Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Le mouvement ouvrier latino-américain en lutte contre la dette extérieure ; entretien avec un responsable de la CUT

· Inprecor n° 223, 7 juillet 1986 · p. 10-13 · 4 523 mots

Économie mondiale Syndicalisme Argentine et Chili Brésil

MERICO Bernardes est l'un des membres de la direction nationale de la Centrale unique des travailleurs (CUT). Membre de son secrétariat aux relations interna-

-tionales. il est le coordinateur des relations extérieures de la CUT pour l'Asie et l'Amérique du Sud. C'est en cette qualité qu'il a participé activement à la campagne contre la dette extérieure, qui s'est développée dans le continent sud-américain. C'est

Au Brésil et dans l'ensemble de l'Amérique latine, la lutte contre la dette extérieure tend de plus en plus à se trouver au centre de toutes les questions sociales. Le développement d'actions communes coordonnées sur ce terrain est l'expression la mes le quatrième exportateur agricole mondial et nous avons le troisième troupeau du monde. On connaît actuellement une vague d'épidémies qui seraient facilement évitées si une partie des 13 milliards de dollars (91 milliards de francs) annuels payés au titre de la dette extérieure étaient utilisés au développement de la médecine de base. Le Brésil est un pays de chomeurs, et l'argent de la dette suffirait à payer l'indemnité-chômage.

La dette extérieure intervient dans tous ces domaines. Nous sommes soumis au système impérialiste. C'est pourquoi l'accroissement du mouvement de mobilisation contre la dette, durant l'année dernière et surtout après la conférence de la Havane de l'été 1985, est une initiative de la plus haute importance pour avancer politiquement la question de la dette sur base d'une stratégie globale pour l'Amérique latine. Je pense que la position que nous devons avoir est du non paiement, parce que la dette représente une relation d'oppression nationale et, en même temps, d'exploitation capitaliste. Nous devons exprimer clairement cette position, parce que des secteurs de la bourgeoisie latino-américaine essayent d'obtenir des mesures intermédiaires, comme c'est le cas d'Alan Garcia. Ce sont des positions à moyen terme, incapables d'enrayer globalement le pro-

One représentant aucune tion sur le fond. Le rejet de la dette doit constituer l'axe central de la campagne, retirant ce thème des mains de la bour-

- Finalement, quel est ton bilan concret de l'intervention parlementaire du PT? Quelle est l'efficacité de l'agitation parlementaire révolutionnaire au Brésil ?

Best très important dans la conjoncture et le rapport des forces actuel d'élaborer une intervention parlementaire qui reflète l'activité politique du mouvement de masse, qui refuse le parlementarisme comme une fin en soi, et qui contribue à la politisation. Mon expérience va dans le sens de créer une tribune, non pas pour légitimer le Parlement, mais pour propager les idées de la révolution et du socialisme, ainsi que de créer un lien organique et direct entre l'action parlementaire et le mouvement de masse.

Un autre aspect important, c'est que la gauche révolutionnaire se trouve face à un défi qui consiste à rejeter la gauche réformiste à la botte de la bourgeoisie, tout en présentant des propositions réfléchies, évitant ainsi isolement dans le ghetto du sectarisme et

Si nous pouvons élire en 1986 un nombre plus important de parlementaires révolutionnaires, et nous en avons les conditions, nous pourrons alors mieux imprimer cette orientation dans l'intervention parlementaire du PT, pour interpeller le Parlement, pour faire avancer la lutte contre la domination bourgeoise.

Propos recueillis par Jorge BUARQUE,

Sao Paulo, 25 mai 1986.

de cette mobilisation qu'il nous a d'abord parlé. plus vive d'une ouvrier latino-américain.

En abordant toutes questions, nouvelles politiques pro-impérialistes mises austral » argentin jusqu'au « plan cruzado »

« INPRECOR » : - La mobilisation continentale contre la dette extérieure a démarré avec la conférence de La Havane, l'été dernier (2).Dans quelles conditions cette conférence a-t-elle eu lieu et quelles en ont été les principales conséquences ?

