Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Un an de « transition démocratique »

· Inprecor n° 220, 26 mai 1986 · p. 20-23 · 4 383 mots

Syndicalisme Économie mondiale

URUGUAY l'EST dans un nouveau cadre politique et social que se sont écoulés les dix premiers mois de gouvernement

•démocratique du président Julio Maria Sanguinetti, leacer du parti bourgeois Colorado, élu à la présidence en novembre 1984. Durant cette période, la crise économique et les luttes des travailleurs furent les faits les plus marquants de la conjoncture.

Ainsi se confirment à la fois, d'un

Ernesto HERRERA

Grâce au départ des Forces armées du pouvoir et une fois surmontée l'étape dictatoriale par la combinaison des trois éléments que sont la lutte des masses, le désastre politique et économique de la dictature et la nécessité pour la bourgeoil'impérialisme de favoriser sie et une ouverture politique à titre préventif, le système de domination bourgeois urupar la voie des guayen se recompose institutions démocratico-parlementaires.

Cette recomposition s'inscrit cependant dans un contexte de profonde crise capitaliste avec un appareil répressif qui s'est certes mis en retrait de la scène politique, mais qui reste fondamentalement intact, réorganisé, un mouvement ouvrier disposé à défendre et amplifier ses conquêtes politiques et sociales. En un à une démocratie mot, on a affaire bourgeoise qui renaît dans un cadre historique particulier rendant impensable un retour à la situation de consensus social et politique des décennies passées.

L'Etat-providence, qui récupérait une partie du revenu agraire à l'époque de la prospérité des exportations traditionelles pour financer des services publics, des industries d'Etat et protéger le marché intérieur est définitivement enterré. Ce modèle, tant vanté dans les années 1960 où l'Uruguay était qualifiée de « Suisse » de l'Amérique latine, s'appuyait politiquement sur des lois sociales progressistes, sur un bipartisme inamovible et le clientélisme électoral. Il s'enracinait socialement dans une classe moyenne nombreuse et stable.

Mais ce système s'effondra bien avant qu'en juin 1973 les militaires ne prennent le pouvoir. Le coup d'Etat militaire fut plutôt le résultat de l'échec d'un système secoué par la crise économique, par les mobilisations populaires et par l'incapacité des partis bourgeois traditionnels à garantir le profit capitaliste dans les limites d'une démocratie parlementaire.

Douze ans plus tard et passé l'intermède militariste, on peut affirmer que les facteurs structurels qui ébranlèrent le catérité international (FMI) (1). pectives d'avancées pectives d'avancées côté, l'orientation prochaine période. pitalisme uruguayen semi-colonial et dépendant, non seulement existent toujours mais se sont aggravés. Et c'est par cela que la future stabilité politique et sociale du régime est sérieusement menacée. Parce qu'en définitive, les bases matérielles n'existent pas, ni à l'intérieur ni à l'extérieur du pays, pour dire que nous assistons à un retour au système de l'Uruguay traditionnel, développé et disposant d'une d'amortissement des conflits sociaux. C'est la raison pour laquelle la démocratie bourgeoise actuelle aussi est différente de celle du passé. Derrière la façade de la transition démocratique restent sous-jacents des aspects essentiels de l'autoritarisme qui définissent le présent fonctionnement de l'Etat bourgeois. Cette situation s'inserit dans une nouvelle phase de domination impérialiste sur tout le cône Sud dans laquelle l'appareil institutionnel bourgeois se modernise et rend plus sophistiquée la manipulation du pouvoir par les forces contre-révolutionnaires.

LA SITUATION ACTUELLE ET SON

CONTENU POLITIQUE Le gouvernement de Sanguinetti, qui est le représentant direct des grands propriétaires industriels et agraires associés au capital financier, se trouve confronté à la difficile nécessité d'assurer une politique économique qui n'affecte pas pour l'essentiel les intérêts et privilèges de la classe patronale autochtone et impérialiste. Il s'agit en fait d'appliquer une orientation qui garantisse la distribution des revenus du pays au bénéfice exclusif de la classe dominante, et tout spécialement de sa fraction hégémonique et du capital financier multinational. Cette politique économique peut être globalement considérée comme se situant dans la continuité de celle des militaires et en totale soumission envers le FMI.

