Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBYE

La stratégie de Reagan contre Kadhafi

· Inprecor n° 219, 12 mai 1986 · p. 3-7 · 4 633 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

États-Unis France Italie Grande-Bretagne

'INTERVENTION américaine contre les villes libyennes

L de Te du nom a ta dendet de par latine ne tien.

/ Reagan au nom de la défense et de la sécurité des Etats-

Unis (1). Le terrorisme est présenté dans cette affaire comme la seule cause de l'opération militaire. En réalité, ce n'est qu'un alibi, bien éloigné des véritables raisons qui ont motivé l'action militaire de la Maison-Blanche.

Depuis plusieurs années, les dirigeants américains envisagent la possibilité de renverser le régime de Kadhafi pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le terrorisme, mais qui sont liées à la crise au Moyen-Orient et en Afrique noire. Quel que soit le jugement que l'on porte sur la politique internationale

Depuis le début des années 1980, le gouvernement américain a systématiquement utilisé le thème libyen pour expliquer les malheurs de la politique impérialiste au Moyen-Orient.

Le 3 avril 1984, le secrétaire d'Etat américain Georges Shultz pressait les nations occidentales de se défendre contre le terrorisme, « qui constitue une véritable forme de guerre, (...) un nouveau genre de technique contre laquelle il faudra probatrouver de nouvelles techniques ». Il mit en cause à cette occasion des « pays comme l'Iran, la Syrie, la Libye et la Corée du Nord ». La situation au Moyen-Orient, au Tchad, en Afrique de l'Ouest, divers incidents survenus autour de certaines ambassades libyennes, sont autant d'arguments avancés par les

UN LONG PRÉLUDE

L'affaire du golfe de Syrte constitue une autre forme d'explication pour démontrer que le gouvernement de Tripoli est un régime hors-la-loi (voir encadré).

Le premier incident dans le golfe a lieu en août 1981. Deux Mig libyens sont abattus par la chasse américaine. Le 29 juin 1983, deux avions F-14 de la 6e flotte US en

Méditerranée interceptent deux Mig-23 libyens à 40 km de la côte, dans un espace aérien considéré comme relevant du droit international aux yeux des Américains et revendiqué par les Libyens. Le ler août

1983 intervient un nouvel incident de ce

La crise actuelle commence elle aussi par un incident militaire dans le golfe de Syrte, le 24 mars dernier, quand des avions libyens ouvrent le feu sur des appareils américains en manœuvre avec l'en-

Run empêcheur de danser en rond. dans leur rôle de gendarme mondial. semble de la 6e flotte. En riposte, des avions américains bombardent une de missiles en territoire libyen et s'attaquent à deux vedettes de la marine libyenne. Compte-tenu des positions exprimées par le gouvernement de Tripoli concernant sa souveraineté sur le golfe de Syrte, il est évident que les manœuvres de la flotte américaine constituent de véritables provocations. De nombreuses fois, les Libyens ont renoncé à défendre leur revendication par une action militaire. Cette fois-ci, il en a été autrement, et l'incident tellement recherché par Washington a permis une escalade dans la confrontation militaire.

Voilà longtemps que Ronald Reagan cherchait cet alibi pour se permettre une agression et pour poser directement la question du renversement de Kadhafi. Le gouvernement américain reconnaît maintenant ouvertement que son objectif toujours été de déstabiliser ce régime et de l'abattre. Le quotidien nord-américain Washington Post, du 3 novembre 1985, citait déjà des sources gouvernementales pour affirmer que Reagan avait autorisé la CIA à monter une opération destinée à affaiblir le régime Kadhafi.

Le gouvernement nord-américain, qui est un expert en la matière, utilise également dans sa propagande l'argument du terrorisme, tout particulièrement après les sanglants attentats à la bombe perpétrés le 27 décembre dernier dans les aéro-. ports de Rome et de Vienne devant des comptoirs de la compagnie israëlienne El Al. L'hystérie anti-libyenne prend alors toute son ampleur.

Les Libyens, pour leur part, hésitent alors visiblement entre la provocation et l'apaisement. Le 27 décembre 1985, l'agence de presse libyenne Jana qualifie ces attentats d'« opération héroïque exécutée par les fils des martyrs des camps de Sabra et Chatila ». Mais le 2 janvier suivant, dans une lettre adressée au secrétaide Tripoli, celle-ci gêne l'impérialisme. Le gouvernement libyen a en effet fréquemment adopté une attitude fermement anti-américaine, utilisant ses ressources financières pour aider divers groupes, mouvements ou organisations.