Americo BERNARDES : - La conférence de La Havane est très importante pour comprendre ce qui s'est passé durant le premier semestre de l'année 1985 (3). Diverses ripostes étaient déjà en cours. Les centrales syndicales, en particulier celles liées au Congrès permanent d'unité des travailleurs d'Amérique latine (CPUSTAL) - qui est la section régionale de la Fédération syndicale mondiale (FSM) pour l'Amérique latine —, la CUT et la Centrale ouvrière bolivienne (COB), envisageaient l'organisation d'une conféde coordination de cette lutte contre la dette extérieure. Mais ce processus était très lent à se mettre en place. Il y eut, au cours du premier semestre de l'année 1985, une réunion entre quelques centrales syndicales dont les représentants se trouvaient en Uruguay. Cette réunion appela à la création d'une commission formée par la CUT, le Congrès de la classe travailleuse (CONCLAT) - devenu depuis la Confédération générale du travail (CGT le Plénum travailleurs - Confédération nationale du travail (PIT-CNT) d'Uruguay, et la CGT d'Argentine, laquelle n'était pas présente à cette rencontre en Uruguay. En réalité, commission n'a jamais réussi Ensuite, une conférence réunie au niveau de l'Amérique centrale et de la Caraibe, sur la proposition de la Centrale des travailleurs cubains (CTC), proposa la tenue d'une conférence continentale pour le début du mois de juillet 1985. Cette conférence syndicale latino-américaine sur la dette extérieure s'est effectivement réunie à La Havane du 15 au 18 | juillet 1985. Ce ne fut pas un acte isolé.

Le mouvement ouvrier

latino-américain en lutte

contre la dette extérieure

réappropriation des traditions internationalistes par le mouvement également les en œuvre sur le continent, depuis le « plan du Brésil (1). Elle s'intégrait en fait dans un ensemble de rencontres, parmi tesquelles une conférence de journalistes, une autre de femmes, une autre encore des partis politiques. L'interview accordée par Fidel Castro au journal mexicain Excelsior l'effort fait pour poser le problème de la

Cette conférence syndicale de La Havane a représenté un cadre essentiel du combat contre la dette extérieure, pour deux raisons fondamentales. Tout d'abord, parce que c'était la première fois que se réunissait un si large éventail de forces malgré l'absence de certains secteurs de la CIOLS et de la CLAT (5). C'était aussi la première fois

1. Sur ces questions, se reporter à Inprel'analyse du « plan austral » mis en œuvre par le precor numéro 219 du 12 mai 1986 pour l'étude du « plan cruzado » brésilien.

2. Le mois de juillet 1985 a été l'occasion contre la dette extérieure. C'est dans ce cadre que se tint du 15 au 18 juillet la conférence syndicale latino-américaine sur la dette exté-

Enfin, cette activité fut clôturée par une rencontre sur la dette extérieure de l'Amérique latine et des Caraibes qui rassembla La Havane 1 200 participants de formations politiques ou syndicales de 37 pays de cette région, du 30 juillet au 3 août 1985.

3. Sur le problème de la dette des pays latino-américains, se reporter à Inprecor numéro 210 du 6 janvier 1986, qui traite notamment de l'initiative cubaine en la matière, et à l'article d'Ernest Mandel, « La dynamique publié dans Inprecor numéro 217 du 14 avril

4. L'interview de Fidel Castro au journal mexicain Excelsior, du 21 mars 1985, a été publié dans le résumé en langue française de Granma du 7 avril 1985. Inprecor a reproduit un extrait de ce document résumant les chiffres de l'endettement des pays latino-américains, dans son numéro 210 du 6 janvier 1986.

Centrale latino-américaine des travailleurs (CLAT) est liée à la démocratie chrétienne internationale. Tandis que la CIOLS est l'équivalent latino-américain de la Centrale internationale des syndicats libres (CISL).