Mais dans le même temps, le gouverfaire attention - pour le moment - à ne pas mettre en œuvre un traitement économique de choc afin d'éviter une explosion sociale et une crise monétariste du gouvernement Sanguinetti et, de l'autre, la détermination du mouvement ouvrier à affronter les plans d'auset de soumission aux exigences du Fonds monétaire Cette situation présente une série de problèmes et de défis pour les travailleurs. De leurs résolutions dépendent les persdu mouvement ouvrier et populaire dans la du mouvement ouvrier et populaire dans la politico-institutionnelle. Le gouverne- • Le gouvernement doit en effet tenir compte de son caractère minoritaire, le Parti Colorado n'étant que la plus importante des trois minorités parlementaires (2). Dans de telles conditions, il s'avère indispensable pour le gouvernement de contrôler, d'af faiblir et éventuellement de réprimer les revendications du mouvement ouvrier et populaire, comme il le fit dailleurs en plusieurs occasions.

Néanmoins, la profonde crise économique, les luttes ouvrières qui se sont succédées tout au long de ces dix derniers mois et la propension aux affrontements de classe ne doivent pas nous conduire à une vision unilatérale d'un dénouement politique à court terme du processus actuel favorable aux masses populaires. Entre autres, parce qu'il existe une série de facteurs agissant dans le sens inverse des intérêts et des nécessités historiques du mouvement ouvrier et populaire et offrant à la bourgeoisie une certaine marge de manœuvre politique.

En premier lieu, il faut prendre en compte le fait qu'après douze années de terrorisme d'Etat et de régression sociale, les espoirs du mouvement de masse dans le système démocratico-bourgeois sont importants. Cela explique en partie son adaptation aux règles du jeu établies et représente quelquechose qui va au-delà de la confiance que pourrait lui inspirer le gouvernement en place. Souvent, la dyna-

1. Lors des élections générales du 24 novembre 1984, intervenues après dix années de dictature militaire, Julio Sanguinetti, dirigeant du Parti Colorado a été élu à la présidence de la République avec 38 % des suffrages contre 33 % pour le candidat de l'autre parti bourgeois le Parti National ou Parti Blanco. (Cf. Inprecor numéro 188 du 21 janvier 1985). Le nouveau gouvernement n'a obtenu son investiture qu'en mars 1985. L'article que nous publions dans ce numéro d'Inprecor est tiré du numéro 10 du • mois de janvier 1986 d'Inprecor cône Sud, publié en Uruguay.

2. Lors des élections générales de novembre 1984, le Parti Colorado a remporté 13 sièges au Sénat contre 17 pour le Frente Amplio et le Parti Blanco. A la chambre des députés, la Parti Colorado disposait de 41 élus contre 35 pour les blancos et 2 pour le Frente Amplio.

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mique conflictuelle qui se développe sur le plan social dans les luttes ne se reproduit pas automatiquement au niveau politico-institutionnel. A fortiori, si nous tenons compte du poids temporisateur que les organisations réformistes font peser sur le mouvement ouvrier et popu-

En second lieu, la victoire du Parti Colorado et son slogan du « changement dans la paix », via le pacte du Club naval (3) et des élections contrôlées et limitées, la politique de concertation sociale et la subordination du Parti National et du Frente Amplio à cette stratégie ont laissé gouvernement une liberté d'action politique sur laquelle il ne paraissait pas pouvoir compter a priori vu la gravité de

Ce fut sur le terrain de l'opposition trouvé le répit nécessaire pour surmonter politiquement les problèmes qui se sont présentés à lui au niveau économique et social. Abandonnant son discours préélectoral et bien qu'il compte dans ses rangs des secteurs bourgeois et populaires, provinciaux et citadins, qui ne bénéficient en rien de la politique économique actuelle, le Parti National a opté pour la thèse de la « gouvernementalité » du pays (4). Son orientation vise à garantir l'alternance bi-partiste à la gestion des affaires de l'Etat, et, par la même, prépare son avenir électoral. De l'autre côté. le Frente Amplio a privilégié son rôle d'opposition constructive, annihilant tout le de mobilisation qu'il détient au sein du mouvement populaire.

