ANS le dernier numéro d'Inprecor, nous avons présenté les débats politiques qui se sont déroulés au sein du mouvement révolutionnaire aux Philippines à la veille des élections présidentielles de février 1986 (1). Nous abordons aujourd'hui l'évolution - depuis le renversement de la dictature Marcos — des diverses composantes de la gauche philippine qui ont participé de façon critique à la campagne électorale en appelant à voter pour Cory Aquino, notamment les marxistes indépendants et les « sociaux-démocrates » (2). Dans un prochain article, nous reviendrons sur l'évolution des forces qui ont appelé au boycott: le Parti communiste des Philippines
(PCP) et les « nationaux-démocrates » (3).
Il y avait, au centre des divergences qui se sont manifes-
Paul PETITJEAN
La « révolution de février » n'était inscrite dans aucun scénario pré-électoral des grandes forces politiques bourgeoises.
Certainement pas dans celui de Marcos, qui espérait prendre à contre-pied l'opposition en avançant brusquement la date des présidentielles. Ni dans celui de la
Maison-Blanche, qui prévoyait une stabilisation temporaire du régime, le temps de forcer enfin une « réforme dans la continuité » de la dictature. Ni même dans celui de l'opposition bourgeoise, qui misait soit sur un revirement plus précoce de la politique américaine, soit sur les effets à moyen terme d'une pression politique et économique contrôlée. Quant aux ralliés de la dernière heure, Juan Ponce Enrile et le général Ramos, ils ont été poussés brusquement à se « rebeller », de peur d'être les victimes d'une purge décidée par un pouvoir aux abois. C'est le dynamisme et l'ampleur des mobilisations de masse qui, dès avant les élections et surtout après, ont bouleversé le panorama politique, rendant caducs tous les scénarios pré-établis (4).
LE GOUVERNEMENT AQUINO
Le nouveau gouvernement Aquino est sans conteste bourgeois. Les forces pro- impérialistes dominent en son sein. Mais il bénéficie aussi de la légitimité que lui confère le fait d'avoir été porté au pouvoir par un soulèvement antidictatorial, fût-il non violent. Légitimité populaire plus profonde, il est bon de le souligner, que celle que lui aurait conféré une victoire électorale normale ; légitimité sanctifiée en plus par la très puissante Eglise catholique
Le gouvernement romaine.
Aquino bénéficie ainsi d'une touche populiste, symbolisée par la référence au
« pouvoir populaire », et d'une autorité morale incarnée par la personnalité de la présidente.
tion particulière de forces qui allait Le gouvernement Aquino est aussi transitoire. Non pas tant parce qu'il se définit lui-même comme tel, du fait du vide constitutionnel actuel, mais parce qu'il reflète une coalition de forces instable et temporaire, imposée par la jonction, en février dernier, d'un soulèvement populaire et d'une rébellion militaire. Coexistent au sein de la structure gouvernementale des dignitaires de l'ancien régime, notamment Juan Ponce Enrile au ministère de la Défense, des hommes d'affaires qui tiennent les importants ministères économiques (5), des politiciens plus ou moins traditionnels - plus pour ceux de l'UNIDO (6), moins pour ceux qui viennent du PDP-Laban - (7), des idéologues jésuites autour de la présidence, et un certain nombre de personnalités reconnues par la gauche philippine et les organisations de masse pour leur engagement démocratique et nationaliste. Notons parmi ces dernières personnalités, les avocats José Diokno, à la commission présidentielle sur les droits de l'homme, Joker Arroyo, secrétaire exécutif de la présidence, Augusto « Bobbit » Sanchez, ministre du Travail et de l'Emploi, très apprécié par la centrale syndicale radicale KMU, et Mamita Pardo de Tavera, ancienne présidente
1. Voir notre article « Les débats de la gauche révolutionnaire », paru dans Inprecor numéro 220 du 26 mai 1986.
2. Nous mettons parfois des guillemets au terme « social-démocrate », pour éviter des analogies trop directes avec la social-démocratie européenne. Le mouvement social-démocrate philippin vient en effet des milieux religieux (jésuites notamment) et laïques catholiques. L'histoire de ce mouvement est donc profondément différente de celle du socialisme européen, et si certaines composantes social-démocrates des Philippines se tournent aujourd'hui vers l'Internationale socialiste, d'autres évoquent plutôt la Démocratie chrétienne.
