U début de l'année 1986 a été adoptée une nouvelle loi de
A réforme agraire (cf. encadré). Celle-ci enregistre modifications de la répartition de la terre initiées en pratique dès 1985 et permet de les approfondir. Lors des nouvelles assemblées de paysans pauvres qui reçoivent des terres, deux mots d'ordre dominent : « Au Nicaragua, il ne restera plus un paysan sans terre » et « Nous voulons la terre et des fusils pour produire et combattre ». Par ailleurs, l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG) prépare sur ce thème un premier congrès national paysan
Charles-André UDRY
La réforme agraire se trouve au centre des transformations sociales et politiques au Nicaragua. Ne serait-ce qu'à cause de la place occupée par l'agriculture : 50 % de la population active y est regroupée, la production agricole représente
80% du volume produit dans le pays ;
quatre cinquièmes des exportations sont agricoles.
La réforme agraire ne recouvre pas seulement les formes de de la terre (lopin individuel, coopératives, fermes d'Etat) mais aussi l'accès de la population rurale à des services (santé, éducation, appui technique). Enfin, la conquête de la dignité
: « Pouvoir fouler le parquet de la banque sans se faire mettre dehors immédiatement », « Oser discuter des prix sans se faire réprimer », voilà comment cette grande transformation apparaît à un petit agriculteur.
EXPROPRIER L'USURPATEUR
Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), dès la prise du pouvoir en juillet 1979, a opté pour une voie originale dans l'application de la réforme agraire. Ceci pour diverses raisons : le type d'alliance forgée dans la lutte contre
Somoza (participation de moyens paysans et de paysans capitalistes) ; le rôle des moyens paysans et des petits paysans capitalistes dans la production de produits d'exportation (café, coton) ; les impératifs de la reconstruction pour un pays dévasté par la guerre civile et l'urgence de s'assurer un effort productif de ces cou-
; la ches de producteurs exportateurs pénurie de cadres et de moyens techniques ; la nécessité d'obtenir une aide fipour éviter un nancière multilatérale étranglement financier trop rapide de la de l'impérialisme ; le bilan des part difficultés rencontrées par d'autres réformes
Enfin, le FSLN savait agraires.
qu'une contre-offensive militaire serait lancée par les Etats-Unis. Elle le fut des
1982.
Ainsi, dans un premier temps, seuls les biens de Somoza et de son clan sont confisqués. Ils passeront à l'Aire de Propriété du Peuple (APP), ce qui équivaut à une étatisation.
Les biens des somozistes se concentraient dans la production les 25 et 26 avril prochains à Managua. révolutionnaire sandiniste. de sucre, de riz, de tabac et dans l'élevage extensif. Cette première mesure représente donc un coup porté aux très grands propriétaires (latifundistes), souvent non
Par contre, les capitalistes restent très puissants dans la production du café, du coton et dans l'élevage intensif, qui sont des sources importantes de devises.
Le gouvernement sandiniste va faciliter l'accès au crédit,. y compris aux grands producteurs. Il abaisse le prix de la location des terres en faveur des différents types de fermiers, métayers. Il prend le contrôle de l'exportation des produits agricoles et organise un certain réseau d'approvisionnement pour les paysans. Simultanément, il encourage l'organisation des paysans pour défendre leurs intérêts, tout d'abord au sein d'une organisation commune, puis, les travailleurs agricoles disposeront de leur AssoDes paysans montrent leur titre de propriété de la terre. (DR)
Le ton est donné. Défense de la révolution contre l'effort militaire de la contra - qui attend une aide de 100 millions de dollars de Reagan - et accès à la terre pour des milliers de familles sont les deux facettes de l'action menée par la direction
Nous reproduisons sur cette question l'article paru dans
La Brèche, organe du Parti socialiste ouvrier (PSO), section suisse de la IVe Internationale, du 29 mars dernier.
ciation des travailleurs de la campagne
(ACT) et les petits et moyens paysans de l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG), dès mai 1981 (1).
