OSE Genoino est l'un des six députés du Parti des travailleurs (PT) élus au Parlement fédéral en 1982. Depuis lors, il est connu pour être le député le plus engagé dans les luttes populaires et l'opposant le plus intransigeant aux manœuvres politiques qui ont eu lieu à Brasilia, siège du Parlement fédéral. Candidat à la réélection dans l'Etat de Sao Paulo lors des élections du 15 novembre prochain, Genoino est aussi une figure marquante du courant de gauche du PT, qui défend le marxisme et la perspective révolutionnaire.
En 1967, militant du Parti communiste du Brésil (PC do B)
pro-albanais, formation la plus forte de la gauche réformiste brésilienne avec le Parti communiste brésilien (PCB), il est président académique de la faculté de Philosophie de Céara et, en-
« INPRECOR » : - Après l'instaurade la dictature militaire issue du putsch de 1964, la gauche brésilienne a connu une longue trajectoire dont tu as été l'un des acteurs. Quel bilan tires-tu, et d'après toi, quels sont les problèmes qui en découlent ?
José GENOINO : - L'histoire de la gauche brésilienne est caractérisée par ses insuffisances et ses erreurs dans l'élaboration stratégique et tactique, par son manque de connaissance des lois spécifiques de la révolution brésilienne. Cette faiblesse a caractérisé les années d'apogée réformiste de 1946 à 1964, et a prédominé également durant la période suivante de la dictature militaire fasciste, quand le choix de la lutte armée s'est posé comme point de rupture avec le réformisme. En réalité, cette rupture ne s'est pas faite. Il y avait uniquement des divergences sur les formes de lutte à adopter, le programme et la tactique continuant à être soumis à la perspective d'alliance avec la bourgeoisie.
C'est à partir des profondes défaites des années 1970 et de l'ascension spontanée du mouvement ouvrier et populaire, qu'a grandi, dans la gauche brésilienne, la volonté d'élaboration d'une nouvelle stratégie. Elle s'est développée aussi bien dans le sens d'une rupture programmatique et théorique avec le réformisme stalinien du
PC do B et du PCP, que dans celui d'un refus d'abandonner la perspective du marxisme-léninisme, la conception révolutionnaire du parti et l'orientation vers les luttes, sans pour autant tomber dans la démoralisation et la déroute générales, comme cela a été le cas pour certains groupes et cadres politiques qui ont été complè-
C'est pour cela qu'il y a eu des conditions favorables à l'effort d'élaboration, de compréhension du processus révolutionnaire brésilien, et d'insertion gauche révolutionnaire dans le mouvement des travailleurs noino est emprisonné de 1972 à 1977. ouvrier et populaire. L'intégration de cette gauche révolutionnaire au PT est très positive, même si l'on pense que le PT n'est pas encore aujourd'hui cette alternative révolutionnaire. Cette union au sein du PT est fondamentale pour que le parti représente un pôle d'attraction pour les masses, une alternative aux projets bourgeois. Dans ce contexte, pourtant, les insuffisances de la gauche sont encore grandes, parce qu'elle n'a pas forgé une force de masse suffisante pour affronter cette période de transition de la dictature militaire à la démocratie autoritaire et
Il est certain qu'une tentative dans ce sens a été faite, aussi bien après la période de transition qu'à l'heure actuelle, après le « pacote » (plan d'austérité, ndlr.) et à travers la préparation des élections pour l'Assemblée constituante de novembre prochain (1). On commence à voir apparaître avec le PT et la Centrale unique des travailleurs (CUT) un cadre favorable à la gauche brésilienne, qui représente précisément le développement d'un pôle de masse en rupture avec les projets bourgeois. Il s'agit donc de créer un pôle ouvrier révolutionnaire qui pèse positivement sur les orientations générales de ce pôle de masse et empêche la manœuvre d'intégration que la bourgeoisie tente d'effectuer en direction de secteurs hésitants du mouvement syndical et même du PT. Aussi, dans ce cadre, il faut opter principalement pour la construction d'une alternative de masse socialiste ayant un poids déterminant dans les secteurs décisifs de la lutte des classes, dans les villes et les campagnes, disposant d'une force prédominante dans le mouvement syndical et d'un impact sur le terrain électoral.