3. On appelle couramment aux Philippines «nationaux-démocrates » les mouvements et militants qui se reconnaissent dans le programme de « révolution nationale démocratique » présenté par le PCP et le Front national démotées entre décembre 1985 et février 1986, des appréciations différentes sur la dynamique de la campagne électorale, sur des enjeux politiques réels. Le déroulement des événements a donné raison à ceux qui pensaient qu'il s'agissait-là d'une échéance politique d'importance majeure et non d'un exercice de routine. Mais, encore une fois, la vie a été plus riche que la théorie et que les pronostics. Aucun groupe révolutionnaire n'avait, en effet, prévu la rapidité avec laquelie la crise ouverte par les élections allait se dénouer en faveur de l'opposition, ni la coaliêtre de ce fait portée au pouvoir. Chaque courant a donc dû analyser la nature de la
« révolution de février », du gouvernement Aquino, de la situation politique et des tâches du moment. a de la coalition d'organisations féministes
Gabriela, aujourd'hui ministre des Services sociaux et du Développement.
Le gouvernement est donc le théâtre d'importants affrontements, et il est intéressant de noter qu'aucune force politique d'extreme-gauche ne se désintéresse de cet aspect particulier de la situation politique actuelle. Aucune ne demande d'ailleurs la démission immédiate des éléments progressistes du gouvernement, pour qu'ils évitent toute compromission
Il est vrai que si les enjeux de ces affrontements restent limités, car ils ne touchent pas à la structure sociale du pays, ils n'en sont pas moins importants: il s'agit de l'ampleur du démantèlement de lappareil politique, juridique et physique de la dictature ; de la libération effective de tous les détenus politiques ; des droits démocratiques.
Toute la gauche a aussi pris note des aspects contradictoires du gouvernement
Aquino. La déclaration publiée dès le 28 février par la Communauté académique de l'université des Philippines (UPAC) est à ce titre symbolique. Rappelant leur participation aux barricades du 22 au 26 février, les membres de l'UPAC assurent Corazon Aquino de leur soutien. Mais pour cratique.
4. Voir notre article « Apres la chute de
Marcos ».
dans Inprecor numéro
215 du 17 mars 1986.
5. Voir notre article « Le gouvernement
Aquino face aux problèmes sociaux et économiques », dans Inprecor numéro 217 du 14 avril
1986,
6. L'UNIDO est une coalition d'une doude formations bourgeoises généralement zaine
Salvador conservatrices, représentées par
« Doy » Laurel, vice-président et ministre des
Affaires étrangères.
7. PDP-Laban (Parti démocratique des Philippines-Combat) est actuellement représenté par Aquilino Pimentel, ministre de l'Administration locale.
Sur les partis politiques philippins, voir l'encart publié dans Inprecor numéro
217 du 14 avril 1986.
ajouter aussitôt: « Nous nous engageons auprès de notre peuple à maintenir notre solidarité et notre vigilance ». En effet, si l'heure est à « se réjouir avec notre peuple parce que nous avons regagné, en tant que nation, le respect de soi », il faut noter que les événements de février « ne marquent que le début d'un processus révolutionnaire » qui « pourrait être interrompu à n'importe quel moment et qui pourrait même conduire à la restauration du vieil ordre plutôt qu'à l'apparition d'un ordre social différent ».
Les membres de l'UPAC expriment leur « grande appréhension » au vu de la « réapparition des politiciens et des oligarques de la période d'avant la loi martiale » et la présence de « propagandistes, technocrates, militaires tueurs à gages du régime Marcos. (...) Nous sommes convaincus que la situation justifie une vigilance renouvelée et prolongée pour que les acquis manifestes du pouvoir populaire ne soient pas perdus » (8).
LA NAISSANCE DE NOUVEAUX MOUVEMENTS : LE LAKAS L'expérience du « pouvoir populaire » durant la campagne électorale - c'est-à-dire d'une mobilisation de masse sans précédent —, sa fragilité vu l'absence comités de base adéquats, et les reclassements unitaires qui se sont produits, ont suscité l'apparition de nouveaux mouvements politiques au sein de la gauche phi-
Dans la foulée des événements de la fin février, une nouvelle coalition a vu le jour : le Lakas ng Sambayan (Pouvoir du peuple), connu sous le nom de Lakas et initialement appelé Cory Aquino's People's Power (CAPP).
Le Lakas rassemble diverses « alliances », comme le Bandila (9), le Caucus indépendant (10), les Familles pour la justice et la paix, Solidarité femmes aux Philippines, et la Coalition pour l'avancement des mouvements populaires (CAMP). Le Lakas comprend aussi des organisations militantes engagées dans un travail de masse sectoriel. Ses porte-parole sont Emmanuel Soriano (Bandila), Randolf « Randy » David (Caucus indépendant), et Edmundo « Ed » Garcia (Kaakbay) (11).
