Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Deux mois et demi de luttes contre le gouvernement Martens-Gol

· Inprecor n° 223, 7 juillet 1986 · p. 14-18 · 4 125 mots

Belgique Syndicalisme

LA surprise générale, après quatre années d'une politique

• d'austérité très dure, qui a coûté 13 % de leur pouvoir

• d'achat aux travailleurs, le gouvernement de droite dirigé par Wilfried Martens et Jean Gol, comprenant une coalition de démocrates-chrétiens et de libéraux, est sorti vainqueur des élections législatives du 13 octobre 1985 (1). Les quatre partis de la coalition gouvernementale ont progressé ensemble de

2,2 % et de deux sièges (2). Il s'agit d'une défaite politique du mouvement ouvrier, et notamment d'un nouvel échec pour la direction de la Fédération générale du travail de Belgique

(FGTB), de tendance socialiste. Cette direction n'a pas réussi à faire changer la politique du gouvernement par le moyen de mobilisations extra-parlementaires. Sa stratégie électorale a également connu un échec.

Frank SLEGERS

Une fois que le gouvernement Martens-Gol eut gagné les élections, on aurait pu croire qu'il se sentirait renforcé et qu'il accentuerait ses attaques contre les travailleurs. Mais, paradoxalement, ce ne sera pas le cas. Le gouvernement, et surtout le démocrate-

Premier ministre, chrétien flamand Wilfried Martens, a mecampagne en annonçant qu'après les sacrifices viendraient les résultats. Martens avait notamment déclaré, en septembre 1985, « qu'on avait parcouru les trois quarts du chemin ». La fin du tunnel était donc en vue. La Confédération des syndi-

Des mineurs du Limbourg en grève. (DR)

ABVI luttes des travailleurs. cats chrétiens (CSC), qui est liée aux partis démocrates chrétiens, lui emboîta le pas, en demandant au futur gouvernement qu'il s'appuie sur les résultats du précédent gouvernement pour combattre le chômage, maintenir le pouvoir d'achat, sauvegarder la sécurité sociale, etc.

Au nom de ces revendications, le syndicat chrétien a mené campagne comme jamais auparavant pour les candidats inscrits sur les listes de la Démocratie chrétienne directement représentatifs du mouvement ouvrier chrétien. On peut dire que c'est ce message-là qui a été entendu par les électeurs, car si la coalition gouvernementale a progressé dans son ensemble, ce ABVV)

En effet, la direction de la FGTB a appuyé le projet des deux partis socialistes, le flamand (SP) et le francophone (PS).

Ce projet consistait à « grignoter » la démocratie-chrétienne en pratiquant une politique d'ouverture de leurs listes à des militants chrétiens et, dans le cas du PS, à des militants du mouvement wallon, tout cela, dans le but de remplacer les libéraux dans la coalition gouvernementale avec les partis de la démocratie-chrétienne, pour continuer la politique d'austérité sur le dos des travailleurs. La direction de la FGTB donna son appui à ce projet. L'interrégionale wallone de la FGTB avait même conclu un programme commun avec le PS dans cette perspective. Et pour ne pas gêner le retour du PS au gouvernement la direction de la FGTB « gela » pendant un an et demi les progrès a résulté de mouvements inégaux en son sein : les démocrates-chrétiens dans tout le pays et les libéraux francophones ont progressé, mais les libéraux flamands ont subi un important échec.

C'est ce dernier parti qui a été le plus identifié avec la politique d'austérité. Le poids du mouvement ouvrier chrétien dans le nouveau gouvernement est done plus fort et, en même temps, la pression sur la direction du mouvement ouvrier chrétien de la part de sa propre base a augmenté, tandis que se profilent à les « élections sociales » de l'horizon

1987, des élections dans les entreprises qui mesurent les rapports des forces entre les deux grandes confédérations syndicales.

SIX MOIS DE MANOEUVRES

Par ailleurs, les deux partis socialistes ont progressé de 3,3 % et de six sièges au cours de ces élections. Ce sont surtout les petits partis, notamment communautaires qui ont fait les frais des élections du 13 octobre 1985. Au lendemain des élections, le sentiment généralisé dans les usines n'était pas celui d'une défaite, mais celui d'une irritation contre les « imbéciles » qui s'étaient fait tromper lors du vote par les promesses des démocrates-chrétiens.