- D'un côté, tu présentes le PT comme ce pôle de masse qui donne corps au mouvement ouvrier et populaire indépendant de la bourgeoisie et, d'un autre suite, prédisent du DCE de l'université. Elu vice-président de l'Union nationale des étudiants (UNE), il entre peu de temps après dans la clandestinité à Sao Paulo, durant un an et demi.
Il est alors envoyé par son organisation dans la région d'Araguaia, où il reste deux ans, préparant une guérilla qui sera durement réprimée dès ses premiers jours d'existence. José Ge-
"rupture" avec les concep-
A sa libération, il « entre en tions programmatiques, avec le concept de parti, ainsi qu'avec l'analyse que fait le PC do B de la guérilla d'Araguaia », comme il le dit lui-même. Dès la fondation du Parti des travailleurs, on le retrouve à la direction nationale et la direction fédérale de Sao Paulo du PT. Enfin, en 1982, il est élu député fédéral.• côté, tu dis que la tâche des militants révolutionnaires est d'empêcher l'intégration du PT par la bourgeoisie et de le faire évoluer dans le bon sens. Comment se combine ce processus dans les conditions concrètes de la lutte des classes ?
- C'est parce que le PT et la CUT reune rupture claire avec bourgeoisie qu'on y retrouve des secteurs entiers des forces sociales potentiellement révolutionnaires. Il est évident que cela n'est pas encore concrétisé dans un projet socialiste, dans un programme alternatif à la bourgeoisie, et avec un degré d'unification politique qui soit à la hauteur des tâches exigées par la conjoncture. Même à l'époque de la campagne pour les élections directes, il a manqué un pôle à la hauteur de ce grand mouvement de masse. Au moment de la transition de la dictature lors des élections, notre force d'opposition et de manifestation est restée très faible (2). Maintenant, dans la conjoncture post-« pacote », ces mêmes difficultés existent toujours (3). Je crois que
1. En novembre 1986 doivent avoir lieu des élections aux parlements des Etats, au Parlement fédéral, ainsi que pour le renouvellement d'une partie des sénateurs et des gouver-
L'assemblée fédérale issue de ces élections se verra confier des pouvoirs constituants pour une durée d'une année.
raison pour laquelle elle est dénommée Assem-
2. La lutte pour les élections présidentielles au suffrage universel, les « directes », a été au centre des mobilisations populaires de 1984.
Cf. Inprecor numéro 175 du 11 juin 1984.
3. C'est le 28 février dernier que le gouvernement de José Sarney a annoncé un plan d'assainissement économique dont les essentielles correspondent à un blocage des prix et des salaires. Ce « plan cruzado », du nom de la nouvelle monnaie qui remplace le cruzeiro, visait à désamorcer le mouvement gréviste de l'année 1985 et à combattre une inflation qui avait atteint le rythme de croisière de 500 %
MACEDO!
Cortège du Parti des travailleurs (PT) dans une manifestation ouvrière. (DR) nous allons encore le vérifier lors des élec tions de novembre prochain.
Mais le point essentiel reste que la bourgeoisie n'est pas parvenue à isoler les forces représentées par le PT et la CUT. Le processus bourgeois de transition au Brésil, de par ses particularités, a rencontré de nombreuses difficultés dans sa tentative d'intégrer le secteur politisé du mouvement de masse. Il procède d'ailleurs plus par une cooptation clientéliste politiquement arriéré. En réalité, il y a un secteur de masse très important qui continue d'ap-
Usa mobilisation, peut le voir au nombre de grèves qui ont eu lieu après l'élection de Tancredo Neves et, maintenant, après le « pacote ».
