Pourtant, c'est aussi en 1985 que de cales et régionales, mais non nationales.
PHILIPPINES
E renversement de la dictature Marcos, en février dernier, représente un événement politique majeur qui doit intéresser à plus d'un titre tout militant anti-impérialiste, tout militant révolutionnaire. Les Philippines sont aujourd'hui l'un des pays du monde où les luttes populaires connaissent un développement remarquable, après le Nicaragua et le Salvaavec l'Afrique du Sud, notamment. Cet archipel de 54 millions d'habitants occupe une place géostratégique de premier ordre : il abrite les principales bases militaires américaines d'outre-mer, implantées face au Vietnam, au point de passage entre l'Océan indien et le Pacifique. C'est l'un des pays vis-à-vis desquels il est urgent qu'une solidarité internationaliste active se poursuive et se renforce (1).
Autre motif d'intérêt, les conditions dans lequelles la dictature a été renversée et la situation qui prévaut actuellement dans le pays soulèvent de nombreux problèmes d'analyse et d'orientation. Leur étude peut donc éclairer divers aspects de la pratique révolutionnaire d'aujourd'hui. C'est pourquoi nous revenons dans ce numéro d'Inprecor sur les débats qui se déroulent entre les composantes de la gauche anti-impérialiste des Philippines sur l'évaluation de la « révolution de février », sur le bilan des orientations mises en œuvre avant l'élection présidentielle et la campagne de Cory Aquino qui servirent de détonateur à la crise, sur l'analyse du régime actuel et sur les
Paul PETITJEAN
Du point de vue du développement des forces révolutionnaires, le bilan de l'année 1985 présentait des aspects contradictoires. La Nouvelle armée du peuple
(NPA) continuait à se renforcer. L'implantation de masse du Parti communiste des Philippines (PCP) s'étendait dans les campagnes comme dans les villes. Le
Front national démocratique (NDF), bien que clandestin, se préparait à intervenir pour la première fois de façon assez systématique dans les joutes électorales initialement prévues pour 1986 : les élections régionales et locales.
Cet ensemble d'organisations est dirigé par le PCP, fondé en 1968. Il représen-
- et de loin - le courant dominant de la gauche révolutionnaire. Après des débuts difficiles, le PCP s'est rapidement renforcé à la fin des années 1970 et, depuis, il a considérablement étendu son implantation nationale et son travail de masse. Engagé dans une guérilla de longue durée, commencée en 1969, il considère être entré dans la phase finale de la première étape de la guerre du peuple : « la sous-étape avancée de l'étape défensive.
stratégique ». Il espère atteindre dans quelques années la situation « d'équilibre des forces » qui permet de préparer « l'offensive stratégique », l'étape ultime de la lutte pour le pouvoir. L'année 1985 marquait un nouveau progrès dans cette
Les débats de la gauche
révolutionnaire
lutte souvent complexe. confrontée. très fortes contradictions sont apparues au niveau du travail unitaire du PCP. Le lancement d'une nouvelle coalition, la l'acronyme Bayan, illustre le caractère contradictoire cours. A l'origine, Bayan devait devenir le regroupement le plus large possible d'organisations de masse (syndicats, associations paysannes et populaires, etc.), comme de groupes politiques (allant des forces dirigées par le PCP clandestin à une petite formation bourgeoise moderniste, Manindigan).
LE BILAN CONTRADICTOIRE DE
L'ANNÉE 1985 : LA QUESTION DU FRONT UNI En ce qui concerne les mouvements de masse, Bayan s'affirme en effet sans
June « alliance » plus large que les précédentes, comprenant pour la première fois un rassemblement d'associations paysannes et de syndicats de travailleurs agricoles organisé à l'échelle nationale : le Mouvement paysan des Philippines (Kilusang Magbubukid ng Pilipinas, KMP). Avant la fondation en 1985 du KMP, une coalition comme l'Alliance nationaliste (Nationalist Alliance for Justice, Freedom and Democracy, NAJFD -prédécesseur et composante regroupait des associations paysannes lotâches de la gauche révolutionnaire. Ces débats touchent à des questions qui sont débattues dans bien des pays. Ils méritent
C'est ainsi que les enseignements des luttes révolutionnaires aux Philippines pourront servir aux militants contribuer à une réflexion politique nourrie de l'expérience internationale.
