Une modification importante des équilibres politiques
FRANCE
A droite a gagné les élections législatives et régionales du comme un triomphe Tout de bord par cpe se scopas comme un triomphe. Tout d'abord parce que ses scores ne correspondent pas à une inversion totale par rapport à la victoire historique de la gauche aux élections de 1981 (1). Mais surtout en fonction de deux données politiques mises en place par François Mitterrand.
D'une part, le nouveau mode de scrutin, la proportionnelle départementale à un tour, a réduit la représentation parlementaire du Rassemblement pour la République (RPR) de Jaeques Chirac et de l'Union pour la démocratie française (UDF)
au regard de ce qu'elle majoritaire uninominal à deux tours. Il a aussi permis au Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen d'obtenir 35 élus et au
Parti socialiste (PS) de limiter considérablement son recul.
Dans ces conditions, la coalition gouvernementale RPR-UDF obtient une majorité absolue très courte au Parlement (2).
D'autre part, le cadre de la cohabitation, entre un gouver-
Francis SITEL
Modification du rapport de forces entre la gauche et la droite, effondrement du Parti communiste français (PCF), incrustation du Front national, prépondérance du PS à gauche sont autant de données qui permettent de dire que les élections du 16 mars, au-delà des péripéties strictement électorales et des méandres de cohabitation, ouvrent une situation
L'INVERSION DU RAPPORT
GAUCHE-DROITE
Le rapport entre la gauche et la droite, qui est de l'ordre de 45/55 en pourcentages des suffrages exprimés, représente un écart qui s'inscrit parmi les plus importants connus sous la Ve République installée depuis 1958. Il illustre l'inversion de la courbe ascendante que connaissaient les résultats électoraux de la gauche unie depuis 1965 - à l'exception, dans des conditions très particulières, du recul de 1968 - et le renversement de l'avantage pris en 1978 et renforcé en 1981 ; la gauche perd grosso modo un million de voix par rapport à 1981 et 2 millions par rapport à 1978.
Ce glissement à droite s'explique à la fois par des transferts de voix de la gauche vers la droite et par une forte abstention au sein de l'électorat de gauche.
Les élections témoignent de l'importante dégradation du rapport des forces entre les classes qui s'est opérée au long de ces cinq années de gouvernement de gauche. Tandis que les luttes sociales étaient au plus bas, la politique de collaboration de classes du PS et du PCF, puis du PS seul à partir de 1984, ont conduit renversement politique en cours. de l'ampleur de ce changement. aurait été dans le cadre du scrutin à une crise majeure du mouvement ouvrier et à un affaiblissement profond
La gauche, à l'épreuve du pouvoir, à montré son incapacité à tenir ses engagements, à faire face à la crise et à enrayer le chômage comme elle l'avait promis. Pire, elle en est venue à légitimer l'austérité, à porter les coups les plus durs contre les travailleurs et à capituler devant l'idéologie néo-libérale. Elle a sapé l'espoir même du changement social et, ce faisant, elle a démoralisé et désorienté sa base sociale. En l'absence d'une alternative politique d'ensemble et dans un contexte de baisse de la combativité des travailleurs, les dégâts d'une telle orientation sont considé rables. Ils sont d'ailleurs directement à l'origine de la défaite du 16 mars.
UNE RADICALISATION A DROITE
Les commentateurs à la mode aiment réduire les changements électoraux à un simple mouvement de balancier. C'est, en l'occurrence, escamoter les modifications profondes à l'œuvre et, en particulier, jeter un voile pudique sur la montée en force du Front national. Celui-ci, sur la base d'une campagne démagogique et raciste, s'est affirmé à partir de 1983. Aux élec tions européennes de 1984, avec 11 % des voix, il remportait un énorme succès et se trouvait propulsé au rang de force politique nationale. La question était de savoir comment il affronterait l'échéance des lé. gislatives, celles-ci ayant pour enjeu le pouvoir central, et alors qu'il était soumis à la pression de la coalition RPR-UDF, candidate directe à ce même pouvoir. Malgré les scandales à répétition qui sont venus l'éclabousser, dont certains nés des divergences au sein même de sa pronement de droite dirigé par Jacques Chirac et un président de la République élu par la gauche en 1981, fixé par Mitterrand et accepté par la nouvelle majorité gouvernementale, contraint cette dernière à une certaine modération et crée dans l'opinion publique un effet de brouillage qui obscurcit la perception du
Pourtant les scores électoraux sont là, incontournables et révélateurs d'évolutions politiques profondes, pour témoigner
Ces élections, qui se concluent par le retour de la droite au pouvoir, témoignent d'un important glissement à droite du corps électoral et d'une inquiétante radicalisation allant dans le même sens. Tableau confirmé par les élections régionales, qui, se déroulant le même jour, ont permis au RPR et à l'UDF, parfois en alliance avec l'extrême droite, d'emporter la majorité dans la quasi totalité des conseils régionaux, la gauche ne conservant la présidence que de deux conseils sur les vingt-deux que compte la France métropolitaine.
