Inprecor 1974–2004

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RDA

Lettre ouverte aux auteurs du « Manifeste »

· Inprecor n° 22, 17 février 1978 · p. 3-7 · 4 975 mots

Allemagne Europe de l'Est Stalinisme URSS et Russie

«Nous pourrions gagner largement la course mondiale avec le capitalisme, si nous cessions enfin de courir dans le même sens.» On se souvient du "Manifeste" publié en décembre dernier dans l'hebdomadaire ouest-allemand à grand tirage "der l'Ouest comme de l'Est. Les supputations allèrent bon train sur les auteurs véritables de ce long document. On parla du Bundesnachrichtensdienst (BND), le service secret de Bonn, puis même du Staatsicherheitsdienst (STASI), la police politique de Pankow. Wolf Biermann, le célèbre chanteur-poète communiste expulsé de RDA pour ses prises de position antibureaucratiques prend la parole sur cette affaire dans la lettre ouverte qu'on lira ci-dessous. Biermann, lui, est persuadé de l'authenticité Chers camarades, Vous voilà donc tombés dans le débat public allemand. Le "Spiegel" a publié ici votre manuscrit de trente pages sous forme de "Manifeste". Dans l'ensemble, j'en suis très content. J'aimerais critiquer des points secondaires que j'estime importants. L'essentiel de ce que vous écrivez correspond à mes expériences et même à mes opinions; quelques points sont nouveaux et instructifs pour moi. Votre description de la situation en RDA ne pourrait être plus juste. Votre critique est empreinte d'un sain radicalisme et même les travailleurs d'Occident pourraient comprendre votre bon allemand de RDA - si au moins ils le lisaient ! Ah ! si seulement cela avait été publié dans le "Bild" : Vous posez enfin les ialons d'un rassemblement de l'opposition de gauche, y compris en RDA : Et je considère cela comme plus fructueux que tous les articles de Havemann, que tous mes poèmes et mes chansons, et même plus fructueux que le livre du camarade Bahro. Vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'ici, en Allemagne de l'Ouest, seuls quelques individus se soucient du contenu de votre texte. Les forces sociales établies ne le font pas : le SPD social-démocrate ne veut rien en savoir, la CDU chrétienne-démocrate ne le peut pas, le FPD libéral-démocrate n'ose pas, quant au DKP communiste, il n'en a pas le droit. En revanche, les mass media ont tiré tout un feu d'artifice de spéculations qui ne sont pas restées sans écho chez tous les braves citoyens. On ne discutait plus que d'une chose : est-

Wolf BIERMANN de ce texte que le "Spiegel" a intitulé "Manifeste" mais qui, selon lui, ne représente qu'un jalon parmi d'autres dans la réflexion et la discussion des cercles oppositionnels de RDA. En communiste et dans une langue magnifique de colère et de révolte coptre "le socialisme stérile de RDA" - mais aussi contre "le capitalisme engraissé de RFA" - Biermann intervient dans ce débat passionnant et capital pour tous les militants et militantes qui luttent pour le socialisme, à l'Est comme à l'Ouest. Ce texte a été publié le 27 janvier 1978 dans le quotidien ouest-allemand "Die Zeit" . Biermann en avait lu des extraits à la conférence de solidarité avec les "dissidents" de l'Est, à Bruxelles, le 21 janvier 1978. ce un faux ou non ? Le texte a-t-il été écrit par les services secrets de l'Ouest contre ceux de l'Est, par ceux de l'Est contre ceux de l'Ouest, ou par les deux ensemble contre ceux d'Est-Ouest ? En RDA, les gens ont sûrement plus de peine à se procurer votre texte, mais ils en retiendront plus facilement l'essentiel. Ici, à Hambourg, la version aventuriste circule, même dans les groupes de gauche, selon laquelle votre "matériel de discussion" aurait été fabriqué par la STASI (police politique de RDA) et que le "Spiegel" n'aurait été que manipulé : les dirigeants de la RDA compteraient avec la parution prochaine d'un "véritable manifeste oppositionnel" et espéreraient, en provoquant maintenant un "pseudo-débat" (comme le dit Wehner !), saturer à ce point le marché des idées que personne ne s'y intéresserait plus au moment où sortirait le véritable manifeste. Tout cela n'est que bêtises, produites par des cerveaux trop malins. Tout comme la version de Nollau, ce maître en platitudes, jadis chef de la Commission pour le respect de la Constitution fédérale - version reprise à son compte par le journal du DKP "Unsere Zeit" avec son sansgêne habituel. Non ! Celui qui connaît la RDA de l'intérieur sait aussi qu'il y a chez nous des milliers de petits groupes d'amis communistes qui pensent et espèrent comme nous. Il y aura encore bien d'autres textes de discussion comme celui-ci, mais la presse bourgeoise, à l'avenir, se gardera bien d'en faire tout ce tam-tam.