Cette attitude des forces majoritaires de l'opposition a eu des conséquences politiques concrètes, dont le résultat s'avère profondément négatif pour les masses et même pour l'avenir démocratique du pays. Parmi ces résultats négatifs, on peut noter l'adoption d'une « loi de pacification nationale » au lieu d'une amnistie générale et sans restrictions ; l'accession à la Cour

Justice de personnalités notoires de la dictature, le maintien de l'Acte 19 ; la suspension de l'Assemblée constituante ; la déclaration de la Commission d'enquête sur les disparus qui évite de mettre en cause la responsabilité des Forces armées en tant qu'institution dans la sûr que tout n'a pas été qu'unanimité et concertation pendant ces mois de gouvernement Colorado. Le fiasco du dialogue national au moment le plus fort des affrontements sociaux, les débats sur la Loi sur les Locations, sur la dette interne et les différends apparus sur le budget — spécialement sur les rubriques Défense nationale, Santé et Enseique sur le plan politico-parlementaire le gouvernement rencontra aussi des diffficultés imposer son projet bourgeois et pro-impérialiste. Difficultés que, jusqu'à ce jour, il a résolu soit par le biais de l'accord soit par celui du droit de veto, détenu par le pouvoir exécutif. C'est ainsi que la transition s'opère par un processus tout à la fois contradictoire et combiné où, à la crise économique et à la faiblesse structurelle du capitalisme uruguayen, s'ajoutent les facteurs politiques mentionnes ci-dessus qui jouent un rôle objectif dans la période présente.

A tous ces facteurs, il convient d'en ajouter un autre, d'importance capitale pour le mouvement de masse : le type d'issue politique qui a pris forme après les longues années de dictature militaire, ainsi que la nature même de cette actuelle transition démocratique ont favorisé la dynamique des organisations réformistes qui disposent par ailleurs de l'hégémonie politique et idéologique sur la gauche uru guayenne. Leur tradition dans le pays e l'importance de leurs appareils — spécialement pour le Parti communiste d'Uruguay (PCU) — leurs ont permis une participation directe aux évènements fondamentaux. Il leur a ainsi été possible de récupérer l'héritage de la lutte anti-dictatoriale.

Pour cela, les formations réformistes ont bénéficié d'un élément d'importance, qui en dernière analyse représente la carence politique majeure de ce processus : la faiblesse et l'atomisation de la gauch‹ combative et révolutionnaire. Divisée ei diverses organisations dont certaines parti cipent au Frente Amplio et d'autres non, ce secteur de la gauche traverse dans de nombreux cas une période de réorganisation et de redéfinition politique et stratégique. Pour l'instant, ce processus n'a pas conduit à l'élaboration d'un projet alternatif du point de vue programmatique et d'une plate-forme unitaire pour regrouper les courants de la gauche nonréformiste. Cette faiblesse et cette atomisation constituent le talon d'Achille des luttes ouvrières et populaires et de l'avant-garde révolutionnaire.

