La présidente essaie de renforcer son pouvoir
PHILIPPINES
1 ORAZON Aquino, nouvelle présidente des Philippines, a sout les institutions héritées de la période de loi martiale décrétée en septembre 1972 et formellement levée en 1981.
Les réformes politiques s'accélèrent, mais le programme économique du nouveau régime reste très vague. C'est pourtant largement sur ce terrain que son avenir va se jouer : sa capacité à réunifier les élites philippines et à sortir le pays de la crise dans laquelle le président Marcos (et les bons conseils de la Banque mondiale) l'a plongé, à stabiliser ses relations avec l'impérialisme américain, ainsi qu'à répondre aux besoins les plus urgents d'une population laborieuse dont le niveau de vie a dramatiquement chuté en deux décennies.
Le 25 mars, Corazon Aquino a aboli l'ancienne Assemblée nationale (Batasang Pambansa) et la Constitution Marcos de
1973. Une Constitution provisoire a été adoptée, qui donne à la présidence des pouvoirs très étendus, dont celui de gouver-
Le démantèlement des institutions de l'ancien régime se poursuit sur plusieurs terrains. Marcos avait constitué un réseau d'information aux ordres, muselant la presse libre. Le nouveau régime a commencé à s'attaquer à cet empire médiatique. Le Times Journal (appartenant à
Benjamin Romualdez, frère d'Imelda Marcos) et le Daily Express (appartenant au
« tsar » du sucre, Roberto Benedicto) ont été saisis. Le gouvernement a pris le contrôle de trois chaînes de télévision qui appartenaient à Imée Marcos, fille de l'ancien dictateur. Ces chaînes de télévision doivent être ultérieurement mises en vente.
La presse d'avant la loi martiale réapparaît, le nouveau ministre tion, Teodoro Locsin Jr., ayant lui-même été le rédacteur en chef de Philippine
PREMIERES RÉFORMES
ET EPURATION DIFFICILE
Des droits démocratiques ont été rétablis, dont celui d'habeas corpus (2).
Les Philippines ont ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de l'ONU, déjà signé voilà 20 ans mais que Marcos s'était refusé à ratifier pour cause de loi martiale. Les énormes pouvoirs répressifs de la présidence Marcos ont été
Avec la décision radicale du 25 mars décrétant l'établissement d'un gouvernement « révolutionnaire » libre des lois et des structures héritées du régime
Marcos, Corazon Aquino n'a pas seulement dissout l'Assemblée nationale, elle s'est aussi donnée le pouvoir d'ordonner la démission de plus de 1 500 maires liés nouvelle fois affirmé. Une épreuve de force est maintenant engagée pour le contrôle des provinces. La campagne électorale de Cory et Doy Laurel avait mobilisé des foules considé rables en province, témoignant de l'appui populaire national aux challengers de Marcos. Mais la « révolution » qui a chassé l'ancien dictateur le 26 février dernier a été une affaire « manillène ». Ce n'est que dans la capitale Manille-Quezon City que, par centaines de milliers, les gens sont descendus dans la rue et ont fait l'expérience du « pouvoir populaire ». Les événements se sont passés trop rapidement (quatre jours) pour pouvoir s'étendre. En conséquence, même dans des provinces du centre de l'île de Luzon, comme Tarlac, qui sont assez proches de la capitale, le pouvoir des forces armées et des notables locaux n'a pas été directement mis en cause par la mobilisation des masses (3).