Le renversement de la dictature a ouvert une situation très nouvelle. Les caractéristiques de l'après-Marcos ne sont encore qu'imparfaitement définies. Les évolutions en cours sont loin d'être achevées. C'est vrai pour le régime Aquino comme pour la gauche philippine. Il est donc beaucoup trop tôt pour dresser un bilan effectif des conséquences de la « ré volution de février » : elles restent encore, dans tous les domaines — économique, social et politique - l'enjeu d'une
De plus, il est difficile de réunir aujourd'hui une documentation complète. Mais il est néanmoins possible de présenter certains des débats engagés au sein de la gauche révolutionnaire de l'archipel, quitte à y revenir ultérieurement, une fois que la documentation sera plus complète et que les débats en cours auront mûri. Pour commencer, il faut revenir sur la situation dans laquelle se trouvait la gauche révolutionnaire à la veille de la campagne présidentielle et sur les choix politiques auxquels elle s'est vue
1986, le KMP annonce
En février-mars
500 000 membres et Bayan 2,5 millions.
Pourtant, front uni en terme de d'organisations et de personnalités politiques, le lancement de Bayan est un échec.
Les nouveaux alliés rompent au moment du congrès de mai 1985. Pire, des formations et des personnalités qui font partie des alliés traditionnels et que l'on trouve par exemple au sein de l'Alment Kaakbay et l'avocat José Diokno)
quittent eux aussi Bayan en mai-juin (2)
La nouvelle coalition, sur ce terrain, est en retrait par rapport à des expériences passées. Plus généralement, la dynamique unitaire engagée après l'assassinat en août
1983 de Benigno Aquino, mari défunt de l'actuelle présidente, semble brisée.
Et les militants liés au
Front national démocratique perdent diverses élections étudiantes, à commencer par celles de l'Université des Philippines.
L'échec de Bayan en tant que front large d'organisations politiques a plusieurs causes. Pour certains au moins, Bayan représentait un projet très ambitieux, peutêtre trop : offrir d'un coup un cadre uni-
1. Voir à ce sujet les résolutions de solidarité adoptées par la IVe Internationale et qui dans Inprecor numéro 157 du
26 septembre 1983 et 215 du 17 mars 1986
Voir Paul Petitjean, « La fraude électorale ne freinera pas la crise de la dictature ».
Inprecor numéro 212 du 3 février 1986.
taire aux mouvements de masse, à toutes les formations politiques progressistes et révolutionnaires, ainsi qu'aux alliés plus conflictuels (comme les petites formations bourgeoises). Seul le PCP, force largement dominante, pouvait assurer le succès au moins temporaire de lopération, justifiée par le sentiment que la crise du régime Marcos s'aggravait rapidement et qu'il fallait s'apprêter à intervenir sur tous les plans, y compris celui de la politique nationale.
Or, au sein du PCP, des divergences semblent bien s'être manifestées sur les objectifs mêmes que visait le lancement de Bayan, ce qui s'est répercuté dans les négociations unitaires. Brusquement marg'nalisés, les groupes les moins attachés
, une politique unitaire avec le PCP ont rompu les premiers. C'est alors que le courant dit « social-démocrate » (3) a lancé la coalition Bandila (Bannière). D'autres forces, pourtant convaincues de la nécessité d'un front uni avec le PCP, ont rompu à leur tour, ayant le sentiment d'être « instrumentalisées » et manipulées. Elles restent alors en dehors des deux coalitions Bayan et Bandila.
L'échec de Bayan en tant que coalition d'organisations politiques a ouvert un très important débat au sein de la gauche philippine sur la conception et la pratique du front uni. Ce débat couvait en fait depuis longtemps. Mais il prend, fin 1985, une ampleur nouvelle. Il oppose divers groupes de gauche, mais il se déroule aussi probablement au sein même des principales formations révolutionnaires comme le PCP et le NDF. C'est un débat ample, car il touche à un ensemble de questions fort importantes, comme en témoigne un numéro du bulletin The Longer View (rédigé par un groupe marxiste indépendant) qui lui est consacré : conceptions du « front uni par en bas » (considérée comme sectaire, héritée de la période ultra gauche de l'Internationale communiste d'avant 1935) et du « front uni par en haut » (considérée comme correcte, héritée du 7e congrès de l'IC de 1935) ; nature des alliances sociales et politiques qui peuvent et doivent être nouées dans les pays du tiers-monde à la structure sociale très complexe ; l'existence d'objectifs conflictuels (se construire et construire le front uni) que chaque parti doit savoir gérer sous peine de tuer l'unité ; l'importance accordée à la démocratie politique dans le projet de société
Get l'attitude à avoir à l'égard de courants comme les « sociaux-démocrates » ; la question musulmane au Sud des Philippines ; etc. (4).