Dans une déclaration datée du 2 mars 1986, le Lakas affirme que « l'expérience philippine est sans précédent, inédite et en même temps inachevée. (...) Pour certains secteurs, la longue lutte populaire (...) a commencé avant même l'imposition de la loi martiale ». En février 1986, « les facteurs décisifs (...) furent représentés par la force du peuple, la puissance de la foi et la direction inébranlable de Corazon Aquino », auxquels il convient d'ajouter la position de la conférence épiscopale après les élections (12) et la rébellion du Mouvement de réforme de l'armée. « La révolution populaire impliquait la prise du pouvoir d'Etat par le peuple ; il s'agissait essentiellement d'une action politique. Cependant, elle reste inachevée. Pour qu'elle devienne une révolution sociale, il faut transformer les structures et les rapports sociaux. (...) Afin d'accomplir ces tâches, le pouvoir populaire doit maintenant être articulé de manière systématique et traduit en force de cohésion, organisée et prolongée, qui favorisera la démocratie populaire, la souveraineté nationae, la justice et lequite. La logique de l rajorite doit predominer et les interet des classes laborieuses doivent être mis en avant ».
Le Lakas se donne comme objectif de « canaliser le pouvoir du peuple ». A cette fin, la coalition vise à rassembler les ganisations qui ont lutté contre la dict ture et outenu la campagne de Col Aquino, à consolider des organismes populaires autonomes dans les divers secteurs sociaux et les régions, à construire une large alliance de groupes militants. « Le Lakas croit à une démocratie populaire qui serait pluraliste et qui écouterait la voix authentique d'organisations populaires autonomes » (13).
Dans une interview accordée au périodique Midweek, le secrétaire général du Lakas, « Ed » Garcia, a précisé la politique de cette coalition, son origine et sa composition. Interrogé sur les relations entre Lakas et le gouvernement, il a noté que la coalition avait soutenu la nomination de divers ministres, comme Bobbit Sanchez et Mita Pardo de Tavera, ou de ministres-adjoints comme Karina Constantino-David, membre du mouvement Kaakbay (14). Mais il a précisé que les objectifs du Lakas réclamaient la préservation de son indépendance vis-à-vis du gouvernement : « Afin de pouvoir remplir notre rôle, celui d'articuler les intérêts populaires, nous devons avoir une position indépendante. Nous devons conserver cette distance » (15).
Le Lakas s'est constitué, explique Ed Garcia, en regroupant une dizaine d'organisations. Il prolonge la dynamique unitaire engagée après l'assassinat, en août 1983, de Benigno Aquino. Durant la campagne électorale, divers mouvements poli-
8. UPAC, « From People's Power to a People's Government, a Statement of Concern and a Declaration of Renewed Support and Solidarity », 28 février 1986, reproduit dans Samahan Newsletter, numéro 16, La Haye, janvier-mars
9. Bandila (Bannière) est une coalition de groupes lancée par les sociaux-démocrates en 1985, après la crise de Bayan en mai-juin de cet-
De son nom complet: Bansang Nagkakaisa sa Diwa at Layunin (Volonté et objectifs du peuple uni). Les organisations les plus actives dans Bandila sont le Mouvement socialdémocrate philippin et l'aile du Mouvement du 21 août (ATOM) dirigé par « Butz » Aquino.
10. Pour le Caucus indépendant, voir plus 11. Kaakbay est dirigé par l'avocat José Diokno, avec la participation de marxistes indépendants. De son nom complet : Kilusan para sa Kapangyarihan at Kasarinlan Sanbayanan (Mouvement pour la souveraineté et la démocratie aux Philippines).
12. Voir au sujet de la position de la conférence épiscopale notre article paru dans Inprecor numéro 214 du 3 mars 1986.
13. Lakas ng Sambayan (Cory Aquino's People Power), déclaration reproduite dans Kasarinlan, Philippine Quarterly of Third World Studies, Third World Studies Centre, University of the Philippines, volume 1, numéro 4, 2e trimestre 1986, p. 50-51.
14. Karina Constantino-David, actuelle mitiques de gauche ont formé le Bloc nationaliste (Sigaw ng Sambayanan), qui comprenait notamment le Kaakbay, le Caucus indépendant et les organisations militantes social-démocrates. A ce « bloc » se sont jointes une série d'organisations locales, comme le mouvement Cory Aquino for President, Cory's Crusaders, Victory, Moves, etc. Il est possible que le Lakas s'ouvre à des groupes qui ont prôné le boycott, comme la Kadena (16), membre du Bayan, qui est revenu de façon critique sur sa position électorale. Le conseil national de la Kadena, qui annonce 20 000 membres, a reconnu que la décision de boycotter les élections du 7 février avait été une « erreur tragique », due à une série d'erreurs d'analyse touchant à la dynamique de la lutte électorale : « Notre analyse de la situation nationale est passée largement à côté de la réalité, donc notre orientation sur la question fut naturellement incorrecte. » De ce fait, « nous avons manqué à notre engagement envers les principes de la ligne de masse ». Le conseil national de la Kadena a décidé de rendre publique son autocritique, « pour que le peuple puisse savoir que la Kadena reconnaît ses erreurs et qu'elle a la volonté de les corriger » (17).