L'opposition de droite au nouveau régime se mobilise. Marcos, de son exil hawaïen, est resté en contact étroit avec ses loyalistes dans la capitale et dans sa province natale de Ilocos Norte, dans le Nord-Luzon. Le Mouvement pour la nouvelle société (KBL), parti du dictateur déchu, et Blas Ople, ancien ministre du Travail de Marcos, qui vient de constituer un nouveau parti d'opposition, le Parti nationaliste des Philippines (PNP), dénoncent le régime d'exception au nom ... de la légalité et de la démocratie. Blas Ople n'a pas hésité à déclarer que Cory « s'est attribuée des pouvoirs dictatoriaux » (4). Plus de mille maires touchés par l'ordre présidentiel de démission ont affirmé leur volonté de résister. Mais c'est dans des provinces, où des notables règnent grâce à de véritables armées privées, que la confrontation risque d'être la plus profonde, comme à Lanao del Sur (île de ner par décret. Un comité chargé de préparer la prochaine
Constitution va être mis sur pied. D'ici un an, le texte ainsi préparé devra être soumis à plébiscite et une nouvelle Assemblée nationale devra être élue. Il s'agit, aux dires de Corazon
Aquino, d'« extraire le cancer de notre système politique » (1), en se donnant les moyens de liquider l'héritage politico-insti-
Cette décision radicale était attendue. Mais elle a profondément divisé les milieux gouvernementaux. Selon le ministre
Aquilino Pimentel, lui-meme peu enthousiasme par la décision présidentielle, la moitié des membres du cabinet avait soulevé des objections. La Constitution provisoire donne en effet des pouvoirs discrétionnaires à Corazon Aquino. Au moment où la concurrence fait rage entre partis et groupements qui composent l'actuelle majorité, le poids de la présidence s'est une
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Mindanao), où Ali Dimaporo contrôle au moins 500 hommes en armes, et à Negros, l'île du sucre, où se trouve Armando
Gustilo, maire de Negros del Norte.
L'ENJEU ÉCONOMIQUE
Le démantèlement des structures politiques héritées du régime Marcos a son pendant économique. Sous la loi martiale et grâce à l'appui de l'Etat, des monopoles s'étaient constitués dans des secteurs clef et une bourgeoisie parasite du pouappelé « crony-capitalism » (le capitalisme des copains de la famille présidentielle) ou
« capitalisme bureaucratique ». En vingt ans de pouvoir, et tout en ouvrant largement le pays aux capitaux étrangers, le régime Marcos a constitué plus de 300 entreprises d'Etat. Les principaux monopoles financiers et commerciaux concernent le sucre (Roberto Benedicto) et le secteur de la noix de coco (avec Eduardo Cojuangco, cousin de l'actuelle présidente, en fuite). Quant à la famille présidentielle Marcos-Romualdez, elle offre jusqu'à la caricature l'image d'une bourgeoisie corrompue, népotique et prévaricatrice.
Le nouveau régime a saisi ou gelé les possessions de Marcos aux Philippines et
1. Cité dans le International Herald Tri-
2. Habeas corpus : nom d'un des textes les plus célèbres dans l'histoire des droits démocratiques, adopté par le Parlement anglais en 1679.
Ce droit signifie que, sur une demande qui lui un juge doit faire comparaitre détenu devant un tribunal, qui statuera alors sur
3. Voir par exemple le reportage de Patrick tion du 4 mars 1986.
4. International Herald Tribune, op. cit.
tente d'obtenir cela en ce qui concerne les avoirs mis en sécurité à l'étranger, notamment aux Etats-Unis et en Suisse. Il liquide les privilèges et les protections de la « bourgeoisie bureaucratique ». Il s'attaque aux monopoles dans le noix de coco. Ce faisant, il va se heurter à des résistances vivaces et à quelques problèmes délicats : la fortune de Juan Ponce Enrile, ministre de la Défense d'hier et d'aujourd'hui, s'est en effet faite sous la loi martiale, dans la noix de coco, en collaboration étroite avec Eduardo Cojuangco.
C'est pourtant en ce domaine que la politique economique du gouvernement Aquino est la plus claire. Le démantèlement de l'appareil parasitaire issu de la dictature répond en effet à la fois aux exigences du Fonds monétaire international (FMI), au programme de la bourgeoisie d'affaires moderniste, et aux intérêts des planteurs dans le sucre et la noix de coco, longtemps soumis aux monopoles financiers et commerciaux comme à la concurrence des proches de Marcos. Le régime espère rétablir ainsi la confiance et l'initiative des milieux d'affaires internationaux et de la bourgeoisie philippine.
