battent « contre le monopole de l'Etat sur la télévision ». La privatisation substitue simplement un monopole privé, entre les mains de quelques gros capitalistes soustraits à tout contrôle, à un pouvoir public qui reste au moins sous le contrôle des partis politiques et d'une opinion publique encore partiellement indépendants de l'Etat.

Il y a donc un vrai problème de liberté de la presse dans les pays de démocratie parlementaire bourgeoise. Mais ce n'est pas, pour l'essentiel, un problème de censure, c'est-à-dire d'opinions supprimées. C'est un problème de possibilités matérielles inégales de faire connaître et

14. Sur la RFA, voir l'article de Peter Bartelheimer, « Grèves pour le droit de grève », paru dans Inprecor numéro 215 du 17 mars 1986.

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de diffuser certaines opinions.

Quels sont les remèdes à ce mal réel ? Ils sont connus depuis longtemps. Ils ont été maintes fois formulés par des socialistes et des marxistes. Ils ont reçu leur formulation classique de la part de Lénine :

« La liberté de la presse cesse d'être une hypocrisie, les imprimeries et le papier étant enlevés à la bourgeoisie. (...) Parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul au monde où, massivement, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen ou en général le semi-prolétaire des campagnes (c'est-à-dire le représentant de la masse opprimée, de l'immense majorité de la population) (15) jouissent, ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique d'organiser des réunions dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi grande d'avoir, pour exprimer leurs idées, pour défendre leurs intérêts, les plus grandes imprimeries et les meilleurs stocks ? » (16)

Mais, justement, Gorbatchev ne peut pas proposer cette solution à la limitation des droits démocratiques en Occident, pour la simple raison qu'elle n'est guère appliquée en URSS ! Lénine affirme que la masse — la grande majorité — des travailleurs doivent avoir un libre accès aux imprimeries et aux stocks de papier, doivent être libres d'exprimer leurs idées. La réalité soviétique, telle qu'elle est décrite par Gorbatchev lui-même, c'est que les ouvriers ne sont pas libres d'exprimer leurs idées. Ils doivent d'abord passer par les fourches caudines de la censure d'Etat et par celle des collectifs des « maisons d'édition, rédacteurs et conseils de rédaction » (17).

Vingt ans après Lénine, Trotsky a repris et précisé ce que signifierait un dépassement positif de la liberté de la presse telle qu'elle existe en démocratie bourgeoise en écrivant notamment :

« Les tâches réelles de l'Etat prolétarien consistent non pas à museler par des moyens policiers l'opinion publique, mais à la libérer du joug du capital. Cela ne peut être réalisé qu'en faisant passer tous les moyens de production, y compris ceux de l'information publique, entre les mains de la société toute entière. Une fois réalisée cette mesure socialiste fondamentale, tous les courants de l'opinion publique qui ne luttent pas les armes à la main contre la dictature du prolétariat, doivent avoir la possibilité de s'exprimer librement. L'Etat ouvrier a le devoir de mettre à leur disposition les moyens techniques nécessaires (presses, papier, transport) proportionnellement à leur force numérique dans le pays. Le fait que la bureaucratie stalinienne ait monopolisé la presse constitue l'un des principaux facteurs de décomposition de l'appareil d'Etat et menace de ruiner de fond en comble toutes les conquêtes de la révolution d'Octobre. » (18)

révolutionnaires, nous sommes convaincus que ce dépassement positif de la démocratie bourgeoise, c'est-à-dire cette extension de la liberté de la presse, n'est possible que par le désarmement et l'expropriation du Grand Capital, c'est-à-dire par l'établissement du pouvoir d'Etat des travailleurs. Sociaux-démocrates et eurocommunistes, y compris eurocommunistes stalinisants du type des dirigeants du PCF, ne sont pas d'accord avec nous. Ils ne jurent que par la « démocratisation » de l'Etat bourgeois. Mais ces thuriféraires de la « démocratisation » devraient tout de même admettre que notre proposition signifierait un énorme élargissement de la liberté de la presse, un énorme élargissement du pluralisme politique. Qu'attendent-ils pour l'appuyer, voire pour la proposer eux-mê-

Gorbatchev affirme qu'en Union soviétique « la Constitution stipule que la critique est le droit de chaque citoyen ». La Constitution stipule également la liberté de la presse. Lénine affirme que tous les travailleurs devraient être libres d'exprimer leurs opinions. Imaginons qu'un ouvrier imprime un tract sur une machine à écrire (les photocopieuses et les stencileuses sont inutilisables parce que soigneusement inventoriées par le KGB) et le dans une station de métro ou dans son entreprise. Imaginons encore que ce tract affirme simplement ceci : « Le pouvoir des Soviets est un nouveau type d'Etat, sans bureaucratie, sans police, ins armee permanente. Commençons onc par dissoudre le KGB, police s'il e est. » Gorbatchev peut-il nous rassurer ? L'ouvrier en question couchera-t-il tranquillement à la maison, le soir après la distribution de ce tract? Ou bien sera-t-il plutôt accusé et condamné pour « agitation antisoviétique » ? Sera-t-il interné dans un asile psychiatrique ou dans un camp de travail forcé? Pourtant, la définition incriminée du pouvoir soviétique est totalement celle de Lénine (19). Lénine était-il coupable d'« agitation antisoviétique » ?