LA CRISE ÉCONOMIQUE

Le régime militaire avec son gaspillage et sa corruption ne fit pas chose qu'aggraver la crise économique Dans le même temps, il augmenta la dépendance, démantela l'appareil productif ouvrit toutes grandes les portes au capital financier. Des milliers d'Uruguayens furent condamnés à la misère et au chômage. Cette politique économique anti-nationale - que l'actuel gouvernement prétend poursuivre - est responsable de la chute du salaire réel (53 % en 10 ans), de ce que le chômage touche aujourd'hui 13% de la population active (soit 160 000 personnes sans travail) et de la chute de 25% de la production du pays au cours des quatre dernières années (ce chiffre atteint 40 % dans la construction). La dette extérieure est aujourd'hui de 5,5 milliards de dollars (environ 39 milliards de francs) et se situe au 4e rang des pays endettés en Amérique latine, ce qui représente 1 833 dollars (soit environ 13 000 francs) par tête d'habitant. Pour payer les intérêts d'une année, il faut y du revenu des exportarapport à l'an passé les exportations ont diminuées de 10 %. Enfin, pour compléter le panorama, on estime que durant les dernières années la fuite des capitaux se chiffre à 1,9 milliard de dollars (environ 13,3 milliards de francs).

Cette situation économique a des retombées sociales qui ne se limitent pas la chute des salaires, à l'augmentation du chômage et au problème, déjà très grave, du logement. Selon des sources officielles, le nombre de qui se trouvent au-dessous de pauvreté a triplé ; la mortalité infantile est de 30 pour mille et de 600 milles Uruguayens ne bénéficient pas des services de santé les plus nous le voyons, l'Uruguay est en train de se « latino-américaniser ».

avec la complicité de la autochtone pressure le pays et réduit chaque fois davantage sa souvedémantelé et des milliers d'hectares de terre passent aux mains de la finance et du capital étranger (on parle de 30 %). Et pendant ce temps, le niveau de vie des sans-emplois se détériore jour après jour.

Dans le cadre de cette crise, le gouvernement Colorado, à travers son ministre de l'Economie, Zerbino, qui fit partie du cabinet de Bordaberry comme l'actuel président de la République, applique un plan dit de relance économique qui n'est pas autre chose que la trop fameuse recette du FMI pour les pays semi-coloniaux : un plan d'ajustement anti-crise, d'austérité et d'aliénation des richesses nationaétranger. Une politique économique « rigoureuse mais pas récessive » selon les propos du gouvernement. Elle implique pourtant le paiement de la dette extérieure en accord avec les diktats du FMI ; ce qui signifie plus d'impôts et moins de dépenses publiques (travaux d'intérêt public, et salaires) pour équilibrer le budget, l'augmentation des tarifs essentiels (électricité, eau, gaz, téléphone, etc.) pour diminuer le déficit, le contrôle de l'inflation pour l'année cours) par un plafonnemnt des augmentations de salaire (18 %) mais pas des prix des produits de consommation courante.

Il s'agit d'un plan destiné seulement à gérer la crise et à rembourser la dette extérieure. Il ne comprend aucun projet d'investissement industriel, d'incitation à la production agricole, de modifications technologiques ni même un plan de travaux financés par l'Etat qui s'appliquerait à diminuer le chômage et à améliorer l'infrastructure du pays.

En résumé, il n'y a aucune illusion à avoir sur un possible progrès économique,

3. Les accords du Club naval adoptés par les représentants de la dictature et le Parti Colorado instituaient une perspective de passation contrôlée du pouvoir avec la reconnaissance de libertés tronquées et un retour en ordre des militaires dans les casernes. Ces accords eurent pour effet de diviser le front anti-dictatorial, le Parti National refusant de les signer et le Frente Amplio s'y opposant.

4. Durant toute la période pré-électorale et au moment de la signature des accords du Club naval, le Parti Blanco dont le programme ne diverge pas fondamentalement de celui du Parti Colorado adopta un verbiage gauche et nationaliste qui explique en partie ses résultats électoraux.

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même lointain, en suivant un tel plan. L'objectif est de rester aux ordres du capital financier international, de gérer l'enlisement économique de l'Uruguay et de perpétuer la misère du peuple travailleur. En ce sens, la continuité économique par rapport au régime militaire est indiscutable.