Nous vivons, à mon avis, une situation d'accumulation des forces dont le grand test sera les élections au Parlement fédéral, aux parlements des Etats et pour la désignation des gouverneurs d'Etats, en novembre 1986. Si le pôle formé par le PT et la CUT se renforce politiquement, si la gauche révolutionnaire parvient à cette occasion à jouer un rôle décisif - tant dans le secteur syndical que dans le PT —, on effectuera alors un pas décisif vers la constitution de ce pôle alternatif et de ce bloc socialiste. Les conditions potentielles existent pour cela. Il y a des milliers de militants qui se sont regroupés autour des propositions les plus avancées du PT. C'est à travers le processus politique de cette année que nous devons commencer à résoudre les faiblesses notées plus haut, en reliant les plate-formes de lutte les plus immédiates et les mouvements d'agitation de masse, avec le programme socialiste.
— Tu te réfères au léninisme. Mais la conception et la forme de travail du PT sont-elles compatibles avec la conception léniniste du parti révolutionnaire d'avant-garde ?
- Elles sont sans aucun doute différentes, si l'on pense au léninisme déformé, pétrifié et dogmatisé par le stalinisme et par les réformistes de tous genres. Mais vu que je me réfère à l'essence du léninisme, à ses éléments scientifiques et sociaux, il me semble que cela n'est pas différent.
Aujourd'hui, le processus révolutionnaire pose un nouveau problème, très important ici au Brésil, et qui ne se posait pas en 1917. Il est nécessaire qu'une alternative politique de masse se crée, en opposition aux alternatives de la bourgeoisie. La rupture avec l'Etat bourgeois et la construction d'un Etat révolutionnaire représentant l'hégémonie de la classe ouvrière, cela ne naîtra pas seulement d'un processus de crise objective des rapports de domination. Cette évolution dépendra des formes de l'évolution du mouvement de masse, de la classe ouvrière et des secteurs sociaux les plus proches. La bourgeoisie exerce une hégémonie au travers de l'appareil d'Etat et des moyens de communication de masse. Les alternatives qu'elle utilise pour s'opposer aux travailleurs vont exiger de ces derniers, s'ils veulent y riposter, un travail énorme au niveau de l'élévation de la conscience de masse. On ne peut pas imaginer un processus de rupture avec l'Etat bourgeois moderne uniquement en période de crise et sous l'effet des seuls facteurs objectifs. Nous devons prendre en compte le niveau de conscience de masse.
Créer un bloc, une alternative masse, globalement opposés aux projets de la bourgeoisie, est l'une des exigences du mouvement ouvrier. Aussi, le PT a un rôle important dans le processus révolutionmalgré l'hétérogénéité idéologique qui existe en son sein. Il représente une rupture classiste, politique, dans la société brésilienne et dans l'intervention marxiste-léniniste en son sein. On doit tenir compte, tant de cette particularité du processus révolutionnaire brésilien que des nouvelles conditions, pour construire cette alternative fondamentale. Pour les révolutionnaires, il ne s'agit pas de tâches antagonistes, et elles ne s'opposent pas au développement du PT comme un parti de masse.
Je pense que c'est cela, la position léniniste. En parlant de la crise révolutionnaire, Lénine souligna un de ses éléments fondamentaux : le facteur conscient qui intervient quand les masses ont fait l'expérience historique d'actions indépendantes. Postérieurement à Lénine, ses positions ont été schématisées pour donner l'impression qu'il privilégiait seulement les éléments objectifs.
Des organisations nationales comme le PT ou la CUT sont des éléments essentiels de cette construction d'un mouvement de masse indépendant. Elles représentent une réponse aux modifications intervenues dans les mécanismes de contrôle de la domination bourgeoise à travers la transition de la dictature vers une démocratie autoritaire. C'est ainsi que
nous pouvons utiliser le léninisme comme une méthode d'analyse et d'action.