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RDA Les journaux, la radio, la TV se sont précipités sur moi pour me demander, avec un désintérêt fébrile, ma version de ce jeu stupide. Une fois de plus, je ne résiste pas à l'envie d'en faire une satire : ce sont les Chinois qui ont rédigé ce papier et l'ont transmis à leur ami Strauss, le bouillant politicien au chapeau tyrolien; celui-ci l'a transmis à Pinochet lors de son pélerinage auprès du dictateur assassin du Chili, qui l'a aussitôt remis à ses maîtres de la CIA; naturellement, la CIA l'a fait passer à la BND (services secrets de la RFA) qui l'a donné à la STASI et la STASI vous l'a fourré dans les pattes pour que vous le vendiez au "Spiegel" afin de mettre les bâtons dans les roues de "l'Ostpolitik" du SPD; Honecker devra ainsi fortifier encore plus ses frontières, et comme entre-temps le gouvernement sera passé à la CDU et prendra des mesures de rétorsion, Honecker ne pourra plus jouir des avantages de la

CEE dans le commerce inter-allemand; perdant ces avantages, il ne pourra plus non plus les faire valoir auprès de son grand frère, de sorte que les Chinois, par ce petit détour, auront enfin coupé la vanne occidentale de leur principal ennemi fasciste, Car, comme le dit le Russe à l'Américain, le Polonais est un Juif bien pire que le Tchèque, et cela veut dire : attention ! le Chinois est bientôt là ! Les manies policières deviennent ainsi un immense jeu de société inter-allemand. Non : Je ne participerai pas aux tristes augures concernant votre texte. Je préfère parler avec vous, Et comme je ne pouvais vous écrire directement, même si je vous connaissais, j'écris ici dans le "Zeit" . Vous recevrez ainsi certainement ma lettre. Des différentes parties de votre texte, je retiens que vos expériences ont été très différentes et c'est justement ce que je trouve positif. Cela donne au manuscrit un caractère de compilation. Il est regrettable que le "Spiegel" ait lancé sur le marché votre "matériel hectographié", comme il dit, sous forme de "manifeste" . Cela a conduit bien des observateurs difficiles à en attendre l'œuvre du siècle, théoriquement fondée, politiquement équilibrée en tous points, réaliste, d'une philosophie profonde et d'un langage châtié. Et les voilà déçus d'un faux espoir. Marx et Engels n'ont pas non plus rédigé leur Manifeste du premier jet, et ils n'étaient pas privés de la possibilité d'une large discussion et de corrections (cf. le projet d'Engels de Manifeste intitulé "Fondements du communisme"). Quant à nous, leurs successeurs, le génie qui nous manque nous devons d'autant plus le combler par une discussion démocratique. Mais comment donc ? Isolés comme vous l'êtes et poursuivis par la police politique ! C'est pourquoi je trouve tout d'abord bien et correct que vous consacriez autant de place, dans votre texte, aux mœurs parasitaires des princes du socialisme féodal démocratique allemand. Les incroyables panoplies de chasse de nos bonzes, les carrosses d'Etat blindés des dirigeants ouvriers autoproclamés, leurs palais privés arrogants protégés par les barbelés du camp de concentration de luxe de Wandliz - tout cela aigrit presqu'encore plus les travailleurs que leurs propres soucis quotidiens. Et il se pourrait bien que la rage qu'engendre l'hypocrisie, si criante précisément chez ceux qui sont en haut, se transforme en colère qui pousse à l'action. Nombreux seront ceux, en RDA, qui, lorsqu'ils liront en cachette cette partie de votre texte, se taperont sur les cuisses et penseront, devant les longues strophes de votre complainte accusatrice, à ce refrain de Heinrich Heine :