LES LUTTES DU MOUVEMENT OUVRIER Le ler mars 1985, alors que le nouveau gouvernement était en place et que les invités étrangers arrivaient pour fêter son intronisation, les employés de l'aéroport commençaient une grève pour la satisfaction de leurs revendications et la démilitarisation de leurs fonctions. Ce fut en quelque sorte un signe avant-coureur de ce qui allait se passer au plan social au cours des mois suivants. Cette grève représentait d'autre part un avertissement au gouvernement, lui signifiant qu'il n'y aurait pas de trêve pour tout ce qui concernait les revendications économiques et sociales.

Augmentation et réajustement salarial, respect des droits syndicaux et réintégration des travailleurs destitués au temps de la dictature, ont été les principaux axes de lutte pour lesquels la classe ouvrière est restée mobilisée durant toute l'année passée. Mobilisation massive avec des conflits de longue durée et très combatifs : ce fut le cas par exemple des ouvriers du textile, des pêcheurs, des employés municipaux, de la santé, des instituteurs, des cheminots, des employés de banque, des transports et de divers autres secteurs. On peut dire que les syndicats des secteurs d'activité les plus importants du pays ont été sur le pied de guerre. D'autres syndicats, comme dans la construction et chez les ouvriers de la métallurgie, ont aussi développé des luttes mais de manière isolée.

Ces luttes ont connu des issues très diverses. Il y a eu des victoires et des défaites. Mais leur dynamique -laisManifestation en faveur de l'amnistie. (DR)

saient envisager un affrontement plus général avec le gouvernement et sa politique économique. Ce sont ces luttes qui, sans aucun doute, inspirerent le contenu de la plate-forme du ler mai 1985, le Plan d'urgence du Plenum intersyndical des travailleurs-Centrale nationale du travail (PIT-CNT) et la participation de plus de cent milles personnes à cette initiative.

Cette résolution des travailleurs à respecter leurs droits légitimes s'est aussi exprimée par des méthodes de comme l'occupation d'entreprises, les grèves de la faim et le contrôle ouvrier sur la production (dans la santé, à Ancap et chez les cheminots). Mais cette détermination se heurta à deux obstacles qui, en dernière instance, empêchèrent de préparer les conditions pour passer à une offensive majeure contre le plan du FMI. Ces deux obstacles sont, d'une part, le système de la négociation séparée au sein des commissions salariales, qui permet au pouvoir exécutif de légiférer par décrets s'il n'y a pas accord entre les ouvriers et le patronat, et, d'autre part, le fait que l'unification des conflits et l'élaboration d'un plan de lutte unitaire ne furent jamais un réel objectif de la direction du PIT-

L'atomisation et l'affaiblissement des luttes devinrent donc inéluctables et, dans certains cas - comme dans l'héroïque conflit des cheminots , elles aboutirent à des défaites importantes qui eurent et ont encore des conséquences négatives pour l'ensemble du mouvement ouvrier.

En bref, la direction syndicale, hégémonisée par le PCU, privilégia la négociation et la concertation au moment où les luttes ouvrières, étaient chaque quand vint le moment de déclencher la grève générale le 20 septembre 1985, elle prit cette initiative comme sécurité de la bouilloire sociale et non comme partie lutte visant réellement à combattre la politique du gouvernement et des patrons.

C'est dans ce cadre et ces conditions que la mobilisation ouvrière se désagrégea jusqu'à la fin 1985 où le niveau des conflits sociaux a nettement diminué. Le gouvernement obtint ainsi dans la majorité des cas, la possibilité d'imposer son plafond d'augmentation salariale de 18 % et de maintenir isolés et sans perspective des conflits de très longue durée. C'est dans ce contexte qu'intervint aussi le 3e congrès du PIT-CNT.

LA CRISE DE LA DIRECTION SYNDICALE Pour comprendre les événements de ce congrès de la centrale ouvrière, il est indispensable d'évoquer rapidement quelques faits antérieurs qui ont dans une large mesure influé sur le dénouement de cette rencontre et pèsent encore lourdement sur la dynamique interne du mouvement ouvrier organisé.