1. Voir l'article d'Alain Tondeur, « La participation électorale renforce », se paru dans Inprecor numéro 206 du 4 novembre

1985.

2. Les quatre partis de la coalition gouvernementale sont le Parti social chrétien (PSC) et son homologue flamand, le CVP, de tendance démocrate-chrétienne, et le Parti réformateur libéral (PRL) francophone et son équivalent flamand, le PVV.

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La faiblesse du nouveau gouvernement n'a pas tardé à se manifester. Bien qu'étant en principe la continuation du gouvernement précédent, les négociations pour le constituer ont pris beaucoup de temps, à cause notamment des frictions entre libéraux et démocrates-chrétiens. Le patronat s'est mis en première ligne pour peser sur ses orientations, par exemple en contestant l'idée que les trois quarts du chemin étaient déjà parcourus. A la fin novembre 1985, un accord gouvernemental est conclu, qui prévoit que le déficit du budget devrait, dans les quatre prochaines années, passer de 11,5% à 7% du PNB. Le gros de l'effort devrait être accompli en 1986 et 1987, en faisant des économies importantes, grâce à la modération salariale, a la réforme de la sécurité sociale et au démantelement des services publics.

Pourtant, l'accord ne comporte pas de mesures concrètes. Afin de le concrétiser, il a fallu de nouvelles négociations à l'intérieur du gouvernement, lequel a d'abord demandé au Parlement des pouvoirs spéciaux, « pour prendre toutes les mesures utiles chaque fois que des circonstances exceptionnelles compromettent la compétitivité » et pour « assainir » les finances publiques. Il obtiendra le vote des pouvoirs spéciaux à la fin mars 1986, mais ce n'est finalement qu'en mai 1986, huit mois après les élections, que le gouvernement peut donner une forme concrète à un plan d'austérité destiné à faire payer la crise aux travailleurs.

En prenant le temps nécessaire pour parvenir à un accord en son sein, le gouvernement misait sur l'attentisme des syndicats. Ces derniers ne l'ont pas déçu.

En effet, lorsque le 3 décembre 1985, les directions des deux confédérations discutent chacune l'accord gouvernemental, c'est l'expectative qui s'installe. La CSC ne rejette pas l'accord gouvernemental, mais demande des négociations. Dans son journal, on peut lire : « Le train est parti, les conducteurs sont connus: le MOC (Mouvement ouvrier chrétien) est heureux que ses représentants au gouvernement et au Parlement aient été renforcés grâce aux élections. Il compte sur ses représentants pour donner son avis sur les projets de voyage, là où ce sera nécessaire : le mouvement ouvrier chrétien continuera à veiller à ce que l'indispensable politique de redressement ne perde son aspect humain tout aussi indispensable. »

La FGTB, de son côté, rejette l'ac« Nous ne bougerons pas dans l'immédiat, mais bien quand les mesures impopulaires des économies de 225 milliards de francs français), ce sera lourd, commenceront à "sortir". Quand les allocataires sociaux et les travailleurs auront perdu leur 2 % d'index, quand les préretraités verront qu'ils doivent payer 40 000 francs d'impôts en cohabitants verront leurs allocations de "intention méchantes" de ce nement apparaîtront. » La FGTB a donc refusé d'entamer une offensive générale

Dans les entreprises, les travailleurs ont fait preuve, durant toute cette période, d'une capacité de résistance largement intacte. Déjà en novembre 1985, quelques semaines après les élections, les mineurs du Limbourg avaient débrayé contre les projets de la direction des charbonnages visant à supprimer des emplois. Ils obtiendront que, provisoirement, les plans soient retirés, et une concertation s'installe, dans le plus grand secret, entre la direction des charbonnages, le gouvernement et les syndicats. D'autres secteurs de la classe ouvrière entrent en lutte par la suite, notamment les cheminots fin janvier, mais pas en front commun syndical, le syndicat chrétien s'opposant activement à la grève « prématurée » dans un secteur où il y a une longue tradition d'unité entre les deux syndicats.