Malgré le caractère confus ou simplement provocateur des activités libyennes, l'impérialisme voit dans le régime de Tripoli

Aujourd'hui, Washington s'attaque à un régime libyen qui lui déplaît, mais il cherche par là-même à créer un état de fait au niveau international : accoutumer les peuples européens et nord-américains à une politique qui rétablisse les Etats-Unis re général de l'Organisation des Nations-

Unies (ONU), Ali Triki, responsable de la diplomatie libyenne, explique que Tripoli n'est en rien mêlé, « directement ou indirectement », à ces attentats qu'il condamne « vigoureusement ». Ali Triki actions d'« outrages sanglants déplorables » et accuse les Etats-

Unis et Israël de chercher à les exploiter pour monter une agression contre son pays. Le 29 décembre 1985 en effet, le dirigeant israélien Simon Perez dénonce la

Libye comme le « centre mondial du terrorisme ». Rien que cela ! De son côté, le

7 janvier 1986, Reagan affirme qu'il détient les preuves de l'implication des Libyens dans les attentats commis aux aéroports de Rome et de Vienne et décide la rupture des relations économiques avec

Tripoli et le retrait du personnel américain travaillant dans ce pays.

A partir de ce moment, l'immense appareil de propagande de l'impérialisme se met en marche pour justifier l'opération militaire du 14 avril dernier. L'attentat de Berlin contre une discothèque frél'alibi final tant attendu. C'est au nom de la sécurité des citoyens américains dans le monde que les bombardements de Tripoli et Benghazi sont dès lors justifiés.

Margaret Thatcher, qui est complice de cette opération pour avoir accordé aux

USA le droit d'utiliser les bases américaines installées en Grande-Bretagne, affirpour sa part qu'il s'agit d'un droit

Le bilan de ce prétendu « droit », ce sont des centaines de morts et de blessés parmi la population de Tripoli et de Benchazi. Il s'agit d'une sorte de vendetta punitive contre tout un peuple.

A la suite de ces bombardements, les

Libyens déclarent l'état de guerre

1. Cf. Inprecor numéro 218 du 28 avril

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Méditerranée et lancent deux missiles contre l'île italienne de Lampedusa, où se trouvent d'importantes installations de transmission et d'écoute. Selon Tripoli, cette base aurait « joué un rôle décisif dans la coordination entre les bombardiers venus de Grande-Bretagne et ceux qui ont décollé des porte-avions pour aller frapper Tripoli et Benghazi. » Faute d'avoir une portée suffisante, les deux missiles sont tombés à la mer à quelques kilomètres de leur objectif. La démonstration est ainsi faite que l'armement fourni par les Soviétiques aux Libyens est largement insuffisant pour menacer le sud de l'Europe. Le prétendu danger militaire libyen apparaît donc pour ce qu'il est : un

Conscient du rapport des forces réel, Kadhafi annonce le 16 avril, qu'il « gèle l'état de guerre en Méditerranée » et rend hommage à la France, à l'Espagne et à la Grèce pour leur « attitude honorable » lors de l'agression US.

LA STRATÉGIE AMÉRICAINE

Derrière l'agression US contre la Libye, c'est en réalité toute la crise du Moyen-Orient qui est en jeu, crise dans laquelle la Libye ne joue finalement qu'un rôle secondaire. Depuis l'échec de l'opération américano-franco-italienne routh en 1982, il est devenu de plus en plus difficile d'aboutir à des politiques communes pour les différents pays impérialistes impliqués dans cette région.