- La participation du PT à la prochaine campagne électorale sera un test important pour sa politique. Penses-tu que l'opportunisme parlementaire va s'accentuer, ou bien que le PT pourra à cette occasion approfondir ses liens avec la lutte des masses et se renforcer politique-
- Les élections seront un moment clé, parce qu'elles représentent une tentative de la part de la bourgeoisie de stabiliser la « nouvelle République » au travers du Parlement qui sera élu en 1986. Pour le PT, le premier grand test est le contenu de sa campagne électorale : soit il fait une campagne politique qui s'affronte aux projets de la bourgeoisie, soit, s'il ne la fait pas, il se condamne à ne gagner aucune influence dans le mouvement de masse. En second lieu, ces élections ont déjà 70% de leurs résultats garantis par les mécanismes légaux en vigueur. Même d'un point de vue bourgeois, le Brésil n'est pas une démocratie. Il va être très important que le PT combine dans sa campagne le processus électoral avec le
On ne pourra pas intervenir à l'Asconstituante si l'on ne dispose pas d'un groupe parlementaire. Il est donc nécessaire, par ailleurs, que le mouvement de masse soit organisé sur les questions clés comme la réforme agraire ou la liberté syndicale, notamment dans la perspective d'une grève générale appelée par la CUT. Et c'est cela que la bourgeoisie craint le plus. Elle sait qu'elle va avoir la majorité électorale, mais elle craint de ne pas pouvoir transformer le Parlement fédéral comme elle le désire, et de le voir devenir le théâtre d'un affrontement autour de questions comme celles des organes de la Sûreté nationale, de la terre, des services publics comme la santé, les transports et l'éduinternational, etc. S'il y a une mobilisation de masse autour de ces questions, on créera un affrontement favorable pour poser le problème de l'ordre bourgeois dans ce qu'il a d'essentiel.
D'un autre côté, le PT doit également avancer la question du socialisme, des points centraux comme le problème de la propriété privée, de l'Etat, des valeurs culturelles dominantes, crimination raciale et sexuelle. Toutes ces questions doivent être mises non pas pour espérer introduire le socialisme à travers une loi, mais pour inscrire ses valeurs essentielles dans la conscience des masses, cela dans la même perspective de créer un pôle alternatif.
Le PT va être confronté à ce dilemme. Tous ses candidats n'ont pas cette vision, mais si un bloc important avance ces propositions l'avant. La base du PT est radicalisée, elle veut s'opposer aux projets bourgeois. Pour cela, lors de ces élections, la seule attitude qui peut emporter l'adhésion populaire est celle qui marque une délimitation claire et globale par rapport à la politique bourgeoise. Tous ceux qui tenteront de rester à l'écart de cette attitude déterminée vont perdre du terrain. Il n'y a qu'à regarder l'exemple de la réaction du PT au « pacote » : au début, il y a eu un débat entre une position qui consistait à refuser globalement ce plan d'austérité et une autre qui proposait de faire la différence entre les aspects positifs du plan et ses aspects négatifs. En trois mois, le débat a été tranché en faveur de la première position, par la pression de la réalité, qui s'est manifestée par le mécontentement social à travers les grèves.
Les forces les plus combatives ne doivent pas s'isoler, elles doivent avoir une orientation politique leur permettant de gagner l'appui des masses. Le PT peut sortir du processus électoral comme un pôle de référence tant parlementaire qu'au niveau des luttes de masse. Ce processus doit être combiné avec l'intervention à l'Assemblée constituante, et ainsi nous pouvons nous renforcer dans de nombreux Etats en tant que force sociale alternative, ce qui exige dès lors une campagne électorale claire.