pre organisation, Le Pen a gagné la partie. Avec 9,65 % des voix, 35 députés et
137 conseillers régionaux, le Front national entre en force à l'Assemblée et accède au rang de quatrième force politique, à égalité avec le PCF.
On peut s'interroger sur ce que sera à présent l'évolution du Front national, s'il s'installera en tant que parti extrémiste dans le jeu parlementaire ou s'il sera emporté par une dynamique ouvertement fasciste. Il est sûr, par contre, qu'il exerce d'ores et déjà une forte pression sur la droite classique. Celle-ci compte sur le ré tablissement du scrutin majoritaire pour réduire la représentation parlementaire du
Front national lors des prochaines élections. Et, sans attendre, elle reprend à son compte une bonne part de ses thèmes anti- immigrés et sécuritaires pour flatter et retenir un électorat sensible à la démagogie du Front national. Le Pen n'a pas hésité, lors de sa première intervention à l'Assemblée nationale, après que Jacques Chirac, le nouveau Premier ministre, ait proson discours-programme, à déclarer : « En écoutant les yeux fermés une partie de votre discours, j'aurais cru entendre un orateur du Front national. » (3)
La majorité RPR-UDF, confrontée
1. Pour une analyse plus détaillée des résultats électoraux, se reporter à Inprecor numéro 216 du 31 mars 1986.
2. 292 députés au total, soit 3 de plus que la majorité parlementaire (289), ont voté la confiance au gouvernement de Jacques Chirac,
131 de parmi lesquels 155 députés du RPR, l'UDF, 5 classifiés « divers droite », et un député du Front national, le vieux cheval de retour
Frédéric-Dupont.
3. Toutes les citations concernant le premier débat parlementaire sont extraites du compte-rendu publié dans le Monde du 11 avril
1986.
aux pièges de la cohabitation, sait que Le Pen n'a pas forcément fait le plein de ses voix et que l'actuelle situation de confusion politique et de crise économique maintenue peut lui être au plus haut point favorable. En outre, non seulement certains des représentants éminents de la majorité, y compris dans les rangs du gouvernement, sont directement issus de l'extrême-droite, mais son programme n'est rien de plus qu'un florilège de poncifs du néo-libéralisme le plus fruste, agrémenté d'une sauce aux forts relents de nationalisme exacerbé, d'ordre moral obtus et de racisme à peine déguisé.
L'émergence du Front national sur la scène politique, loin d'être un épiphénomène conjoncturel, doit être comprise comme l'expression extrême d'un glissement général à droite de l'électorat et comme un facteur de radicalisation de l'ensemble des forces réactionnaires.
C'est pourquoi les pronostics réconfortants sur un inéluctable mouvement de Joxe, ex-ministre de l'Intérieur et actuel président du groupe parlementaire socialiste, a ainsi déclaré : « Ce gouvernement inévitablement suivi d'un retour de balancier, du retour d'une majorité de gauche qui reconstruira ce que vous avez tenté de démolir. » Ce fatalisme oublie de se prononcer sur ce qu'est l'état présent de cette gauche.
Cette dernière, en effet, vient de connaître un remodelage important, marqué par un double mouvement: le recul accentué du PCF et l'affirmation de la prépondérance absolue du PS.
LE DÉCLIN DU PCF Face à la confirmation de la montée du Front national, celle du déclin du PCF constitue l'autre événement majeur de ces élections. Dès les élections européennes de 1984, il était apparu que le PCF avait perdu la moitié de son électorat de 1979. Espérant que, depuis sa sortie du gouvernement, sa ligne de dénonciation de la politique gouvernementale et du Parti socialiste lui permettrait de stopper cette chute, la direction du PCF se fixait modestemen pour objectif réel de rester au-dessus de la barre des 10 % (4). Avec 9,78 % des suffrages exprimés et 35 députés seulement, le PCF subit un échec terrible.