Pour ce nommé des professionnels aux postes économiques clef du gouvernement. Jaime Ongpin, ministre des Finances et proche de l'Eglise, dirigeant d'un des principaux groupes miniers, est très représentatif du Makati Business Club, qui servait en quelque sorte de Parlement, sous Marcos, à la bourgeoisie d'opposition. Il en va de même de José Concepcion, ministre du Commerce et de l'Industrie, chef d'un clan d'affaires aux intérêts implantés dans Corazon Aquino en février 1986, présidente élue mais pas encore installée. (DR)
l'agriculture, l'alimentation et l'industrie légere, et qui dirige aussi la plus importante association de catholiques laïcs du pays. José Antonio Gonzales, ministre du Tourisme, contrôle un groupe industriel commercial. Quant l'Agriculture, membre du Parti démocratique philippin-Combat (PDP-Laban), Ramon Mitra, c'est un gros éleveur de bétail de l'île de Palawan.
Cela dit, la volonté de relance et de réformes économiques du pouvoir va se heurter à une conjoncture difficile et à fondamentaux. conjoncture est difficile à cause du marasme laissé derrière lui par Ferdinand Marcos, qui a littéralement pillé les deniers puaugmentant considérablement ses avoirs à l'étranger sur la fin de son régime, faisant tourner sans restriction la planche à billets pour alimenter son trésor électoral. Une somme d'environ 12,5 milliards de pesos a été émise à cette fin pour la campagne présidentielle de février dernier (en juillet 1985, le peso phillipin valait 0,50 FF). Depuis la fin 1983, les fermetures d'entreprise pliées et le chômage a brutalement aug sur le marché mondial est généralement très bas. En deux ans, 1984-1985, le produit national brut du pays s'est contracté de près de 10%, et il va probablement se contracter encore en socio-économique aux Philippines est sans équivalent chez ses partenaires de l'Association des nations du sud-est asiatique (ASEAN).
Le premier problème de fond, c'est une très grande dépendance à l'égard du marché mondial et de l'impérialisme. L'importance du « crony-capitalism » (parfois protégé par des barrières douaniè res que le FMI veut voir démantelées) ne doit pas faire illusion : le régime Marcos n'a pas mis en œuvre une politique d'industrialisation nationale, et la dépendance du pays - toujours forte du fait de son passé colonial - s'est accrue durant les deux dernières décennies. Le poids direct des capitaux étrangers et le contrôle qu'ils exercent sur les exportations commerciales (les fruits à Mindanao, par exemple) a augmenté. Le développement économique a été orienté — sur les « conseils » pressants de la Banque mondiale -l'exportation, perpétuant la dépendance à l'égard des marchés internationaux. Et ce d'autant plus que les principales exportations du pays restent très concentrées : le sucre, la noix de coco, le cuivre, les produits forestiers, le tourisme (dont le tourisme-prostitution), la main-d'œuvre, les semi-conducteurs, l'habillement.
La plupart de ces secteurs doivent aujourd'hui faire face à une crise sévère. C'est tout particulièrement vrai pour le sucre, dans lequel la famille Aquino-Cojuangco a d'importants intérêts : la production de la canne à sucre est soumise à tions hyper-mécanisées d'autres pays, des protégés par leurs gouvernements, édulcorants artificiels. Fin 1985, la livre de sucre valait 25 cents US sur le marché mondial, alors que le coût de production philippin était de 14 cents! Sur les 400 000 hectares de terres sucrières de l'archipel, 170 000 étaient en conséquen-
ce retirés de la production. Or, des centaines de milliers de travailleurs dépendent de ce secteur : déjà 250 000 d'entre eux se trouvaient sans travail, frappés par la
Après une brève hausse en 1983, les revenus d'exportation des produits de la noix de coco sont retombés, en 1985, à 50 % de leur niveau de l'année précédente, alors qu'un tiers de la population de l'archipel dépend de ce secteur économique. Les exportations de produits manufacturés sont limités par la politique des quotas imposés par les pays occidentaux, par exemple dans l'habillement, ainsi que par la concurrence d'autres pays dominés et par les progrès technologiques réalisés dans les pays impérialistes, notamment dans l'habillement et la micro-électroni-
Triste symbole de la dynamique d'une économie « extravertie », le tourisme et le tourisme-prostitution d'une part, l'exportation de main-d'œuvre d'autre part, sont devenus des domaines décisifs pour l'entrée de devises. Mais, là aussi,