La France, par exemple, tâtonne quant à la définition de sa politique concernant le conflit irano-irakien. Elle cherche à renforcer ses rapports avec le régime syrien et ne veut plus être le dindon de la farce en maintenant des troupes au Liban. Après avoir retiré son contingent d'interposition, le gouvernement français vient d'émettre des doutes sérieux sur la présence des forces de l'ONU au Liban (la FINUL) et envisage d'en retirer ses troupes. A l'occasion du débat sur la FINUL, le représentant français à l'ONU déclara qu'il fallait en réduire le mandat, d'amener les pays concernés à l'effort de réflexion et de remise en cause que les circonstances actuelles très graves exigent

De son côté et de la même manière, le chef du gouvernement italien, Bettino Craxi, déclare que face au terrorisme, « ni l'Europe ni l'Italie ne font preuve d'une attitude timorée », mais en ajoutant que l'Italie « avait déconseillé aux Etats-Unis de choisir la voie des représailles militaires ». L'Italie a en effet réussi à prendre une place centrale sur le marché libyen, obtenant de nombreux contrats d'équipement et de grands travaux d'aménagement. Depuis dix ans, la bourgeoisie italienne bénéficie pour son industrie des retombées du recyclage des rentes pétrolières de certaines Etats de la région. Elle ne veut pas perdre cet acquis et préconise donc autre chose que la politique de la

Le gouvernement américain, conscient de ces contradictions, interprète fort justement tout cela comme un risque d'éclatement complet de la politique impérialiste au Moyen-Orient. L'administration Reagan pense que les intérêts généraux des puissances occidentales lui dictent de reprendre l'initiative, afin de faire reculer les prétentions d'Etats comme la Libye ou la Syrie à jouer un rôle dans cette région. Et Washington compte ainsi redonner aux Etats-Unis un leadership incontesté du monde impérialiste obligeant les autres pays impérialistes à s'aligner derrière eux.

Reagan expliquait ainsi, le 15 avril, à propos de l'opération contre la Libye, qu'il s'agissait seulement « d'une seule bataille dans le long combat contre le terrorisme (auquel les Etats-Unis) ne mettront pas un terme tant que les peuples libres et civilisés de cette planète ne se seront pas unis pour en finir avec ce fléau ». De ce point de vue, une opération militaire du type de celle réalisée contre la Libye présente un double avantage. D'une part, elle met les gouvernements européens au pied du mur, agit envers eux comme une provocation les contraignant à se définir clairement. Elle met en jeu un ensemble très complexe de solidarités et de contraintes militaires qui lient toutes les puissances occidentales. Elle implique des débats, des analyses et des bilans qui recoupent les problèmes de défense de l'Alliance atlantique (OTAN). D'autre part, elle amorce une pression politique sur les gouvernements européens par opinion publique interposée. En France par exemple, où le gouvernement a refusé l'utilisation de son espace aérien aux avions US venant de Grande-Bretagne, des sondages donnent une majorité de réponses favorables à l'intervention.

La presse, et singulièrement la presse française, a cherché à opposer la fermeté d'un Reagan à la « mollesse » de la plupart des gouvernements européens. La population est ainsi amenée à interpréter la politique mondiale en termes de psychologie et de tempérament des gouvernants.

dans cette affaire, on retrouve l'éternel débat de la bourgeoisie, quand celle-ci se voit confrontée à des dangers importants. C'est ce même débat qu'il y a entre l'administration Reagan, qui veut coûte que coûte une avancée de la contra au Nicaragua au risque d'amorcer une très longue guerre en Amécentrale, et d'autres gouvernements, notamment européens, qui préfèrent opter pour une approche beaucoup plus tactique du régime sandiniste, afin de peser, pensent-ils, sur le processus révolutionnaire. C'est encore le même débat à propos de l'Afrique australe entre, d'un côté, l'administration Reagan, qui veut aider le gouvernement Botha à effectuer de prétendues réformes de l'apartheid et l'UNITA en Angola, et, de l'autre, ceux des gouvernements européens qui proposent de hâter des négociations avec les dirigeants représentatifs des Noirs, afin d'éviter une crise révolutionnaire. Chacun des protagonistes prétend qu'il défend au mieux les intérêts à long terme de l'impérialisme, mais en réalité, les divergences du moment expriment le plus souvent des intérêts immédiats différents.

