E 24 mars dernier, c'était le sixième anniversaire de l'assassinat de l'archevêque de San Salvador, Mgr Miguel Romero, celui qui affirmait parler « pour tous ceux qui n'ont pas de voix ». Malgré la violente répression de ces dernières années, la soldatesque salvadorienne, appuyée par l'impérialisme américain, a échoué à défaire la guérilla du FMLN-FDR et à étouffer les protestations dans les zones sous son contrôle
C'est ainsi que la clameur des exploités et des opprimés n'a cessé de monter, et le
21 février dernier, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté, à l'appel de l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), dans les rues de la capitale pour protester contre la politique du gouvernement démocrate-chrétien de Napoléon
Nous reproduisons ci-dessous un article paru dans la Brèche du 12 avril 1986
- organe du Parti socialiste ouvrier (PSO), section suisse de la IVe Internationale —,
A l'usine Starlite (ayant une main-d'œuvre à majorité féminine de 1 200 personnes) il y eut, le 15 septembre, une assemblée générale pour protester contre le licenciement arbitraire de femmes travailleuses qui étaient accusées par le patron « maktabi » de ne pas respecter I'« hejab » islamique (c'est-à-dire l'obligation pour les femmes de cacher leur physionomie féminine, ce qui signifie, quand on l'interprète strictement, de s'envelopper complètement dans une sorte de tissu noir). Au début, la direction de l'entreprise ne réagit pas. Mais, à la fin de la semaine, une des travailleuses fut exécutée et 58 autres arrêtées. Début octobre, la direction licencia les représentants élus des travailleurs à la coopérative de consommation. Fin octobre, la direction annonça des mesures d'augmentation de la productivité sans aucune contrepartie salariale (pour participer à I'« effort de guerre »). Les travailleurs réagirent par une baisse des cadences. Deux d'entre eux furent arrêtés. Le 3 novembre, les travailleurs se mirent en grève. Le lendemain, six nouveaux travailleurs furent licenciés. La lutte se termina ainsi par une défaite.
A l'usine de montage automobile Iran National (Talbot), une grève fut déclenchée le 4 décembre. Les travailleurs protestaient contre le projet de leur supprimer la possibilité de pouvoir acheter régulièrement une automobile à prix d'usine. L'andjoman islamique mit en garde contre toute conspiration « monafaghin » (ce terme signifie littéralement « hypocrite » et est généralement appliqué par les fondamentalistes aux musulmans de gauche et libéraux). Le ministre du Travail et un groupe de pasdaran vinrent à l'usine pour essayer de convaincre les travailleurs de mettre fin à la grève. Les travailleurs indiquèrent que si une nouvelle proposition ne leur était pas faite avant le 13 décembre, ils reprendraient
Le même jour, Tavakoli, le ministre du Travail, fit une apparition sur la chaîne de télévision nationale pour dénoncer les ouvriers de l'usine comme des « pro-
« responsables noir ». Les unités de pasdaran à l'intérieur de l'usine furent triplées. Le 13 décembre, les arrestations commencèrent. Presque 400 travailleurs perdirent leur emploi. Les forces de répression ouvrirent le feu sur les ouvriers, en blessèrent de nombreux et en tuèrent au moins un. La seule grève victorieuse de toute cette période eut lieu à l'usine Skuip, le 25 août. Il s'agissait d'une protestation contre les agissements de la direction qui volait ouvertement les ouvriers dans sa façon de calculer les heures supplémentaires. A ce moment, le régime des mollahs était en train de préparer le terrain pour un plan de normalisation de l'économie, afin de faire revenir les capitalistes. Celui-ci devait être couronné par de nouvelles lois sur le travail, à propos desquelles des batailles avaient eu lieu depuis l'insurrection de février 1979.
Saber NIKBEEN, 15 novembre 1985.
EL SALVADOR Duarte. qui fait le point sur la situation politique et militaire au Salvador. André DUBOIS
En Amérique centrale, parallelement à l'étranglement du régime sandiniste au Nicaragua, l'administration Reagan s'est fixée comme objectif prioritaire d'infliger une défaite militaire au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN-FDR). Plus d'un million de dollars sont injectés chaque jour au Salvador pour mener cette « guerre intégrale ».