L'exportation massive de main-d'œuvre, favorisée par le gouvernement Marcos, a considérablement appauvri le potentiel du pays. Il s'agit souvent de main- d'œuvre qualifiée, depuis des médecins et des infirmières - qui manquent cruellement dans les campagnes et les quartiers pauvres des villes - jusqu'à des électriciens, des téléphonistes, etc. La dictature a levé son denier sur cette émigration en tentant de contrôler le rapatriement des salaires et en imposant des doubles taxes. Les fausses officines de main-d'œuvre se sont multipliées, grugeant sans vergogne de nombreux candidats au départ ou promettant des emplois corrects à des femmes qui se trouvent forcées à se prostituer une fois arrivées dans le pays d'accueil. Les conséquences sociales et familiales de cette exportation massive de travailleurs ont parfois été très graves. Mais l'obtention d'un emploi outre-mer a souvent servi de véritable soupape de sécurité pour des familles populaires frappées par le chômage et la baisse du niveau de vie. Des centaines de milliers de travailleurs ont en effet bénéficié de salaires beaucoup plus élevés, outre-mer, que ce qu'ils pouvaient espérer recevoir en res-
Aujourd'hui, le marché international de la main-d'œuvre se rétrécit, avec la crise économique et la baisse pétroliers. C'est en effet sur les chantiers du Moyen-Orient que la majorité des travailleurs philippins émigrés s'est rendue depuis une décennie. En ce qui concerne les docteurs, les infirmières, les domestiques et les prostituées, ils trouvent plus facilement emploi en Occident ou à Hong-Kong. Si la crise économique se maintient aux Philippines, la réduction des projets de développement infrastructurels dans les pays pétroliers risque d'avoir des conséquences sociales profondes dans l'archipel.
DÉPENDANCE ET ENDETTEMENT
C'est toute une politique de développement par l'économie d'exportation qui est aujourd'hui en question. Le nouveau gouvernement le sait, qui parle de s'appuyer sur le renforcement du marché intérieur. Mais la dépendance s'exprime aussi sur le plan politico-financier. Le mode de croissance adopté sous l'égide de la Banque mondiale par le régime Marcos a conduit à un endettement parmi les plus importants d'Asie : la dette extérieure est officiellement estimée à 26 milliards de dollars et officieusement à 30 milliards. A l'occasion de la négociation sur le rééchelonnement du service de la dette, le Fonds monétaire international a imposé des conditions drastiques qui lui donnent un véritable droit de regard sur les décisions gouvernementales. C'est ainsi que le journaliste José Galand a pu noter : « Le FMI a accordé une facilité de crédit de réserve de 615 millions de droits de tirage spéciaux (DTS, équivalant à 710,8 millions de dollars) dans le cadre d'un accord qui donne au FMI voix au chapitre en ce qui concerne la politique économique du pays » (6).
Le FMI fait le point trimestriel de la mise en œuvre des orientations qu'il a imposées. Ses jugements influencent le groupe des 483 banques étrangères créditrices vis-à-vis des Philippines. Il est probable qu'au vu de la situation actuelle le FMI fasse preuve de prudence. Il veut éviter d'avoir à déclarer le pays en état de banqueroute par peur des répercus-
Mais, par son contrôle du crédit, il possède un très puissant moyen de pression. Et la marge de manœuvre des Philippines cette puissante institution impérialiste s'est réduite davantage sous le régime de Marcos, qui a ainsi une nouvelle fois bradé la souveraineté du pays. Or, la du Fonds monétaire international, c'est la levée de toutes les protections face à la concurrence du capital impérialiste ; des mesures d'austérité drastiques dont les masses populaires doivent faire les frais ; un rétrécissement et non un élargissement du marché intérieur ; un
5. Chiffres cités par Walden Bello, « Philippine economic crisis : Waiting for the receiver », Inside Asia, novembre-décembre 1985. Sur la crise du secteur sucrier, voir notamment Philippe Pons, « Le sucre amer de Négros », Le Monde du 25 mars 1986 et Paul Petitjean, « Crise de l'agriculture et formes de radicalisation de la paysannerie », Inprecor numéro 169 du 19 mars 1984.
6. José Galand, Far Eastern Economic Review du 13 mars 1986.
affaiblissement et non un renforcement de l'autonomie du capital national.