UNE COMBATIVITE

QUI SE MAINTIENT A Caterpillar de Charleroi, les travailleurs, en front commun syndical, parviennent à bloquer un projet d'introduction de salaires variables. Une grève de quatre semaines, à l'entreprise sidérurgique de Jemeppes-Kessales, est trahie en fin de compte par les directions syndicales. Relevons en particulier quatre jours de grève contre la flexibilité chez les constructeurs d'autobus Van Hool, une semaine et demie de grève à l'entreprise Honda, à Gand, contre l'arbitraire patronal, quelques jours de grève à Tubemeuse (sidérurgie liégoise) pour la défense de l'emploi, une grève de quatre semaines à l'entreprise d'armement FN de Liège autour de la convention collective se terminant par une demi-victoire, et la liste n'est pas finie. Mais cette capacité de lutte intacte de la classe ouvrière n'a pas suffi pour résoudre les problèmes posés par l'attaque d'ensemble préparée par le gouvernement.

A cause de la politique des directions syndicales, une succession de mobilisa-

Manifestation d'enseignants en Flandre, fin mai. (DR) tions contre le précédent gouvernement Martens-Gol n'était pas parvenue à le faire reculer sérieusement, même si la grève des services publics de septembre 1983 avait obtenu quelques concessions. Dans cette situation, marquée en plus par les effets de la crise et du chômage, il est illusoire de miser spontanée de luttes capables de déborder les directions syndicales et d'enclencher une nouvelle dynamique vers la grève

Plus que par le passé, les militants combatifs ont tendance à se tourner vers leurs organisations syndicales pour y créer les conditions de la remobilisation

La situation dans le mouvement syndical est fort complexe. D'un côté, la FGTB combat officiellement le gouvernement, mais elle ne parvient pas à élaborer un plan d'action capable d'unifier ses forces. De l'autre côté, la direction de la CSC ap puye le gouvernement, mais elle est obli gée d'assortir cet appui de conditions qui sont contradictoires avec le projet de ce même gouvernement.

A la fin 1985, la direction de la FGTB, confrontée à la perspective de quatre années de plus d'un gouvernement Martens-Gol avec les partis socialistes dans l'opposition, commence, pour son propre intérêt, à parler d'un plan d'action contre Martens-Gol. Le Parti ouvrier socialiste (POS), section belge de la IVe Internationale, sans illusion sur les motivations de la direction du syndicat socialiste et sur sa volonté d'aller jusqu'au bout, a décidé de s'insérer dans les perspectives ouvertes par cette volonté d'agir d'une partie de la direction du syndicat. Un aspect important de cette remobilisation de la FGTB est la politique de la main tendue par la direction du syndicat socialiste à la direction de la CSC, dans les services publies et dans l'ensemble du mouvement syndical, ce qui correspond à la compréhension que le POS a de l'importance vitale du front commun syndical pour que les lut-

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tes puissent aboutir. Cette tactique de la main tendue s'appuye sur les difficultés qu'allait rencontrer la direction de la CSC pour maintenir son soutien au gouverne-

Cette tactique, proposée et défendue par le POS devant les travailleurs et les syndicalistes les plus conscients, implique une bataille allant à contre courant des réflexes gauchistes et spontanéistes mouvement ouvrier belge, qui se reflètent dans des faiblesses politiques de l'avant-garde ouvrière.

Au début janvier 1986, le POS adresse une lettre ouverte à la CSC pour l'inviter à saisir la main tendue par la FGTB, en soulignant l'opposition qui existe à l'intérieur de la CSC contre la politique de la direction. Ainsi, on pouvait lire dans le journal des employés chrétiens francophones : « Dès que le programme gouvernemental sera connu, il faudra, sans tarder, procéder à une analyse sévère, évadegré d'ouverture syndicales, déclencher les moyens de la négociation et d'action que les dirigeants

Use sont engagés à mettre en place. Quatre années de duperie, ça suf-

Mais, le 4 février 1986, le comité national de la CSC ne décide aucune action immédiate. La direction de la CSC crée ainsi l'espace dont le gouvernement avait besoin pour obtenir du Parlement les pouvoirs spéciaux. En plus, la CSC mise sur la concertation sociale prévue avec le patronat pour avril 1986, qui concerne les entreprises privées. Ainsi, la CSC préparait la division, en séparant les allocataires sociaux et les travailleurs des services publics, cibles de choix du gouvernement, du secteur privé. Mais tout n'était pas joué, car en attendant les négociations avec le gouvernement, la direction de la CSC afson hostilité aux mesures touchant les jeunes, les chômeurs, les préretraités, etc. La CSC qualifiait ces points d'« inacceptables », mais le gouvernement ne semblait pas enclin à faire des concessions qui pourraient entamer sa cohésion