"Je sais, ils buvaient du vin en secret

Et prêchaient en public de ne boire que de l'eau." Mais il y a quelque chose qui cloche lorsque vous accusez les dominants de beuveries, de gueuletons et d'orgies : Adolph Hitler, cet ascète, ce grand buveur d'eau et mangeur de salades, ah! si seulement, lui et les siens, n'avaient fait que s'ennivrer du matin au soir : Peut-être que moins de sang aurait coulé : Mais au lieu de cela, ce végétarien a organisé la destruction de tant de chair humaine en affamant le peuple allemand. Vous le savez vous-mêmes : le peuple paye cher non pas le vin qu'il boit ni les habitudes petites-bourgeoises de ces futurs révolutionnaires de jadis, mais la politique que ceux-ci pratiquent. Et si votre manuscrit devait se figer en une sorte de manifeste, il faudrait alors épurer peut-être le texte de trop de ces vieilleries privées de MM. Lamberts, Honecker, Naumann et Cie. Sans quoi nous tomberions dans un culte négatif de la personnalité de ces tristes figures interchangeables. Vous illustrez très pertinement le chaos économique en RDA. Mais pourquoi accordez-vous votre crédit au "Nouveau système économique de planification et de direction" de feu Ulbricht ? Je ne crois pas que la maladie économique stalinienne puisse être guérie par un grand clystère capitaliste. La réintroduction accrue de normes capitalistes dans le processus de production et d'échange de la RDA - même si elle s'entoure d'une phraséologie révolutionnaire - enivre le peuple de faux espoirs avant de le laisser avec une vraie gueule de bois. Plus la RDA devient une copie conforme de la société de consommation ouest-allemande, plus les gens préfèreront connaître enfin l'original, si attractif, plutôt que sa triste copie. La bureaucratie néostalinienne veut satisfaire les envies et les besoins du peuple à coup de carottes occidentales et de bâton oriental, mais elle ne produit que des rêves contre-révolutionnaires. N'est-il pas complètement dément - et pourtant bien logique - que ce soient précisément ces vieux croulants staliniens qui veuillent acheter à leurs sujets leur droit d'aînesse révolutionnaire pour un plat de lentilles de libéralisme, pour des blue-jeans, du chocolat de boutique Intershop et du café occidental détaxé ? Je trouve votre position en la matière ni chair ni poisson, ni socialisme ni capitalisme. Je partage quant à moi l'opinion du camarade Havemann : nous pourrions, à son avis, gagner largement la course mondiale avec le capitalisme, si nous cessions enfin de courir dans le même sens. Mais je trouve positif que vous relanciez la question de la loi de la valeur, le problème des prix et des coûts effectifs. De toute manière, la réponse ne peut être apportée par des petits groupes d'opposition, illégaux et pourchassés. Les véritable découvertes créatrices ne sont pas faites dans les arrières-boutiques; les réponses fructueuses ne peuvent venir que du peuple, dans le processus vivant de son développement historique qu'il maîtrise lui-même. Vous connaissez sans doute cette idée de Rosa Luxembourg. Ce ne sont que des sots et des pharisiens ces cerveaux malins, sans cœur et sans mains, qui vous reprochent