Le test libyen ne porte donc pas seulement sur la politique méditerranéenne. Il sert pour toutes les régions du monde où les positions impérialistes sont menacées, à commencer par l'Amérique centrale. De ce point de vue, le bombardement des villes libyennes prépare à d'autres interventions contre tout régime qui déplaît à la Maison-Blanche. C'est en premier lieu le Nicaragua qui est visé par la pression militaire actuelle. Au travers de l'opération de bombardement du 15 avril dernier, l'impérialisme américain teste, en même temps que son dispositif militaire proprement dit, son appareil de propagan-

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Uses arguments, ses moyens de contre. information et d'intoxication de l'opinion publique, ses réseaux d'influence et de renseignement, ses lobbys atlantistes en Europe, etc. Il cherche ainsi à accoutumer les peuples nord-américain et européen à ce type d'opération. Mais, fort heureusement, les manifestations qui se sont déroulées en Europe contre l'agression américaine en Libye n'ont pas toutes été symboliques et réduites. Elles montrent, dans des cas comme l'Italie, la Grande-Bretagne, l'Allemagne de l'Ouest ou l'Espagne, qu'il existe un mouvement réel de résistance à ce grand jeu reaganien.

LA « FOLIE » DE KADHAFI La presse a largement fait référence à la « folie » de Kadhafi ou à l'irrationnalipolitique libyenne. Il peut y avoir, de même, au sein du mouvement anti-impérialiste, une tendance que Reagan est un simple va-t-en-guerre irréfléchi et irresponsable. Opposer dans ce cas deux « folies » ou deux « mégalomanies », ce serait commettre une grave erreur de jugément. Rien de tout cela ne peut faire office d'explication des événe-

Reagan applique une politique qui correspond à certains intérêts bourgeois dominants et à certains lobbys américains. De la même manière, la politique de Kadhafi exprime les besoins du régime et des couches sociales dominantes de la Libye. Les aspects psychologiques jouent peut-être un rôle, mais ils sont absolument mineurs et ne constituent en rien une explication lorsqu'on a affaire à des Etats modernes, à des classes sociales et à des forces politiques de cette ampleur.

La Libye a bénéficié d'une situation exceptionnelle durant des années de prospérité pétrolière. Les effets sociaux du renversement de la monarchie en 1969 et la nature politique de l'équipe dirigeante qui se met en place ont débouché sur une redistribution des revenus comme on n'en a vu nulle part ailleurs au Moyen-Orient.

Cela a donné une assise sociale solide à L'idéologie du pouvoir exprime cette sorte de bonapartisme et un projet de société où les classes sociales disparaîtraient grâce au caractère égalitaire de la redistribution des richesses. Le « système des masses » est présenté comme étant fondé sur les travailleurs associés à la production - et non pas sur les salariés - et sur les principes d'association assurant la satisfaction des besoins. La terre est présentée comme étant à tous et personne n'est censé posséder plus que ce qu'il consomme,

Ce bel édifice idéologique, qui rap pelle évidemment certaines aspirations du socialisme, laisse une large part à la seule rhétorique. Les comités révolutionnaires ne représentent pas l'auto-organisation de la population laborieuse et ont au contraire tendance à placer celle-ci en liberté surveillée, afin de « défendre la révolution » contre toutes sortes de « saboteurs ». Le système n'est pas un système sans classes. Kadhafi lui-même dénonça en 1984 le développement d'une « néo-bourgeoisie » contraire aux objectifs de « fusion de toutes les catégories sociales » (3).

Au début des années 1980, la Libye dispose d'un pactole de 20 milliards de dollars de recettes pétrolières pour une population d'environ 3 millions d'habitants. Quand ces recettes baissent brutalement en 1981, le régime radicalise sa politique intérieure tout en réduisant ses propres dépenses. Apparaît alors une sorte « gauchisme » propre à des directions napetites-bourgeoises pour lesquelles c'est d'abord la « discipline » du peuple et son enthousiasme au travail qui doivent être le point de départ du redressement national. Kadhafi dénonce jusqu'au petit commerce individuel, puis annonce des professions « insignifiantes », comme la couture, la coiffure ou la pâtispolitique de « socialisation » par en haut qui débouche sur des contradictions sociales et économiques nouvelles. La

Tripoli après les bombardements du 15 avril dernier. (DR) « troisième théorie universelle » contenue dans le petit livre vert de Kadhafi ne dépasse pas le marxisme, comme elle en a la prétention, elle en est plutôt un ersatz

La rente pétrolière a permis de modifier profondément la société libyenne. Elle a aussi permis des projets d'amé nagement pharaoniques. Mais le passage du prix du pétrole en-dessous de 15 dollars le baril (4) a fait fortement baisser les revenus de ce pays comme de tous ceux dont les ressources sont liées aux exportations de pétrole. Le grand espoir de la « société des masses » s'est alors estompé, et la reprise en main du marché pétrolier par l'impérialisme, puis l'effondrement des cours, limitent brutalement toutes les prétentions utopiques du régime libyen.

