Arrestation de Zbigniew Bujak, dirigeant clandestin de Solidarité ment polonais augmenta les prix des pro- de courants politiques en son sein, et en
POLOGNE
C'est au lendemain de la décision de l'assemblée du Fonds monétaire international (FMI) d'admettre la Pologne en son sein que la police politique arrêtait le principal dirigeant clandestin de Solidarité, Zbigniew Bujak. Le même jour la po. lice arrêtait d'autres militants connus à Varsovie : Konrad Bielinski, membre de la direction régionale clandestine du syndicat, Ewa Kulik, rédactrice de Tygodnik Mazowse, principal journal clandestin de Solidarité, diffusé à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires chaque semaine, et, enfin, Henryk Wujec, ancien dirigeant élu de Solidarité de Varsovie, qui fut membre du Comité de défense des ouvriers (KOR) et animateur du premier journal ouvrier de Pologne, Robotnik (disparu depuis 1981). Contrairement à Bielinski et Kulik, Henryk Wujec n'était pas un clandestin. Ce coup de filet risque d'affaiblir sérieusement la direction régionale de Solidarité à Varsovie.
L'arrestation du Bujak est un coup dur porté à l'ensemble du mouvement ouvrier polonais. Cet ancien ouvrier de la fabrique des tracteurs Ursus, à Varsovie, avait pris contact avec le KOR au début 1980. Lorsqu'en juillet 1980 le gouverneduits alimentaires, il anima la première grève à Ursus, tentant d'organiser alors une commission ouvrière inspirée de l'exemple espagnol. Elu président de Solidarité de la région de Varsovie, il fut également membre de sa direction nationale. En automne 1981, il chercha, à l'instar des syndicalistes de la région de Lodz, à mettre en place un contrôle social de la distribution, pour lutter contre la pénurie. Echappant à l'arrestation lors du coup d'Etat du 13 décembre 1981, Bujak fut l'un des fondateurs de la direction provisoire clandestine (TKK) de Solidarité. A la stratégie de la grève générale, prônée alors notamment par les syndicalistes de Basse-Silésie, il opposa celle du développement d'une contre-société (« la société clandestine ») censée imposer la négociation à la bureaucratie.
Cette orientation, qui privilégie le développement d'autres secteurs de résistance au détriment de la coordination des structures syndicales d'entreprise et s'oppose à toute perspective d'affrontement central avec le pouvoir bureaucratique, a accentué les divisions du mouvement social polonais. Le récent développement particulier d'un courant socialiste et révolutionnaire connu sous le nom d'Opposition ouvrière (cf. Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986), qui place au centre de ses perspectives la généralisation des luttes ouvrières, en est une des conséquences. Mais, si l'autorité de Bujak était largement contestée par les cadres de Solidarité, il restait aux yeux de tous le symbole de la résistance opiniâtre face aux vélléités de normalisation du général Jaruzelski. Au sein de la TKK, il était le dernier dirigeant national élu avant l'instauration de l'état de guerre.
Son arrestation, après celles des trois dirigeants syndicaux de la région de Basse-Silésie (Wladyslaw Frasyniuk, Piotr Bednarz et Jozef Pinior) en 1982-1983, celles des dirigeants syndicaux de Cracovie (Stanislaw Handzlik en 1982 et Wladyslaw Hardek en 1983), du dirigeant clandestin de Poznan Janusz Palubicki en 1983, des dirigeants de Gdansk (Bogdan Lis en 1984 et Bogdan Borusewicz en 1985), et celle enfin de Tadeusz Jedynak de Haute-Silésie en 1985, affaiblit non seulement la TKK mais l'ensemble du mouvement. Ces dirigeants, élus régulièrement en 1981 durant la période d'activité légale de Solidarité, symbolisaient en effet la continuité du mouvement de résistance. La TKK, aujourd'hui réduite à deux militants clandestins (Jan Andrzej Gorny de Haute-Silésie et Marek Muszynski de Basse-Silésie) dont aucun ne fut à la direction du mouvement syndical avant décembre 1981, voit ainsi se réduire sa portée symbolique.
Les bureaucrates du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), réunis à Varso vie pour la préparation de leur prochain congrès, ont accueilli la nouvelle de l'arrestation de Bujak par une large ovation. Mais si Jaruzelski espérait réduire Solidarité à l'impuissance par ce coup de filet, ces espoirs ont été immédiatement démentis. A Varsovie, à Wroclaw et à Gdansk, des manifestations spontanées ont accueilli, dimanche ler juin, l'annonce de l'arrestation de Bujak. A Cracovie, le même jour, c'est une manifestation antinucléaire de plusieurs milliers personnes, organisée par des structures indépendantes, qui reprit à son compte l'exigence de la libération de Bujak. Pour spectaculaire qu'elle soit, la répression n'arrête pas la lutte des syndicalistes polonais.
Cyril SMUGA, 2 juin 1986.