Ce score électoral signifie, en effet, un verdict : l'inéluctabilité du déclin. Remis en question en tant que force politique nationale, reculant partout, y compris dans ses bastions municipaux, où il se trouve souvent devancé par le PS, le PCF ne peut que craindre les prochaines élections locales. C'est une question de survie qui lui est donc posée, d'où, en effet, un rebondissement très important de la crise interne du PCF.
Tandis que la direction du Parti verrouille brutalement toute possibilité de débat, la contestation interne, multiple dans ses composantes politiques, se crisautour d'une revendication, celle de la convocation d'un congrès extraordinaire pour ouvrir une discussion de fond sur toutes les questions soulevées par le processus actuel de marginalisation du PCF. Les « rénovateurs » groupé autour de Pierre Juquin, écarté du bureau politique lors du 25e congrès -de nombreuses grosses sections d'entredes fédérations, telle celle de la Meurthe-et-Moselle, se retrouvent autour de cette exigence d'ordre démocratique.
Une pétition, rendue publique dans le journal le Monde, compte déjà plus de pour réclamer un tel congrès, tandis qu'une revue, M (Mensuel,
Mouvement), qui va paraître au début du mois de mai, se donne pour Pierre Juquin. (DR)
objectif d'engager le débat entre tous ceux qui, dans le PCF et hors de ses rangs, s'interrogent sur les problèmes posés par la crise du PCF et, plus largement, sur l'avenir du communisme.
Discussion d'autant plus urgente au moment où s'exerce la pression formidable d'un PS devenu incontestablement le parti prépondérant à gauche.
LA PRÉPONDÉRANCE DU PS Au soir du 16 mars, paradoxalement, les socialistes arboraient une mine de vainqueurs. Il est vrai que le PS, principal responsable de la politique qui a conduit la gauche à l'échec, loin de ployer sous le poids de la défaite électorale, est en droit de se féliciter de ses propres scores. Alors qu'il affichait l'ambition d'atteindre les 30 % des voix, il a dépassé cet objectif. Avec 31,2% des voix, il reste le premier parti du Parlement, contrôle son recul par rapport à 1981 et assure sa prépondérance à gauche. Pour la première fois, il rassemble les trois quarts de l'électorat de
Le PS n'a pu cependant réduire totalement l'abstentionnisme de gauche ni regagner l'électorat modéré qui avait voté pour lui en 1981 pour ensuite faire rapidement défection. Mais il a commencé à réunir les conditions du projet qui est à présent le sien, depuis qu'abandonnant ce qu'il appelle la « culture d'opposition », il s'est reconverti à la « culture de gouver-
Ce projet vise à rassembler 40 % des voix en ralliant à lui, sur sa gauche, les secteurs libérés par la crise du PCF et les difficultés de l'extrême gauche et, sur sa droite, les électeurs rebutés par la politique réactionnaire de la droite et convaincus par les capacités gestionnaires du PS, celui-ci s'affirmant alors comme représentatif, à lui seul, de l'ensemble de la gauche et postulant au pouvoir dans le cadre d'une alternance entre un grand parti social-démocrate et une coalition libérale-
Pour l'essentiel, la campagne du PS s'est appuyée sur l'argument du vote socialiste pour « barrer la route à la droite », enclenchant ainsi une logique de « vote utile » qui a laminé le PCF et l'extrême gauche (cf. encart). Mais, en même temps, le vote socialiste de 1986 ne saurait être assimilé au vote socialiste de 1981. Par sa politique, le PS a détruit l'espoir du changement. Si certains électeurs ont voté socialiste, voyant dans ce vote le seul recours possible face à la menace du retour de la droite, d'autres l'ont fait par adhésion au « réalisme » socialdémocrate, beaucoup aussi se sont laissés convaincre que, face à une crise sue, la seule politique possible était celle mal » représentée par les Là est sans doute le principal point 4. Sur les objectifs électoraux que se fi xaient les différents partis politiques à la veille des récentes élections et les enjeux que celles-ci représentaient, se reporter à Inprecor numéro 215 du 3 mars 1986.
noir du bilan politique du PS, celui qui, à terme, pesera le plus lourd. certains travailleurs ont été rejetés dans le
Get la passivité abstentionniste, quand ce n'est pas vers le désespoir du vote Le Pen, d'autres ne voient plus d'autre perspective que celle de la gestion de la crise au moindre coût social.