- La gauche du PT, qui constitue l loc « Pour une alternative ouvrier populaire », représentera probablement, lors du congrès national, d'ici une semaine, fin mai, près de 30 % du parti (cf.
sur le congrès du PT). Comment s'est développé le processus de formation de ce courant ? Sur quelle base politique cela s'est-il fait ? Et quel rôle entend-t-il avoir dans le cours de la lutte des classes durant ce deuxième semestre de l'année
- Le congrès national du PT intervient dans le contexte politique que je viens d'analyser. Notre effort porte sur le fait que ce congrès doit être à la hauteur des défis lancés au mouvement de masse en 1986. Nous voulons éviter que l'on s'engage dans un débat sur la chasse aux sorcières, de discrimination contre les fractions internes au PT, contre les courants de gauche. L'« Alternative ouvrière et populaire dispose des conditions pour se renforcer. Elle connaît déjà un niveau de maturité et un degré de prestige politique, dans le cadre des batailles internes au PT, qui lui permettent de progresser non seulement du point de vue de son influence numérique, mais surtout du point de vue de son poids politique. L'Alternative a déjà fait la démonstration pratique de son sérieux. Elle l'a prouvé au niveau national et à Sao Paulo.
La principale contribution que nous voulons apporter est de faire débattre le congrès sur les thèmes centraux pour le PT, que nous venons d'évoquer. Nous voulons également contribuer à former une direction nationale du parti qui ne pas seulement une addition personnes, qui ensuite se dissout, mais bien un groupe de cadres prêts à intervenir. Nous devons aussi en finir avec le préjugé qui s'oppose à la participation des gauche révolutionnaire niveau de l'exécutif national. Ce tabou a déjà disparu à Sao Paulo. C'est ainsi que se renforcera l'Alternative, dans le cadre du renforcement global du PT.
Du fait de ses positions sur des questions comme la participation au collège électoral, l'attitude à adopter face au « pacote », la « candidature unique d'oples affrontements « Nouvelle République » (régime succédé à la dictature en 1985, ndlr.), l'Alternative ouvrière et populaire a conquis une plus grande crédibilité au sein de la base du parti. Il y a encore une difficulté qui tient au fait que la majorité du parti ne centre pas le débat sur le programme et la tactique du PT et qu'elle d'affronter la gauche révolutionnaire avec une attitude discriminatoire, étouffant de nombreux courants organisés.
Mais, en dehors de cette question, on Travailleurs brésiliens en grève. (DR)
peut considérer que le congrès se présente dans un cadre positif.
— Passons à une autre question. Tu as fait référence au « pacote », au « plan cruzado ». Comment l'analyses-tu et quelle est ton appréciation de l'efficacité sociale d'un tel plan ?
— La conjoncture politique a connu trois grandes modifications depuis la fin de la dictature. En premier lieu, l'Alliance démocratique (AD) s'est formée avec la victoire de Tancredo Neves au collège électoral. La bourgeoisie est parvenue à élargir sa base d'appui, se présentant comme l'alternative au régime militaire dont le principal acteur était Maluf (4). Seulement, le désir de changement est resté ancré dans l'esprit de tous : l'évolution de la situation s'est avérée être en défaveur de la « Nouvelle République », parce que les espoirs de changement n'ont pas été satisfaits. La bourgeoisie n'a fait aucune concession. Durant l'année 1985, le gouvernement s'est lui-même enferré sur des questions comme celle de l'amnistie, des tortures et des disparus. C'est aussi la faillite du pacte social, et cela a donné six millions de grévistes l'année dernière.
Deuxièmement, lors des élections municipales de novembre 1985, on a assisté pour la première fois à un déplacement de secteurs très importants masses vers la gauche et, en particulier, vers le PT.
Troisième temps fort, le « pacote ». C'est une tentative de réponse aux difficultés croissantes que rencontre la « Nouvelle République », lorsque ses forces ont menacé de se diviser au moment de la formation du gouvernement de José Sarney suite au décès de Tancredo Neves. A cette occasion, le gouvernement voulait créer un cadre plus favorable aux élections de 1986. Il y avait aussi d'autres raisons, économiques celles-là, pour l'adoption de ce plan, la principale étant bien entendu le haut taux d'inflation. Par décret, les prix ont été gelés au plus haut niveau de l'inflation et ce plan a entraîné une grande perte salariale.