La politique impérialiste, au moins dans le cas du marché pétrolier, démontre l'hypocrisie des théories économiques selon lesquelles il serait possible pour les pays dominés d'utiliser les occasions offertes par le marché pour accroître leur indépendance au sein de l'économie capitaliste mondiale. En réalité, la politique des grands pays industriels s'oppose à cette éventualité. Les grands travaux d'aménagement et les ventes de technologies sophistiquées aux pays dominés, grâce au recyclage des pétrodollars ont été des marchés fructueux pour les bourgeoisies occidentales, en Libye et ailleurs. Mais les diri-

2. Selon l'agence libyenne Jana, du 17 novembre 1985, des « forces révolutionnaires » ont détruit le siège du cadastre libyen à Tripoli et brûlé tous les dossiers et registres. « Cette initiative des forces révolutionnaires à Tripoli, affirme l'agence de presse libyenne, s'inscrit dans le cadre du renforcement de la liberté du citoyen et de la concrétisation des idéaux avant-gardistes du livre vert, selon lesquels la maison est à celui qui l'habite tandis que la terre n'appartient à personne. (...) Ainsi, les forces révolutionnaires ont anéanti à jamais les documents qui légitimaient l'exploitation et jeté les fondements inébranlables de l'appropriation par le peuple de son patrimoine et de son avenir. »

3. Agence Jana, citée par Marchés tropicaux et méditerranéens, Paris, 17 août 1984.

4. Un baril est égal à 149 litres.

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Le soutien de Tripoli aux mouvements de libération est généralement velléitaire. Il vise souvent à utiliser cette solidarité - généralement financière - pour exercer des pressions sur les Etats impérialistes, au mieux des intérêts du moment de l'Etat libyen dans ses rapports avec les pays occidentaux ou avec l'URSS. C'est ainsi que les Erythréens luttant pour leur indépendance ont cessé de recevoir un soutien, dès lors que Tripoli s'aligna sur les Soviétiques pour soutenir le régime éthiophien. Dans la même veine, le

Front Polisario, du Sahara occidental, fut brutalement abandonné lorsque la Libye décida de négocier avec le régime marocain. Le 16 juin 1983, alors que Kadhafi amorçait son rapprochement avec le Maroc, il déclara que « la Libye a achevé d'accomplir son devoir en ce qui concerne le Sahara occidental : il n'y a plus de litige entre le Maroc et elle à ce sujet ».

Un exemple plus récent vient illustrer ce comportement. Le gouvernement libyen s'est déclaré solidaire des indépendantistes kanaks du FLNKS. Pourtant, interview à la télévision française, le 8 novembre 1985

Kadhafi expliquait que « si la France nous gêne au Tchad, nous la gênerons ailleurs ; si elle nous combat au Tchad, nous la combattrons de la Martinique à la Nouvelle-Calédonie ».

Quand Tripoli accepta de

FLNKS aucune précaution ne fut prise et la discrétion n'était pas de rigueur. De ce fait, l'affaire de « l'entraînement militaire » de quelques Kanaks en Libye fut rapidement étalée au grand jour. Conscients du risque qu'ils prenaient, notamment vis-à-vis de l'opinion publique française, les Kanaks décidèrent de ne pas aller trop loin sur ce terrain. geants libyens et quelques autres découvrent maintenant les limites de cette coexistence économique. La possibilité de négocier équitablement un contrat avec une entreprise italienne ou une compagnie américaine ne doit pas conduire à imaginer un marché mondial parfaitement régulé sur le long terme et permettant, grâce à la rente pétrolière, une sorte d'exd'avant-garde d'une société idéale à partir des lois du marché capitaliste. La crise pétrolière actuelle rappelle l'impossibilité de tels proProtestations libyennes contre l'agression US. (DR)

La solidarité libyenne interne du FLNKS. étant suspendu de ses fonctions. soutenir concrètement le n'est pas le cas du soutien libyen. jets et pousse le régime Kadhafi dans une fuite en avant face à l'impérialisme, pour justifier sa légitimité et maintenir sa base