Tel est le prix de l'expérience gouvernementale réformiste, un prix que les travailleurs n'ont pas fini de payer, maintenant qu'a été rendue possible l'expérience inédite de la « cohabitation ».
LA COHABITATION
ET SES CONTRADICTIONS La France expérimente, avec circonspection et un léger sentiment d'irréalité, le cadre inédit de la cohabitation, c'est-àdire la coexistence d'un Président de gauche et d'une majorité parlementaire et gouvernement de droite. Beaucoup de trésors de subtilité ont été déployés, à gauche et à droite, pour convaincre qu'une telle anomalie au regard des traditions politiques et institutionnelles de la Ve République, relevait du possible. Aujourd'hui, après la nomination par François Mitterrand de Jacques Chirac comme Premier ministre, on ne ménage pas ses efforts, toujours de part et d'autre, pour expliquer que, cohabitation ou pas, la gauche reste la gauche et que la droite sera toujours la droite ...
« Nommer un Premier ministre, a déclaré Lionel Jospin, premier secrétaire du PS, lors de la première réunion de la nouvelle Assemblée, ce n'est pas porter la responsabilité de la politique de son gouvernement quand celui-ci est issu d'une majorité politique différente. (...) Le Président est à gauche, le gouvernement est à droite. Vivons cette situation tant qu'elle doit durer, sans chercher ni à créer la crise ni à créer la confusion politique. »
Pourtant, chacun sait que la confusion est à son comble et qu'il faut attencrise. Le plus extraordinaire est, malgré tout, le fait que cette situation ait que par la lente et profonde mutation du PS au long de ces cinq dernières années, à travers un processus global d'adaptation à l'exercice du pouvoir bourgeois. Le PS du congrès de Toulouse, en 1985, n'est plus, comme le soulignent unanimement les leaders socialistes, celui du congrès d'Epi-
Ce dernier s'était affirmé, sous le signe du renouveau, comme rompant avec bourgeoisie de la vieille Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), pour devenir le « parti du changement » et s'inscrire dans la dynamique de l'union de la gauche, c'est-à-dire l'alliance électorale
A l'épreuve du pouvoir, ce nouveau PS a procédé à une triple conversion : alignement complet sur les exigences de la « modernisation » capitaliste, adap tation totale aux institutions antidémocratiques de la Ve République, ralliement absolu aux impératifs internationaux de la politique impérialiste.
Cette logique de la collaboration de classes a rendu possible la cohabitation qui, en un certain sens, n'en est que l'aboutissement et la traduction institutionnelle. Le gouvernement Chirac peut, en effet, s'inscrire dans la continuité de la politique économique et sociale des gouvernements socialistes pour en accentuer le cours néo-libéral et aggraver les attaques anti-ouvrières, travailler en harmonie avec Mitterrand sur toutes les questions internationales qui relèvent traditionnellement du « domaine réservé » du Président, s'accomoder de la présence de Mitterrand à l'Elysée, puisque toute autre attitude ne pourrait apparaitre, ironie de l'Histoire, que comme une mise en cause de la Constitution gaulliste. C'est ainsi que le RPR et l'UDF ont été amenés à accepter le cadre de la cohabitation dessiné
La direction du Monde, sous la plume d'André Fontaine, s'est faite l'écho des uns et des autres, au lendemain du 16 mars, en appelant la gauche et la droite à savoir « travailler ensemble ». Message reçu ! On a pu le constater lors du premier débat parlementaire de la nouvelle Assemblée, où les références à une raisonnable unité se sont faites écho d'un bout à l'autre de l'hémicycle, mis à part le PCF. Chirac expliquant : « Il aujourd'hui une possibilité d'accord national, de mobilisation des énergies, de rassemblement des volontés. Faisons taire les querelles ! Donnons l'exemple d'un peuple qui se ressaisit et resserre les liens millénaires qui l'unissent ! » Jospin répliquant ainsi : « Le devoir des socialistes est clair: être un élément de stabilité, agir comme une force de proposition. » Le Pen lui-même n'a pas hésité à dire que le Parlement devait être « une chambre de décompression des tensions politiques, économiques et sociales », car le débat a « tout intérêt à se dérouler ici plutôt que dans la rue ».