CAPITALISTES « PATRIOTES »
ET COOPERATIVES
En juillet 1981, est promulguée la première loi de réforme agraire. Parmi ses objectifs, il s'agit de s'attaquer aux propriétaires importants qui n'ont pas production suffisante. Cette loi une permettra de confisquer les terres laissées en friche par ceux qui possédent plus de
350 hectares sur la côte Pacifique et plus de 750 hectares sur la côte Atlantique.
Ces surfaces expropriées accroîtront le stock de terres distribuées aux coopératives de production et à celles de services et de crédits (qui ne produisent pas en commun, mais coopèrent pour la réception d'assistance technique et de crédits).
Ainsi le Nicaragua se retrouve avec où la propriété structure agraire une d'Etat est minoritaire. Cependant, autour développent de grands de cette APP se qui n'ont touteprojets agro-industriels, fois pas toujours donné les résultats escomptés.
A ses côtés, prend forme un secteur associatif. A la fin de 1985, ces coopératives, occupent 19 % de la terre, à égalité avec l'APP. Reste un secteur privé fort et hétérogène, où les petits et moyens paysans (moins de 140 hectares) occu-
1. L'UNAG compte 124 000 membres qui produisent 65 % du café,
68 % de la viande,
60 % du coton, 83 % du maïs, 98 % des haricots et la totalité de la production de légumes du pays. Ce syndicat rassemble des petits agriculteurs individuels ou organisés en coopérative, des moyens propriétaires, dont certains emploient des salariés agricoles, et quelques importants propriétaires capitalistes.
A cet égard, l'année dernière, des planteurs de coton de la région de
Chinandega, auparavant organisés dans le Conseil supérieur de l'entreprise privée
(COSEP), ont rejoint l'UNAG. Tout en maintenant cette unité au nom de l'« alliance productive », l'UNAG entend surtout agir en défense des intérêts des petits paysans. C'est ce qu'il ressort des propos du président de l'UNAG, Daniel Nunez, qui affirma fin janvier : « L'UNAG doit être les yeux, le cœur des paysans les plus pauvres et une force infatigable agissant dans leur intérêt (...) Nous voulons que cela soit clair une fois pour toutes, notre force principale réside dans les coopératives et parmi les petits producteurs ».
pent 38% des terres et les grands (plus de 140 hectares) 24 % (2).
Dès 1983, le pouvoir sandiniste, surtout dans l'Est et le Nord du pays, accélère la remise de titres de propriété aux paysans pauvres. Souvent, il n'a fait qu'entériner des occupations « sauvages ». De 1981 à fin 1985, la distribution de terres sous formes diverses (coopératives, propriété individuelle ou communautaire ethnique) a profité à 47 000 familles dans la zone du centre (Matagalpa, Esteli, Chontales, etc.), à 20 000 familles dans la zone du Pacifique (Léon, Managua, Masaya, etc.), et à 8 400 autres dans la zone atlantique (Zelaya, Rio San Juan, etc. ) (3).
LA TERRE ET LE FUSIL La loi sur la réforme agraire devant la pression des paysans pauvres et des travailleurs agricoles pour avoir accès à la terre. Elle pouvait mettre en péril la défense de la révolution, en érodant la base paysanne du pouvoir (4).
nouvelle loi, résultat riences effectuées dans diverses régions (entre autres Masaya), supprime la limite des 350 et 700 hectares au-dessus de laquelle pouvait être effectuée la confiscation des terres non cultivées. En effet, nombreux sont les propriétaires ne disposant pas de ces surfaces et laissant dépérir une partie de leur domaine.
Dorénavant les terres des grands propriétaires qui ne développent pas un plan production plus ou moins efficace pourront être expropriées. Dans certains cas sans indemnisation, dans d'autres avec indemnisation prenant la forme de Bons de la réforme agraire. Le montant de ces indemnisations est calculé sur la des déclarations fiscales des trois dernières années. Les fraudeurs reçoivent ainsi la monnaie de leur pièce !