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l'ensemble du mouvement syndical latino-

- Quelles furent les répercussions de cette réunion dans les mouvements syndicaux des différents pays du continent ?

- Un exemple clair de ces répercussions positives fut l'évolution de la position de la CGT argentine qu'étant l'une des centrales syndicales les plus importantes du continent, ne participa pas à cette conférence. Plus de 26 de ses syndicats y étaient cependant repré-

Dans un premier temps, la centrale argentine essaya de leur en refuser publiquement l'autorisation. Mais quand ces syndicats furent de retour en Argentine, d'intenses discussions s'engagèrent au sein de la CGT, et cette dernière modifia son attitude vis-à-vis de la question de la dette extérieure. D'une position très ambiguë, elle évolua vers une position de défense de la revendication d'un moratoire avec suspension du paiement de la dette pendant 20 ans, et enquête sur les origines réelles de cet endettement. Nous estimons que cette position place la CGT dans le camp des secteurs qui refusent la dette

- Quel fut le bilan de la journée d'action continentale du 23 dont la convocation avait été lancée lors de la conférence de La Havane ? (6)

- Pour en avoir une estimation correcte, nous devons comprendre les anté cédents de cette initiative. Le mouvement syndical latino-américain a toujours eu de grandes difficultés à se centraliser, du fait de l'extrême division dont il souffre, notamment en fonction des différentes positions politiques qui le traversent. Malgré ces difficultés, des manifestations plus ou moins importantes se sont tenues dans tous les pays à cette occasion. Elles constituent le point de départ d'un processus de lutte sur tout le continent. Cependant, la discussion politique autour du problème de la dette, l'assimilation de ses enjeux, sont encore faibles parmi les masses travailleuses, et il reste beaucoup de travail à faire en ce domaine.

Parmi les diverses initiatives prises le 23 octobre 1985, deux actions principales ressortent : les manifestations qui ont eu lieu en Argentine et au Mexique, qui sont d'autant plus importantes que les directions majoritaires des mouvements syndicaux de ces deux pays n'ont pas participé à la réunion de La Havane, qui appela aux manifestations du 23 octobre.

- Comment évolue la mobilisation contre la dette, dans le cône Sud de l'Amérique latine ?

- A la suite de l'application de ce qu'on appelle les « plans hétérodoxes » (7), les centrales syndicales se sont engagées dans la lutte contre la politique impérialiste. En Argentine, au cours des neuf derniers mois, il y a eu quatre grèves générales dans lesquelles la question de la dette extérieure avait un poids important. Les formes de ces grèves ont aussi connu une évolution, passant de la simple abstention de se rendre au travail à une grève active avec manifestation de rue.

Les revendications de rupture avec le Fonds monétaire international (FMI) et de suspension du paiement de la dette se sont généralisées. C'est ce qui a amené la CGT d'Argentine à proposer une réunion avec la CUT, la COB et le PIT-CNT, pour préparer une rencontre des centrales syndicales du cône Sud.

- Comment s'est déroulée la prépara- L'unification des luttes syndicales des pays du cône Sud a commencé avec la réunion des centrales syndicales qui ont assisté au congrès du PIT-CNT en Uruguay, en novembre dernier. Ces centrales ont appuyé la proposition de la tenue latino-américain et, sur la base de la déclaration de La Havane, elles ont lancé l'idée d'une rencontre au niveau sud-américain. La proposition de la CGT argentine d'une rencontre syndicale au niveau du cône Sud reprend cette orientation, qui consiste à mener un travail d'abord au niveau des centrales qui se sont trouvées au coude à coude dans la lutte contre la dette extérieure.

Nous prévoyons de tenir la rencontre des centrales syndicales des pays du cône Sud à Sao Paulo ou à Buenos Aires, ou dans une autre ville dans laquelle elle aurait un impact important.