Au cours des dernières années de résistance à la dictature, il s'est produit une recomposition au niveau de l'avant-garde syndicale en parallèle avec le problème fondamental de la lutte unitaire sur des objectifs démocratiques, qui tenait alors le premier plan de la scène politique. C'est en ce sens que la constitution du PIT en 1983 et son développement jusqu'à la mi-1984 furent marqués par un caractère démocratique, avec une large participation des différentes sensibilités politiques dans toutes ses instances. La réorganisation du mouvement syndical se fit sous la bannière de l'unité et dans le respect de la démocratie ouvrière. C'est d'ailleurs ce qui explique entre autres les revers subis par le PCU lors des élections syndicales dans les secteurs de travailleurs les plus avancés dans le processus de réorganisation syndicale (secteur bancaire, santé, Ancap, Ute, Suanp, Ademu en 1984, etc.).

Le thème central de ce renouveau était avant même la question politique -. le fonctionnement interne des syndicats, ce qu'on appela « le style d'attitude syndicale ». Contre la structure verticale des syndicats de la période de dictature était mis en avant la lutte pour la démocratie ouvrière. De telle sorte que les alliances syndicales, qui se tissèrent alors, ne furent pas toujours « homogènes » ou effectuées sur une base programmatique. Elles étaient déterminées en premier lieu par la corrélation des forces au niveau d'un syndicat et par la question de la démocratie. C'est pour cette raison que souvent il n'y eut pas de différenciation politique nette entre la branche combative de la centrale et la liste 98 (5). Le dénominateur commun des alliances syn-

5. La gauche combative comprend le Mouvement de libération nationale du 26 mars (MLN-26 mars), la Gauche démocratique indépendante (IDI), le Parti pour la victoire du peuple (PVP), le Parti socialiste des travailleurs (PST), section uruguayenne de la IVe Internationale, et les anarchistes. L'autre courant, Parti socialiste (PS), le Parti démocrate chrétien (PDC) et la liste 98 représentent environ 65 % des voix obtenues par le Frente Amplio lors des dernières élections.

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existent avec ce courant. La lutte entre le politique gouvernementale du Parti Colodicales fut celui de l'unité contre les mé thodes bureaucratiques du stalinisme et sa tendance à la manipulation des organisations ouvrières pour imposer sa stratégie de conciliation de classe. Alliances qui également, il faut bien le dire, furent souvent émaillées de sectarisme et de visées « électoralistes ».

C'est dans ce contexte que s'ouvrit le congrès du PIT-CNT. D'emblée, les délais statutaires pour élaborer et discuter les documents soumis aux congressistes ne furent pas respectés. La falsification des recensements de délégués en faveur de la fraction syndicale du PCU fut une pratique courante. Et durant la période de préparation du congrès, les négociations entre les tendances politiques représentées au secrétariat de la centrale se substituèrent à la discussion dans les cellules de base. Ces tractations laissaient de côté les différences politiques que tous savaient pourtant être protondes. C'est ainsi que l'on parvint à la présentation d'un document de consensus qui laissait de côté aussi bien des aspects fondamentaux des acquis passés de la centrale que l'analyse précise des perspectives du mouvement ouvrier. En définitive, ces négociations ont permis d'obtenir une série d'accords sur l'autel de l'unité syndicale, mais lorsque vint le moment de l'ouverture du congrès, le PCU ne respecta pas les règles du jeu.