aujourd'hui, la cohabitation. Mais qu'en sera-t-il demain ? Pour la direction du PS, à l'évidence, cette situation n'est pas seulement un ment, il s'agit aussi d'une anticipation. Celle d'un cadre politique et institutionnel totalement refondu devant permettre l'alternance tranquille entre deux grands partis, l'un social-démocrate et l'autre conservateur. Aussi bien Mitterrand que Giscard d'Estaing ont, de longue date, préconisé un tel bipartisme, se référant à l'harmonie des situations existant dans les « démocraties modernes » d'Europe du nord et des Etats-Unis.
Le PS peut considérer qu'il a fait un grand pas dans cette direction. Avec 31,2 %. des suffrages, il a assuré sa prédominance
Chaban-Delmas et Le Pen à l'Assemblée nationale à gauche après avoir enterré l'union de la gauche et s'être recentré sur l'échiquier politique. Il peut donc se fixer l'objectif de poursuivre le laminage du PCF et de l'extrême gauche, afin d'atteindre les 40 % et se fixer comme force parlementaire incontournable.
Il n'en demeure pas moins que les éléments de fragilité du projet restent importants.
Il n'est pas sûr, tout d'abord, que le PS ait aujourd'hui les moyens d'étayer politiquement et organisationnellement cette entreprise. Celle-ci suppose que les affrontements internes entre courants et ambitions particulières soient étroitement contrôlés, ce qui n'est pas assuré pour un PS à 40 % confronté à une élection présidentielle prévue pour 1988 Sans doute cette perspective appelle-t-elle également la constitution d'une puissante assise syndicale, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui où, malgré sa crise, la Confédération générale du travail (CGT) constitue toujours un relai décisif du PCF dans le mouvement ouvrier, tandis que le mouvement syndical demeure profondément
(DR)
des rivalités inter-bureaucratiques qui ne sont pas aisément surmontables.
Ces différents problèmes renvoient aussi à ce que sera le climat social des années à venir. Si le très faible niveau des luttes depuis plus de cinq ans ne peut laisser espérer une remontée en force de la combativité des travailleurs, il n'en reste pas moins que le nouveau contexte politique et les phénomènes à l'œuvre dans le mouvement ouvrier peuvent ouvrir la voie à une certaine recomposition de l'activité ouvrière, d'autant qu'il faudrait évaluer exactement le « moindre coût » de la gestion social-démocrate. Face à la crise, aux attaques capitalistes et à leurs conséquences politiques, les exigences ouvrières les plus vitales auront du mal à s'inscrire dans un illusoire schéma d'alternance. évolution svmétriaue Contrainte à la cohabitation, la droite est plus divisée et vindicative que jamais, selon plusieurs lignes de partage. Le clivage traditionnel entre le RPR et l'UDF, colmaté le temps de la campagne électorale, est réapparu dès la formation du gouvernement, lorsque Chirac a donné la part du lion au seul RPR. Tandis que tous les postes clés étaient attribués à des ministres RPR, les personnalités de l'UDF, Jean Lecanuet et Giscard d'Estaing, étaient renvoyées sans ménagement dans leurs provinces (5). Raymond Barre, autre dirigeant de l'UDF et rival le plus dangereux à droite pour Chirac lors de la prochaine élection présidentielle, cavalier seul et, opposé à la cohabitation, attend son heure.
Quant au Front national, on a vu quelle pression radicalisatrice et déstabilisatrice il exerce sur la droite dans son ensemble, y compris à travers les ramificatins extrémistes existant en son sein même.
Il faut bien voir que, paradoxalement, derrière la façade de la cohabitation, c'est bien un gouvernement ultra-réactionnaire qui s'est mis en place autour de Chirac, traduisant et aggravant le glissement à droite signalé plus haut.
D'une part, à l'exception notable du ministre de l'Economie, Edouard Balladur, directement issu des milieux de la finance et de la grande industrie, véritable vice-Premier ministre en charge de l'ensemble de la politique économique, le gouvernement Chirac rassemble les durs à cuire du gaullisme et, autour du ministre de la Culture, François Léotard, les ultralibéraux du Parti républicain (PR), l'une des composantes de l'UDF.