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ici le caractère éclectique, volage et contradictoire de votre manuscrit. Il marque au moins - enfin : - le courageux début d'une large discussion ! Et la langue rude que parlent plusieurs d'entre vous n'est que l'expression passionnée des souffrances que vous endurez. Ici, à l'Ouest, trop de militants de gauche nouvellement convertis s'enthousiasment pour des souffrances de seconde main et se parent de blessures qu'ils ne connaissent encore nullement. Non : Les passages de votre texte où vous fulminez en des termes mal choisis sont précisément ceux que les gens dits simples comprennent bien mieux que les beaux esprits semi-qualifiés aux rondeurs gauchisantes. Vous ne connaissez certainement plus, ou vous avez oublié le pamphlet de Buchner "Hessische Landbote" . Georg Buchner n'a pas fait qu'argumenter et polémiquer : il a aussi crié avec le peuple contre la racaille des princes ! Et Luther ! Comme il a su clouer au pilori le luxe et la fornication des papes et de leurs courtisans ! Mais revenons au fond. Vous accusez la destruction d'une industrie aéronautique et spatiale propre de la RDA. N'était-ce pas une chance que cet ambitieux et irrationnel projet de prestige à Dresde ait été abandonné après tout un gaspillage de milliards? Mais comment pourrais-je le savoir ? Et comment pourriez-vous connaître ce qui, en dernier recours, ne pour• rait être clarifié que par une discussion publique en RDA ? C'est vrai : de véritables discussions politiques ne tournent pas seulement autour des meilleurs arguments mais mettent en jeu des intérêts. Et lorsque des intérêts matériels concrets sont en jeu, on n'argumente pas seulement à coup d'arguments. Essayez d'expliquer à un capitaliste ce qu'est l'exploitation capitaliste ! Essayez d'expliquer à un bonze de RDA ce qu'est le stalinisme mis en cartes perforées 1. Essaye de prouver à une couche ou une classe qui vit du fait que deux et deux font cinq le résultat de ton propre calcul - toi et tes calculs seront balayés de la table : C'est pourquoi je ne crois pas comme vous que Marx, s'il vivait aujourd'hui, aurait supprimé comme "dépassée... la thèse de la lutte des classes". Tout au contraire : Pour cette vérité fondamentale, nos bonzes auraient justement fait à Marx un trou non seulement dans sa carte perforée, mais aussi dans la nuque. «Comment vous représentez-vous le mariage entre le socialisme infirme de RDA et le capitalisme engraissé de RFA ?» L'antisoviétisme presque chinois de plusieurs de vos passages - cela va vous intéresser - a blessé mes camarades espagnols. Vous ne pouvez pas vous référer sur ce point à Santiago Carrillo, car ses attaques à l'Union soviétique sont plus différenciées. Il est vrai que Carrillo ne vit pas dans un pays occupé par l'armée soviétique. Mais lisez s'il vous plaît, si vous les obtenez, le chapitre de mes "Contes d'hiver" sur les deux soldats de l'Armée Rouge à la frontière entre les deux Allemagnes : Même après douze ans passés à fermer ma gueule en RDA, cela reste encore, même ici en Occident, ma position. Je trouve que nous n'avons pas le droit de nous laisser pousser par quiconque à des attitudes hystériques sur les choses qui nous concernent, sur l'Union Soviétique, la RDA, le parti. Supporter la contradiction dans ce qu'on aime comme dans ce qu'on hait ! Et non pas tourner