Le vendredi 29 novembre 1985, 500 délégués représentant près de cent milles adhérents des 26 fédérations syndicales les plus importantes et de trois unions départementales ont quitté le congrès du PIT-CNT en signe de rejet des méthodes anti-démocratiques utilisées par la tendance stalinienne de la centrale syndicale. Ainsi s'ouvrait la plus importante crise au sein du mouvement syndical de ces vingt dernières années. On ne doit ni la sousestimer ni l'attribuer à une seule cause, car elle se situe dans un processus de rénovation de l'avant-garde syndicale, de remise en cause du monolithisme du PCU, avec la question sous-jacente de sa politique de concertation, d'affaiblissement des luttes ouvrières, alors même que le gouvernement et les patrons sont à l'offensive. Les accords intervenus par la suite ainsi que la réaffirmation de l'unité dans une seule centrale syndicale n'ont pas résolu tous les problèmes. La décision de convoquer un congrès extraordinaire de la centrale en juin 1986 ouvre donc la possibilité d'un travail fécond de réflexion et d'analyse au sein des syndicats et des masses laborieuses. Une activité et un débat qui ne doivent pas se limiter aux aspects méthodologiques, tout en ne perdant pas de vue que ceux-ci ont des racines politiques de grande importance.

La confusion politique est aujourd'hui le principal ennemi de l'avant-garde et de l'ensemble des travailleurs ; consolider un courant lutte de classe qui offre une alternative au réformisme est leur tâche prioritaire. Les affinités démocratiques entretenues avec la liste 98 ne doivent pas nous faire oublier ni nous masquer les divergences politiques qui

AMN

МАРИСО PCU et le PS, qui sont en fait en accord sur la stratégie, n'est que le reflet de la lutte actuelle à l'intérieur du Frente Amplio pour obtenir l'hégémonie politicoorganisationnelle dans la coalition de gauche dans le but de se présenter comme les interlocuteurs valables de la bourgeoisie et du gouvernement.

LES PERSPECTIVES IMMÉDIATES

Le gouvernement Sanguinetti a défini son projet politique, économique et social dès son installation. Un gouvernement, comme il est de tradition au Parti Colorado, qui se signale par sa capacité à dominer la « chose publique » et qui, en dépit de sa faiblesse de fait, se sent fort. Ce gouvernement, main dans la main avec le grand capital et le FMI, s'appuye sur les facilités politiques que lui offre l'actuelle transition démocratique pour appliquer une politique anti-ouvrière et anti-nationale.

Rien ne permet de prévoir qu'il y aura des changements dans cette orientation. Le budget soumis au parlement confirme la monétariste gouvernement et ses objectifs prioritaires : le remboursement de la dette extérieure, la privatisation de certaines entreprises nationalisées, le maintien de l'impressionnant appareil de et l'austérité de salaire, santé, d'enseignement et de logement. Dans le même temps, Sanguinetti maintient sa volonté d'amnistier les bourreaux et les assassins de la dictature et menace le mouvement ouvrier de lui imposer une réglementation syndicale. Voilà ce que sont les grandes lignes de la

Le drapeau du PST. (DR) rado. Il est bien entendu que tout ceci ne peut rester immuable dans le temps. Par exemple, des rumeurs courent déjà à propos de conversations entre le gouvernement et l'opposition pour établir un programme d'accord national pour les trois ans à venir qui prévoierait l'attribution de postes ministériels à des représentants de l'opposition, ce qui en séduit conditionné par le niveau et la qualité des mobilisations ouvrières et populaires et par le rôle que jouera la gauche et en particulier la gauche combative et révolutionnaire. La gravité de la crise et l'augmentation de la dépendance n'autorisent ni retards ni tergiversations quant à l'application des solutions politiques négociées et réformistes.

Nous nous trouvons dans une période d'accumulation des forces sur le plan politico-social. La situation et les tâches qui en découlent, imposent la nécessité du front unique de toutes les organisations ouvrières et populaires sous un même programme qui réponde aux nécessités les plus élémentaires du peuple l'Uruguay comme pays exploité : la lutte contre la politique économique du FMI ; la défense des libertés démocratiques ; la lutte contre l'impérialisme et sa politique d'agression au Nicaragua et au Salvador. Un tel programme derrière lequel mobiliseraient les serait la seule manière conditions sociales et politiques pour passer à l'offensive et déjouer les plans de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

Montevideo, 3 janvier 1986.

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