La réalité des libertés démocratiques en URSS, on la connait fort bien. Elle est à mille lieues des proclamations solennelles de la Constitution, sans parler des principes énoncés par Lénine. Elle a été fort bien résumée par Staline, dans une interview publiée pour commenter la Constitution de 1936, « la plus démocratique du monde » : pas un gramme de papier pour ceux qui s'opposent à la juste ligne du Parti.

Mais cela signifie qu'il n'y a pas de liberté d'expression pour les ouvriers qui sont en désaccord avec cette « juste ligne ». Et, dès lors, les calomniateurs du socialisme, ceux qui affirment que le socialisme signifie effectivement un régime où règne « l'unanimité officielle » sur les grandes questions de « ligne générale », ce ne sont guère les propagandistes impérialistes. Ce sont les Gorbatchev et Cie, ce sont tous les responsables de la nomenklatura, dans la pratique desquels la propagande capitaliste n'a que l'embarras du choix pour cueillir des arguments antiso-

Gorbatchev dénonce le fait que des livres d'écrivains éminents comme Hemingway et Dickens sont bannis des bibliothèques de certaines écoles aux EtatsUnis. Il s'agit manifestement d'un scandale. Seulement voilà, en URSS sont bannis de toutes les bibliothèques d'école et d'université (sauf les fameuses « sections réservées » auxquelles n'ont accès que quelques lecteurs triés sur le volet), ainsi que de toutes les librairies soviétiques, tous les écrits de Trotsky, Boukharine, Zinoviev, Préobrajenski, Rakovsky, Rosa Luxemburg, Plekhanov, Mao Tse-Toung, Guevara, Staline, Radek, Mariategui, Kropotkine, Bauer, Thalheimer, Korsch, Fr. Adler, M. Adler, Kautsky, L. Blum, Martov, Riazanov, I. I. Rubin, Rosdolsky, Deutscher, Pashukanis, Pokrovsky, Stoutchka, Tito, E. Kardelj, J.P. Cannon, Pierre Frank, Bordiga, Nin, J. Maurin, Souvarine, Sacristan, Marty, M.N. Roy, W.Reich, Marcuse, Gandhi, et d'innombrables savants dits bourgeois. Est de même banni un livre de Karl Marx, l'Histoire secrète de la diplomatie du 18e siècle. Sont également bannis de toutes les bibliothèques publiques et des d'écrivains ayant obtenu le prix Nobel ou mondialement célèbres, comme André Gide, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Boris Pasternak, A. Bounine, Heinrich Böll, Panait Istrati, Peter Weiss, Ignazio Silone, O. Mandelstam, G. Orwell, Victor Serge, Tibor Dery, André Breton, Kurt Tucholsky, O. Seiffert, Franz Kafka. La liste est loin d'être exhaustive. Nous nous limitons à dessein à des auteurs qui ne sont plus en vie. S'il fallait y inclure les écrivains vivants, elle remplirait un volume.

Comme le dit Gorbatchev, les faits sont têtus. Face à ces faits-là, il n'a aucune autorité morale pour critiquer les attaques contre la culture qui se produisent effectivement aux Etats-Unis. La si-

Aujourd'hui, l'immense majorité de la population en Union soviétique, de même d'ailleurs que dans toute l'Europe, le Japon et l'Amérique du Nord est composée de salariés, de prolétaires, et non de semi-prolétaires. Pour rester fidèle à l'esprit de Lénine, il faut donc aujourd'hui remplacer sa formule par celle de travailleur moyen, d'ouvrier moyen.

16. V.I. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, in Oeuvres choisies en deux volumes, II, pp. 443-444.

17. Un petit livre intitulé Syndicalisme et libertés en Union soviétique (Petite collection Maspero, Paris, 1979) publie la liste de 46 cas individuels d'ouvriers, fondateurs du « syndicat indépendant », de leurs emplois, de leurs revende leur punition pour avoir exercé le fameux « droit à la critique » cité par Gorbatchev. Ces authentiques ouvriers, que feu Andropov, qui n'a jamais travaillé dans une usiosait appeler « de faux travailleurs », réclamaient notamment des indemnités plus élevées pour les mineurs victimes d'accidents du travail, dénonçaient des vols de matieres premieres commis dans des entreprises, exigeaient des augmentations de salaires pour travaux féminins insalubres - etc. Ces revendications ouvrieres sont-elles donc interdites par la loi en Union soviétique ? Comme le dit Mikhail Gorbatchev, les faits sont têtus.