L'important, note Ed Garcia, est de développer un réseau d'organismes popu laires autonomes, de favoriser l'auto-organisation des masses, de rassembler la masse de ceux qui sont entrés en activité politique pour la première fois à l'occasion de la campagne électorale - et ils sont très nombreux —, de maintenir une perspec. tive unitaire. « Le Lakas n'est pas le seul groupe. Je pense que nous devons être très, très modestes. Il existe d'autres mouvements, d'autres forces qui pourraient être plus efficaces encore. Si un groupe quelconque lance des initiatives qui méritent d'être soutenues et s'il peut présenter ses idées de manière crédible, nous pouvons même suivre son exemple. Il nistre-adjoint des Affaires sociales et du Développement, était enseignante à l'Institute of Social Work and Community Development de l'université des Philippines (UP). Elle était la présidente de la section UP de Kaakbay. trouvera l'un de ses récents articles, « Community Organisation and People's Participation, the Philippine Experience », dans Kasarinlan, volume 1, numéro 2, 4e trimestre 1985. Dans la même revue et sur le même thème, une étude de Jurgette Honculada. sur l'histoire l'organisation des luttes dans le bidonville géant de Tondo, à Manille : « Case Study : ZOTO and the Twice-Told Story of Philippine Community Organizing. »
15. « More Power to the People », interview d'Ed Garcia, Midweek, 23 avril 1986, p. 9. Ed Garcia, ancien prêtre jésuite, commence sa carrière de militant en fondant, en 1970, Lakasdiwa (Force de l'esprit). Il se radicalise et part durant sept ans en Amérique latine. Il en revient non-jésuite. Après son retour aux Philippines, en 1981, il travaille à l'université des Philippines. Il devient membre du Kaakbay avant de se retrouver secrétaire général du Lakas.
16. Kadena : Kabataan para sa Democrasya at Nasyonalismo (Jeunesse pour la démocratie et le nationalisme). Fondée en 1984. Son président est Joey Flora, qui a authentifié l'article cité ci-dessous.
17. Article de Kadena, publié dans Ang Katipunan, volume 12, numéro 5, avril 1986, p. 10.
pourrait s'agir des Lions, de Cursillo, du NDF, de la NPA. » (18)
Pour Francisco Nemenzo, président de la commission des affaires étrangères du Lakas, il faut répondre aux problèmes fondu pays: « Nous adoptons une position sans ambiguïté sur la question des bases US, par exemple, et sur la manière de traiter le problème de la dette internationale. Nous sommes pour le refus sélectif de la dette de notre pays. (...) Nous ne devons pas payer Westinghouse » pour, la centrale nucléaire de aujourd'hui abandonnée. Plus fondamentalement, « la réforme agraire représente la tâche la plus essentielle à laquelle le gouvernement est confronté. Mme Aquino n'a pas vraiment un programme clair de réforme agraire. (...) Comme présidente, elle ne peut pas éviter d'aborder le
Pour approfondir la lutte populaire, le rôle des organisations révolutionnaires clandestines comme le NDF, la NPA et le PCP, reste crucial pour Nemenzo. Face à gouvernementales et privées réactionnaires toujours incontrôlées, elles ne doivent pas se mettre à découvert et rendre leurs armes (19).
LE CAUCUS INDEPENDANT (IC)
Composante du Bloc nationaliste durant la campagne électorale et du Lakas, le Caucus indépendant (IC) 1985, après la crise de mai-juin du Bayan (20). Dans une déclaration en date du 23 mars 1986 intitulée « De la rébellion à la révolution », l'IC note que « personne n'aurait pu prévoir que notre libéraqu'elle prendrait la forme qu'elle a prise : celle d'un élan spontané de soutien à la mutinerie militaire organisée par des éléments réformistes des forces armées, de la part de masses d'individus inorganisés ainsi que de groupes structurés ».
Après une analyse des événements qui ont conduit à la chute du dictateur — l'expérience du « parlement de la rue » depuis août 1983, l'échec de la campagne de boycott, le rôle de l'Eglise catholique, l'intervention des masses qui « ont transformé la mutinerie militaire en rébellion ouverte contre le régime Marcos » — lIC note à son tour que « la victoire du peuple reste incomplète ». Tous les ennemis du peuple n'ont pas été vaincus, la élitiste risque de s'imposer à nouveau, un mode de développement capitaliste dépendant conduit toujours le pays à la crise économique. « L'initiative reste au peuple », le gouvernement Aquino est sensible aux pressions démocrati-
« L'ambiance libérale crée un large espace pour l'affirmation du programme socialiste », d'où la nécessité de lutter pour une série de revendications fondamentales, par exemple des comités populaires, une politique économique nationaliste, la propriété sociale et le contrôle ouvrier des industries clé, une réforme agraire authentique, la protection de l'environnement, la lutte contre l'analphabétisme et pour le développement de la culture
Au début de l'année, la coalition Bayan affirmait avoir 2,5 millions de membres. (DR) nationale (21).
