Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Acquis et contradictions de la situation économique

· Inprecor n° 217, 14 avril 1986 · p. 19-21 · 2 869 mots

Nicaragua

NICARAGUA lettre ouverte au président de la République nicaraguayenne, adressée à Daniel Ortega par diverses personnalités connues pour leur engagement en faveur des droits de l'homme en Tchécoslovaquie.

Ce document était accompagné d'une analyse de cette Jean-Pierre RIEL

Au lendemain de la victoire révolutionnaire du juillet 1979, la confiscation des entreprises et des biens fonciers du dictateur déchu Anastasio Somoza et de ses fidèles donne naissance nationalisé sous l'appellation d'« Area de Propriedad del Pueblo » (secteur de produ peuple, ndlr.). Celui-ci inclut. également le système financier, les assurances et l'ensemble des ressources natu-

Parallèlement, ratif est impulsé pour l'essentiel au niveau de la petite et moyenne production

La nécessité du maintien d'un important secteur privé mée par les dirigeants sandinistes. De profondes transformations lui sont imposées : les formes les plus archaïques d'exploitation sont abolies, une participation active des travailleurs à la vie des entreprises s'instaure, tandis qu'est encouragé le développement de l'organisation syndicale. Par le biais du crédit, des contrats de production, de la fixation des prix d'achat et des salaires et partiellement du commerce extérieur, l'Etat se donne les moyens d'un contrôle indirect de ce sec-

LE CHOIX DES SANDINISTES FACE

AUX CONTRAINTES ÉCONOMIQUES

Six ans plus tard, en juillet 1985, le dirigeant sandiniste et ministre de l'indu gouvernement du Nicaragua Tomas Borge déclarait à propos de ce système particulier d'économie mixte : « Plus que le produit d'une volonté

Ice fut une réponse obligée, d'abord tactique, puis stratégique (...) à une exceptionnelle combinaison de facteurs adverses » (2).

Impératifs de la reconstruction à l'issue de la guerre civile, poids de l'environnement géopolitique (dans l'arrière-cour des Etats-Unis), effets de la dépendance et du sous-développement encore aggravé par quatre décennies de régime dictatorial : aux yeux des Sandinistes, avancer dans le sens d'une étatisation rapide et généralisée de l'économie ne pouvait être sérieusement envisagé.

la situation économique

sera bientôt disponible. Si quelques unes des entrepises nouvellement nationalisées - là où le capital était déjà concentré et le rapport salarial développé - pouvaient constituer des pôles de modernisation et d'accumulation, cela était loin de suffire à assurer les fondements d'une nouvelle stratégie de développement. Comment, dès lors, trouver rapidement des substituts à l'agro-exportation traditionnelle dont les deux tiers sont concentrés sur trois produits :

café, coton ? Ce secteur fournit à lui seul 75 % des recettes d'exportation et dégage 80 % du surplus accumulable, il occupe 45 % des terres cultivées et représente plus du tiers du capital et de l'investissement productif.

Une reconversion rapide et à ce secteur économique ne pouvait qu'impliquer des désorganisation et d'appauvrissement : ni l'économie paysanne, ni l'industrie embryonnaire, ni les activités de service n'étaient en mesure de dégager à échéance prévisible, un surplus équivalent. En réalité, seul le financement extérieur pouvait assurer le supplément de ressources indispensables à court et moyen terme.

C'est dans ce contexte que les sandinistes ont fait le choix d'accepter deux contraintes majeures qui, depuis, ont lourdement pesé sur le rythme et la nature des transformations entreprises : le remboursement de la dette extérieure et le maintien en l'état des grands domaines terriens privés aux activités essentiellement agro-exportatrices.

Rompre d'emblée avec le marché mondial en dénonçant isolément la dette accumulée par Somoza équivalait à se priver de toute source de financement, hormis celle aux limites connues eu égard aux besoins - de l'Union soviétique et de ses alliés. A court terme, isolement politique et effondrement économique auraient alors été inévitables.

Démanteler rapidement les grands domaines agro-exportateurs signifiait se seules ressources en devises disponibles, prendre l'initiative d'une rupture de l'alliance née au cours de la lutte contre la tyrannie avec la bourgeoisie anti-somoziste, précipiter de nouveaux affrontements sociaux.

prise de position, le tout faisant partie d'un dossier sur le Nicaragua à paraître dans le numéro 2 d'Inprekor en tchèque qui Ce dossier sur le Nicaragua contenait aussi un article d'analyse sur l'évolution de la situation économique dans ce pays. C'est ce texte que nous reproduisons ci-dessous.