18. L.D. Trotsky, « La liberté de la presse et la classe ouvrière », article du 21 août 1938, in Oeuvres, tome 18, p. 244.

19. Lénine, Rapport sur la révision du programme au IXème congrès du PCR, tome 27, Oeuvres, p. 133

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tuation de fait créée par la censure et la répression bureaucratiques apporte constamment de l'eau au moulin de l'agitation anti-soviétique, anti-communiste, anti-socialiste et anti-humaniste des réactionnaires bourgeois.

ABOLISSEZ LA CENSURE QUI

BLOQUE LE PROGRES VERS LE

SOCIALISME! La censure engendre l'hypocrisie, la servilité, la passivité. C'est Marx qui le dit. Et depuis des décennies la réalité soviétique le confirme tragiquement. L'Union soviétique connaît aujourd'hui un retard grave en matière de technologie moderne, et qui est ouvertement reconnu par les les plus représentatives (20). Prenant la parole à un congrès d'écrivains, le gentil Evtouchenko, auteur qui, depuis longtemps, fait fonction d'« opposition de sa majesté » en Union soviétique, s'est exclamé : « Nous n'oublierons pas la leçon amère de cette époque où la cybernétique a été taxée de pseudo-science bourgeoise et la génétique accusée d'être réactionnaire par des individus à demi incultes malgré leurs titres. La stagnation intellectuelle à laquelle cela a donné lieu a porté un coup d'arrêt à la prospérité économique à laquelle notre peuple a droit et a pris des proportions telles que, quarante ans après la guerre, dans notre pays beau et riche, le beurre et la viande sont encore rationnés dans un certains nombre de villes — chose qui est moralement inadmissible ».

Et Evtouchenko poursuit « révélation » sensationnelle, le premier aveu public de l'existence des « magasins spéciaux » réservés à la bureaucratie (que toute l'opposition dénonce depuis des décennies et à laquelle nous avons fait allusion d'innombrables fois) :

« Tout circuit fermé de distribution de produits alimentaires et de biens de consommation est moralement inadmissible, y compris les coupons spéciaux que nous avons reçus pour acheter des souvenirs et qui se trouvent dans les poches de tous les délégués à ce congrès, y compris

L'étalage de vêtements hideux dans les magasins, les queues de milliers de personnes pour un article aussi banal que des chaussures de tennis sont également des choses moralement inadmissibles. Mais la plus criminelle de toutes les pénuries est celle qui frappe le papier destiné aux livres que les gens lisent alors que la moitié de nos forêts sont abattues pour d'ennuyeuses brochures pseudodidactiques » (21).

Evtouchenko est prudent. Il ne dénonce pas la censure comme telle, mais il s'insurge contre l'absence d'esprit critique et proclame qu'exiger de la critique publique, ce n'est pas la même chose que la critique publique elle-même. En effet, le discours d'Evtouchenko, de même d'ailleurs que d'autres discours prononcés au même congrès des écrivains a été publié dans la presse soviétique. Mais ils ont été tronqués par la censure ! Voilà la portée des « réformes Gorbatchev ». Mais pseudo-libéral pourrait difficileautrement puisqu'il justifie lui-même la censure.

Parmi les sujets que la censure polo(comme la censure soviétique) avait déclarés tabou en 1974-1976 et qui ne pouvaient être mentionnés dans la presse, il y en a trois qui prennent une signification dramatique du fait même de ce qui s'est passé depuis lors en Pologne et en Union soviétique. Le premier était le mécontentement ouvrier généralisé. On ne pouvait le mentionner comme phénomène global, social, objectif. Etaitvraiment « calomnier le pouvoir populaire » que de faire état de ce fait incontestable, qui a éclaté à la face du monde en 1980, sous la forme du syndicat Solidarité fort de dix millions de

Le deuxième concernait le phénomène de la dégradation rapide de l'environnement naturel, de la pollution immense de l'atmosphère et des cours d'eau, surpas seulement) en Silésie. aux intérêts des masses laborieuses que de révéler que, dès 1974, des savants avaient d'alerte avait été atteinte pour la pollution de l'eau et qu'il fallait arrêter toute nouvelle construction d'usines polluantes consommatrices d'eau dans cette région ? Or, on a continué à en construire pendant des années. La censure avait supprimé l'information. Il faudra dépenser des milliers et des milliers de zlotys pour réparer les dégâts ainsi créés, s'ils peuvent encore être réparés (22). N'aurait-il pas mieux valu supprimer la censure, engager un débat ouvert sur ce problème angoissant, assurer le maximum de publicité sur la question ? N'était-ce pas là l'intérêt du socialisme et des masses populaires ? Qu'est-ce que cette censurelà a à voir avec la pornographie, l'incitation à la guerre ou la calomnie ?

