RENTE-DEUX années de pouvoir absolu semblent avoir
T épuisé les fondements mémes de la dictature du général
Alfredo Strassner. A la fin des années 1950, il pouvait compter sur l'appui du Parti Colorado, la formation bourgeoise dominante, des forces armées, de la Fédération de la production, de l'industrie et du commerce (FEPRINCO), de l'Eglise catholique, et, bien entendu, de l'ambassade nord-américaine.
Au début des années 1980, l'Eglise et la fédération patronale lui devinrent franchement hostiles. Quant au parti Colorado, il est chaque jour un peu plus divisé entre les « traditionnalistes » (anti-Stræssner) et les « militants » (pro-Stræssner).
Kevin MARTIAL
Quelles sont les bases de l'usure de la dictature paraguayenne ? A l'intérieur du pays, elles sont au nombre de trois : la corruption éhontée du régime, la crise économique et sociale prolongée, tion de protestations populaires antidicta-
Exemple de corruption : le président de la Banque centrale, conjointement tura officielle, a détourné un milliard de dollars des réserves monétaires nationales en devises, par le biais d'opérations finan-
Pour cette escroquerie, seuls seront inculpés des fonctionnaires de rang inférieur. Et s'il est besoin d'autres exemples, il suffit de préciser que le gendre du ministre des Finances est le principal contrebandier du pays.
La crise économique s'est abattue sur le Paraguay depuis qu'ont cessé d'affluer les dollars correspondant aux investissehydro-électriques d'Itaipu (2). Avec un budget de cinq fois supérieur à la valeur du produit intérieur brut (PIB) paraguayen, Itaipu a agi comme un puissant moteur de l'économie.
Mais une fois les travaux terminés, le pays a retrouvé sa réalité économique de pays essentiellement agricole qui, grâce à la corruption internationale, est parvenu à accumuler un monstrueux capital financier qui menace continuellement de déstabiliser son commerce international, ses marchés de change et immobiliers.
C'est à fin 1985 qu'a eu lieu la première manifestation populaire, forte de
10 000 participants, organisée par le Mouvement paysan paraguayen (MCP), pour réclamer des terres au gouvernement. Jusqu'alors, près de 20 occupations de grands domaines par des paysans avaient eu lieu, et le MCP avait été à la tête de toutes ces actions. Ces mobilisations spécifiquement paysannes furent accompagnées seulement dans la capitale Asuncion par des mobilisations estudiantines
A la veille de la transition
des organes dirigeants du parti. bassade d'Allemagne opposition au leaders d'opposition contre l'élitisme s'installant dans les universités.
Mais c'est une simple revendication salariale des fonctionnaires de l'hôpital des cliniques qui sera le détonateur, en avril dernier, d'un vaste mouvement masse qui prit rapidement un caractère antidictatorial. Entre la mi-avril mi-mai eurent lieu près d'une vingtaine de réunissant un nombre de participants allant de 500 à 7 000 per-
La majorité d'entre elles avaient furent fortement réprimées. chercha systématiquement à démoraliser les manifestants en les réprimant avec une violence démesurée. C'est ainsi que même des membres de l'ambassade d'Allemagne fédérale à Asuncion furent frappés. Mais l'effet produit par cette répression sera contraire à celui espéré par la police. La télévision nationale montra les violences connaîtra ses premières huées en divers lieux publies.
LA STRATÉGIE
DE L'OPPOSITION BOURGEOISE
Face à cette conjoncture, l'ambassade nord-américaine change alors rapidement son fusil d'épaule. Elle réussit à revaloriser l'image des partis de l'opposition bourgeoise. Elle couvre les dissidents du gouvernemental pressions publiques sur Stræssner. L'ambassadeur en vient même à polémiquer avec le gouvernement à propos du taux de croissance de l'économie paraguapartis de l'actuelle opposition bourgeoise à la dictature se sont caractérisés, dès les années 1960, par la soumission aux intérêts dictatoriaux. Et
Men 1983, ils collaboraient encore mer des secteurs de gauche du mouvement étudiant et syndical. Cependant, entre 1985 et l'année en cours, ils ont chan-
Et, en 1985, les premiers ont obtenu la majorité à l'intérieur
Entin, ambassade nord-americaine, avec l'aide de l'amfédérale, marqua publiquement dictateur.