LA FGTB ET UN PLAN D'ACTION

QUI NE DÉCOLLE PAS Du côté de la FGTB, on ne parvient pas à établir un vrai plan de mobilisation. Les jeunes, les femmes et les préretraités sont promus « paracommandos », aux dires d'un responsable syndical, et la centrale FGTB des services publics engage une réelle mobilisation, en réunissant, le 7 février à Bruxelles, plusieurs centaines de responsables syndicaux, en publiant une brochure imprimée à 16 000 exemplaires destinée à armer ses militants. Mais les fédérations syndicales du secteur privé ne semblent pas prêtes à bouger et misent sur la concertation sociale avec le patronat et le gouvernement. En plus, la FGTB wallonne et le PS francophone ont prolongé leur accord électoral et lancent une campagne qui ne peut que servir de repoussoir pour la CSC et de prétexte aux socialistes flamands pour s'abstenir.

Néanmoins, le congrès de la FGTB des 21 et 22 mars adopte la proposition d'une manifestation nationale pour le 31 mai. Si la proposition est modeste par rapport aux enjeux, surtout qu'en attencette manifestation la aucune autre action, la décision de cette manifestation même une défaite de ceux qui, à l'intérieur de la FGTB, misaient sur la passivité ou sur le « repli wallon ». Cette dernière stratégie, prônée par l'appareil liégeois de la FGTB, s'inscrit dans le cadre d'une alliance avec l'aile wallonne et moderniste

Mais cette stratégie est de plus en mise en cause à l'intérieur de la FGTB wallonne par des dirigeants qui ont tiré la conclusion des échecs passés, à savoir qu'il faut l'unité entre la FGTB et la CSC, et entre travailleurs flamands et francophones, pour battre le gouvernement. C'est notamment le cas de la direction de la FGTB de Charleroi. Une manifestation nationale de la FGTB allait dans leur sens, mais cette manifestation sera dépassée par l'évolution de la lutte, dans laquelle les hésitations et la division de la FGTB pèseront lourdement.

Après avoir obtenu du Parlement, à la fin mars 1986, des pouvoirs spéciaux, le gouvernement se retira en « conclave » pour traduire en mesures concrètes les économies budgétaires prévues dans la déclaration gouvernementale. Au fur et à mesure que les fuites se succèdent et que les travailleurs se rendent compte du niveau des attaques, la température augmente rapidement dans la classe ouvrière. A la mi-avril, ce sont les mineurs du Limbourg qui entrent spontanément en grève, en réaction contre des informations selon lesquelles le gouvernement projetterait de fermer trois des cinq charbonnages qui restent en activité et de réduire de moi. tié le nombre des emplois dans les char-

LES SERVICES PUBLICS . OUVRENT UN DEUXIEME FRONT

Il faut savoir que la province du Limbourg, où se concentre l'activité minière en Belgique, est l'une des parties de l'Europe les plus touchées par le chômage : un quatre est sans emploi. Après quelques jours, les directions syndicales qui ne voulaient pas de cette grève, parce qu'elles ne croyaient pas en la possibilité de sauver l'emploi dans les mines, reconnaissent la grève, qui va rapide•ment mettre le gouvernement sous pression. Mais le 4 mai, après deux semaines, les directions syndicales appellent à la reprise du travail. Après ce coup de poignard dans le dos, une partie des mineurs résistera encore deux semaines, mais, finalement, les directions syndicales parviendront à casser la grève, juste au moment où, ailleurs dans le pays, la mobilisation de la classe ouvrière se renforce. La réprobation de l'attitude des directions syndicales des mineurs s'exprimera, dans le mouvement syndical, par un appel public de plusieurs fédérations d'autres branches contre les fédérations des mineurs et pour reconnaître la grève. Cela constitue une transgression des frontières des fédérararement vue dans l'histoire du mouvement syndical belge.