La dépendance du pays est devenue un formidable obstacle dressé sur la voie de réformes socio-économiques. Mais toute politique de réforme radicale aussi, en particulier dans le domaine agraire, à deux autres problèmes de fond : le poids des couches sociales traditionnellement dominantes et la dynamique propre
LA QUESTION AGRAIRE Le nouveau gouvernement sait, comme ses prédécesseurs, que 70% de la population vit de l'agriculture et qu'il lui faut asseoir son autorité dans les campagnes, la ou l'insurrection communiste est la plus enracinée. Corazon Aquino et ses conseillers sont probablement conscients de l'importance d'une politique de réforme agraire et de soutien à la paysannerie. Mais toute l'histoire contemporaine des Philippines montre qu'il y a loin entre la proclamation d'une réforme agraire et le bouleversement effectif agraires au bénéfice des couches laborieuses de la population rurale.
Dans les années 1950 déjà, pour réà l'insurrection paysanne des Hukbalahap dans l'île de Luzon, Ramon Magsaysay s'était fait élire président sur un programme populiste de réforme agrai-
En décembre 1952, une commission d'enquête américaine avait d'ailleurs fait scandale chez les notables philippins. Le rapport Harding produit par cette commission ne préconisait-il pas en effet rien moins que la liquidation du fermage-métayage par la distribution des terres ? En 1963, c'était au tour du président Diosdado Macapagal de présenter une loi de réforme agraire. Quant au président Marcos lui-même, il a été le promoteur officiel de la « révolution verte » : la loi sur la réforme agraire de 1972, le programme de crédit rural Masagana 99 de 1973, la recherche de semences à haut rendement (l'Institut de recherches rizicoles, IRI, est installé aux Philippines) et ultérieurement le mouvement coopératif Samahang
En trente ans, l'agriculture philippine a beaucoup évolué. Le plan de Magsaysay a contribué au succès de la politique américaine de contre-insurrection, grâce aux espoirs soulevés chez les paysans concernés. L'économie de marché s'est largement répandue dans le pays. L'agro-business a gagné de nouvelles régions et pris des formes plus modernes. Les méthodes agricoles se sont modifiées avec l'introduction des semences à haut rendement, la mécanisation, les engrais et les pesticides industriels. Mais aucune réforme gouvernementale n'a mis un terme à la situation d'exploitation, d'oppression, de pauvreté et de dépendance vécue par la paysannerie laborieuse ainsi que par les ouvriers agricoles. Au contraire, un contraste dramatique s'est imposé entre, d'une part, la richesse de la production agricole du pays et, d'autre part, la misère croissante de ceux qui produisent ces richesses.
Il y a à cela deux causes profondes. Le pouvoir politique et économique des classes possédantes traditionnelles (le propriétaire foncier, tout à la fois commerçant et usurier, le gros planteur) et modernes (l'entrepreneur, l'agent de la multinationale) sur le petit paysan, le tenancier et l'ouvrier agricole, n'a jamais été brisé. C'était bien souvent ceux qui n'avaient pas intérêt à l'application des clauses radicales des lois de réforme agraire qui étaient officiellement chargés de leur mise en œuvre (le maire-propriétaire foncier, par exemple). Et le marché capitaliste, omniprésent, ne fonctionne pas en faveur du petit producteur. L'agriculture moderne implique des investissements importants, le coût des engrais et des pesticides augmente plus vite que les bénéfices de la récolte, le contrôle du marché échappe au paysan. Les structures sociales traditionnelles et l'expansion du marché capitaliste se combinent pour maintenir - par la dette notamment - la dépendance des
Pour briser la puissance conservatrice des élites rurales et la logique du marché capitaliste, des lois et des programmes venus d'en haut n'ont jamais suffi, aux Philippines. Nombreux sont ceux qui le savent aujourd'hui d'expérience, dans les provinces, et l'on comprend le scepticisme affiché en ce domaine par des paysans et des ouvriers agricoles (7). Une véritable réforme agraire ne se décrète pas, elle se gagne par une lutte populaire. Pour qu'elle ne s'enlise pas dans le marais des structures sociales traditionnelles et qu'elle ne soit pas détournée au profit de l'agro-bu-
7. Voir par exemple Daniel Southerland, « Farmers Are Skeptical of Aquino », International Herald Tribune du 18 mars 1986.
déclaration du Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale, numéro 158 du sentant du mouvement de la paix philippin, propos recueillis par Paul Petitjean, siness, elle doit être menée par des méthodes révolutionnaires.