UNE LÉGITIMITÉ FONDÉE SUR LE PÉTROLE La crise économique relative que connaît la Libye aujourd'hui pose directement le problème de la légitimité du pouvoir, dans la mesure où celui-ci s'était fondamentalement appuyé sur le pactole de

Le bureau politique du FLNKS décida de ne pas envoyer de délégation à la conférence internationale convoquée à

Tripoli en mars 1986. Certains éléments du FLNKS, comme son ministre des Affaires étrangères, Yann Céléné Uregei, rejetant ce point de vue, se rendirent à Tripoli. En maintenant ainsi la pression sur le mouvement indépendantiste kanak, la Libye est responsable de la détérioration de ses rapports avec le FLNKS et de l'aggravation de la situation

Le 7 décembre 1985, une « alliance révolutionnaire » était conclue entre le parti au pouvoir de Vanuatu (Vanuaku Pati), le Free Papua Movment de Papouasie-Nouvelle-

Guinée, la Libye et Yann Céléné Uregei pour le FLNKS.

Celui-ci sera désavoué par le FLNKS. Tripoli ne se découragea pas et invita à sa conférence de mars dernier trois indépendantistes kanaks membres du Front uni de libération kanak (FULK, une composante du FLNKS) et connus à l'extérieur comme des porte-parole à l'étranger du FLNKS :

Yann Céléné Uregei, John Peu et Pierre Quaeze. Cela a abouti à une grave crise dans le Front, Yann Céléné Uregei

Dans son numéro du 11 avril 1986, Bwenando, journal indépendantiste lié au FLNKS, écrivait que si le FLNKS

« avait pris la décision d'accepter des soutiens, il n'avait pas pris celle de s'engager dans des alliances ». Bwenando rappelle ce qui arriva au Polisario, analyse les motivations respectives du Vanuaku Pati et du mouvement papou, et explique qu'il faut que les soutiens diplomatiques et les aides matérielles soient inconditionnels et qu'ils n'engagent pas le

FLNKS à une réciprocité quelconque. Ce qui apparemment la rente pétrolière pour élever le revenu d'une grande partie de la population. Les

Etats-Unis savent donc parfaitement que leur volonté de déstabiliser ce régime est aujourd'hui favorisée par la conjoncture du marché pétrolier. La Libye avait elle- même fortement favorisé les hausses du prix du baril de pétrole. En janvier 1981, le baril de référence libyen avait une valeur de 40,78 dollars contre 32 dollars pour son équivalent saoudien. La pression à la baisse qui sévit maintenant frappe d'autant plus l'économie libyenne que ses ressources avaient été auparavant artificiellement maintenues à un haut niveau.

En janvier 1982, le baril libyen ne valait plus que 36,50 dollars et 30,15 dollars en mars 1983.

Quant aux recettes d'exportation, dépendantes non seulement du prix du pétrole brut mais aussi des quantités exportées, la crise surgit dès 1981. A cette date, la Libye perd 30,8 % de ses recettes. Elle en perd 9 % en 1982 et 16,5 % en 1983.

L'Etat est obligé de restreindre ses dépenses, de freiner les grands travaux, de ralentir la croissance industrielle, de réduire les importations et d'expulser nombre de travailleurs immigrés. Tripoli renonce à un ambitieux programme quinquennal 1980-

1985 et prend des mesures d'austérité. Le budget de développement est ramené de

2,74 milliards de dinars (9,25 milliards de dollars) à 1,7 milliards de dinars en

1985. Les dettes envers les compagnies étrangères et les firmes fournisseuses s'accumulent, magré les tentatives de vendre du pétrole au-dessus du quota fixé

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résultante de plusieurs facteurs : les effets non plus la mégalomanie du président qui par l'OPEP ou de le proposer sous forme de troc.

La crise politique entre la Libye et ses principaux partenaires occidentaux se combine à tout cela pour aboutir à une baisse substantielle des échanges commerciaux. En 1981, les Etats-Unis importent pour 5,3 milliards de dollars de pétrole libyen et leurs exportations vers Tripoli représentent 811 millions de dollars. Au cours des dix premiers mois de 1985, ils n'exportent plus vers la Libye que pour 260 millions de dollars de marchandises (notamment des produits alimentaires et des médicaments) et importent seulement l'équivalent de 36,5 millions de dollars de produits pétroliers raffinés. En 1981, Reagan avait décrété l'embargo sur les importations de pétrole brut libyen.