La formation du Caucus indépendant illustre l'évolution de la « petite gauche » (indépendante du PCP aussi bien que du vieux PKP, ndir.) marxiste ou socialiste aux Philippines, depuis la fragmentation et la paralysie vers une reprise de l'initiative. On trouve en effet dans l'IC un éventail de petits groupes d'origines différentes, mais engagés dans un processus de fusion : des universitaires - notamment de l'université des Philippines, et le Third gagnés au socialisme par le biais de la théorie, des communautaires gagnés, par le biais de l'engagement pratique auprès des pauvres urbains et ruraux, des syndicalistes, d'anciens militants du PCP, dont certains se sont d'abord regroupés au sein du Mouvement de libération du peuple (PLM) (22), d'autres venant du courant « social-démocrate » ou issus de I'« ancien » parti communiste, le PKP pro-soviétique, comme Francisco Nemenzo.
La « petite gauche » revient de loin. Depuis la fin des années 1960 en effet, la scène politique. marxiste était dominée aux Philippines par le déclin rapide du PKP et la montée remarquable du « nouNDF : National Democratic Front (Front national démocratique). NPA : New People's Army (Nouvelle armée du peuple, dirigée par le PCP). Les Lions sont un groupe d'action civique. Cursillo est un mouvement religieux. People's Power in the Philippines », Direct Action, numéro 564, 23 avril 1986.
20. Voir à ce sujet notre précédent article, pulié dans Inprecor numéro 220. lion to Revolution », 23 mars 1986, document
22. PLM : People's Liberation Movement (Mouvement de libération du peuple). Constitué en 1980, avec notamment des anciens militants du PCP, souvent anciens détenus, et des militants d'origine protestante. Dans les statuts adoptés par son comité préparatoire, le PLM se déclarait en faveur de la lutte armée contre la dictature et d'un « socialisme pragmatique, où le "coopérativisme", mais aussi l'initiative et la créativité individuelles seront respectés et encouragés ». Constitution du PLM, comité prépaphiées. Cette organisation a été identifiée au docteur Nemesio Prudente, l'un des détenus libérés après la victoire de Corazon Aquino.
veau » PC, le Parti communiste des Philippines (23). Le PKP ne s'est jamais remis de l'expulsion-scission de Joma Sison et des meilleurs cadres de sa jeunesse, la fameuse KM (24), en 1967. Il s'engage, après l'établissement de la loi martiale en 1972, dans un processus de capitulation politique ouverte qui débouche, en 1974, sur un « accord politique » avec Marcos et une séance de « réconciliation » au palais présidentiel. José Lava, le plus connu de ses dirigeants, est en poste à Prague. D'autres cadres du PKP intègrent l'administration qui a décrété la loi martiale. Ce n'est qu'en 1980 que le PKP, probablement exangue, prend de timides distances vis-à-vis du régime, à l'occasion de son 8e congrès. Aux élections de février 1986, le PKP a appelé à voter « blanc », en écrivant des mots d'ordre sur les bulletins de vote (25).
C'est le 5e congrès du PKP, tenu en 1973, 27 ans après le 4e congrès de 1946, qui entérine la ligne de capitulation. Une fraction d'opposition — le groupe marxiste-léniniste, puissant dans l'organisation de jeunesse et à Manille notamment -s'oppose à ce cours. En mai 1973, la plupart des cadres de cette fraction sont liquidés physiquement sur ordre de la direction du parti. Francisco Nemenzo, membre du bureau politique et responsable de principal dirigeant de l'opposition, échap pe aux liquidations. Le Groupe marxiste-léniniste (GML) se constitue en organisation indépendante. Mais il est bien tard. Le régime de la loi martiale exerce une répression sévère et le PCP capte depuis longtemps l'énergie révolutionnaire de la
Les autres groupes marxistes de l'époque ont été incapables de faire face au régime de la loi martiale. Ce fut notamment le cas d'une très petite organisation trotskyste, la Samahan ng Kabadaang Sosialiyista (SKS, Association des jeunes socialistes) (26), liée à la IVe internationale, qui publiait en 1971 un bulletin intitulé Philippine Socialist Review, imprimé à Los Banos (Laguna), à une soixantaine de kilomètres de Manille. Elle semble s'être très vite complètement dé-
A la fin des années 1970 et au début des années 1980, à la faveur de l'élargissement des luttes, divers groupes marxistes et socialistes ont refait surface ou se sont constitués. Ce sont eux qui ont eu l'initiative dans le lancement du Caucus indépendant, après l'échec des rapports unitaires avec le PCP. Ils se retrouvent sur une conception démocratique du socialisme, l'utilisation de catégories d'analyse marxistes et non-maoïstes (ils n'utilisent par pas la catégorie « semi-féodal » pour décrire le mode de production dominant des Philippines), la défense d'une pratique non manipulatoire du front uni, la volonté de présenter ouvertement le socialisme comme la solution historique à la crise du pays, ce que le PCP se refuse de faire au nom de l'étape national-démocratique. Ils semblent être rejoints par certains des éléments les plus
« sociaux-démocrates » ou « soc-déms », c'est-à-dire les « socialistes références à la fois socialistes et chrétien-
L'ÉVOLUTION DES COURANTS
« SOCIAUX-DÉMOCRATES » Les origines du courant « social-démocrate » remontent au tout début des années 1950, quand des pères jésuites (surtout américains, mais aussi philippins) contribuent au lancement de la Fédération des travailleurs libres (FFW) et de la Fédération des paysans libres (FFF). Le projet est clairement anticommuniste et s'exprime dans la revue Philippines Studies. Sur le plan politique, Raul Manglapus lance en 1968 son Mouvement social-chrétien, qui n'arrivera jamais à devenir une « troisième force », que ce soit entre les deux grands partis - libéral et nationaliste — ou entre les partis bourgeois traditionnels et la gauche marxiste.