En mars dernier, une réunion du Conseil andin du travail, dans lequel sont représentées des centrales syndicales de tous les pays du Pacte andin et des centrales affiliées aux trois confédérations syndicales mondiales, a appuyé l'appel pour la tenue de cette rencontre. Il s'agit-là d'un document très important. Peu de temps après, en avril 1986, le PIT, la CUT et la COB, réunis au Brésil pendant une semaine de solidarité, appuyèrent l'appel de la CGT d'Argentine.

A NOSSA VEZ

A NOSSA YOZ

Les efforts de la CUT partent de deux considérations. La première, c'est qu'il est fondamental de progresser dans la préparation de cette rencontre syndica le du cône Sud, qui doit être la plus large possible, tout en comprenant aussi qu'elle doit se tenir coûte que coûte, même si certains secteurs ont des hésitations. Elle doit être la plus unitaire possible mais elle doit avoir lieu.

La seconde considération, c'est que son succès est une condition essentielle pour la réussite de toute rencontre latinoaméricaine. Cela pour une raison bien simple : dans le cône Sud et en Bolivie, il y a des facilités pour la tenue d'une telle rencontre, du fait de l'existence d'un petit nombre de centrales syndicales par pays. Il y en a une seule en Bolivie, une en Argentine, deux au Brésil, une en Uruguay, et une organisation principale au Chili. Au Paraguay, c'est un cas unique qui crée des difficultés, parce que la centrale dominante est liée à la dictature. Aujourd'hui, toutes les autres régions du continent, il serait très difficile de réaliser cette rencontre.

Il existe un autre élément qui facilite ce travail, c'est le fait que la majorité des centrales syndicales se situent dans ce que nous appelons le camp de la néga tion de la dette. Nous distinguons à ce propos l'attitude de négation de la dette extérieure de celle qui consiste à propo ser le non paiement de cette dette. Le camp des partisans de la négation de la dette est le plus important. Il comprend tous ceux qui se refèrent au point de la déclaration de La Havane qui parle de moratoire, de non paiement de la dette, de suspension, et à un ensemble de propositions qui vont dans le même sens.

• D'un autre côté, les bases pour avancer dans ce projet d'unité des luttes syndicales contre la dette existent déjà. Elles se fondent sur les quatre grèves générales d'Argentine, la grève générale en Uruguay et en Bolivie, une grève à Panama qui a duré plus d'une semaine, les luttes importantes au Pérou et au Mexique, le prolongement des luttes au Brésil et leur intensi-

- Une des perspectives de cette mobilisation est l'organisation d'une nouvelle extérieure, le 23 octobre prochain ?

- Oui, nous avons ces deux objectifs : une rencontre latino-américaine en septembre ou en octobre prochain et une journée de mobilisation le 23 octobre. La

6. Les sections latino-américaines de la IVe Internationale se sont associées à cette journée de manifestations contre la dette (cf. Inprecor numéro 204 du 7 octobre 1985). Inprecor numéro 210 du 6 janvier 1986 a, par ailleurs, tiré un premier bilan des manifestations de protestation qui ont eu lieu le 23 octobre 1985.

7. Ces plans d'austérité latino-américains reçoivent le qualificatif d'hétérodoxes parce qu'à l'opposé de la théorie monétariste et libérale mise en œuvre notamment au Chili par les disciples de Milton Friedman, ils font appel à une intervention de l'Etat non seulement pour geler les salaires mais aussi pour contrôler les prix.

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FSM a déjà appelé à l'organisation à cette date d'une journée mondiale de protestation. La CUT aussi a déjà adhéré à cette initiative. Il est nécessaire de gagner l'adhésion la plus large possible pour cette journée. Nous comprenons que pour ce faire, l'appel de la FSM est important. Mais nous reconnaissons aussi qu'il y a des problèmes, parce que cet appel est lancé par l'une des fédérations syndicales mondiales et du fait des relations que les fédérations mondiales ont entre elles, cela crée des problèmes pour les autres.