Cela a été une manœuvre bien organisée, avec l'accord de l'armée et du capitalisme national et étranger, jouant le rôle rouleau compresseur contre tout ce qui s'opposerait au « pacote ». A mon avis, dans un premier temps, le PT a hésité alors qu'il aurait dû être plus direct
— Cela a laissé un espace non négli- Exactement. Brizola a pu se présenter comme un opposant. Ce qui reflète une grande erreur et un manque à gagner considérable pour le PT, étant donné que
One représente qu'une opposition populiste et inconséquente.
Mais, déjà, les grèves de la fonction publique, des chemins de fer, d'une cité minière, ont démontré la disposition à la lutte des secteurs les plus conscients du mouvement syndical. Le « pacote » a des effets sur les secteurs les plus organisés, on commence à assister à une résistance aux mesures gouvernementales. La mobilisation commence à apparaître autour de la défense des salaires, de la stabilité de l'emploi, des 40 heures. Une des grandes préoccupations du gouvernement est justement ce mouvement gréviste, qu'il n'atendait surtout pas.
Cependant, et toujours à propos du « pacote », il est nécessaire de dire que cette politique est soumise à d'énormes pressions. Le gouvernement n'est pas parvenu à fixer les taux d'intérêt, la spéculation se maintient et augmente, le prix du dollar monte rapidement dans le cadre du marché noir, on commence à noter le manque de certains produits à prix fixés, il y a des dissensions importantes dans le gouvernement. Les candidats aux prochaines élections se divisent : à Sao Paulo on a Ermirio Moraes, Quercia et Maluf; à Minas Gerais, on a le gouverneur Helio Garcia et Itamar Franco ... Cette division ne facilite pas l'action de la bourgeoisie.
Dans la conjoncture actuelle, la bourgeoisie conserve encore l'avantage, mais elle ne parvient pas à empêcher - comme on le constate à travers tous les mouvements de grève - l'accroissement des forces ouvrières et populaires qui aux prochaines élections pourraient obtenir un seuil de représentation politique plus élevé.
- La réforme agraire est une question centrale de la société brésilienne (5). Cependant, la CUT reste encore très minoritaire dans ce secteur. Elle n'apporte
4. Le 15 janvier 1985, Tancredo Neves, candidat du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), a été élu à la présidence de la République. Les élections furent « indirectes », et le candidat du PMDB remporta la victoire grâce aux votes de la majorité d'un collège électoral mis en place par la dictature. Tancredo Neves était parvenu à obtenir sur sa candidature le soutien des grandes figures du régime issu du coup d'Etat de 1964, un soutien plus important que celui obtenu par Paulo Maluf, le candidat du Parti démocratique et social (PDS), formation de la dictature. Décédé peu après son investiture, Neves sera remplacé par José Sarney à la tête du gouvernement.
5. Sur le problème de la réforme agraire, se reporter au dossier paru dans Inprecor numéro 207 du 18 novembre 1985.
guère de réponses concrètes au développement rapide de la violence dans les campagnes, ainsi qu'à la réorganisation des forces répressives des grands proprié-
Comment vois-tu - C'est, de fait, une question décisive de la politique brésilienne de ces dernières années. La politique foncière du pouvoir favorise soit les grands propriétaires fonciers traditionnels (latifundios), soit les grands projets agro-industriels et miniers. Ainsi, le problème de la propriété de la terre au Brésil est resté essentiellement un problème de répartition de la terre, ce qui provoque des contradictions aiguës avec les masses paysannes, que ce soit avec les « posseiros », les salariés agricoles ou les « boias frias », qui, en 1983-1984, ont démontré dans l'Etat de Sao Paulo leur capacité de mobilisa-
Le gouvernement, de son côté, a essayé de récupérer le mouvement paysan et l'Eglise pour soutenir un projet de réforme agraire fondé sur le statut de la terre déjà élaboré en 1966. Il y a eu une forte réaction des grands latifundiaires devant la propagande gouvernementale, malgré le fait qu'ils soient présents au gouvernement et même à la présidence, puisque Sarney lui-même est l'un des plus grands propriétaires fonciers du Brésil. Aussi, le gouvernement est obligé d'aller de reculade en reculade. Aujourd'hui, tout l'appareil de l'Institut de la réforme agraire est occupé par des militaires de réserve, qui furent actifs à l'époque répressive de Medici. Le président de l'Institut prétend que la seule perspective pour le monde rural est de renforcer les grands projets de développement agricole par mise en valeur de nouvelles terres, et c'est dans ce sens que s'oriente le gouvernement.