Le militant dont l'interview est publié dans ce numéro du bulletin The Longer: View oppose, à mon avis, de façon trop mécanique le « front uni par en bas » au « front uni par en haut ». Et il présente une vision très idéalisée de ce que fut la politique poursuivie autour de la Deuxième Guerre mondiale par l'Internationale communiste puis par le bloc soviétique (5). Mais il touche certainement à une question centrale quand il souligne le danger que représente pour le mouve-. ment révolutionnaire le sectarisme. Le danger sectaire est d'autant plus grand qu'un courant - celui animé par le PCP — dispose généralement d'une majorité absolue dans les organismes unitaires (majorité gagnée, il faut le noter, d'abord grâce à la qualité de son travail militant).
Après l'assassinat de Benigno Aquino, « on n'aurait pas pu trouver une situation plus idéale pour construire un front uni (...) Pendant un bref moment, il semblait que les fantômes des erreurs passées qui ont hanté le mouvement depuis des années seraient enfin portés en terre. Finalement, pourtant, le sectarisme et la méfiance l'ont emporté et des questions mineures sont devenues des pommes de discorde majeures. Les groupes dominants utilisaient leur majorité automatique pour régler les questions qui surgissaient. Quand les choses se passaient comme cela, le front uni fut condamné à subir le même sort que ses prédécesseurs » (6). C'est dans ce cadre que l'interviewé attire l'attention sur l'importance des expériences salvadorienne et nicaraguayenne. On retrouve sous le thème du front uni deux grands problèmes : celui des alliances sociales, dont le socle est une alliance ouvrière, paysanne et des pauvres urbains et qui doit incorporer des secteurs clefs des couches petites-bourgeoises urbaines, et celui des alliances politiques entre groupes dont l'orientation et le programme diffèrent.
Le PCP a parfois reconnu l'importance de ce dernier aspect. Dans la déclaration adoptée à l'occasion du 12e anniversaire de la fondation du PCP, le comité central prenait note du « développement d'autres organisations progressistes ». Tout en affirmant que « depuis le tout début, le parti a défendu et fait des efforts pour réaliser l'unité la plus étroite entre toutes les forces révolutionnaires progressistes du pays », le comité central reconnaissait que « jusqu'à récemment, nos liens avec d'autres organisations indépendantes furent limités ». Les conditions pour réaliser l'unité sont maintenant meilleures (plus d'expérience, forces plus grandes du PCP, apparition de nouveaux groupes militants) : « dans l'ensemble, il
Sur le courant « social-démocrate », voir l'article de Paul Petitjean, « Après la chute de Marcos », publié dans Inprecor numéro 215 du 17 mars 1986.
4. The Longer View, volume 2, numéro 2, octobre 1985.
5. C'est au nom du bloc antifasciste que la direction stalinienne a tenté - et parfois réussi à isoler et briser des luttes révolutionnaires autour de la Seconde Guerre mondiale, de l'Espagne à la Grèce, de la Yougoslavie au
6. The Longer View, op. cit. p. 5. 7. Déclaration du comité exécutif comité central à l'occasion du 12e anniversaire rétablissement du Parti communiste Philippines (PCP), Ang Bayan (publié par le comité central), numéro spécial, 26 décembre
8. En 1974, Amado Guerrero publie « Les caractéristiques spécifiques de notre guerre du peuple », qui analyse les conditions particulières d'une guerre du peuple dans un archipel. En 1976, le comité central adopte une résolution importante, « Nos tâches urgentes », qui tire une série de lecons des difficultés auxquels le mouvement a été confronté, d'erreurs d'orien-
« vieux » pro-soviétique) gés par des d'autres qui avait connu gressistes. tation et de débats internes.