Aujourd'hui, l'ambassadeur des
Etats-Unis n'hésite pas à siéger ouvertement aux côtés des patronaux et syndicaux. Des hauts fonctionnaires internationaux participent même aux manifestations publiques contre la dictature, etc. (1). La grande inconnue reste l'attitude des forces armées, dont le haut- commandement demeure toujours muet.
gé rapidement leur image.
En 1986, ils ont appelé à trois manifestations masse contre la dictature, dont deux ont été violemment réprimées par la police.
leaders participent avec des étudiants et des travailleurs, toutes les manifestations publiques contre le régime. Pour cette raison, l'opposition bourgeoise compte aussi sur le soutien externe de l'Internationale socialiste et de l'Internationale libérale. A la première est affilié le Parti révolutionnaire fébrériste
(PRF), dont le président est un responsala retraite du Fonds monétaire international (FMI). A la seconde est lié
Parti libéral radical authentique
(PLRA), dont toute la direction s'est formée à l'école de l'idéologie de Jimmy
Carter durant les années 1970, qui fut ensuite rénovée au cours des trois dernières années sous l'influence de l'idéologie de Reagan. Signalons à ce propos que le principal représentant de l'étape antérieure de développement de ce courant,
Domingo Laino, est aujourd'hui marginalisé par ses propres coreligionnaires. Ce sont donc le PRF et le PLRA qui commandent, depuis le camp bourgeois oppositionnel, le processus de la transition.
Mais l'ambassade US s'est également préoccupée de travailler au corps la propre formation du général Strossner, le
Parti Colorado. Pour cela, elle a favorisé la division en son sein et elle appuye mainouvertement les « traditionnalistes ». L'un d'entre eux, Carlos Romero, fils de celui qui fut le principal soutien de
Strossner dans ce parti dans les années
1950 à 1960, Tomas Romero Pereira, a
1. Le quotidien paraguayen Diario de Noticias ira jusqu'à comparer l'ambassadeur US à
Khadafi, pour dénoncer son attitude, qu'il jugeait encourageante pour la subversion.
Le dinord-américain Donal Clyde
Taylor avait eu l'audace, selon cet organe de presse, de se montrer lors d'une manifestation des grévistes de l'hôpital des cliniques en avril dernier.
2. Cf. Inprecor numéro 148 du 25 avril
été ouvertement accusé par Strossner d'être « un vendu et un agitateur ». En réponse, l'ambassade US a invité ledit Romero comme hôte d'honneur pour une tournée aux Etats-Unis.
Néanmoins, la grande affaire pour le processus de transition du point de vue impérialiste, c'est justement le moment qui se situe entre l'actuelle dictature et l'installation de n'importe quelle forme conservatrice de gouvernement. Dans ce scénario, un rôle important est dévolu à l'Eglise paraguayenne, qui a appelé « tous les secteurs politiques » à un grand « dialogue national » (3). Son but serait d'asseoir autour de la même table le gouvernement et les opposants, ainsi qu'une palette de patrons et de dirigeants corporatistes, afin de négocier une issue à la crise du régime, qui cumule l'illégitimité du mandat de Strossner, la crise financière du gouvernement causée par la corrup-
Get, enfin l'insoutenable situation sociale que connaît la population.
Au cœur de la tactique de transition, il y aurait la non réélection de Strossner prévue pour les consultations de 1988 et, si possible même, sa retraite anticipée. Dans cette optique, deux personnages se sont déjà préparés : le général Andres Rodriguez, second en grade après Strassner, et le président de la Cour suprême de justice, Luis A. Maria Argana, qui est présenté à l'opinion publique comme un « champion » de l'honnêteté. Quant au général Rodriguez, qui est assurément l'un des principaux coordinateurs du trafic de drogue sur le continent, il s'est converti, sous la pression des Américains et les yeux fixés sur l'échéance de la succession, en pourfendeur de la contrebande de drogue, le corps de cavalerie qu'il a sous son commandement ayant effectué depuis lors différentes actions contre des réseaux mineurs de contrebandiers.