Le troisième exemple concerne l'alcoolisme. Pendant des décennies, on a étouffé toute critique radicale à ce propos. Encore en 1974 en Pologne (comme en Union soviétique), la censure a strictement

20. Le premier ministre de l'Union soviétique, N.I. Ryjkov, a appelé les hommes d'affaires occidentaux à contribuer à la réalisation du plan quinquennal de modernisation de l'économie soviétique 1986-1990 en lui fournissant de discours transmis de Moscou à Davos (Suisse) en duplex, le 5 février 1986, voir International Herald Tribune du mois de février

21. Le discours d'Evtouchenko a été publié dans Rouge, hebdomadaire de la LCR, du 27 février 1986

22. Toute la documentation sur les informations supprimées par la censure polonaise concernant les dégâts de pollution dans ce pays se trouvent dans Black Book, op. cit. pp. 218227

23. Black Book, op. cit. pp. 216-217. Le livre contient d'autres détails terrifiants sur les méfaits de l'alcoolisme, que la censure avait supprimés, dans les pages précédant celles que

24. En fait, un contestataire soviétique A. Krassikov, avait dénoncé en 1975 les abus de l'alcoolisme en Union soviéinterdit de publier des vérités comme celles-ci : il y a 1,6 million d'ivrognes et 400 000 alcooliques invétérés dans ce pays dont 50 000 exigent une hospitalisation ; 200 000 personnes sont arrêtées chaque année à cause de l'alcoolisme ; plus de 2 millions ont été arrêtées de ce fait entre 1956 et 1971 (le chiffre correspondant pour l'Union soviétique serait de 17 millions !). La censure a notamment supprimé l'information suivante : « Chaque année notre société dépense 50 milliards de zlotys pour des boissons alcoolisées (...) Cette somme représente presque entièrement du profit pur (pour l'Etat) (...) 50 milliards de zlotys, c'est approximativement l'équivalent de 500 milliers de voitures, de 250 000 logements, de 150 000 lits d'hôpital avec l'équipement le plus moderne » (23).

Puis vint Gorbatchev, et brusquement révéler de tels faits n'était plus « une calomnie » à censurer, mais une vérité à proclamer. N'aurait-il pas mieux valu la défendre dix ans, vingt ans plus

Durant la demi-révolution d'octobre 1956, les censeurs polonais avaient eux-mêmes supprimé la censure pendant une brève période (25). Ils avaient appliqué la revendication avancée par Marx en 1842 : supprimer la mauvaise institution ! Si Gorbatchev ne la supprime pas, c'est qu'il craint les réactions des masses soviétiques, c'est qu'il se méfie du peuple, c'est qu'il est convaincu - comme l'étaient les rois de Prusse avant lui - que les travailleurs soviétiques feraient un « mauvais usage de la liberté de la presse ».

Cela démontre encore une fois que la dictature de la bureaucratie est contraire aux intérêts des travailleurs et aux intérêts de la construction du socialisme. La prise en compte de ces inté rêts réclament la suppression immédiate et totale de la censure en Union soviétique et dans tous les autres Etats ouvriers non engagés dans une guerre civile avec la contre-révolution.

Ernest MANDEL, 17 février 1986. tique, ainsi que le fait que les statistiques offi cielles publiées dans ce pays cachaient ces données. Les dépenses pour boissons alcoolisées de la part de la population sont évaluées par l'auteur à 27 milliards de roubles en 1972, soit 25 % de l'ensemble des dépenses pour vivres et boissons dans les réseaux de distribution des secteurs coopératifs et d'Etat, quatre fois plus que pour les chaussures, quinze fois plus que pour l'ensemble des imprimés (livres compris). Sur cette somme, plus de 19 milliards de roubles, soit 74 %, représentaient des profits (revenus) pour l'Etat, ce qui constitue 11 % de l'ensemble des revenus de l'Etat. Krassikov termina son étude par une double revendication de suppression du secret et de la censure : qu'on rende publiques les données concernant l'alcoolisme et les revenus que l'Etat en tire ; qu'on autorise la publication d'ouvrages à ce sujet, ainsi que d'ouvrages de combat contre l'ivrognerie. Il fut évidemment lui-même censuré. Il fallait attendre dix ans pour que la preseulement en partie. L'article de Krassikov est paru dans Une opposition socialiste en Union soviétique aujourd'hui, Paris, Maspero, 1976.

25. Black Book, op. cit. p. 16.

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