Avec le renforcement du mouvement paysan, la violence répressive se développe. Il y a eu 200 assassinats en 1985 et 100 depuis le début de l'année 1986.
Le PT, comme la CUT, n'ont pas eu jusqu'à maintenant un rôle efficace pour critiquer les projets du gouvernement et faire avancer politiquement le mouvement paysan, alors même qu'apparaît la possibilité d'une intervention militaire dans les campagnes, et chacun sait ce que cela voudrait dire. Il est à l'ordre du jour de lancer une campagne nationale pour la réforme agraire et contre la violence dans les campagnes. Si cela n'est pas fait, on court le risque de voir le problème de la terre se diluer dans des conflits localisés, de voir des luttes de « posseiros » à tel endroit et à tel moment immédiatement victimes de la violence des latifundiaires et de la police, avant qu'elles n'acquièrent une dimension classiste et
Le problème ne fait que s'aggraver, puisque les grands propriétaires ont organisé un mouvement, l'Union démocratique rurale (UDR), qui est un mouvement d'extrême-droite, fasciste, de défense des
6. Les « posseiros » sont des paysans qui occupent et cultivent des terres sans titres de propriété. Les « boias frias » ou « bouffe froide » sont des salariés agricoles qui tirent leur nom du fait qu'ils emportent avec eux une gamelle pour la journée, quand ils en ont une.
7. Le PDS est le parti des militaires, le PMDB est une formation bourgeoise d'opposi tion à la dictature, dans laquelle intervenaient le PCB et le PC do B. Le PFL est une formation d'anciens partisans du régime militaire qui décidèrent d'appuyer la candidature de Tancredo Neves à la présidence. Le rapprochement entre le front libéral et le PMDB donna lieu à la constitution de l'Alliance démocratique (AD).
8. Alan Garcia proposa notamment de ne grandes propriétés, qu'il ne faut surtout pas négliger, puisque c'est aussi un mouvement légal au travers duquel la bour-
Best en train d'accumuler des fonds. Il en arrive de partout, et même de la part de la bourgeoisie industrielle et des multinationales, tout cela pour appuyer un bloc de candidats de droite du Parti démocratique et social (PDS), du Parti front libéral (PFL), et PMDB (7). C'est un mouvement politique et armé très dangereux.
- La question de la dette extérieure est une autre grande question nationale. Comment analyses-tu les positions qui ont été prises à ce sujet, notamment celles de la conférence de la Havane et celles du président péruvien Alan Garcia (8), qui sont différentes et qui ont suscité beaucoup de polémiques ?
- Les conséquences de la dette extérieure sont considérables dans notre pays. Le Brésil est au huitième rang de l'économie mondiale, mais il est aussi au septième rang mondial pour la mortalité infantile. La majorité de la population brésilienne souffre de la faim, mais nous somrembourser la dette extérieure qu'à raison d'un maximum de 10 % des recettes d'exportation Cette proposition démagogique ne correspond nullement à une réponse sur le fond de la question de l'endettement. Bien plus, dans l'état actuel de l'économie péruvienne, une telle ponction serait lourde de conséquences économiques et sociales. Enfin, les banques impérialistes sont sans doute intéressées à un arrangement qui leur garantisse un paiement minimum, plutôt qu'au prolongement d'une situation de cessation de fait de paiement. Fidel Castro et les dirigeants cubains ont, quant à eux, appelé à un vaste mouvement latino-américain de rejet de la dette (cf. Inprecor numéro 210 du 6 jan-