sa veste comme le font tant de hauts fonctionnaires du SED qui, dès qu'ils sont entre eux et complètement saoûls, racontent les plus répugnantes blagues antisoviétiques - des gens qui chient le soir toute leur haine des Russes parce qu'ils doivent avaler tout le jour des phrases sur l'amitié des peuples. Vous écrivez : "Le stalinisme et le fascisme... sont jumeaux." Honecker et Cie sont caractérisés de "nazis fardés de rouge" Ne tombez-vous pas là, par une amertume justifiée, dans une confusion des termes ? L'identification entre fascisme et stalinisme fait ici l'aubaine de bien des anciens nazis, parce que leurs propres crimes apparaissent ainsi sous un jour plus doux. Et cette erreur manifeste arrange aussi très bien les staliniens échaudés. Oui : Cent soixante-trois mille communistes ont été liquidés sous Hitler ! Oui : deux millions de camarades soviétiques ont été supprimés par Staline ! Sur onze membres du Bureau politique de Thaelmann, six ont été liquidés par Staline et cinq par les hommes d'Hitler ! Oui : aux six millions de victimes juives des nazis s'opposent les ving millions (le chiffre le plus bas des estimations que je connaisse) de citoyens soviétiques innocents assassinés par Staline (en ne comptant pas les morts de la grande guerre). Mais que nous disent ces chiffres ? Non ! Le fascisme était et reste une dictature bourgeoise défendant le mode de production capitaliste contre le peuple. Le stalinisme, lui, est et reste une révolution socialiste vérolée par la syphillis bureaucratique. Une maladie mortelle, certes, mais qui ne l'est que si on la traite comme un rhume : Non ! Cette identification obscurcit les différences fondamentales les plus intéressantes. D'un point de vue moral, le stalinisme n'est, dans ce domaine, pas aussi grave que le fascisme: il est mille fois plus grave. Car toutes ces barbaries sont pratiquées cette fois au nom des idées vers lesquelles s'orientaient les espoirs fondés des peuples. Alors n'écrivez pas : frères jumeaux. Le fascisme et le stalinisme peuvent apparaître comme jumeaux à des yeux aveuglés de larmes, mais ils sont les fils de parents bien différents. Le fascisme est le crépuscule sanglant de la société bourgeoise; le stalinisme, en dépit de tout, n'a pas pu noyer dans le sang les espoirs socialistes et leurs chances réelles. Regardez vers Prague en 1968 ! Regardez-vous vous-mêmes : Regardez les centaines de milliers qui, en RDA, pensent et ressentent comme nous ! Vos propositions de créer prochainement une Allemagne unie, neutre et démilitarisée me rappellent les plans de Staline, qu'il n'a cependant jamais pris au sérieux lui-même ! Je ne comprends pas comment vous pouvez encore vous laisser prendre à ces combines. Comment vous représentez-vous le mariage entre le socialisme infirme de RDA et le capitalisme engraissé de RFA ? Je n'aimerais pas avoir à connaître les enfants d'un tel mariage. Et pour nos peuples voisins, ce seraient d'effroyables avortons. Mais qui sait ! Peut-être me suis-je à ce point fixé dans mes schémas vieillots que vos propositions d'introduire un "marché de Berlin", etc. m'apparaissent comme des enfantillages. Peut-être est-ce justement bien de remuer sans cesse, dans l'opinion publique, ce qui semble impossible en posant des questions infantiles, comme s'il s'agissait tout de même de quelque chose de possible. Brecht a écrit :

