Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

L'état d'urgence contre le mouvement de masse

· Inprecor n° 223, 7 juillet 1986 · p. 3-4 · 2 303 mots

Afrique australe Syndicalisme

Evenement Botha le le me dame, leur mir les de

| N vertu de l'état d'urgence national décrété par le gou-

• dirigeants et militants de toutes les composantes du mouvement de masse ont été incarcérés pour une durée indéterminée. Ce régime d'exception est mis à profit par Pretoria pour parfaire son arsenal juridique répressif. Le 20 juin, nouvelles lois ont été adoptées par le conseil présidentiel :

l'une étend de quatorze à cent quatre-vingts jours la période légale de détention sans jugement, et l'autre permet aux autorités de déclarer des « zones de troubles » ou des états d'urgence régionaux pour une période de trois mois ou plus.

A travers ces dispositions répressives le pouvoir veut por ter un coup d'arrêt à la contestation anti-apartheid en désor.

ganisant le mouvement de masse par l'arrestation massive de ses principaux dirigeants et animateurs. Le régime de Pretoria

Tony ROUX

N'étant pas parvenu à faire avaliser par les chambres métisse et indienne (1)

les dispositions répressives qui lui auraient permis de juguler « légalement » les manicommémoratives anniversaire des émeutes de Soweto du 16 juin 1976, le régime sud-africain s'est vu l'état d'urgence national pour empêcher le mouvement de masse de se mobiliser publiquement à cette occasion. Ces mesures, à la différence de celles adoptées en juillet 1985 et levées il y a quelques mois, s'étendent à tout le territoire et non plus seulement à certaines de ses régions (2). Elles permettent aux forces de police d'arrêter et d'incarcérer toute personne sans le moindre mandat d'arrêt pendant une période de quatorze jours, renouvelable sur simple notification aux responsables pénitentiaires. Ce délai a été porté à cent quatre- vingts jours. Les perquisitions sont autorisées de jour comme de nuit. Interdiction est faite à la presse de publier les noms et lieux de détention des personnes arrêtées.

De plus dans la région de Port Elizabeth, un couvre-feu a été instauré. Par ailleurs, le pouvoir encourage la délation des militants anti-apartheid les plus actifs dans les townships en promettant des primes à

Ce régime d'exception rend la presse passible de poursuites pour tout « commentaire subversif ». C'est évidemment le gouvernement lui-même qui juge caractère subversif des articles et un bureau de l'information a été créé à cet effet. Des journaux sud-africains ont été saisis, tandis que la plupart s'autocensurent afin de poursuivre leur parution.

presse étrangère est soumise aux mêmes dispositions. Parmi les délits de presse, on peut noter celui qui consiste en « la promotion des objectifs des organisations illégales, l'incitation du public à prendre part à une grève, un boycottage, un

L'état d'urgence

dre des sanctions économiques. rassemblement illégal, la participation à tout acte de désobéissance civile, l'incitation à enfreindre l'état d'urgence ou à d'hostilité dans le public, affaiblir ou saper la confiance de la population sur la perspective de la fin de l'état d'urgence, et l'encouragement au désinvestissement ou à la mise en place de sanctions ou d'actions étrangères contre la Républi-

IL Y A DIX ANS, SOWETO... Cette offensive répressive est intervenue quelques jours seulement avant la tenue des manifestations et de la journée de grève générale appelée pour le 16 juin 1986 par le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), le Front uni démocratique (UDF) et le Comité sur la crise de l'enseignement (NECC).

Il y a dix ans, les émeutes du township de Soweto avaient marqué un véritable tournant dans la situation politique mouvement nationaliste depuis les an'nées 1960. Le soulèvement de Soweto illustra l'engagement de la jeunesse des townships contre la ségrégation raciale en matière d'éducation et contre l'apartheid en général. L'agitation dura plus d'un an et les forces répressives n'en vinrent à bout qu'à l'issue d'une répression qui causa plus de 600 morts. Mais les émeutes de Soweto, tout comme les grèves ouvrières de Durban en 1973, constituaient déjà les prémisses d'un renouveau du mouvement de contestation des masses noires, qui allait apparaître nettement au début des années 1980.

Dix ans plus tard, l'anniversaire de ces émeutes le 16 juin 1986, après deux années de vagues régulières de mobilisations anti-apartheid, était chargé d'une importante signification politique. Les manifestations commémoratives générale du 16 juin 1986 devaient illusentend ainsi se donner une période de répit pour tenter d'unifier ses propres rangs face aux échéances politiques à venir. Il peut, pour ce faire, compter sur une quasi impunité internationale fondée sur la profonde mansuétude dont font preuve les capitales occidentales à son égard. Ces dernières n'ont guère dépassé les mises au point formelles et les condamnations verbales de la nouvelle escalade répressive. La communauté économique européenne (CEE) s'est ainsi refusée à pren-