- Comment la CUT analyse-t-elle les plans économiques qui sont connus sous la dénomination de « chocs hétérodo-

— Nous estimons qu'il y a un cheminement commun des politiques au niveau du continent, dont on peut localiser l'origine à partir de l'assemblée du FMI et de la Banque mondiale qui s'est tenue à Séoul. De cette réunion est issu le plan Baker, qui présente des aspects contradictoires (8). En ne l'analysant que du point de vue de ses relations avec la question de la dette extérieure, ce plan prévoit l'attribution de plus de 27 milliards de dollars de crédits (soit 196 milliards francs) durant trois ans aux pays du continent. Ce qui est très peu. Le Brésil transfère vers les pays impérialistes, en une seule année, un capital liquide de l'ordre de 11 à 12 milliards de dollars (soit 80 à 87 milliards de francs) et l'Argentine l'équivalent de la moitié de cette somme. Mais le plan Baker révèle une optique qui, à défaut d'être neuve, se différencie pour le moins des plans dés en principe au début des années 1980. Mais dans le même temps, le plan Baker va dans le sens d'une mise sous tutelle beaucoup plus importante des économies continent, car ces investissements impérialistes privatisation du secteur public.

La nouveauté réside dans les particularités de ces « plans hétérodoxes », qui visent à garantir le maintien de la domination et du transfert du capital vers les pays impérialistes. C'est ainsi que l'on peut analyser les quatres plans en cours d'application, en Argentine, en Bolivie, au Rassemblement de masse au moment de la campagne pour les élections directes. (DR)

Pérou et au Brésil, étant entendu que quelques similitudes, bien qu'ils aient été appliqués dans deux situations bien diffé-

Quant au plan bolivien, nous estimons qu'il a deux objectifs essentiels. Un de ses principaux axes est de détruire la COB. La privatisation du secteur d'Etat dans une économie comme celle de la Bolivie, ou même seulement le transfert de son contrôle à l'économie privée, qui est nécessairement internationale, obligatoirement des licenciements pour les mineurs et une attaque frontale contre organisations syndicales. aujourd'hui, plusieurs mines n'ont pas été fermées du seul fait de la résistance des mineurs. L'autre objectif, c'est de tenter de résoudre les problèmes d'une économie totalement chaotique. Les conditions de vie et de travail s'aggravent en effet chaque jour, et il y a aussi des contradictions très fortes au sein de la bourgeoisie. L'objectif de ce plan est donc de transformer la Bolivie en une espèce de zone franche, en un entrepôt international. Le peu d'activité productive de l'économie bolivienne subsiste surtout dans le secteur d'Etat. La libéralisation complète et la privatisation de ce secteur signifierait la transformation du pays en un vaste entrepôt enclavé en Amérique latine et disposant de frontières avec presque tous les pays. Cela transformerait l'économie bolivienne en un gigantesque magasin à l'intérieur du

Au Pérou, de ce que nous en savons, il s'y applique un plan ayant quelques ressemblances formelles avec celui du Brésil : changement de nom de la monnaie et tentative de blocage des prix et des salaires. Mais nous savons que cela ne fonctionne pas. Du fait des difficultés de la situation, du poids du secteur de l'économie informelle, le blocage réel des prix est très difficile. Par contre, le blocage des salaires est plus facile, ne serait-ce que parce que la bourgeoisie y trouve un intérêt évident.

Plusieurs mesures fondamentales des plans brésilien et argentin n'ayant pas été appliquées, cela accélère le processus de récession économique. Dans les trois premiers mois de l'application de ce plan, la chute du pouvoir d'achat a été de 16 %.

INLAS DIRETAS

- Comment analysez-vous les déclarations du président péruvien Alan Garcia sur la question de la dette extérieure et de la rupture avec le FMI ?