"Ne perds aucune de tes réflexions

A ce qui ne peut être transformé !"

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RDA Mais si, avec la méthode de pensée propre à Brecht, nous essayons de voir derrière cette formule, nous trouvons le second terme dialectique de cette vérité à demi vraie : ce qui ne peut être transformé ne devient vraiment intransformable que parce que nous ne perdons pas de temps à y penser ! Mais revenons à notre texte : je ne veux pas m'imaginer, comme vous le revendiquez, "des élections libres et à bulletins secrets dans toute l'Allemagne pour une Assemblée nationale... l'adaptation juridique progressive dans tous les domaines sociaux." Car même si les bonzes de la RDA étaient expropriés et privés de leur pouvoir - précondition pour faire un pas dans ce sens - il resterait toujours encore, en Allemagne de l'Ouest, la grande et la petite bourgeoise avec toutes leurs positions de pouvoir bien établies. Et il y aurait aussi et encore cette monstrueuse faiblesse du mouvement ouvrier. Comment pourrait-il y avoir, dans ces conditions, des élections libres ? Revenons à la RDA : qui vous dit que la population, qui a subi pendant des décennies les lourds préjudices de nos bonzes, se prononcera lors de telles élections, en toute liberté, pour toute la liberté à laquelle nous pensons, et non, une fois de plus, pour la petite liberté des exploiteurs ? Non, ne mettons pas la charrue avant les bœufs ! Il faut d'abord qu'une sorte de "Printemps de Prague" se réalise en RDA, qu'il dure et ne puisse être réduit au silence par les chars ! Il faut d'abord qu'en Allemagne fédérale se développe un parti socialiste très différent de l'actuelle social-démocratie, que grandisse un mouvement communiste indépendant de la RDA, que les "Burgerinitiativen" atteignent leur plein développement - et alors nous pourrons sérieusement lancer dans le débat la question de la réunification. Sans quoi, c'est la porte ouverte à tous les vieux rêves allemands sur le retour. Je vois la gauche ici, en RFA. Elle n'a aucune influence sur les processus de décision dans cette société. Bien des sectes, déchirées entre elles, parlent comme des gens qui se sont fait à l'idée que personne ne les écoute. Comme le dit la chanson : Une cantine ouvrière à Lubbenau en RDA

"Et la gauche se hait entre elle

Bien plus que son ennemi de classe Avant que nous ne soyons unis

L'Allemagne ne sera pas unie." Et, chers camarades, avant que cela change, cela peut durer plus longtemps que nous ne durerons. Je trouve cependant positif si, dans chaque question politique quotidienne, nous ne taisons pas lâchement la question de la réunification, comme le font tous ceux qui, à l'Est comme à l'Ouest, ont la parole. Durant toutes ces années, dans mes poèmes et mes chansons, je n'ai pas consacré une page à la question de la réunification. Mais il y a une différence entre ne pas laisser tomber dans l'oubli des questions importantes pour l'avenir et susciter, pour soi et pour les autres, de trop grands espoirs qui se transforment trop vite en déceptions écrasantes. Vous écrivez : "Toutes les luttes de pouvoir en RDA ont été liées à la question nationale. " Justement, justement . Pour cette raison, chacune de ces révoltes a fini par le triomphe de la réaction stalinienne. "Nous nous en tenons à notre droit à déterminer notre propre voie allemande au socialisme" - lorsque j'ai lu cette phrase sous votre plume, j'ai pensé à Martin Andersen Nexo. A l'époque du pacte Hitler-Staline, Nexö rentrait au Danemark d'un voyage de tourisme révolutionnaire en URSS et expliquait, en toute candeur à Brecht, outré et condamné à l'exil, ce que les camarades soviétiques venaient de lui inculquer : Hitler représentait justement la voie allemande spécifique au socialisme, et les camarades du KPD avaient le devoir de se le mettre dans le crâne Vous connaissez tout de même la tentative qu'entreprit Teddy Thaelmann, sous l'égide du Komintern, pour duper Hitler et se montrer plus national-socialiste que les "nationaux-socialistes". Et vous savez pourtant combien le "communisme national" de Thaelmann était un mort-né. Vous vous référez ici encore à l'eurocommunisme. Mais si les camarades français insistent sur le fait qu'en France il n'y aura qu'un socialisme aux couleurs tricolores, ou point de socialisme du tout, il ne s'agit pas de socialisme national mais d'un premier réflexe à la tutelle brutale du PCUS, qui a dégradé les partis frères au rang de filiales de la politique extérieure soviétique. Ce même réflexe joue, en RDA, un rôle encore plus grand, votre texte le montre. Mais nous ne pourrons chasser le diable stalinien avec le diable du nationalisme. «Un Etat dont l'emblème n'est pas le marteau et la faucille, mais la matraque et la muselière» Vous vous appelez vous-mêmes "Ligue démocratique des communistes allemands". Comment vous représentez-vous la forme d'organisation d'une telle ligue clandestine ? Je mets ma main au feu que vous n'êtes pas plus de vingt. C'est la règle en RDA : dès que plus de dix personnes politiquement intéressées se rencontrent, la probabilité qu'elles soient infiltrées tend à la certitude. Il n'y a pas au monde un pays comme la RDA qui doive se payer un appareil d'espions politiques aussi monstrueux et techniquement parfait et qui puisse de surcroît en payer le prix économique. Dès que votre organisation deviendrait quelque peu sérieuse, la course entre le lièvre et la