Sans Stræssner, avec une ouverture suffisante pour que tous les secteurs politiques non communistes agissent le cadre des institutions, avec Argana aux commandes pendant la période de transition, épaulé par le général Rodriguez, ainsi serait mise en place la plus conservatrice de toutes les transitions déjà installées récemment sur le continent.
RÉSISTANCE
DU LOBBY DICTATORIAL Mais 32 années de pouvoir absolu, durant lesquelles les changements ministériels n'ont eu lieu que partiellement et seulement tous les 10 ou 15 ans — il y a même des ministres comptant 32 ans de mandat —, ont créé un solide lobby de palais qui, dans le cas paraguayen, détient une grande partie du pouvoir économique et des fonctions importantes dans tous les domaines institutionnels, avec des liens jusque dans la Fédération patronale et l'Eglise.
Accoutumé à l'exercice du pouvoir sans restriction, ce lobby a répondu à la conjoncture actuelle par la violence. En premier lieu contre ses propres coreligionnaires lors des conventions du Parti
Colorado, où il était mis en minorité, mais surtout contre les partis d'opposition bourgeois et contre les mouvements populaires.
A cet effet, le ministre de la Justice, partisan de Strossner créa les Groupes d'action anticommunistes (GAA), une dissidence de la Ligue anticommuniste du Paraguay commandée par des « traditionnalistes ». Les GAA agissent comme des groupes paramilitaires de répression contre des manifestants ou des dirigeants populaires. De mars à mai dernier, ils ont assassiné quatre dirigeants paysans et un leader étudiant. Au moment de la grève des fonctionnaires de l'hôpital des cliniques, ils ont passé outre le cordon de police qui entourait les grévistes et ont frappé sans discrimination sur des médecins, des infirmières, des patients et des passants.
Un aperçu des difficultés rencontrées par la tentative de mise en place d'une transition «pacifique » post-stræssnerienne, suivant la voie préconisée par les USA, nous est fourni par le fait que l'autre secteur du Parti Colorado, les « tradipour la transition. En bref, la lutte entre « militants » et « traditionnalistes » demeure en fait une lutte interne au Parti
Le moyen d'en sortir pour le secteur « militant » serait d'obtenir l'appui sans restriction des forces armées. En fait, celles-ci doivent être elles aussi soumises aux pressions de l'ambassade nord-américaine et du Pentagone qui veulent conserver — et c'est pour cela qu'ils sont en train de promouvoir la transition — le territoire paraguayen comme plaque tournante de leurs actions militaires dans le cône Sud. Les Nord-américains ont financé la construction de deux grandes pistes d'atterrissage pouvant être utilisées par des avions militaires et ont le projet d'en deux autres. Tout cela fait partie d'un plan visant à « honduriser » le Paraguay, c'est-à-dire à faire jouer au Paraguay, pour la région du cône Sud, le rôle de plaque tournante de toutes les actions militaires américaines que le Honduras remplit en Amérique centrale.