- C'est un point des plus intéressants. La première déclaration d'Alan Garcia, qui a eu un important impact, est que le Pérou ne payerait, au titre du remboursement de la dette extérieure, que l'équivalent de 10% des recettes des exportations nationales. Il y a ensuite eu des déclarations plus dures, dans le sens d'une rupture avec le FMI. En réalité, ce discours a deux faces, car au moment même où cette déclaration était faite, le ministre péruvien des Finances se trouvait à Washington pour négocier le paiement de la dette. Pourtant, le fait le plus significatif, c'est que le président de la Chase Manhattan Bank, qui était alors en visite au Brésil, commenta cette déclaration avec quelque ironie, en déclarant que si le Pérou ne payait que l'équivalent de 10 % de ses recettes d'exportations, ce serait déjà mieux qu'aujourd'hui, où il ne paye

Cette proposition d'indexer le paiement de la dette sur les recettes d'exportation peut être utilisée comme un bon argument. Par exemple, si le Brésil ne dé cidait de ne payer que les 10 % de ses recettes d'exportation, il ne transférerait vers les banques impérialistes que l'équivalent du sixième du montant actuel de ses transferts, puisqu'aujourd'hui, c'est la totalité du solde positif de la balance du commerce extérieur qui est transférée au titre du paiement de la dette.

- Quelles sont les caractéristiques essentielles des plans économiques mis en œuvre au Brésil et en Argentine ?

- Ce sont là les deux plans les plus importants, bien qu'il y ait des différences entre les deux. Pour commencer, notons une grande différence. L'Argentine sort économiquement détruite de la dictature militaire, tandis que le Brésil, au contraire, a connu durant la même période une

8. Cf. Inprecor numéro 217 du 14 avril 1986.

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croissance considérable de son appareil industriel. L'Argentine a eu son appareil industriel détruit, a vu son inflation annuelle s'élever à 600 %, a connu une chute brutale du pouvoir d'achat et, pire encore, l'investissement productif n'a pas redémarré après la chute de la dictature. Une réorientation profonde de la politique économique était nécessaire pour sortir de cette situation. Il a néanmoins été démontré dans les faits que ce ne pouvait pas être la politique d'Alfonsin ou celle des péronistes, s'ils avaient été au pouvoir, qui pouvait atteindre cet objectif.

Le « plan austral » argentin est un paravent pour une politique de récession. Selon les calculs effectués par la CGT, la perte du pouvoir d'achat depuis la mise en application de ce plan est de 30%. C'est d'ailleurs ce qui a justifié la riposte organisée par quatre grèves générales.

Le Brésil, au contraire de l'Argentine, vit un autre moment économique. Ce pays connaît une croissance économique et il commençait à y avoir une pression des travailleurs pour récupérer les pertes antérieures du pouvoir d'achat, durant la période de récession de 1981-1984. L'année passée, le nombre de grévistes a dépassé les 6 millions de personnes, c'est-à-dire au minimum le double des années antérieures. Il y a une dynamique de mobilisation ouvrière pour la défense du pouvoir d'achat des salaires face à l'inflation en même temps que sont posées des revendications concernant d'importantes questions, comme les horaires de travail, les réajustements salariaux trimestriels.

Le « pacote » brésilien entend contrôler l'inflation, garantir la stabilité du gouvernement de l'Alliance démocratique et bloquer les pertes du pouvoir d'achat des salariés, pour barrer ainsi la voie à la mobilisation du mouvement Mais, en gelant les prix et les salaires, ce plan ne fait qu'entériner la situation antérieure, laquelle correspond à un transfert annuel de 12 à 13 milliards de dollars, du monde du travail à celui du capital, ce qui représente l'équivalent de trois mois de travail (9).

- Comment s'est organisée la riposte populaire à ces plans ?

—Il y a toujours eu une importante résistance. En Bolivie, malgré tous les problèmes, il y a déjà eu deux grèves générales, quant à l'Argentine et au Pérou, j'en ai déjà parlé.