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tortue commencerait. Dans notre petite RDA bien ordonnée, où chaque radis est à sa place numérotée, la firme de M. Mielke dirait toujours, comme la tortue de la fable : "Je suis déjà là !" A quoi bon donc cette forme anachronique d'organisation, cette ligue clandestine de camarades travaillant dans la conspiration ? Vous dites en avoir par-dessus la tête du léninisme et vous copiez exactement ses principes d'organisation, qui étaient peut-être corrects sous les tsars mais ne conviennent guère contre les punaises. Et même si, par miracle, vous parveniez à déjouer l'espion, un parti de cadres conspiratif ne retombe-t-il pas automatiquement dans le même cercle vicieux dont nous voulons nous sortir ? Je crois que ce qu'ont trouvé les camarades polonais est bien meilleur. Le "Comité de défense des travailleurs" travaille publiquement et, précisément parce qu'il est à découvert, il est mieux protégé par l'opinion publique de son propre pays. Pourquoi n'ont-ils pu, pendant toutes ces années, enfermer ni Havemann ni moi-même ? Si nous avions construit une organisation clandestine - ce à quoi les agents provocateurs de la STASI voulaient nous pousser - nous leur aurions bien facilité la tâche. En Tchécoslovaquie, les camarades ont la "Charte 77". Biensür, la bande à Husak se défend désespérément, brutalement - mais vous voyez avec quel succès : J'ai demandé à ce sujet l'avis de mes camarades du PCE. Ils m'ont expliqué les formes d'orga- in et du tempe nisation des célèbres "commissions ouvrières" de Franco et alors que le PCE était encore interdit, échappaient mi-publiquement à l'appareil policier; elles ont exercé une influence politique qui a accéléré la chute du fascisme bien davantage que la vieille forme de lutte à laquelle l'appareil d'Etat avait été entraîné. Les "Burgerinitiativen", ici à l'Ouest, deviennent toujours plus importantes. Et qui donc a contraint, en Amérique, les USA à achever la guerre du Vietnam ? Je crois que toutes les formes d'organisation démocratiques de base deviennent plus importantes; elles sont plus vivantes, se corrigent plus rapidement, sont ouvertes à des hommes et des femmes d'opinions différentes; elles sont des sacs à puces qu'aucun policier n'a plaisir à devoir surveiller. Mais qui sait ? La large discussion de votre action courageuse fera peut-être germer en RDA des inventions politiques dont | l'oncle Erich ne pourra se jouer facilement. Votre tableau du "socialisme réel" a également fait la joie de la CDU. Car la RDA a exactement le socialisme qu'apprécie la réaction bourgeoise. Un Etat policier et terrifiant qui, pour quelques devises, refile à ses ennemis ses propres fils malheureux, qui enferme ou expulse ses communistes critiques. Un Etat dont l'emblème n'est pas le marteau et la faucille mais la matraque et la muselière. Une chose cependant que les gens ne saisissent pas assez, ici à l'Ouest : la réalité de ce "socialisme réel" est ainsi faite qu'il ne doit pas seulement écraser sans cesse les espoirs communistes, mais doit les susciter dans une mesure plus grande encore ! Les enseignements de Prague n'ont pas été les chars ! Ils ont prouvé combien une révolution est plus facile dans ce demi-socialisme que dans tout Etat capitaliste bien établi : Plusieurs réactions à votre manuscrit ici ont été inquiétantes. La plupart donnaient à crier, à pleurer , mais l'une d'entre elles donnait franchement a rire. Vous l'avez peut-être entendue à la BBC. S'appuyant sur de pénétrantes analyses de style et sur ses propres méditations idéologiques, Harich a déni ché le malin génie qui avait concocté ce maudit texte : Bierann. Il pensait vraisemblablement que pas un gredin ne croirait la pesante construction officielle de la BND et remarquait en revanche que nos autorités de RDA aimeraient bien en trouver l'auteur en RFA, pour ne pas avoir à le chercher en vain chez elle. Harich en vint ainsi à son idée - idée qui aurait tout aussi bien pu sortir de la petite tête dévote de Peter Hacks (qui sait ? M. H. a peut-être plagié M.H. 1) - mais qu'importe comment on en est venu là; ce qui m'irrite, c'est que vous en arriviez à situer Harich dans la même lignée que Bloch, Bahro et Havemann. Tant mieux pour Bloch qu'il ne soit plus là pour l'entendre . Quant à Havemann, il sait trop bien ce que manifestement la plupart d'entre vous ignorez en RDA. Nous connaissons des camarades, d'anciens communistes, qui pourraient affirmer sous la foi du serment (même si ce n'est ni devant un tribunal bourgeois de RFA ni devant un tribunal stalinien de RDA) qu'Harich est un criminel. Pour de petits avantages, il a livré des hommes aux gardes-chiourme de la prison de Bautzen; il en a dénoncé d'autres et les a envoyés pour des années en taule. Il n'a pas seulement trahi l'honneur des communistes, mais même le code d'honneur des truands.