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Au début mai, au moment où le gou- de 48 heures à partir du jeudi 15 mai. Le vernement est encore en « conclave » et où les mineurs sont encore en grève, les syndicats des services publics ouvrent un deuxième front contre Martens-Gol. Les manifestations du ler mai serviront de tremplin. Le 6 mai, c'est la grève, lancée par la FGTB et la CSC ensemble, qui sera un succès éclatant. Dans les transports publics, tout s'arrête, et le front commun syndical entre socialistes et chrétiens en sort renforcé. La grève est également massive à la Poste, aux Télécommunications, à la SABENA, à la RTBF et à la BRT (radio-télévision), à la régie des transports maritimes, dans l'enseignement en Wallonie, bref, dans tous les secteurs sur lesquels pèsent des menaces de privatisation et de licenciement. La constitution du front commun syndical est un atout décisif. Tout le monde est conscient du fait qu'on ne peut en rester là. Les cheminots de Charleroi veulent continuer la grève. Les protestations montent de partout, lors de la réunion interprofessionnelle de la FGTB de Charleroi, le 6 mai. Les militants disent que la manifestation prévue pour le 31 mai, c'est trop tard. Le bureau de la FGTB de Charleroi vote une motion pour une grève nationale de 48 heures.

Le 7 mai, ce sont les enseignants du réseau catholique qui manifestent à Bruxelles contre les projets du gouvernement. Ils sont plus de 15 000, un coup très dur pour le gouvernement. Dans la nuit du 12 au 13 mai, les cheminots relancent le mouvement. La grève s'étend rapidement à partir de Charleroi. Les deux syndicats de cheminots, FGTB et CSC, reconnaissent la grève et décident une grève nationale mouvement s'accélère, avec des grèves un des postiers, aux télécommunications. La direction de la FGTB lance un appel à la solidarité du secteur privé avec les services publics. C'est un mot d'ordre vague, mais qui donne néanmoins une couverture officielle aux militants pour imposer des actions dans le privé, là où c'est possible, et surtout dans quelques grandes usines de la métallurgie en Wallonie. Une manifestation de 10 000 dans la région du Centre, servira comme détonateur de la grève générale dans la région, qui durera jusqu'à la fin mai. La température monte. Le gouvernement n'en finit pas d'élaborer ses plans, les journaux bourgeois s'impatientent, les valeurs boursières sont en baisse. Les travailleurs sentent que la vic-

C'est dans ce contexte que, le jeudi 22 mai, le bureau national de la FGTB se réunit. La grève des services publics se durcit. A Mons-Borinage, elle est générale. Dans la région du Centre se développe la grève générale interprofessionnelle, privé et public ensemble. Ce jeudi et vendredi-là, les grandes entreprises du privé en Wallonie seront en grève avec le secteur public, pendant 48 heures. La Flandre agit avec retard dans le privé, mais là aussi les choses commencent à bouger. Le matin même, Marcel Schoeters, président de la FGTB à Anvers, propose devant 8 000 manifestants d'aller proposer « à Bruxelles » une grève nationale interprofessionnelle de 48 ou 72 heures, comme prélu de à la manifestation du 31 mai.

Voilà qui constituait un mot d'ordre

GREVE: GENT

ferme et unificateur pour toute la FGTB, au lieu des consignes vagues, à la carte, qui laissent chaque section régionale et chaque secteur libres de décider. Mais Gillon, le « patron » des métallurgistes de Liège et adepte du « repli wallon », s'oppose à un tel mot d'ordre. Lorsque Vandenbroucke, le président de la FGTB, propose d'aller dans le sens du front commun syndical et d'inviter publiquement la CSC à participer à la manifestation du 31 mai, Gillon menace de claquer la porte. Au moment où la direction nationale de la CSC est la plus soumise à la pression des mobilisations, celle de la FGTB reste paralysée.

200 000 DANS LES RUES DE BRUXELLES Pourtant, mardi 27 mai, le conseil général de la CSC n'a pas pu résister à la pression des nombreuses fédérations et unions régionales opposées au plan du gouvernement. Jef Houthuys, le président très droitier de la confédération chrétienne, et la direction nationale de la CSC, ont été obligés de prendre leurs distances par rapport aux mesures gouvernementales. Ils exigent du gouvernement une concertation d'urgence, sous peine de généraliser l'action. C'est que se fait sentir la pression des enseignants chrétiens, des fédérations chrétiennes des services publics, mais aussi d'une série d'endroits dans le privé où le front commun syndical s'est réalisé à la base. En plus, les attaques du gouvernement contre les chômeurs, les femmes, les allocataires sociaux La manifestation du 31 mai. Une banderole appelle à la grève générale unitaire. (DR)

SRALE

CS

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en général, entrent en contradiction avec l'insistance de la CSC pour une politique d'austérité certes, mais qui épargne les plus faibles.