C'est évidemment sur ce point que la faiblesse de la « révolution » du 22-26 février 1986 est la plus criante. Les provinces n'ont pas eu le temps de bouger. Même à Manille, où la population a pu vivre l'expérience du « pouvoir populaire », c'est-à-dire la force que représentent des centaines de milliers de manifestants, ce pouvoir n'était pas structuré par des organes propres, par des comités de masse. Or, ce qui est vrai pour les campagnes l'est aussi pour les centres urbains, où la misère atteint des niveaux insupportables, comme en témoigne le développement de la prostitution enfantine (8) : sans lutte populaire indépendante et radicale, les transformations promises par le nouveau gouvernement ne deviendront jamais réades forces révolutionnaires (9) et du mouvement de masse organisé sera décisive pour déterminer les bénéfices que les couches populaires retireront du renversement du régime Marcos. Le rôle des associations de quartier, des syndicats (10) et des mouvements paysans (11) ne saurait être sous-estimé. Dans une déclaration centrale, le Mouvement du ler mai (KMU) (voir encadré sur les syndicats philippins) « reconnaît le gouvernement Aquino comme le produit de la volonté souveraine du peuple philippin et soutient les réformes démocratiques ». avance 16 revendications propres aux couches populaires et 5 autres d'ordre plus général, soulignant que « le combat pour améliorer les droits économiques et politiques des travailleurs philippins appauvris et réprimés reste une tâche urgente pour nous » (12). D'ailleurs, il faut signaler qu'au 21 mars, il y avait 38 grèves recensées dans le pays, essentiellement sur des revendications salariales ou exigeant le départ de partisans de Marcos restés en place. Le 21 mars a vu le début d'une grève des 22 000 employés philippins des bases américaines.
UN COMBAT ANTI-IMPÉRIALISTE
Combat populaire et révolutionnaire, la lutte pour transformer la société est aussi un combat anti-impérialiste pour méro 157 du 26 septembre 1983.
Paul Petitjean, numéro 158 du 10 octobre 1983.
Paul Petitjean, numéro 169 du 19 mars 1984.
Paul Petitjean, numéro 178 du 23 juillet 1984.
décembre 1984.
17 décembre 1984.
recueillis par Deb Shnookal, numéro 186 du 17 décembre 1984.
décembre 1984.
pos recueillis par Deb Shnookal, numéro 200 du 6 juillet 1985.
6 juillet 1985.
numéro 205 du 21 octobre 1985.
jean, numéro 212 du 3 février 1986.
jean, numéro 215 du 17 mars 1986.
international (CEI) de la IVe Internationale, numéro 215 du 17 mars 1986.
briser la dépendance dans laquelle le pays est maintenu. Or, la volonté interventionniste de Washington ne fait aucun doute.
Les derniers événements ont été l'occasion d'une véritable campagne de presse, aux Etats-Unis, visant à réhabiliter le principe même de l'intervention active de l'impérialisme américain - au nom de la démocratie bien entendu - dans les pays du tiers-monde.
Cette campagne d'opinion a parfois pris des accents extraordinairement passéistes et mystiques, comme chez David J.