Aujourd'hui le secteur nationalisé réalise environ 40 % du Produit intérieur brut (PIB) et le secteur privé de grande et moyenne propriété (dite capitaliste ou latifundiste) environ 30 %. Mais si l'on y ajoute la petite propriété et les coopératives, ce dernier assure toujours 60 % de

LA RECHERCHE D'UNE « ALLIANCE PRODUCTIVE » Le secteur coopératif reste encore extrêmement minoritaire : les coopératives agricoles de production représentaient à la fin de 1985 un peu moins de 10 % des terres cultivées. Dans l'industrie et le commerce, son existence est toujours embryonnaire.

Malgré ce développement jusqu'alors secteur coopératif constitue terme un axe stratégique. l'agriculture, devienne la forme dominante de l'économie paysanne.

Ces contours de l'économie mixte se sont dessinés progressivement. Bien plus en fonction des contraintes économiques et politiques du moment que d'un quelconque modèle théorique. Selon les déclarations répétées des dirigeants nicaraguayens, l'économie mixte ne saurait être considérée comme une étape sur la voie d'une collectivisation intégrale de l'économie. Elle est au contraire une tentative d'association durable dans le cadre d'une « alliance productive » avec la partie la plus dynamique économiquement, la plus ouverte politiquement et socialement, du secteur privé de la bourgeoisie. Elle est à la fois la traduction d'une volonté politique de maintien d'un cadre qui a historiquement contribué à accélérer la chute de la dictature somoziste et l'ins-

1. Pour une analyse détaillée de ce secteur intitulé « Les coopératives agricoles au centre de la réforme agraire » publié dans Inprecor numéro 182 du 22 novembre 1984

2. Tomas Borge tenait des propos identiques dans une interview à la revue nicaraguayenne Pensamiento propio que nous avons

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trument d'une tentative originale de lutte contre le sous-développement.

Pour le commandant de la révolution et ministre de la réforme agraire Jaime Wheelock, cette coexistence entre un pouvoir révolutionnaire et une bourgeoisie « productive » est possible : « Sur ce plan, nous devrons vérifier s'il est possible que la bourgeoisie se contente de produire, qu'elle se cantonne à son rôle de classe productive, c'est-à-dire qu'elle s'en tienne à l'exploitation de ses moyens de production, qu'elle les utilise pour en vivre, et non comme instruments de pouvoir et d'oppression. Je pense que c'est possible au Nicaragua (...) Je crois que dans les conditions qui sont celles des pays du tiers monde, (...) il est possible de trouver des schémas d'organisation sociale dans lesquels une hégémonie révolutionnaire maintient des modes de production et des noyaux de rapports de production qui ne sont pas dominants mais subordonnés » (3). DEUX RÉUSSITES INCONTESTABLES,

DEUX ÉCHECS FLAGRANTS L'ampleur prise par l'agression militaire nord-américaine au cours des trois dernières années rend difficile une appréciation des résultats obtenus par cette orientation. Elle se conjugue désormais avec l'embargo économique décrété par Ronald Reagan et avec les effets de la crise internationale pour asphyxier économiquement le Nicaragua et empêcher la révolution d'accomplir son programme, d'assurer le développement du pays.

La moitié du budget de l'Etat doit être consacré aux dépenses pour la défense et, en 1985, le service de la dette extérieure a représenté plus de la moitié des revenus des exportations : bien que demeurées constantes en quantité physique celles-ci ont décru en valeur calculée en dollars (4).

En extension croissante, les zones de guerre s'étendent maintenant à des régions économiquement vitales : le Nord. où se réalise une bonne partie de la production vivrière, et le Centre, producteur de café et de viande.

Compte tenu de ces contraintes, on peut cependant noter deux réussites économiques incontestables et deux échecs flagrants.

Réussite, la réforme agraire qui progresse lentement mais dans de bonnes conditions (productions plus diversifiées, meilleure productivité) hors des zones de guerre.

Réussite, la réorientation des flux d'échange commerciaux et financiers internationaux : nouveaux fournisseurs et nouveaux débouchés ont été trouvés à la fois dans les pays du Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON), en Europe occidentale et parmi les pays du tiers-monde (Moyen-Orient et Amérique latine). S'agissant du financement extérieur, la atte est désormais répartie entre les institutions internationales, les pays d'Europe occidentale, le CAEM et les pays producteurs de pétrole. Mais l'usage, maintenant systématique, par les Etats-Unis de leur droit de veto dans les organismes multilatéraux entrave toute négociation financière.

Au nombre des échecs compte la relance de l'activité industrielle privée de ses débouchés traditionnels avec l'effondrement du marché commun centro-américain vétusté de l'appareil productif, a échoué. Bien que l'industrie n'occupe guère plus de 14 % de la population active, cet échec explique largement la stagnation de l'emploi productif dans les villes, en particu-

Echec, surtout, le contrôle de la distribution du commerce et de la spéculation. Ses implications économiques, sociales et politiques obligent à l'analyser plus en détail.