La manifestation du 31 mai organisée par la FGTB connaîtra un tel succès que tous les journaux bourgeois ne purent cacher leur surprise devant la force de la mobilisation. Cette manifestation, conçue à l'origine comme le premier pas d'un plan d'action, se situe de fait en pleine effervescence sociale. Le succès de la mobilisation exprime le désir des travailleurs d'une action unitaire, tous ensemble. Mais ce succès exprime aussi la perception par les travailleurs du fait que la victoire est possible : le gouvernement hésite, la CSC a des difficultés pour maintenir un soutien sans failles à la politique gouvernementale.

Mais il ne faudra pas attendre plus de 24 heures après cette manifestation historique pour voir la direction de la FGTB casser la dynamique de la mobilisation. Dès le lundi 2 juin, des milliers de syndicalistes attendent un mot d'ordre de grève nationale interprofessionnelle. C'est ce qu'il aurait fallu, pour battre le fer quand il était chaud, pour élargir les fissures entre la CSC et le gouvernement, pour ne pas laisser les travailleurs du secteur public s'épuiser au combat. C'est ce qui a été demandé par un appel officiel lancé par la FGTB du Centre, en grève interprofessionnelle depuis le 22 mai.

Mais le mot d'ordre attendu n'est pas venu. La direction de la FGTB décide des grèves tournantes par régions, les unes le 13 juin, les autres le 20 juin. Mais au fond, elle met le cap sur la négociation.

Des négociations tous azimuts s'instaurent : dans l'enseignement, les postes, les vicinaux, les chemins de fer, et au niveau interprofessionnel. La dynamique de lutte est inversée. Au lieu d'unifier, on divise, au lieu de progresser, on recule. C'est ainsi qu'est créé l'espace qui doit permettre au gouvernement et à la direction de la CSC de colmater les brèches dangereuses qui s'étaient produites dans leur alliance. Vandenbroucke, président de la FGTB, annonce qu'il laisse deux semaines au gouvernement. Peut-être que la direction de la FGTB pense relancer le mouvement en plein été ?

Pourtant, le gouvernement n'est pas au bout de ses peines. La direction de la CSC a exprimé son opposition à 17 mesures du gouvernement. Il reste à voir dans quelle mesure celui-ci sera capable de né gocier, tout en conservant sa cohésion in-

C'est là-dessus que mise la direction de la FGTB, dont le but était et reste de déstabiliser le gouvernement Martens-Gol, afin de créer un terrain propice au retour négocié, éventuellement sans élections, des socialistes au gouvernement. La situation reste donc fort instable, et toutes les possibilités demeurent pour la rentrée sociale après l'été.

FORCES ET FAIBLESSES DE L'AVANT-GARDE SYNDICALE Le développement des luttes ces derniers mois a fait apparaître un affaiblissement important de la cohésion de l'appareil syndical de la FGTB. Cet affaistructurel. Aujourd'hui on est loin de la force, de la cohésion et de la confiance dont a fait preuve cet appareil pendant des décennies et qui ont formé le cadre dans lequel la gauche syndicale avait appris à agir. Le nouveau rapport de forces donne des possibilités nouvelles aux syndicalistes de combat, qui ont réagi de manière intuitive en montrant plus d'initiative et d'audace dans l'action. Mais en même temps les défis posés à cette gauche syndicale sont plus importants, et elle n'est pas spontanément en mesure de

En effet, avant tout préoccupée de résoudre les problèmes par la force de l'action, les de l'avant-garde syndicale sous-estiment souvent l'importance d'être capable d'analyser la situation au delà de leur propre secteur. La gauche syndicale néglige aussi un certain nombre de questions, telles l'organisation de la lutte autour de revendications précises et la nécessité d'assurer la participation active de la masse des travailleurs. Surtout, elle sous-estime l'importance de proposer un débouché politique autour duquel peut s'articuler le combat pour l'unité des travailleurs et de leurs organisations. Pour être à la hauteur des enjeux actuels de la lutte des classes en Belgique, il va falloir que l'avant-garde syndicale résolve ces questions en tirant les leçons de la dernière vague de luttes.

Frank SLEGERS, Bruxelles, 16 juin 1986.

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