9. On trouve en 1983, dans Ang Bayan, un article intitulé « Les principes prolétariens règlent le mariage dans le parti », qui annonce que « le comité central du parti a récemment publié un ensemble de règles qui constitue une ligne directrice au sujet du mariage dans le parti, dont la version finale fut approuvée suite à un réexamen du projet du document originel de 1977. Cette ligne directrice d'ensemble comprend des orientations précises et applique les principes prolétariens sur la question du mariage. Les droits et les devoirs des camarades, aussi bien que ceux de leurs collectifs, pendant la période où ils sortent ensemble, au cours de leurs fiançailles et dans le mariage, sont stipulés et expliqués dans cet ensemble de règles ainsi que dans le manuel qui l'accompagne ».
Ce document réaffirme une conception de fond qui était contestée, notamment dans la capitale : « maintenant, un seul corps d'orientations sera appliqué » dans toutes les régions. Nous reviendrons ultérieurement sur cette question, car elle touche à des questions très importantes comme la conception de la « morale prolétarienne » et le rôle du parti, qui ici « représente la société ». Voir Ang Bayan, volume 15, numéro 4, juin 1983, pages 9-11.
Une religieuse discute avec des soldats au moment de la rébellion militaire en février 1986. (DR)
d'autre part. L'image du parti qui brandit dans une main le glaive des forces armées (la NPA) et dans l'autre le bouclier du front uni (le NDF) l'a emporté. Or, dans sa version sectaire, cette image laisse peu de place à l'unité avec d'autres forces politiques organisées. Le débat actuel sur le front uni porte donc à la fois sur des questions de pratiques (manipulatoires ou non) et des questions de conceptions à long terme (place de l'unité entre forces politiques).
LA CAMPAGNE ÉLECTORALE : L'ANALYSE CONCRETE D'UNE SITUATION CONCRETE Quand Marcos décida brusquement d'avancer d'un an la date des élections présidentielles, forces d'opposition étaient politiquement fragmentées comme elles ne l'avaient jamais août 1983. C'est probablement ce qui a décidé le dictateur à abattre tout de suite sa carte électorale. Car, pour Marcos, comme pour Washington, les élections présidentielles devaient servir à donner une nouvelle légitimité à un régime isolé jusque dans l'opinion bourgeoise. L'annonce des élections anticipées a pris la gauche philippine à contre-pied. Déjà divisée, elle allait répondre à cette échéance imprévue en ordre dispersé. Nous n'aborderons ici que le débat qui s'est déroulé au sein de la gauche marxiste et nationalisteprogressiste. Nous reviendrons dans un article ultérieur sur la politique de la hiérarchie catholique.
La direction du PCP a rapidement décidé d'une politique de boycott fondée sur l'argumentation suivante : ces élections sont une manœuvre de la dictature US-Marcos. Elles ne seront ni libres ni démocratiques et ne pourront aboutir à Cory-Laurel) ne présentent pas de pronational-démocratique conséquent, elles gardent un caractère réactionnaire. Participer, c'est créer des illusions, tirer le mouvement de masse en arrière, couvrir l'opération « réhabilitation » du
Certes, « Mme Corazon Aquino a mené une campagne antifasciste énergique, apportant ainsi des contributions de valeur aux luttes antifascistes générales du peuple (...) Cependant, sa campagne contre la marionnette fasciste Marcos est imparfaite sur plusieurs points (...) Elle a abandonné sa position antérieure progressiste sur un certain nombre de questions essentielles (...) Tout cela montre que, bien qu'elle soit bien intentionnée, so it elle est politiquement naïve, soit elle n'a pas surmonté ses propres origines compradore de propriétaire foncier ». En tout état de cause, Marcos — avec l'appui des Etats-Unis - gardera le contrôle de la situation. Le changement ne viendra pas d'élections organisées par la dictature. « Le parti a adopté la position que le boycott constitue la réponse correcte afin de déjouer les objectifs antinationaux et antipopulaires de la dictature US-Marcos dans le cadre de cette escroquerie politique sans pitié (...) Malgré son inutilité dictature US-Marcos haïe, l'élection-éclair apportera à encore plus de gens de notre peuple une leçon politique d'une grande valeur : à savoir que la voie juste vers le changement est celle de la révolution et non pas celle d'une élection tru-
A la suite du PCP, le NDF (11) et les organisations de masse influencées par le parti ont appellé au boycott. Dans le cas de Bayan, sa position en faveur du boycott a provoqué le départ durable (ou temporaire, comme pour l'ancien sénateur Lorenzo Tanada) de représentants régionaux ou nationaux (dont Ambrosio Padilla). Plus généralement, l'analyse de la direction du PCP a été soumise à un ensemble de critiques dont le point
Best généralement l'accusation d'abstraction, de formalisme et de rigidité
En effet, un long débat avait opposé en 1975-78 la direction de la région de précisément sur cette question de la participation aux élections. La direction régionale proposait d'engager une campagne Benigno Aquino (le Laban). La direction nationale défendait le principe du boycott. Après l'échec de la campagne électorale de 1978, la direction nationale avait réaffirmé avec force sa position, maintenue en 1981 et 1984. C'est donc sur les changements intervenus entre 1984 que les tenants d'une participation de fait vont insister, soulignant l'importance d'une « analyse concrète de la situation concrète » dans la définition de toute orientation tactique. Ces critiques convergentes sont venues de militants philippins d'outre-mer, de personnalités nationalistes et progressistes qui avaient participées à la campagne de boycott des élections parlementaires de 1984, des groupes marxistes indépendants, et du PCP lui-même.