Malgré des hauts et des bas - l'année 1985 fut ainsi meilleure que l'année 1984 -, le commerce extérieur de la Libye connaît depuis cinq ans les conséquences néfastes de la crise de ses rapports politiques avec les pays impérialistes. Au début de l'année 1986, se trouvent pourtant encore dans ce pays environ 1500 résidents permanents nord-américains et plus de 2 500 autres circulant librement pour affaires, 5 000 Britanniques, 12 000 Italiens et 1 200 Français. En dépit des affrontements et des menaces réciproques, les relations économiques entre les Etats-Unis et la Libye n'ont jamais été réduites à ce qu'elles sont entre les USA et Cuba, le Vietnam, le Cambodge ou la Corée du Nord.

L'actuelle offensive nord-américaine s'appuie sur cette réalité. La chute des prix du pétrole à partir de 1981 a été la de la seconde récession mondiale et par conséquent la baisse de la demande mondiale de produits énergétiques, les économies d'énergie réalisées par la grande industrie au cours des années 1970, les productions pétrolières hors OPEP, comme celles de la Grande-Bretagne et de la Norvège. Mais un autre élément, politique ce‹ui-là, est intervenu : la crise politique de l'OPEP, qui s'est illustrée par son incapacité à unifier les intérêts des pays arabes producteurs de pétrole, en rapport avec le marché mondial et au sujet de la crise au Moyen-Orient.

Les moyens de pression arabes se sont d'autant plus amoindris que tout cela a aussi abouti à une baisse de leur part sur le marché pétrolier. Cette part ne représente plus qu'un cinquième de la production mondiale contre un tiers en 1974.

Reagan sait donc que la Libye a peu de chances de provoquer un réel resserrement de la solidarité des Etats arabes. Ceux-ci ont bien évidemment leurs propres craintes à l'égard de Tripoli mais, dans une autre conjoncture, ils auraient sans doute su utiliser l'événement pour exercer des pressions, afin d'obtenir des concessions économiques de la part des bourgeoisies impérialistes. Au cours des années 1970, ils ont ainsi pu exploiter à leur avantage les faiblesses politiques de l'impérialisme. Aujourd'hui, ce sont eux qui se trouvent en position d'infériorité et leur difficulté est d'abord d'ordre économique. Ils n'ont ni l'envie ni les moyens d'exploiter l'affrontement entre la Libye et les Etats-Unis.

Du côté de Washington, ce n'est pas

La façade détruite du quartier général de Kadhafi après les bombardements US. (DR) détermine des opérations militaires du genre de celle entreprise contre la Libye. La crise économique et sociale dans le tiers-monde déstabilise non seulement les régimes de ces pays, mais aussi leurs sociétés, y aggravant les tensions sociales. La famine frappe des dizaines de millions de personnes et des centaines de millions d'autres vivent en-dessous du minimum vital. Les structures rurales traditionnelles sont bouleversées par les évolutions économiques des vingt dernières années, ce qui aggrave d'autant la crise agraire, le déficit vivrier et les besoins de ces pays en importations alimentaires. L'endettement

Best la conséquence cause de cette crise du capitalisme dans les pays dépendants.

LA MENACE AMERICAINE

Dès lors, l'impérialisme, qui mesure la gravité de la situation et les dangers d'explosions sociales, cherche à canaliser la crise faute de pouvoir la résoudre. La politique américaine actuelle témoigne donc de la grande appréhension impérialiste de voir se multiplier les foyers révolutionnaires ou les crises d'ampleur. L'attitude adoptée par les USA envers Haïti et le tournant de dernière minute pris aux Philippines avec le lâchage du dictateur Marcos montrent que Washington ne veut ni un nouveau Nicaragua ni de nouveaux Liban. Pour cette raison, des interventions ponctuelles, comme celle réalisée contre la Libye, représentent un véritable chantage en direction des peuples du tiers-monde qui voudraient se libérer. Des opérations de ce type, brèves, spectaculaires et sans risque militaire pour les agres-

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