Au Brésil, dès après les deux premiers mois d'application du « pacote », il y a eu un grand nombre de grèves. Ce mouvement représente déjà 75 % du niveau des grèves de l'année précédente, qui était le taux le plus important des neuf dernières

Des luttes très importantes ont eu lieu dans plusieurs Etats. Des progrès ont même été réalisés dans l'unification de ces luttes, comme lors de la grève des travailleurs de la métallurgie. Si nous prenons en compte le fait que le« pacote » rencontre déjà des problèmes dans son application et que l'inflation est supérieure qui avait été prévu, nous pouvons dire

GREVE-GERAL: PELA

que la riposte populaire est déjà un élément fondamental de la situation.

- La CUT va tenir son congrès. Comment celui-ci va-t-il s'articuler avec ces

— Le congrès de la CUT va se tenir au début du mois d'août à Rio de Janeiro. Il doit être un temps fort dans la construction de la CUT. Dans ses trois premières années d'existence, de 1983 à nos jours, la CUT a vécu une période de division du mouvement syndical au cours de laquelle le mouvement social était en difficulté. Ce furent des moments difficiles pour implanter la centrale. C'est pourtant la période qui correspondait aux débuts du développement de la centrale.

L'année 1985 représenta un moment décisif pour la CUT. Il y eut une importante poussée de la mobilisation ouvrière, et la CUT devint la référence de la majorité des travailleurs du pays. Entre 70 et 80 % des grèves seront dirigées par la CUT ou étaient en relation avec cette centrale.

Men même temps, la situation est très complexe. Le gouvernement s'appuie sur la CGT, anciennement CONCLAT. Le ministre du Travail s'est même rendu à son congrès et déclara que c'était « notre centrale ». La CGT regroupe aussi bien des secteurs de droite liés à la dictature et au syndicalisme jaune (pelego) que les militants du PCB et du PC do B. La lutte pour l'hégémonie au sein du mouvement syndical est donc très dure, et le prochain congrès de la CUT pourrait être un pas en avant pour renforcer encore le poids de cette centrale dans le mouvement syndical brésilien.

- Tu représentais récemment la CUT aux manifestations du ler mai à La Havane. Quel est ton bilan de ce voyage ?

- La CUT a envoyé des délégations dans divers pays, la plupart desquels vivent sous des dictatures, comme le Chili, le Paraguay et le Salvador. Dans ce der-

ESTABILIDADE!

Manifestation de grévistes. (DR) nier pays, il y a un important processus d'unification syndicale, et la CUT fut l'une des seules centrales syndicales représentées lors de cette initiative (10).

Nous avons aussi envoyé une délégation à Cuba. Ce 1er mai à Cuba n'est pas comparable à ceux du Brésil. A Cuba, il y a une énorme adhésion et une orga nisation au niveau de la population. Un demi-million de personnes pour la Marche du combattant. L'activité internationaliste était en vedette. Ainsi, les brigades internationalistes de Cuba avaient une place sur la tribune centrale, aux côtés des directions du Parti communiste de Cuba, de la Centrale des travailleurs cubains (CTC) et des délégations

Dans ce pays chaque jour menacé par l'impérialisme américain, l'organisation et la défense populaires se renforcent, avec une participation du mouvement syndical, l'entraînement des miliciens dans les usines et l'approfondissement de l'organisation des Comités de défense de la ré volution (CDR). Le second dimanche de chaque mois est régulièrement consacré à des entraînements de défense. Aucun des pays qui se disent démocratiques ne peuvent accepter ce principe de l'armement et de l'entraînement général de la popula-

Avec tous ses problèmes et ses difficultés, Cuba doit donc être appréhendé à partir de ces trois éléments : la force de l'organisation populaire, le caractère masde la défense, et l'internationalisme conscient et militant.

Propos recueillis par Jorge BUARQUE,

Sao Paulo, 20 mai 1986. 9. Le document de la CUT sur le « plan cruzado » a été publié dans Inprecor numéro 219 du 12 mai 1986.

10. Sur ce processus d'unification syndicale et la fondation de l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), se reporter à Inprecor numéros 217 du 14 avril 1986 et 219 du 12 mai 1986.

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