L'existence précoce d'une opposition à la politique de « boycott dure » au sein même des milieux du PCP est spectaculairement attestée par la position de José Maria Sison. Familièrement appelé Joma, Sison est la « figure historique » du PCP. Président du comité central, il était le principal idéologue du parti. Sous le nom de plume d'Amado Guerrero, il a rédigé les principaux documents programmatiques du mouvement maoïste philippin, dont Philippine Society and Revolution. Arrêté en 1977 et incarcéré depuis, il a perdu toute fonction officielle dans le parti. Mais il reste une personnalité influente et déclare, dès avant les élections, qu'à son avis il fallait combiner une position de principe de « boycott minimum » avec un engagement pratique dans la participation critique à la campagne de Cory.
Depuis sa libération, il est revenu sur ce débat et sur l'échec de la politique de boycott prônée par Bayan. Il déclare à ce sujet dans une très intéressante interview accordée au journal australien Direct Action (12) : «J'ai pris position pour une politique de boycott minimum liée à une participation critique, deux orientations étaient complémentaires l'une de l'autre. Elles mettaient Marcos . dans une situation où il ne pouvait pas gagner. En réalité, je proposais un boycott minimum actif ; bien qu'il semble qu'il y ait eu une décision en faveur d'un boycott тахітит (...) (La NPA) a laissé les gens aller voter tranquillement. Alors qu'Aquino pouvait toucher des millions de gens à Luneta Park, Bayan ne pouvait en toucher que quelques milliers, ce qui est vraiment très limité. En effet, la critique qui a été faite, que la gauche s'était en quelque sorte coupée des masses, avait un certain fondement. La souplesse, dont je soudisposer avec le boycott micomprenait l'idée de partager la même tribune avec les forces pro-Aquino
« En ce qui concerne les organisations révolutionnaires dures comme le PCP ou le NDF, elles n'auraient jamais pu entériner quelque élection que ce fut, mise en scène par les Etats-Unis et Marcos. Mais elles auraient pu faire preuve de plus
10. « Boycott the Snap Election, Advance the Revolution », Ang Bayan, déclaration éditoriale, numéro spécial, 15 janvier 1986.
11. Voir le numéro de janvier 1986 de du NDF, cité par Petitjean dans « Après la chute de Marcos », Inprecor numéro 215 du 17 mars 1986.
12. « Jose Maria Sison Speaks »; « The Revolution in the Philippines », Direct Action, numéro 561 du 2 avril 1986.
que problème d'ordre stratégique ou tac- ['UNIDO et le Laban ng Bayan ainsi que de souplesse dans le cas des élections de 1986, car tous les partis d'opposition ainsi que l'électorat populaire se prononcèrent avec enthousiasme pour la participation en soutien à la candidature Aquino-Laurel (...)