Dans la jeunesse, ce projet « socialdémocrate » s'appuie sur les très importantes institutions catholiques d'éducation, dont les conseils étudiants sont majoritaires au sein de l'Union nationale des étudiants des Philippines (NUSP), fondée en 1957. Les organisations de jeunesse Khi Rho et Kasapi appartiennent à ce courant (28).
Très vite cependant, le courant social-démocrate va se différencier. Une aile de la jeunesse, ainsi que des religieux, se radicalisèrent, traumatisés par l'évolution de la FFF. Sous la direction de Jeremias Montemayor, enseignant à la faculté jésuite de droit, le caractère conservateur de ce mouvement prend en effet des formes particulièrement graves : Montemayor « donne » à l'armée, le 29 juin 1973, sept cadres de la FFF, dont le père Zacarias Agatep, en les accusant de préparer un complot contre la vie du prési-
Montemayor membre de l'Assemblée nationale sous la loi martiale. Par contre, le père Zacarias Agatep engage un long processus de radicalisation qui le conduira à rejoindre, en 1980, la NPA. Il est tué par l'armée en
23. Voir à ce sujet « Rectification Process Philippine Communist Singapour, 17-19 novembre 1982. Voir aussi la très intéressante étude d'Armando Malay Jr : « Maoïsme, loi martiale et insurrection aux Philippines (1966-1980) », thèse présentée pour le diplôme de doctorat de 3e cycle à l'université de Paris VII, décembre 1985.
24. KM : Kabataan Makabayan, Jeunesse 25. Voir « Primer on the Snap Election ». communiqué du PKP, janvier 1986, tract de 4 contre ce qu'elle percevait être une ligne droitière de « front populaire » du PCP.
27. Soc-dems, surnom des sociaux-démocrates. Dem-socs : surnom des « socialistes-dé-
28. Kasapi : Kapulungang ng Sandigang Pilipino (Forum philippin des idées de base). Cette organisation, devenue clandestine en
De nombreux cadres jeunes se radicalisent, comme en témoigne l'histoire d'Edgar Jopson. Grand polémiste antimarxiste, président de la NUSP en 1969-1970, il prend contact après l'établissement de la loi martiale avec les milieux clandestins. Il se retrouve bientôt à la tête de la commission de propagande du Front national démocratique. Capturé en 1978, il s'évade aussitôt et prend le maquis. Il est tué par l'armée en 1982 à Davao (île de Mindanao). D'autres, comme Ed Garcia, aujourd'hui membre du Lakas, fondateur en 1970 du Lakasdiwa (Pouvoir de l'esprit), rompent aussi avec le thème de la « révolution pacifique ». Après un long séjour en Amérique latine comme correspondant de presse, il l'une des personnalités de la gauche indé-
Sous la loi martiale, cial-démocrate se fragmente et se divise selon des lignes de force qu'il n'est pas toujours facile de reconstituer. Bien que l'idéologie d'origine du mouvement soit celle de la « révolution pacifique » contre la « violence marxiste », le courant socialdémocrate a donné naissance à de petits groupes armés, par exemple le Mouvement de libération du 6 avril et la Sandigan (29). Mais aucun de ces groupes n'a été à même de se stabiliser un tant soit
La plus connue des organisations politiques social-démocrates est le Parti socialiste démocratique des Philippines (PDSP), constitué en mai 1973 et animé idéologiquement par les révérends pères jésuites José Blanco et Romeo Intengan. Anti-Marcos, doté d'un programme socio-économique assez radical, le PDSP est alors avant tout anticommuniste. Dans une circulaire intérieure datée de 1978, la direction de ce parti affirmait qu'« en aucun cas, nous ne maintiendrons des rapports quelconques, que ce soit sur le plan idéologique, stratégique ou tactique, avec des éléments de l'extrême gauche. En plus, nous ferons le plus grand effort possible pour les isoler au travers d'une critique concertée prolongée de leurs dogmes matérialistes et de leur praxis manipulatoire » (30).