Steinberg, président de Long Island University :
Des Philippins fêtent la victoire dans le palais présidentiel libéré. (DR)
LES ARTICLES D'INPRECOR SUR LES PHILIPPINES DEPUIS TROIS ANS
- « La crise de la dictature meurtrière du clan Marcos », Paul Petitjean, nu-
- « La lutte de l'opposition ouvrière et populaire contre la dictature »,
- « Solidarité avec les luttes populaires, à bas la dictature du clan Marcos »,
- « Crise de l'agriculture et formes de radicalisation de la paysannerie »,
- « La division de l'opposition lors des élections truquées en mai dernier »,
— « La crise du régime s'approfondit », Paul Petitjean, numéro 186 du 17
- « Le président du PC clandestin parle », Deb Shnookal, numéro 186 du
- « Interview d'un dirigeant du mouvement syndical indépendant », propos
- « La répression dans les campagnes », Deb Shnookal, numéro 186 du 17
— « La parole aux prisonniers politiques », interview de Satur Ocampo, pro-
- « Dans les prisons de la dictature », Deb Shnookal, numéro 200 du 6
- « Visite au camp de détention de Nakar », Deb Shnookal, numéro 200 du
- « Les bases américaines, un enjeu stratégique », entretien avec un repré
- « La fraude électorale ne freinera pas la crise de la dictature », Paul Petit-
- « L'agonie de la dictature Marcos », Paul Petitjean, numéro 214 du
— « Après la chute de Marcos, une nouvelle situation politique », Paul Petit-
- « Solidarité avec le peuple philippin », déclaration du Comité exécutif
« Les objectifs américains aux Philippines n'ont pas changé depuis le début du siècle, quand les Etats-Unis ont pris pos session des îles sur lesquelles ils voulaient établir et préserver une société stable et pro-américaine. Ils cherchaient aussi à renforcer leur position géopolitique et leur puissance militaire (...) tout en encourageant les Philippins à développer et à préserver leur démocratie. (...) Bien qu'elle puisse paraître condescendante aujour d'hui, la phrase de William Howard Taft
- "nos petits frères bruns de peau" - a été intériorisée par beaucoup de Philip.
pins, qui ressentent une espèce de parenté fictive (avec les Etats-Unis, ndlr.). (...)
Rudyard Kipling conjurait les Américains d'assumer le "fardeau de l'homme blanc"
8. Selon un rapport officiel, il y avait en
1985 moins
20 000 prostitués mineurs
(de 7 à 16 ans) pour la seule ville de Manille.
La prostitution enfantine était notable dans une de
(dont les abords des douzaine régions grandes bases militaires américaines). Voir Roland-Pierre Paringaux,
Le Monde du 18 mai
1985. Se reporter aussi à son article du Monde
1986 : « Un autre diplomatique de janvier combat pour la survie aux Philippines. Au cœur de la misère urbaine ».
9. Nous reviendrons dans un prochain article sur l'évolution de la gauche philippine.
10. Sur les syndicats, voir encadré et Phi-
(novembre lippines Information numéro 35
1985) et 37 (décembre 1985).
11. Sur la naissance du Mouvement paysan des Philippines (KMP), voir Philippines Infor-
•mation numéro 39 de février 1986.
12. Kilusang Mayo Uno Central Statemment, trois feuillets dactylographiés, mars 1986.
Manifestation des partisans de la coalition nationaliste radicale Bayan. (DR) aux Philippines. (...) Qu'il s'agisse de ce que l'historien Richard Hofstadter appelait "la voix de Dieu" entonnant le destin manifeste qui nous a poussés, ou simple. ment du "arynx charnel de Théodore Roosevelt", les Etats-Unis ont imposé leur puissance de manière impériale sur une société profondément catholique. (...)