« Le problème quand on joue avec des termes (comme boycott minimum) est que cela peut obscurcir la nécessité d'une analyse critique de conditions concrètes. Les révolutionnaires doivent toujours être guidés par le souci d'amener le peuple à un certain niveau et, ensuite, l'élever à des niveaux supérieurs de conscience et d'action (...) La chose la plus importante, c'est de regarder avant et de décider quelles sont les tâches qui s'imposent pour profiter de la nouvel-
J'aime utiliser l'analogie suivante : nous avons semé une graine en pour le parti (c'est l'année de la création du PCP, ndlr.). Et l'arbre grandissait d'année en année et il a porté ses fruits. Quand arriva l'année 1986, il y eut une récolte exceptionnelle. Mais c'était un triste résultat pour nous, dans la mesure où d'autres ont ramassé la plupart
« Il n'est pas exact de dire que nous n'avons rien obtenu. Nous avons obtenu plus de droits civiques, moi, j'ai été libéré, mais nous avons peu obtenu en comparaison de ceux qui sont aujourd'hui au gouvernement de Cory Aquino. Dans les années à venir, nous devons nous assurer de recueillir une partie plus importante
En 1985, un certain nombre de groupes marxistes indépendants (n'appartenant ni au PCP ni au « vieux » PKP prosoviétique) se sont regroupés. Ils ont constitué la Coalition d'organisations marxistes et démocratiques révolutionnaires. Le premier numéro du bulletin New Direction présente une résolution adoptée par leur Comité organisateur et intitulée : « Participation sans illusions ». La citation de Lénine placée en exergue indique bien l'angle d'attaque du document : « Le devoir d'un parti vraiment révolutionnaire n'est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d'éducation de la masse du peuple en vue de la victoire révolutionnaire » (13).
La résolution note que « le marxisme. à la différence du pragmatisme, adhère fermement à des principes révolutionnaires. Mais il engage également la bataille avec le dogmatisme quand il s'agit de mettre en pratique les principes. Les principes sont importants pour définir notre ligne de conduite, pour nous aider à distinguer les amis des ennemis et quand il faut peser des gains à court terme et leur coût à long terme. Mais nous ne considérons pas les principes comme étant des recettes pour toute occasion. Leur application rigide et acritique ne peut mener qu'à des conséquences désastreuses. Les luttes révolutionnaires seraient mille fois plus simples si chatique pouvait être résolu suivant un corps de doctrines tout fait. Avec la foi dévorante du doctrinaire en la « vérité universelle », il n'y aurait aucun besoin d'une analyse concrète d'une situation concrète, aucun besoin de calculer les conséquences probables d'orientations alternatives. marxisme lui-même serait rendu superflu, car il perdrait ainsi sa fonction première comme méthode d'analyse » (14).
Dans le passé récent, note la résolution, la position de boycott était justifiée
1981. On pouvait encore la croire justifiée en 1984, après le meurtre de Benigno Aquino et alors que de nombreuses forces d'opposition étaient d'accord pour boycotter. Pourtant, déjà, la participation massive de la population à la consultation, même là où l'influence de la gauche était prépondérante, « nous a donné tort ».
La résolution ne met pas en doute la validité intrinsèque des arguments avancés par les tenants du boycott : les élections seront truquées, elles ne permettront pas de démanteler le système dictatorial et d'opérer des transformations structurelles ; le programme de Cory-Laurel et son caractère de classe « les séparent des organisations engagées dans un travail de masse » ; même l'ancien sénateur Jovito Salonga a manifesté son opportunisme en ouvrant la porte à Salvador Laurel ; le poids des Etats-Unis reste prépondérant. Mais tous ces arguments restent beaucoup trop généraux pour permettre de définir une tactique
Si les politiciens opportunistes peuvent tenir le haut du pavé, la faute en partiellement à la gauche : « Le mouvement progressiste partage en partie la responsabilité pour ce malheureux état de choses. Si toutes les organisations engagées dans un travail de masse avaient été unifiées et avaient développé ensemble une perspective stratégique nous aurions pu intervenir suffisamment tôt pour assurer que les thèmes anti-impérialistes occupent le devant de la scène durant la campagne (...) (Mais) si le boycott a largement échoué en 1984, il est certain qu'il conduira à un échec cinglant en 1986 (...) A tort peut-être, les gens voient dans la veuve de Ninoy le meilleur espoir pour le soulagement immédiat de leurs difficultés matérielles. Dans cette ambiance hautetendue, un appel boycott de la part de la gauche revient à nous isoler des gens mêmes que nous chercherons à mobiliser pour les nombreuses batailles à venir. Il représente une marche suicidaire vers un piège tendu par Marcos et par l'impérialisme US ».