perceur de coffre-fort, aucun souteneur ou meurtrier de belles-mères ne tendrait la main à un Harich. Harich a souffert, certes; mais d'autres en ont vu de pires et ne sont pas devenus des porcs. C'est vraiment dommage que soit interdit en RDA le livre de Harich (1) où il affire tout haut ce que pensent tous les bonzes les plus réactionnaires : il prend tout un livre pour démontrer que seul un stalinisme mondial totalitaire peut sauver l'humanité de la catastrophe vers laquelle, de l'avis du "Club de Rome" , elle se dirige en toute quiétude. Le jour où Harich m'a dit qu'il était reconnaissant à la direction du parti de l'avoir démasqué à temps, de l'avoir enfermé et protégé ainsi de crimes plus graves, j'ai pensé à ce poème tardif de Brecht sur Ulbricht, "''homme de fer" et les muses prostituées :

"Quant I'homme de fer les bat

Les muses chantent plus fort De leurs yeux bleuis de coups Elles le contemplent comme des chiennes Leur cul frémit de douleur Et leur sexe de convoitise." Chers camarades ! Encore un souci, pour finir, que j'aimerais bien dissiper. Ne vous laissez pas avoir par toutes les présomptions sur l'authenticité de votre "Manifeste" a vouloir en donner la preuve ! Je vous en prie, restez anonymes ! Qui gagnerait à ce que vous soyez mis au trou puis expulsés ? Votre texte se répand de toute façon, même en RDA. Il donnera du courage à beaucoup de gens, les incitera à réfléchir. Trop d'entre nous ont été anéantis dans nos prisons -trop aussi ici, à l'Ouest. Nous voulons encore réfléchir à des formes d'organisation mieux adaptées aux conditions de la RDA. Chers camarades, je crois que la politique de détente entre l'Est et l'Ouest va se poursuivre. Et avec des gens comme vous, les tensions vont s'accroître, à l'Est comme à l'Ouest. Les luttes de classes qui s'annoncent seront différentes et beaucoup plus dures. Mais comme le disait notre bon vieux maître, les contradictions sont autant d'espoirs. 1) "Kommunismus ohne Wachstum"'(Communisme sans croissance)

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