D'autre part, son programme, derrière le miroir aux alouettes de la priorité revendiquée de la lutte pour l'emploi, n'est rien d'autre qu'un ramassis de recettes néo-libérales — liberté des prix, liberté des changes, liberté de « gestion des effectifs » pour les entreprises - et de couplets ultra-nationalistes, sécuritaires et anti-immigrés (6).
Même si Chirac, compte tenu des conditions politiques et de la préparation des futures échéances électorales, sera amené à faire preuve de prudence dans l'application de ce programme, il est obligé de confirmer brutalement la validité de ce dernier pour affermir sa majorité, flatter son électorat et résister à la pression du FN.
« Nous ne commettrons pas maintenant, a déclaré à ce sujet Jacques Chirac, l'erreur qui consisterait à mettre en œuvre une politique différente de celle qui nous a valu la confiance populaire. Nous sommes, au contraire, déterminés à traduire en actes, avec toute la prudence et tout le réalisme qu'exige la complexité des problèmes, mais sans faiblesse ni ambiguïtés, la "plate-forme pour gouverner ensem-
5. Un conflit est d'ailleurs apparu pour la désignation du président de l'Assemblée nationale. Giscard d'Estaing brigua ouvertement ce poste que le RPR attribua finalement à l'un des siens, l'ancien Premier ministre Chaban-Delmas.
6. Le gouvernement a par ailleurs décidé une amnistie fiscale et douanière pour les capitaux exportés illégalement, notamment lors de l'arrivée des socialistes au gouvernement 1981, et dont les propriétaires accepteraient le rapatriement en France, moyennant une taxe anonyme de 10 %.
ble" qui doit rester le ciment de notre majorité. »
D'où l'importance de mesures comme la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, les principes de concurrence aggravés dans le domaine scolaire et universitaire, l'accent mis sur le « mérite » personnel en ce qui concerne la fixation des salaires des fonctionnaires, etc., et, surtout, le train de mesures à caractère raciste qui visent les immigrés : procédure administrative de renvoi des étrangers en « situation irrégulière », modification du code de la nationalité, rétablissement du visa pour l'entrée des étrangers non originaires de la Communauté économique européenne (CEE), expulsion vers le pays d'origine des étrangers condamnés de droit commun, etc.
Pour trouver l'équivalent d'un gouvernement aussi réactionnaire, sans doute faut-il remonter très loin, aux origines de la Ve République, ou tourner les yeux vers les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher.
Toutes choses qui hypothèquent assez gravement la perspective d'une alternance harmonieuse. Sauf de parier, comme semble le faire la direction du PS, sur une prochaine dislocation de la majorité de droite, Jospin expliquant, par exemple, lors du débat parlementaire, que la majorité « fera défaut. » « Quand elle se brisera, déclara-t-il, elle ne se brisera pas sur ses marges, mais en plein cœur ». Si l'on voit bien à quelles préoccupations propres au PS correspond un tel pronostic, il est plus difficile, au regard des rapports des forces actuels, de démontrer sa vali-
Là gît, peut-être, la contradiction fondamentale du projet social-démocrate du PS. Celui-ci n'est rendu possible que par une dégradation du rapport des forces entre les classes, elle-même provoquée pour une grande part par la politique du PS au gouvernement. Mais une nouvelle aggravation de ce rapport des forces, si elle peut crédibiliser davantage une perspective social-démocrate achevée, risque dans le même temps de saper pour de longues années la possibilité d'un retour de la gauche au gouvernement.
Une telle appréciation permet aussi de pointer les enjeux majeurs de la situation actuelle : la possibilité d'enrayer le cours réactionnaire engagé et de faire obstacle au grave recul que signiferait la réduction de la vie politique à un système d'alternance passe par la défense intransigeante d'une orientation de lutte classes. Cette orientation doit se matérialiser dans le combat quotidien en défense des intérêts ouvriers, dans la riposte aux offensives patronales, au racisme et aux atteintes portées aux libertés démocratiques. Et, sur cette base, elle doit aussi se traduire dans la recherche du rassemblement des forces, celles des militants et des travailleurs refusant la capitulation devant le réalisme social-démocrate, décidés à sortir le mouvement ouvrier des ornières de la collaboration de classes.
Francis SITEL, 15 avril 1986.