Cette orientation est encore maintenue par la direction du PDSP en 1984, à croire un document publié par le Centre
Best entrée en négociation avec le PDSP (voir plus loin dans l'article) en 1976, mais a finalement décidé de maintenir son indépendance
29. Le Mouvement de libération du 6 avril (A6LM) s'est fait connaitre en 1980. Il semble surtout avoir été animé par des militants établis
Sandigan : Armée de libération lippines, constituée en 1981 parle PDSP. On a Davao. Elle a toujours soulevé beaucoup de suspicion chez les militants d'extrême gauche.
30. « Political Directive no. 1, 1978 re Internal Consolidation no. 5 ». Circulaire publiée peu après les élections de 1978, où le problème de l'unité entre les forces du PCP et les courants d'opposition modérée avait été au centre d'intenses débats. Cité par Mario Bolasco, « Marxism and Christianity in the Philippines : 1930-1983 », publié par le Third World Studies Centre (Université des Philippines) dans « Marxism in the Philippines », Quezon City,
for Philippine Concern établi en Espagne (où le révérend père Intengan s'est réfugié). Analysant les « dilemmes » de la « gauche démocratique », le document note que « certains éléments au sein de la dictature se préparent à protéger leurs intérêts par la force, et parallèlement la guérilla communiste étend son contrôle sur des zones importantes des campagnes. Les forces de l'opposition démocratique seraient alors obligées de choisir entre la capitulation pure et simple où le combat contre ces deux forces ennemies dans des conditions extrêmement défavorables » (31).
Le spiritualisme a été utilisé comme une arme contre le marxisme. Monseigneur Francisco Claver, que l'on peut relier au courant « social-démocrate » et qui a combattu la dictature, se réfère aujourd'hui au « miracle d'EDSA » (du nom de l'avenue de la capitale E. de los Santos, où le peuple a construit des barricades pour protéger les militaires rebelles, en février) : « La révolution a eu lieu dans une période courte, de 77 heures, entre le 22 et le 25 février. Le miracle d'EDSA. Des hommes et des femmes sans armes (...) Leurs seules armes furent des rosaires, des crucifix, des images religieuses de la Vierge et du Saint-Enfant, et une vulnérabilité née de la foi. » (32)
Mais, de façon générale, comme l'écrit Abinales, « l'idéologie des dems" est éclectique. Un analyste politique (Francisco Nemenzo) la qualifie de "fatras de marxisme et de christianisme". Elle s'est appropriée une bonne partie des catégories politiques des "nat-dems". (33), tout en semblant posséder une contribution originale sous la forme du concept de "capitalisme intérieur" et sa propre version du "socialisme". Une bonne partie de cela est dû au développement tardif de la tradition social-démocrate lutte qu'il fallait mener pour que cette dernière soit débarrassée de son passé ré-
L'éclectisme en matière d'idéologie a été reflété par un programme politique instable, surtout durant les années de loi martiale, où le mouvement était divisé sur la stratégie révolutionnaire » (34).
Best vrai que le PDSP n'a jamais constituer véritablement en parti et à établir son contrôle sur les groupes de base. Agapito « Butz » Aquino, beau-frère de la présidente, social-démocrate, note en effet qu'une fois clandestin, le PDSP « ne s'est plus consolidé Donc, des groupes différents agissaient dans diverses zones du pays. Maintenant, je crois qu'ils essaient de reconsolider une forme d'organisation nationale » (35).
Derrière le vocable des « soc-dems » et des références communes au socialisme démocratique et au christianisme, on trouve en fait un large éventail de groupes politiques fragmentés et de groupes investis dans un travail sectoriel plus ou moins autonome. Outre le PDSP, notons l'existence du Mouvement philippin social-démocratique et celui des Jeunes pour l'avancement de la foi et de la justice (YAFJ), qui appartiennent à la « gauche » « demsoc ». On peut retracer les origines de certaines fractions social-démocrates actuelles dans les organisations d'avant la loi martiale : le Lakasdiwa et le Kasapi. Sous la répression, nombre de groupes sociaux-démocrates se sont opposés à la priorité anticommuniste de leur direction idéologique, défendant le principe d'une alliance militante avec les forces du NDF.