Pour tenter de stabiliser socialement l'armée salvadorienne, les soldats sont promus au rang de privilégiés. Celui qui s'engage au-delà de deux ans de service gagne quatre fois plus qu'un ouvrier agricole, soit autant qu'un enseignant secondaire. Le simple conscrit reçoit une solde équivalant au double du salaire d'un journalier. Or, le recrutement s'effectue pour l'essentiel dans les milieux paysans pau-
LE FMLN PARTOUT La stratégie de contre-insurrection élaborée par les Etats-Unis vise à isoler le bases d'appui social, à anéantir sa logistique et à lui infliger des pertes humaines élevées. La surveillance permanente du territoire rend quasi impossible la concentration de troupes par le FMLN. La pression militaire de l'armée salvadorienne est continue. Elle combine des incursions répétées, par de petites et unités, dans les territoires contrôlés par le FMLN, avec une présence systématique de patrouilles dans les régions servant d'arrière-garde à l'armée.
Des offensives d'ampleur sont lancées contre des bastions des forces révolutionnaires. A la fin du mois de février dernier, la zone de Guazapa, près de la capitale, a été le théâtre d'une attaque multiforme baptisée Phœnix, dans la meilleure tradition de la guerre du Vietnam.
Unité syndicale contre
Duarte
Pour contrer les stratèges américains, le FMLN a redéployé ses forces en petites unités. Elles opèrent sur la totalité du territoire : douze départements sur quatorze à fin 1985. Le centre de gravité des combats reste située dans les départements du Morazan, d'Usulutan, de San Vicente et de Chalatenango, zones plus ou moins contrôlées par le FMLN et qui sont l'expression d'une dualité de pouvoir régional que les militaires voudraient tant voir disparaitre.
En multipliant le harcèlement et les embuscades - 85 % de son activité militaire en 1985 -, le FMLN évite d'être étouffé dans ses « zones de contrôle ». Simultanément, il inflige des pertes telles aux forces armées, que son statut de force belligérante, selon les normes mêmes du droit international, ne peut lui être dénié. Ce qui est décisif au plan politique et diplomatique.
Dans cet affrontement terrible, financé par les Etats-Unis, le FMLN doit faire la preuve « qu'il n'y a pas de possibilité de développer un projet politique et économique s'il ne se fonde pas sur le respect de la souveraineté, de la démocratie et des aspirations du peuple » (1). Ses actions de sabotage doivent être resituées dans ce cadre : miner les bases du projet économique contre-insurrectionnel du gouvernement et dévier des ressources utilisées autrement pour la guerre.
En 1985, le FMLN a décrété huit grèves des transports, qui ont provoqué 48 jours de paralysie plus ou moins complète des communications. Le 15 janvier de cette année, 90% des transports ont été interrompus. Cela contribue à faire capoter les campagnes d'intoxication sur la proche défaite du FMLN et renforce l'idée qu'il ne peut y avoir de « solution à la
1. Bilan du commandement général du FMLN, 31 décembre 1985.
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L
EL PUERL DEXTEE ** 105 ARTICLOS guerre et à la crise du pays » sans la par- février, ticipation du FMLN-FDR.
Dans une situation où, au plan militaire, la mise en échec de l'ennemi n'implique pas la possibilité d'une victoire immédiate pour le FMLN, la capacité d'actions sur le terrain social et politique est d'autant plus importante pour les forces révolutionnaires.
L'UNION NATIONALE
DES TRAVAILLEURS SALVADORIENS (UNTS) Or, la carte de la démocratie-chrétienne s'use rapidement. La seule « réforme » apportée par le gouvernement de Napoléon Duarte consiste en de nouvelles possibilités pour les profiteurs. En effet, des proches du gouvernement et des chefs de l'armée puisent dans l'aide américaine pour accumuler du capital et occuper de nouveaux postes dans la cohorte des exploiteurs.
Par contre, Duarte n'a offert aucune réponse à l'attente populaire de réformes sociales (réforme agraire avant tout) et à l'aspiration à la paix, qu'il a initialement cherché à capitaliser. La crise socio-économique s'aiguisant et sa politique s'assimilant à celle des militaires, sa base sociale s'érode.
Le 22 janvier dernier, le gouvernement a imposé un plan d'austérité qui attaquait brutalement le pouvoir d'achat des couches populaires, dans un pays où seulement 25 % de la population dispose d'un emploi stable (40 % de chômage déclaré et 35 % de sous-emploi). Le 21
Manifestation devant la cathédrale de San Salvador en 1980. (DR)
plus de 50 000 personnes ont manifesté dans les rues de la capitale pour réclamer le retrait du « paquet économique » qu'est le plan d'austérité. La manifestation était appelée par l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), organisation qui venait d'être créée, le 8 février.