« Depuis longtemps, les gens ont débattu de questions compliquées pour savoir quand, si jamais, il était opportun d'intervenir dans les affaires d'autres gens. Les événements aux Philippines soulèvent à nouveau cette question. (...) Quelles que soient maintenant les actions qu'entreprennent ou n'entreprennent pas les Etats-Unis, ils ne peuvent pas s'empêcher d'influencer les événements aux Philippines. (...) Les Etats-Unis doivent accepter ces réalités et ne pas être gênés de se servir de leur force économique, de leur influence politique et de leur autorité morale. (...) Les Etats-Unis sont toujours une démocratie qui fait du prosélytisme. Ils croient toujours qu'ils sont la cité sur la colline, une nouvelle Jérusalem, "le dernier meilleur espoir de l'humanité". Encore plus significatif est le fait que beaucoup de Philippins le croient aussi. (...) Il apparaît clairement que les EtatsUnis ont à nouveau l'obligation de prêter une échelle à leurs enfants. » (13)
Cette prose, presqu'incroyable, en dit long sur le climat idéologique que les interventionnistes tentent de constituer — au nom de la démocratie, évidemment. La portée internationale de cette offensive visant à légitimer l'intervention américaine apparaît clairement dans un article rédigé par Charles Krauthammer pour le Washington Post Writers Group : « Remarquez combien peu de gens, Américains ou Philippins, semblent être gênés par toute cette "ingérence dans les affaires internes d'autres pays". Et avec raison. Quand il s'agit de pays amis gouvernés par des dictateurs, la politique des
TEMIENDAY
NICARAGUA TOMORROW PHILiPPINES Etats-Unis doit être de s'ingérer en faveur d'une "troisième force", d'une alternative démocratique à un despote pro-américain d'un côté, à des insurgés communistes de l'autre ». Ce qui est vrai pour les Philippines doit l'être aussi pour le Chili et pour... le Nicaragua, à l'encontre des « semi-interventionnistes » qui soutiennent l'action américaine aux Philippines mais la dénoncent au Nicaragua (et vice-versa) : « Pourquoi ne pas dire toute la vérité et admettre le principe suivant : que par nécessité à la fois stratégique et morale les Etats-Unis doivent intervenir et interviendront dans le monde pour promouvoir la démocratie partout où ils le peuvent et quand ils le peuvent, sans coût ou risque insupportable. Ils ont commencé à faire face à leurs responsabilités aux Philippines. D'autres démocrates à travers le monde ont le droit de demander : pourquoi pas ici, aussi ? » (14)
Tout est fallacieux dans ce raisonnement de « bon sens ». Ce n'est pas Washington qui a libéré l'archipel du dictateur Marcos, mais le peuple philippin qui, par ses mobilisations massives, a bouleversé les plans américains de « réforme dans la continuité » (15). Le problème n'est pas de voir les Etats-Unis — une grande puissance impérialiste - intervenir au nom de la démocratie. Il est celui du simple arrêt de l'intervention. Si Washington n'était pas intervenu dans le pays, cela fait longtemps que la dictature Marcos aurait été abattue ! Il n'y a pas de commune mesure entre le Chili de Pinochet et le Nicaragua de la révolution sandiniste ! Dans ce dernier pays, au régime populaire, les mécanismes de la dépendance ont été brisés avec le renversement de Somoza. Le problème, c'est la politique d'étranglement de la révolution (et donc des libertés démocratiques gagnées par le peuple au cours de cette révolution) poursuivie par Washington à grand renfort d'intervention.
L'histoire tend à se répéter. Déjà, à la fin du siècle dernier, le peuple philippin s'était libéré du joug tricentenaire de la domination espagnole. C'était, en fait, le premier peuple de la région à renverser par l'insurrection un pouvoir colonial. Après avoir acheté aux Espagnols ce que ces derniers ne possédaient plus, les EtatsUnis ont imposé leur propre domination sur l'archipel au prix d'une guerre sanglante et grâce au ralliement d'une grande partie des élites locales. Ce qui ne les a pas empêchés de se présenter ultérieurement comme une force de démocratie venue libérer leurs « petits frères bruns de peau ».
Le verbe démocratique des EtatsUnis de Reagan ne doit pas faire illusion. La politique américaine est une politique de force. Au nom de la « doctrine Reagan » du combat anticommuniste, « l'administration s'est tournée vers une Central Intelligence Agency (CIA) revigorée et largement étendue sous la direction active de William J. Casey ». Des éléments « modérés » de la CIA, comme le directeur adjoint John N. MacMahon, sont écartés. Le budget annuel de l'agence « dépasse largement les 500 millions de dollars, ce qui représente beaucoup plus de fonds qu'à n'importe quel moment depuis la guerre du Vietnam » (16). Aux Philippines comme ailleurs, l'impérialisme américain défendra ses propres intérêts, jamais ceux du peuple philippin.
Paul PETITJEAN, 2 avril 1986. 13. International Herald Tribune du 4 février 1986.
14. International Herald Tribune du 7 février 1986
15. Voir Paul Petitjean, « Après la chute de Marcos », Inprecor numéro 215 du 17 mars 1986.
16. Patrick E. Tyler et David B. Ottaway, « CIA Covert Role Flourishes Under "Reagan Doctrine"», International Herald Tribune du 10 mars 1986.