Les luttes ouvrières n'ont pas manqué depuis la chute de Duvalier le 7 février dernier. Elles ont d'abord touché les ministères et les entreprises publiques. Leurs revendications centrales étaient le départ des directeurs liés à l'ancien régime et les augmentations salariales. Puis ces actions se sont étendues au secteur privé.
Presque toutes les grandes entreprises ont connu des mouvements revendicatifs, le plus souvent sous la forme de grève. Et cela même dans les « factoreries », c'est-àdire les usines d'assemblage de produits destinés à l'exportation, qui emploient près de 50 000 personnes, dont deux tiers de femmes. Les menaces de licenciement et de remplacement immédiat des grévistes par les chômeurs qui attendent aux portes des usines, n'ont pas empêché les mouvements de grève dans une vingtaine de ces entreprises pour exiger un salaire minimum de 5 dollars par jour (environ 35 francs), contre les 3 dollars actuels.
Les grèves, dans le secteur des industries desservant le marché local, ont abouti à quelques augmentations de salaires. En revanche, dans les industries d'assemblage, le patronat regroupé dans l'Association des Industries d'Haiti (ADIH), tient bon. Exportant vers les Etats-Unis et entrant en concurrence avec d'autres sites d'assemblage, ce secteur industriel ne peut pas, à l'instar des industries servant le marché local, répercuter les hausses de salaires sur les consommateurs locaux par une hausse des prix à la vente.
Ces grèves manquent de coordination. La faiblesse et le manque d'expérience du mouvement ouvrier organisé est un des principaux problèmes de la révolution haitienne. Trois centrales syndicales sont apparues, mais elles ne représentent pas encore une force importante. La centrale autonome des travailleurs haitiens (CATH), dont le siège est située 93 rue des Casernes, à Port-au-Prince, est née en 1980 et a alors agi surtout dans la clandestinité. A la mi-avril, elle comportait 17 syndicats, selon le bulletin Haïti Information Libre de mai 1986. La CATH avait commencé à travailler avec la Centrale latino-américaine des travailleurs (CLAT) liée à la démocratie chrétienne internationale. Mais elle rompit avec elle peu après sa création.
A leur retour d'exil du Venezuela, d'anciens membres de la CATH créèrent la CATH-CLAT, soutenue par la CLAT et la Conférence mondiale des travailleurs (CMT), qui affirmait regrouper 7 syndicats à la date du 17 avril.
La CATH est principalement concurrencée par la Fédération des ouvriers syndiqués (FOS), créée en 1984 avec la bienveillance de la dictature, à laquelle elle servait de caution auprès d'organismes internationaux. Aujourd'hui, la direction de la FOS se dit anti-duvaliériste, et certains affirment même qu'elle a été effectivement « démacoutisée », c'est-àdire débarrassée des hommes de main de la dictature. La FOS affirmait regrouper une vingtaine de syndicats au 21 avril dernier. Cette fédération entretient des liens avec la Confédération des syndicats libres (CISL), et surtout avec le principal syndicat des Etats-Unis, l'AFL-CIO. Une délégation de la CISL comprenant un représentant de l'Institut américain pour le développement de la liberté du travail (AIFLD), qui n'est autre que le bras syndical de la CIA, s'est rendu à Port-au-Prince à la mi-mars. Par ailleurs, des centrales syndicales se sont construites en milieu enseignant et étudiant.
Du côté des partis politiques ayant pignon sur rue, deux au moins ont quelques liens avec le mouvement ouvrier. Cela est clair pour ce qui est du Parti unifié des communistes haitiens (PUCH) dont les dirigeants, à leur retour d'exil ont rencontré un certain succès. Le PUCH peut se réclamer des dizaines de militants assassinés sous la dictature. Les liens mouvement ouvrier sont moins nets dans le cas de l'Union des forces patriotiques d'Haiti (IFOPADA), qui a un statut d'observateur à l'Internationale socialiste, et désire favoriser le développement d'une « bourgeoisie nationale ». L'IFOPADA est loin d'avoir l'audience dont se prévalait son porte-parole, Serge Gilles, lorsqu'il était en exil. Cette organisation semble, par ailleurs, confrontée à de graves difficultés internes.
Par ses initiatives et ses capacités de mobilisation, le Comité d'unité démocratique (KID) occupe une place particulière au sein du mouvement populaire. Il n'est pourtant constitué que de quelques personnalités ayant combattu la dictature et de plusieurs associations récemment constituées. Le 24 mars, le KID organisait une gigantesque manifestation dans la capitale pour réclamer un gouvernement provisoire civil. « On aurait pu croire, écrivait le journal Haïti Progrès, que la ville entière manifestait, à voir toutes les rues archi-bondées ». Entendant agir dans le cadre de la semaine précédant le ler mai, le KID récidivait le 25 avril. Il mobilisa dans la rue des milliers de personnes, dont 50 comités de quartiers, contre les complots duvaliéristes, les entraves mises à la formation de syndicats, et surtout contre le chômage. On y criait : « CNG, CNG, qu'es-tu en train de nous faire ? Tu gardes les emplois, tu ne nous en donnes pas. Les emplois sont pour les macoutes. Nous allons te déchouçuer. ». A cette occasion, le KID diffusa un premier programme de revendications pour lutter contre le chômage. Le KID est aujourd'hui soumis à des menaces de répression.