Les sommets du mouvement - et avant tout les idéologues anticommunistes - sont solidement ancrés dans l'élite sociale et la politique bourgeoise. Mais les militants enracinés dans un travail de masse s'identifient au contraire à la cause populaire. Il en va de même d'un certain nombre de personnalités de la gauche nationaliste. Il est probable que, dans un proche avenir, bien des ambiguités vont devoir être levées entre ceux qui continueront à privilégier la recherche de solutions bourgeoises à la crise socio-économique et ceux qui chercheront des solutions ouvrières et populaires.
UNITÉ ET SOLIDARITÉ
La situation ouverte par la « révolution de février » est objectivement favorable aux forces populaires. La crise économique continue de nourrir la mobilisation sociale. La démocratisation du régime élargit le champ d'action des organisations de masse. Des expériences unitaires nouvelles sont désormais possibles. Et le débat fleurit en un printemps idéologique bienvenu : la gauche philippine, toutes tendances comprises, peut renouveler sa réflexion politique à travers l'expérience
Mais la situation subjective reste difficile. Le PCP a été pris à contre-pied par événements, l'initiative politique et idéologique est passée du côté des forces réformistes bourgeoises. Quant à la « petite gauche » et aux sociaux-démocrates, ils doivent se montrer capables de résoudre bien des problèmes pour eux nouveaux : construire des organisations suffisamment unifiées et solides pour mener une politicohérente à l'échelle nationale et, pour les sociaux-démocrates, faire un choix de classe clair. Tâches d'autant plus pressantes que nul ne sait combien de temps durera la situation présente. La répression peut, demain, redevenir générale dans le
La répression n'a d'ailleurs pas disparu. Malgré la vague de libération de prisonniers politiques qui a succédé à la victoire de Corazon Aquino, il reste peutêtre encore près de 500 prisonniers politiques dans les geôles de province. C'était en tout cas encore le cas début mai, comlibrairie diffusion
LA BRECHE
9, rue de Tunis,
75011 PARIS. Tél : 4367 63 57 me l'a révélé à la presse, au nom de l'organisation de défense Task Force Detainees, la sœur franciscaine Mariani Dimaranan (36). Pour éviter de se conformer à l'ordre présidentiel de libération de tous les détenus politiques, les militaires se sont contentés de jouer sur le statut formel des détenus, décrits comme des droits communs accusés par exemple de « possession d'arme ». De nombreux témoignages de journalistes — comme celui de Deb
Negros (37) -confirmer ce fait. Il est donc urgent de poursuivre, aux Philippines comme sur le plan international, le combat pour la libération de tous les prisonniers politiques, fussent-ils de simples ouvriers ou paysans inconnus du grand public.
Par ailleurs, les forces armées ont poursuivi de nombreuses opérations antiguérilla. Elles font aussi agir les agents qui se sont infiltrés dans la NPA - les « Zombies » - pour discréditer le mouvement revolutionnaire (30). Entin, idéologique, l'écho accordé à la parution d'un article du journaliste Ross H. Munro intitulé « The New Khmer Rouge », c'est-a-dire le PCF, la NPA et toutes les forces qui leur sont liées, est tres symptômatique. Une large offensive antimarxiste est engagée. Il serait dangereux de la sous-estimer.
Face à ces attaques, la solidarité internationale ne doit pas faiblir. Toutes les forces de gauche, progressistes, populaires et révolutionnaires, doivent savoir faire front, malgré et par-delà la désunion politique. Par devoir élémentaire de solidarité d'abord, et parce que le PCP et la NPA, premiers menacés, ne sont en effet pas les seuls visés. Toutes les forces socialistes et le mouvement de masse indépendant sont, à terme, concernés par l'offensive
Paul PETITJEAN, Bayan Centre for Philippine Concern, « Spectrum of Political Forces and Current Issues in the Philippines », novembre
32. « The Miracle of EDSA : Reflecting on ver, Institute on Church and Social Issues, 13 mars 1986, document dactylographié, une page.
Best couramment utilisé aux Philippines pour « national-démocrates », qui se reconnaissent dans le programme du NDF, comme soc-dem l'est pour « social-démocrate ».
34. P. N. Abinales, « The Post-Marcos ReProspects of a Philippine "October" », Kasarinlan, volume 1, numéro 4, 2e trimestre 1986, p. 40. Ce numéro de Kasarinlan est entièrement et à l'après-Marcos aux Philippines. Aquino, Philippine News and Features, volu-
36. Voir les articles de l'hebdomadaire philippin We Forum du 25-31 mars 1985 et l'article du International Herald Tribune du 5 mai
37. Deb Shnookal, « Repression continues in "Sugarland"», Intercontinental Press, du 19 mai 1986, p. 310-312.
38. Voir « The "Zombies"' in Mindanao ». dans le bulletin Chronology of Events, Manille, avril 1986, numéro 20, p. 14.
39. Ross H. Munro, « The New Khmer Rouge », Commentary, décembre 1985.