Les illusions électorales existent bel et bien parmi les masses. La seule façon de les combattre, c'est de vivre cette expérience avec les masses en s'appuyant sur l'expérience pour « chasser les illusions ». La résolution se conclut par une décision en cinq points : soutenir la candidature de Corazon Aquino, centrer la campagne sur des objectifs anti-impérialistes fascistes, se dissocier ouvertement du minimum » signé des déclarations réactionnaires et anticommunistes de Mme Aquino, prévenir la population des dangers « nous allons faire passer ce message : la force qui évincera Ferdinand Marcos va viendra sourde aux supplications du peuple et comme ses prédécesseurs, vendra le pays à l'impérialisme US ».
Les tenants du boycott, direction de Bayan, savait que le mouvement risquait de se retrouver temporairement isolé, vu la popularité de la candidature de Corazon. Mais ils étaient convaincus que Marcos garderait la haute main sur les événements. Dans un numéro débat sur le boycott, J. Virgilio Bautista, responsable de Bayan pour les luttes électorales, reconnaissait : « Nous savons que le boycott est très impopulaire. Mais ce qui peut être populaire n'est pas toujours juste. Nous ne sommes pas contre des élections en tant que telles. Ce que nous rejetons, ce sont des exercices électoraux qui ne servent aucun objectif, si ce n'est celui d'accorder à la dictature un cachet de légitimité. Nous devons d'abord nous rappeler que c'était Marcos qui a décidé ces élections et qui a fait en sorte qu'il a tous les atouts en main. Nous n'avons rien contre Mme Aquino. Sans aucun doute, elle représente une alternative meilleure que Marcos, mais, malheuelle n'a aucune chance de Et Bautista concluait : « Bayan est prêt à prendre le risque d'un isolement temporaire », rappelant le sort réservé à la personnalité nationaliste de l'après-
Don Claro M. Recto. L'histoire a finalement justifié Don Claro. « Nous avons le sentiment d'être dans la même situation. Les événements futurs nous donneront raison » (15). Ce à quoi Lorenzo Tanada, personnalité très respectée de la gauche nationaliste, figure nationale de Bayan, en congé d'organisation du fait de son engagement en faveur de Cory, a répondu : « Le problème en 1984 était différent de celui qui se pose dans l'élection prochaine. Même si l'opposition était capable de remporter la majorité au Batasan (le parlement philippin, aujourd'hui
13. Lénine, « Au sujet des compromis », septembre 1917, Oeuvres complètes, tome 25, page 333, Moscou-Paris, 1975.
14. New Direction, numéro 1, 17 janvier 15. Sunday, édition dominicale du quotivolume 2, numéro 33, 2 février 1986, pages 4-5. Membre de l'élite hispanophone, et bien qu'anticommuniste, le Claro Mayo Recto (1890-1960) a poursuivi tout au long des années 1950 une croisade solitaire contre l'ingérence américaine Philippines. Il s'est fait l'avocat fervent de l'indépendance nationale (politique et économort subite à Rome en 1960 que le nom de « Recto le Nationaliste » est devenu le point de ralliement d'une jeunesse étudiante radicale, dont José Maria Sison lui-même. Une sélection de ses écrits a été republiée après sa mort : « Recto Reader », édité par Renato Constanpar le Recto Memorial Founda-
Manifestation étudiante pour le boycott des élections de février 1986 et contre les bases US. (DR)
BOOT
FROM PHIL.
dissout), Marcos pouvait abroger n'importe quelle loi qu'elle aurait adoptée ou même dissoudre le Batasan lui-même. Si. nous remportons l'élection du 7 février, nous pouvons mettre fin à la dictature de
Quant à la communauté philippine de gauche aux Etats-Unis, elle était, elle aussi, traversée par le débat « boycott ou participation », Bello, notamment, co-directeur du Philippine Support Committee, défendant la position de boycott et E. San Juan, Jr, du Philippine Research Center, défendant la position de José Maria Sison (17). L'Union des philippins démocrates (KDP), quant à elle, appellait à voter pour Cory sur une base indépendante et révolutionnaire (18).
PREMIERES CONCLUSIONS
Les élections ont eu lieu. Elles n'ont pas suffi à chasser Marcos. Mais, en cristallisant le mécontentement populaire, en soulevant l'espoir et l'indignation, en révélant au grand jour l'ampleur nationale du sentiment d'opposition à la dictature, aient connu. Et ce mouvement de masse a, à son tour, exercé une pression considérable sur Cory, pour qu'elle rejette les compromis, et également sur l'Eglise. Il a, de même, pesé fortement sur les forces pro-Marcos, exacerbant les divisions internes au régime, faisant basculer les majorités au sein de la haute administration américaine. C'est la puissance de cette mobilisation de masse, à Manille surtout, mais les provinces risquaient, elles aussi, d'entrer en mouvement à tout moment, qui explique l'étrange coalition de forces qui a finalement mis fin à vingt ans de règne de Marcos.