Parce qu'elles ont des intérêts en Afrique du Sud et qu'elles ne voient pas de solution de rechange à l'auto-réforme du régime d'apartheid, les puissances capitalistes ne se départiront d'une attitude compréhensive à l'égard de Pretoria que si le mouvement de solidarité accompagnant les luttes des masses noires parvient à le leur imposer.

trer les progrès effectués depuis lors par le mouvement de masse, tant dans ses plus grandes capacités de mobilisation et d'organisation que dans l'évolution des

Faisant suite à la grève de près de deux millions de travailleurs à l'occasion du

1er mai dernier (3), le 16 juin devait constituer un moment important de l'intervention du prolétariat noir sur le terrain politique. Par ailleurs, cette échéance était aussi un test des avancées effectuées dans l'unification des différentes composantes du mouvement de masse. La grève du 16 juin était en effet la première action d'ampleur nationale appelée conjointement par le mouvement syndical indépendant et les organisations civiques anti-apartheid. La répression a empêché que ce test ne prenne toute sa dimension, lésant ainsi les masses populaires d'une importante expérience de lutte.

C'était d'ailleurs là l'obiectif le immédiat de l'instauration de l'état

Malgré l'interdiction de toutes les manifestations prévues, la grève

16 juin a néanmoins été largement suivie sous la forme d'un boycott des transports et du travail par les

Soweto, comme de nombreux autres townships, était ce jour-là une ville morte. Mais du fait de l'état d'urgence, la grève générale du 16 juin ne fut grève active. Pour l'instant,

1. Les élections pour ces parlements croupions ont été massivement boycottées par les électeurs des communautés concernées. N'ayant aucun pouvoir et aucune représentativité, structures étaient condamnées d'avance et ne fonctionnent d'ailleurs quasiment pas.

Durant ces périodes d'état d'urgence régionale à partir du milieu de l'année 1985, des milliers de militants anti-apartheid furent arrêtés et des centaines d'autres sont morts du

3. Cf. Inprecor numéro 220 du 26 mai

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c'est le seul succès dont peut se prévaloir

... ET TOUJOURS LA RÉPRESSION des arrestations qui ont suivi l'instauration de l'état d'urgence est symptomatique du but recherché par Pretoria : décapiter le mouvement de masse pendant un certain temps, de manière à désorienter ses structures et à semer la confusion dans ses rangs. C'est la raison pour laquelle cette vague répressive a touché dans un premier temps l'ensemble des secteurs en lutte contre le régime, aussi bien le mouvement syndical noir indépendant, que les organisations civiques antiapartheid ou les milieux religieux pronettement à la lecture d'une première liste de arrêtées qui a été publiée par le quotidien sud-africain The Argus du 12 juin

On y remarque pêle-mêle les noms de nombreux dirigeants nationaux et régionaux des syndicats du COSATU, d'autres responsables du Conseil syndicats d'Afrique du Sud (CUSA), des membres d'associations affiliées à l'UDF, et des ecclésiastiques du Conseil

Parmi les principaux dirigeants incarcérés depuis le 12 juin, figurent Phiroshaw Camay, secrétaire général du CUSA, depuis lors relâché, Jay Naidoo, vice-président du COSATU, Frank Chikane responsables de l'UDF, ainsi que le révérend Smangaliso Mkhatshwa, secrétaire général de la Conférence des évêques catholiques d'Afrique du Sud. Plusieurs dirigeants de l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO), dont son secrétaire général, ont aussi été emprisonnés. Le COSATU a également précisé que plus de 70 de ses responsables nationaux ou régionaux avaient été arrêtés en même temps que des dizaines de ses

La censure de la presse rend cependant difficile une appréciation exacte du nombre des détenus, que l'on estime toutefois généralement au nombre de 3 à

L'instauration de l'état d'urgence sur tout le pays ne constitue pourtant pas une réaction de panique d'un gouvernement acculé par la contestation. Les ré cents affrontements intervenus dans le township de Crossroad à Durban (4), tout comme la menace d'une insurrection populaire à la faveur des manifestations du 16 juin dernier, qui sont les justifications avancées par les représentants de Pretoria pour fonder le recours à l'état d'urgence, ne sont en fait que des prétextes.

Certes, le régime a vu dans la dernière année ses institutions fortement contestées dans les zones d'habitation des Noirs. Les conseils municipaux qu'il a institués pour gérer les townships ont été la cible de la réprobation des masses noires. La plupart des conseillers noirs ont été contraints de se démettre sous la pression populaire ou de se placer sous la protection de la police sud-africaine. Dans certains endroits, la mobilisation des associations civiques anti-apartheid a pris une telle ampleur que des structures locales (comités de quartiers) sont apparues pour prendre en charge des tâches de gestion des townships assumées auparavant par les conseils municipaux. désirait sans aucun doute réaffirmer son pouvoir et ses institutions dans les townships. C'est dans ce but que la police manipula les récents affrontements de Crossroads ou l'action des vigilants dans d'autres bidonvilles pour diviser les communautés noires et tenter de réinstaller certains des collaborateurs du régime (5). Il est vrai aussi que Pretoria voyait d'un mauvais œil le processus d'unification des luttes en cours dont les mobilisations en commémoration des émeutes de Soweto devaient être un temps fort.