LE COUT DE LA GUERRE : SES

EFFETS SUR LE NIVEAU DE VIE

DES MASSES Au cours des deux premières années du pouvoir révolutionnaire, l'ampleur des tâches de reconstruction les plus urgentes a permis une croissance supérieure à celle du reste de l'Amérique centrale. Les des moyens de production, les grands propriétaires terriens, ont vu leurs revenus garantis à la condition d'accepter leur dépossession du pouvoir politique. Par contre, le niveau de vie des fractions les plus pauvres de la population

3. Jaime Wheelock est l'un des neuf membres de la direction nationale du FSLN. Il dirige l'Institut national de la Réforme agraire (INRA) depuis sa création dans les premiers jours qui ont suivi le renversement de Somoza, et il cumule cette responsabilité avec celle de la agricole et de la réforme agraire. Dans un livre intitulé « Entre la crisis y la Agression : la Reforma agraria sandinista », Wheelock synthétise les objectifs principaux de la transformation agraire réalisée au Nicaragua. Inprecor numéro 186 du 17 décembre 1984 a publié quelques extraits de cet ouvrage.

populaire sandiniste doit maintenir 50 000 personnes sous les drapeaux, soit 11,6 % de la main-d'œuvre urbaine et rurale

Sur le marché de Matagalpa. (DR) s'élève qualitativement et quantitativement. La base sociale de la révolution fut la première à en bénéficier grâce aux efforts importants faits dans les domaines de l'éducation, de la santé et de l'approvisionnement.

De 1981 à 1983, les premiers coups portés par le gouvernement des Etats-Unis obligérent le gouvernement révolutionnaire à un changement brutal en matière d'importation. Seules celles jugées prioritaires au regard des exigences du développement économique furent maintenues. Les couches moyennes dont le type de consommation entraînait l'achat de nombreux biens importés furent les plus sévèrement touchées. Par contre, le niveau de vie global des masses fut préservé. Les prix des éléments constitutifs du « panier de base » de l'alimentation furent maîtrisés.

Pour parvenir à ce résultat, un système de subventions en faveur de ces produits de base fut mis en place, ce qui diminuait d'autant leur prix à la consommation. Ces subventions étaient appliquées pour tous, dans tout le Nicaragua, pour une quantité limitée de produits par habitants. Il pouvait dès lors être moins onéreux pour un paysan de s'approvisionner ainsi, les prix de vente étant parfois inférieurs aux coûts de production. A partir de 1984, le coût croissant de la guerre et ses effets sur la situation économique ne permettent plus de présalariée. L'Agence nueva Nicaragua (ANN) note dans son bulletin hebdomadaire d'informations publié à Paris en date du 8 mars 1986 que « de source non officielle, la défense nationale absorberait 70 % du budget de l'Etat. L'agression américaine multiforme, militaire, commerciale et financière aura coûté au Nicaragua en 1985, selon les calculs officiels, 608 millions de dollars soit 26,1 % du Produit intérieur brut ».

5. « Alors que la part du secteur primaire et du secteur secondaire a respectivement représenté en 1985, selon les chiffres du secrétariat de la planification et du budget, 25,1 % et 17.3 % du PIB, celle du secteur tertiaire a atteint 47,6 %, ce qui illustre le poids qu'ont atteint ici les activités improductives » (Agence nueva Nicaragua, Paris, 8 mars 1986).

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server le niveau de vie des masses populaires. La baisse du pouvoir d'achat du salaire minimum fut évaluée cette année-là à 30 %.

Les mesures économiques prises début 1985 amplifient cette tendance. Les subventions aux produits de base, trop lourdes pour le budget, durent être progressivement supprimée (6). Il en a découlé un renchérissement de leur prix. Dans la mesure où les dépenses pour ces produits constituent une part importante du budget des modestes, ce sont les secteurs les plus pauvres de la population qui ont eu à supporter les conséquences de ces me-

Il était prévu d'augmenter simultanément le salaire des travailleurs productifs et d'ouvrir des centres d'approvisionnement réservés à eux seuls. Les salaires ont certes été augmentés mais à un rythme nettement inférieur à celui de la hausse des prix. Quant aux centres d'approvisionnement, leur création et leur fonctionnement répondent trop souvent à des critères administratifs fort exigences de la vie quotidienne.

COMPROMIS ET INÉGALITÉS

Cette détérioration du niveau de vie de la population est d'autant plus préoccupante qu'elle n'affecte pas de la même façon toutes ses couches.