2. Chiffres donnés par le ministère de la Réforme agraire (MIDINRA). à la fin de l'année 1985 et cités dans Inforpress Centroameri-
1986. L'évolution de la structure agraire depuis la victoire sandiniste est très nette. En 1978, d'après une étude du Centre de recherche et d'études de la réforme agraire (CIERA), la terre agricole disponible était entièrement privée et plus de la moitié de cette surface (52 %) correspondait à de grandes propriétés. Ce secteur a été réduit de 60 % données statistiques reproduites dans le bulletin de l'Agence Nueva Nicaragua (ANN), publié à
22 mars 1986, les grands domaines
L'affectation des terres se fera dans l'ordre suivant : aux fermiers et métayers, aux paysans sans terre ou ne disposant pas d'une surface adéquate pour leur subsistance, aux paysans des coopératives, aux familles ayant perdu des parents dans les combats contre la contra. Les travailleurs agricoles, employés sur des fermes d'Etat, réclament aussi des lopins pour leur autoconsommation. Des « terres suffisantes » seront mises à disposition des Miskitos, Sumos, Ramas et autres ethnies expliquent cette nouvelle étape de la réforme agraire.
Soit « spontanément », soit parce que le gouvernement les a déplacés, quelagro-pastoraux ne représentaient en 1985 plus de la superficie cultivée du pays et n'en représenteront plus que 9,5 % en moins de 7 hectares, qui se partageaient 2 % du sol avant 1979, en ont 30 % aujourd'hui. permis la distribution de plus de 2 millions d'hectares à 83 167 familles. 490 propriétaires ont été touchés par ces expropriations. d'ailleurs que la loi de 1981 « n'était plus fonctionnelle », notamment pour répondre aux demandes de terres des 40 000 familles paysannes qui n'en ont pas ou pas assez.
ques 250 000 paysans ont quitté les régions les plus touchées par la guerre. La revendication de la terre ne pouvait que se faire plus forte. Laissée sans réponse, elle risquait de désorganiser encore plus l'effort productif reposant sur cette alliance entre l'APP, les coopératives et le secteur privé multiforme.
Si des terres ne sont pas distribuées, l'afflux des paysans vers les villes - avant tout Managua — ne fera qu'augmenter. Il accroitra encore plus les pénuries en biens et services et diminuera l'effort ductif agricole.
ministre de l'Agriculture, Jaime Wheelock, la pressants de 20% de la population paysanne qui ne possède pas de terre ou en
La distribution de la terre - et des teur social et politique du combat contre ceux qui, de l'intérieur ou de l'extérieur, veulent étrangler la révolution.
Les propriétaires qui ont reçu de généreux crédits du système financier national et en ont profité pour exporter leurs capitaux, ou les gaspiller, doivent
La réforme agraire nicaraguayenne sein d'une économie de guerre qui consacre une part importante du budget à l'effort complique ce qui l'est déjà par définition : transformer les campagnes.
Cette nouvelle loi sur la réforme agraire n'est donc qu'un élément pour résoudre la difficile équation : changer les rapports de production et de propriété dans l'agriculture, selon des rythmes et des modalités assurant le maintien et la croissance de la production, rendant ce processus compatible avec l'appui de paysans moyens à la révolution sandiniste. Et ceci en renforçant l'alliance des travailleurs (agricoles et industriels) avec de larges couches de la paysannerie, dans un contexte où l'aide technique et industrielle à l'agriculture demeure très
Charles-André UDRY, 5. A cet égard, le président de l'UNAG, Daniel Nunez, a proposé à cette organisation de s'opposer au paiement en dollars des primes à l'exportation que perçoivent les agriculteurs. Ces devises vont en effet en quantités importantes vers les plus gros producteurs. Nunez effectués en cordoba, la monnaie nationale, et que le gouvernement devrait conserver les dollars pour les utiliser à la réalisation d'infrastrucde projets sociaux, ou pour l'importa6. Touchant du doigt le problème des rapports entre la ville et la campagne, le comman-; dant de la révolution, Victor Tirado, affirmait lors d'une assemblée de l'UNAG en janvier dernier qu'un des aspects de l'alliance ouvrière et paysanne consistait à « combattre les spéculateurs, et faire en sorte que l'approvisionnement puissent parvenir aux paysans à un juste prix et, vice versa, que le mouvement paysan produise des aliments de base et les achemine au mouvement ouvrier à un prix équitable ».
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ET DE L'INTERNATIONALE