Mais le gouvernement Botha n'était pas aux abois. A lui seul, le niveau de développement atteint par le mouvement de masse ne suffit pas à expliquer le recours à l'état d'urgence national. D'autant que la mobilisation anti-apartheid restait marquée par des particularités régionales que le caractère national de l'état d'urgence tend à dissimuler aujourd'hui.

L'attitude du gouvernement de Pretoria doit aussi être appréhendée dans le contexte de ses propres difficultés internes et de la complaisance, user, de la part des puissances occidennational (PN) au pouvoir a vu s'effilocher une partie de sa base sociale tradition-

Au fur et à mesure que le gouvernement Botha faisait mine de modifier certaines dispositions de l'apartheid jugées inadéquates aux nouveaux besoins du développement capitaliste dans pays, une partie de la base électorale du PN se tournait vers le Herstigte nasionale party (HNF) ou le Parti conservateur (CP). Ces derniers mois ont même vu une progression spectaculaire de la popularité du Mouvement de résistance Afrikaaner (AWB), d'Eugène Terreblanche, qui reditionnels du PN et revendique l'éta blissement d'une république afrikaaner comme au bon vieux temps de la colonisation boer. L'AWB est ainsi parvenue à chahuter, voire même à saboter, plusieurs réunions publiques du PN durant le mois de mai. Cette organisation dispose d'une milice armée, « Brandwag » (sentinelle), et de complicité au sein du régime (6).

Le gouvernement Botha est pris aussi sous le feu croisé de cette extrême droite et des partisans d'une réforme rapide de l'apartheid comme solution capitaliste à l'actuelle crise du régime, que l'on rencontre dans certains secteurs du patronat sud-africain. Le pouvoir sud-africain est donc soumis à de multiples pressions contradictoires qui mettent à mal sa cohésion. Sa politique illustre cet état de fait. En même temps qu'il décrétait l'état d'urgence nationale, le gouvernement proposait d'abolir certaines des dispositions de la loi sur les « pass ».

Eviter que les timides modifications mises en œuvre ne divisent la communauté dominante et n'ouvrent des brèches dont pourrait profiter le mouvemasse anti-apartheid, telle semble être la tactique du gouvernement

L'instauration de l'état d'urgence, s'il illustre les capacités répressives du régime sud-africain n'en constitue donc pas pour autant une preuve de force politique. Cela reflète plutôt les difficultés qu'il rencontre actuellement dans climat de confrontation avec les masses noires pour définir une stratégie cohérente qui prenne en compte et satisfasse l'ensemble des intérêts contradictoires dont le gouvernement Botha est comptable (demande de la levée de l'apartheid par certaines fractions du Capital, pressions diplomatiques internationales pour l'auto-réforme du régime, résistance des petits blancs à tout changement...). Il est peu probable que le pouvoir sorte renforcé de cette situation. Les contradictions qui le traversent ne seront guère atténuées par cet intermède répressif. tion dépend en grande partie de la mapassera le cap de cette nouvelle épreuve. Briser le mur de silence dont s'entoure Pretoria avec la complicité de la bourgeoisie internationale est bien la moinchoses dont le mouvement de solidarité doit, de son côté, se charger.

Tony ROUX, 30 juin 1986. 4. Des affrontements entre habitants des ont fait des dizaines de milliers de sans-abri et plusieurs dizaines de morts.

opposaient des groupes de Noirs teurs résidant dans le vieux Crossroads à des militants progressistes des bidonvilles périphériques. De nombreux témoignages attestent du soutien de la police sud-africaine aux groupes conservateurs qui sont responsables des affrontements. Au-delà de cette manipulation et de des forces sud-africaines pour affrontements multiples entre les camps opposés : conservateurs contre progressistes, mais aussi vieux autoritaires contre jeunes en révolte et anciens

5. Le phénomène des vigilants est apparu dans plusieurs townships vers la fin de l'année dernière. Ces groupes connus sous des appellaA-team), et que l'on désigne sous le vocable générique de vigilant, sont des milices conservatrices qui s'en prennent aux manifestations et militants des associations civiques dans les townships. Bénéficiant de la clémence, voire du soutien direct de la police blanche, ces groupes dans l'entourage conseillers municipaux noirs et des policiers noirs. Ils sont responsables de nombreux assassinats de militants anti-apartheid.

6. Ainsi en mars dernier, l'AWB organisait auquel participa Connie Mulder, ancien ministre, considéré comme le dauphin possible du Premier ministre en 1978 et qui fut écarté à la suite d'un scandale connu sous

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