A Managua, aucun des problèmes liés à l'économie informelle parallèle de l'économie concernant surtout les échanges et le commerce - n'est en voie d'être résolu (7). Toute une partie des couches impliquées dans ce secteur profite de l'inflation et utilise les difficultés d'approvisionnement pour stocker et spéculer.

Il ne s'agit pas seulement de pratiques marginales de secteurs bourgeois

A 50 AÑOS...

Men eL outo anversario.. todo para OS frontes de sueria, todo Para los combatiendes geronica aisément repérables, mais d'un problème aux racines multiples et profondes.

S'accroissant au rythme de 6% l'an, notamment du fait de l'exode rural, la population de Managua atteint maintenant le million d'habitants, ce qui représente un tiers de la population totale du pays. Or, le nombre d'emplois productifs, nous l'avons vu, est stable. L'augmentation non contrôlée de la population urbaine gonfle consacrent d'une manière ou d'une autre que plus de la moitié de la population active de la capitale travaille à son propre compte comme vendeur ambulant, artisan ou petit prestataire de service. Le décalage entre ce secteur et celui des travailleurs productifs est tel qu'un vendeur ambulant de glaces peut espérer gagner trois fois le salaire minimum officiel.

aux conditions chaque fois plus difficiles qu'impose l'agression nord-américaine, l'origine des inégalités les plus flagrantes réside toutefois dans les compromis jugés nécessaires par la direction pour maintenir le système du contrôle de l'appareil d'Etat, les secteurs bourgeois anti-somozistes, ques exceptions près, se sont rapidement refusés à collaborer positivement, activement, à la reconstruction du pays, à entrer loyalement dans cette « alliance pour la production » qui leur était

Depuis 1980, le secteur privé nicaraguayen a reçu tante (54 %) des crédits gouvernementaux que le secteur publie (46 %). Certaines entreprises ont bénéficié, et continuent à bénéficier, d'avantages fiscaux substantiels et même de subventions en dollars. Or, au cours de cette période, la grande Pour le 50e anniversaire de la mort de Sandino. (DR)

SANDINO VIVE!"

DGAC majorité des investissements productifs ont été réalisés par le secteur public.

Profitant de l'efficacité réduite des moyens de contrôle mis en place par l'Etat - et cela dans une large mesure à cause de la guerre —, nombre de bénéficiaires de ces crédits les ont injectés •• dans des circuits spéculatifs. Fréquemment, lorsque cet argent n'a pas abouti à l'étranger, il a été gaspillé sous forme de consommation immédiate, en particulier produits importés en contrebande, contribuant ainsi à la prospérité et au gonflement de l'économie informelle. LES CONDITIONS D'UNE NOUVELLE

MOBILISATION POPULAIRE Le coût de ce comportement parasite et saboteur - quotidiennement encouragé « au nom de la liberté » par le quotidien La Prensa ou des stations radiophoniques indépendantes comme Radio Catolica — se cumule avec celui de l'effort de défense. Il est chaque fois plus insupportable, économiquement, mais aussi socialement et politiquement.

C'est la population laborieuse, rurale et urbaine, qui doit pour l'essentiel en

Jusqu'alors, la surtout fait appel à sa conscience politique, invoquant les périls qui menaçaient la révolution et ses acquis fondamentaux. Parallèlement, elle ne ménageait pas ses efforts pour obtenir de la bourgeoisie une attitude enfin constructive.

Les choix faits en faveur du pluralisme politique et syndical ne sont pas remis en cause. Ils contraignent le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) à se porter au premier rang pour fournir les explications, convaincre de son orientation et favoriser le développement du mouvement de masse en permanence.

Mais une révolution ne peut longtemps demander à ceux qu'elle reconnaît comme sa force sociale motrice, à ceux qui constituent sa base sociale, d'accep ter, comme c'est le cas, la chute de leurs revenus réels et une détérioration croissante de leurs conditions d'existence sans que des sacrifices ne soient par ailleurs imposés aux propriétaires et entrepreneurs privés qui spéculent.

Ce n'est que sur la base de nouvelles avancées dans cette direction que dissipera la « confusion dans l'esprit des masses à propos de l'économie mixte », déplorée par Tomas Borge lui-même (8).

Jean-Pierre RIEL, 6 février 1986. 6. Cf. Inprecor numéro 203 du 23 septembre 1985.

7. Sur l'importance du secteur informel se reporter à Inprecor numéro 203 du 23 septembre 1985.

8. Cette appréciation a été formulée par Tomas Borge notamment dans une interview à la revue Pensamiento propio dont nous avons reproduit des extraits dans Inprecor numéro 203 du 23 septembre 1985.

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