L'apparition de l'UNTS marque un tournant dans la constitution d'un vaste front d'opposition social et politique à Duarte, dans la capitale même et dans des régions considérées comme « soumises » aux forces armées gouvernementales. L'UNTS est le produit de la fusion de forces syndicales depuis longtemps opposées au régime et d'organisations qui ont, par le passé, soutenu le gouvernement. La principale d'entre elles est l'Union populaire démocratique (UPD), dont l'influence dans le milieu paysan coopératif est importante. Elle constituait la seule base populaire organisée de Duarte au début de son mandat (2).
La plate-forme de l'UNTS s'oppose au plan d'austérité du gouvernement et met en avant une série de revendications sur les salaires, les conditions de crédit aux paysans, la dette des coopératives, l'application de la réforme agraire, la santé, l'éducation et les droits démocratiques. Elle réclame aussi « la continuation du dialogue avec le FMLN-FDR, afin de créer les conditions pour mettre fin au conflit actuel » et « un processus de récupération de notre indépendance nationa le ». Si « le gouvernement des Etats-Unis veut continuer à nous aider, qu'il le fasse, mais pour impulser des programmes de développement économique et social et non pas pour la guerre » (3).
Si l'UNTS et sa dynamique unitaire se renforcent, si l'indépendance de l'UPD s'affirme par rapport à la Démocratie chrétienne, la crise du régime de Napoléon Duarte s'accélèrera. Alors rebondira la question du « dialogue » avec le FMLN-FDR, comme clé de voûte de la situation politique. Et alors seront balayées les propositions de Duarte qui prétend - après l'interruption des négociations avec le FMLN-FDR commencées en 1984 -mettre maintenant en place une négociation parallèle et conditionnée entre, d'une part, le gouvernement nicaraguayen et la contra et, d'autre part, le gouvernement salvadorien et le FMLN-FDR.
NÉGOCIATION ET INDÉPENDANCE
Le FMLN-FDR propose le « dialogue-négociation » non pas à un gouvernement légitime, mais à l'une des deux forces belligérantes du pays. Il le fait pour mettre fin le plus vite possible aux coûts humains, sociaux et économiques d'une guerre qui hypothèque gravement l'avenir du pays. Au centre de ce « dialogue-négociation » doivent se trouver les problèmes sociaux à l'origine du « conflit », la reconquête des droits démocratiques et de l'indépendance nationale, c'est-à-dire la cessation immédiate de l'intervention américaine. « Dans les conditions présentes, le dialogue ne peut avoir pour but d'obtenir la reddition ou le désarmement unilatéral d'une des deux parties », affirmait une déclaration du commandement général du FMLN de novembre 1985.
Dans l'impossibilité d'écraser militairement le FMLN-FDR, le refus obstiné du gouvernement Duarte d'accepter de négocier ne peut que miner sa crédibilité. Mais alors, dans le même temps, la présence militaire des Etats-Unis s'accroîtrait. Par contre, la relance de négociations ouvrirait une situation dont l'issue dépendrait de l'essor des luttes populaires, des positions militaires acquises et des développements régionaux.
Dans ce contexte, la solidarité organisée avec le combat du FMLN-FDR doit pouvoir profiter du vaste appui donné au Nicaragua. Il faut empêcher que la révolution salvadorienne en cours ne soit isolée.
André DUBOIS, 12 avril 1986. 2. Participent à l'UNTS des syndicats comme la Fédération nationale syndicale des travailleurs salvadoriens (FENASTRAS), le syndicat des enseignants (ANDES), de la Sécurité sociale, des Postes, etc. ; la Centrale des travailleurs salvadoriens (CTS), initialement liée à Duarte et qui s'en est séparée par la suite ; UPD, qui a reçu une aide importante de l'AIFLD (US Institute for Free Labor Development), bras syndical de la CIA dans la région, mais qui a finalement rompu son pacte social avec le gouvernement ; la Coalition des associations coopératives du Salvador (COACES). Ainsi, le régime perd son influence dans le principal secteur intéressé à la deuxième et troisième phase d'une réforme agraire ... renvoyée aux calendes grecques. Cf. Inprecor numéro 217 du
3. La Prensa Grafica, 26 février 1986, San
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