Les « militants » en appellent au
•PLANTU « danger communiste », qui serait à leurs yeux latent dans les manifestations populaires. Ce discours, ancien et usé, a été servi à de multiples occasions à l'opinion publique, et il a aujourd'hui peu d'impact face aux forces politiques en mouvement. Mais il existe peut-être une certaine sorte de « danger populaire » qui menace la transition conservatrice envisagée par les
LA LONGUE ROUTE
DU REDRESSEMENT POPULAIRE
Parallèlement à la crise de la dictature militaire s'est produite, au cours de ces dernières années, une réorganisation des secteurs populaires. L'exemple le plus important a été constaté dans les campagnes, où vit 60% de la population. En 1980 s'est créé le Mouvement paysan paraguayen (MCP), qui coordonne quatre « fronts de masse » : l'Assemblée permanente des paysans sans terre, la des femmes paysannes, la des jeunes paysans, Commission des familles de disparus et d'assassinés. C'est le MCP qui a réalisé, fin plus importante manifestation populaire à ce jour. Aussitôt après, il or: ganisa une manifestation d'un millier de femmes paysannes réclamant la terre et la liberté. Structuré au niveau national, le MCP constitue aujourd'hui un mouvement qui combine une intervention de masse avec la formation d'une avant-garde paysanne classiste, capable d'organiser des actions coordonnées sur le tiers du territoire national. C'est ce secteur qui a dirigé les occupations de terres et a affronté la répression des militaires et des grands propriétaires.
Au niveau urbain, les syndicats ouvriers ont fait preuve de moins de vigueur
3. La conférence épiscopale paraguayenne a lancé, en avril dernier, son appel au « dialogue national ». Son secrétaire général, Monseigneur Livieres Banks, déclarait à la même époque : « Nous ne voulons pas nous ériger en tribunal pour juger qui que ce soit. Nous n'allons pas remuer les accusations du passé. Nous ne demandons pas changement de gouvernement. Ce qui nous intéresse, c'est que chaque secteur de la société exprime son opinion. » Cf. le Monde, 10 mai 1986.
mais, se substituant à eux, différentes organisations de travailleurs du secteur tertiaire (journalistes, travailleurs des banques, du commerce, de la santé, etc.) ont pris d'importantes initiatives. C'est une grève des travailleurs de l'hôpital des cliniques qui a servi d'exemple à toutes les mobilisations des mois d'avril et mai derniers (4).
Les journalistes ont joué le rôle de lien portant l'information, entre les manifestants et la population au niveau national. Pour cette raison, ils ont aussi été les plus touchés par la répression dans les rues. Les organes de presse qui ont couvert les activités oppositionnelles de masse subissent des représailles. Ainsi, la radio la plus populaire, Nanduti, a été par deux fois attaquée et cambriolée par les GAA (5).
Le mouvement étudiant, qui était en trouvé dans ces manifestations la possibicoordination de tous les centres et mouvements des facultés opposés au gouvernement a été organisée. Pour protester contre la répression, les étudiants sont parvenus à mobiliser plus de 3 000 des leurs sur un total de 30 000 étudiants,
Néanmoins, toute cette énergie populaire souffre de deux limitations. premier lieu de dispersion, entre les divers secteurs mobilisés. En second lieu, cette vague de luttes manque d'organes d'expression politique autonome. Les secteurs populaires produisent aujourd'hui encore des leaders « corporatistes », alors que la tête d'affiche politique est occupée par les dirigeants bourgeois de l'opposition.
Haiti, l'Amérique centrale, l'Uruguay: le processus paraguayen a en commun avec tous ces pays l'acharnement nord-américain à des « démocraties non insurrectionnelles » et, pour ce faire, conservatrices et soucieuses de maintenir intact tout le potentiel militaire et répressif des dictatures antérieures. Au Paraguay, les conditions favorables existeraient pleinement pour une réédition de ce type d'opération chirurgicale consistant à « extirper le tyran », si ce n'étaient la vitalité du lobby de la dictature et le caractère imprévisible de l'évolution des mobilisations des secteurs populaires.
Kevin MARTIAL, 30 mai 1986. 4. Une importante évolution est en train d'avoir lieu au sein du mouvement syndical, avec la formation du Mouvement intersyndical des travailleurs (MIT), sous le patronnage de la CIOSL et de l'AFL-CIO. D'orientation bureaucratique et légaliste, le MIT s'est néanmoins constitué sur une base de référence populaire, puisque c'est la « seule chose qui existe » en opposition à la Confédération paraguayenne des travailleurs (CPT) totalement manipulée par la police.
5. Nanduti est le nom de la dentelle en coton de couleur des Indiens Guaranis.
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