Il est donc possible de tirer un premier bilan des débats qui ont traversé la gauche philippine à la veille des échéances électorales. Encore faut-il souligner que l'on ne peut juger de loin de l'adéquation d'une tactique : il faut, pour pouvoir le faire, connaître très précisément l'état des organisations concernées, le choix d'une tactique précise dépendant entre
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JUE OF FIL autres de ce facteur. Mais on peut déjà relever quatre points importants.
Tout d'abord, la politique de boycott telle qu'elle a été définie et argumentée par la direction du PCP a effectivement conduit le mouvement à la paralysie politique. Le courant qui a probablement le plus fait, par le travail d'éducation, d'organisation, de politisation, pendant vingt préparer objectivement la « révolution de février », s'est retrouvé en position marginale quand la lutte a pris un cours spontané et imprévu. Le mouvement qui a payé le plus cher son engagement précoce contre la dictature est maintenant souvent dénigré. L'expérience est amère pour ceux qui l'ont vécue. Mais elle peut être riche d'enseignements si les causes de cette erreur d'orientation sont effectivement recherchées. C'est l'un des aspects du débat qui se poursuit aujourd'hui et sur lequel nous reviendrons dans un prochain article. Les leçons de cette expérience sont d'autant plus importantes et intéressantes qu'elle concerne la politique d'un parti, le PCP, qui est un réel parti révolutionnaire et qui a manifesté durant toute son histoire de très grandes qualités militantes et politiques.
Deuxièmement, il fallait être avec les campagne électorale, pour les organiser de l'intérieur, et assurer ce faisant leur indépendance par rapaux partis conduisant officiellemet la candidature de Corazon Aquino ainsi que pour assurer ultérieurement leur indépendance par rapport au nouveau gouvernement dans l'éventualité où Marserait effectivement chassé. Cela signifiait participer sur une base politique indépendante à la mobilisation électorale et favoriser au maximum l'émergence de structures de masse, de comités de mobilisation propres.
Troisièmement, la division des forces de la gauche anti-impérialiste avant et pendant la campagne électorale a coûté très cher. Le parti qui dirige les principales forces militantes de cette gauche anti-impérialiste s'est retrouvé politiquement paralysé. Par contre, les composantes de la gauche qui étaient à même de prendre des intiatives politiques n'avaient
BOYCOTT
SNAP POLL
MAKABAY* que des forces organisées faibles (les marxistes indépendants). Cette division continue à affaiblir considérablement la capacité d'action autonome des forces populaires, même si de poursuivre l'action. Il faudra du temps pour dépasser les divisions de 1985. Mais la question de l'unité des forces de la gauche anti-impérialiste restera certainement une question clef. Là encore, les leçons tirées. des peuvent être précieuEnfin, les événements de février 1986 soulèvent un certain nombre de questions d'ordre général : l'évolution de la politique impérialiste et ses contradictions propres, le rôle des forces armées gouvernementales dans les périodes de transition entre des dictatures et des semi-démocraties bourgeoises ou de nouveaux coups d'Etat, la place du combat pour la démocratie politique dans la lutte révolutionnaire, etc. Mais les événements de février 1986 sont aussi, par bien des aspects, très originaux. Ils doivent être analysés dans leur spécificité, pour discuter des orientations qui ont été mises en œuvre. Mais aussi pour comprendre les caractéristiques du nouveau régime, les conflits dont il est le théâtre, les tâches actuelles des forces révolutionnaires et progressistes du pays. Il n'y a en effet aucune réponse simple à ces questions ; ne serait-ce que parce que la situation varie grandement de la capitale, Manille-Quezon City aux provinces, ou d'une province à l'autre (19). Là encore, les débats en cours au sein de la gauche philippine illustrent l'ampleur des
Paul PETITJEAN, 14 mai 1986. 17. Voir les numéros du 5 et 19 février 1986 du Guardian (Etats-Unis).
Ang Katipunan (organe du KDP), volume 11, numér: 12, dé-
9. Voir Paul Petitiean. « Le gouvern ent Aquino face aux problèmes sociaux économiques », Inprecor numéro 217 du 14