Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAKISTAN

Après le coup de force contre l'opposition au général Zia ; interview de Tariq Ali

· Inprecor n° 225, 8 septembre 1986 · p. 3-4 · 2 159 mots

Inde et Asie du Sud

U pouvoir depuis le coup d'Etat militaire de juillet 1977,

A io dictateur pakistanais 2ia ul Hag preme de plus e

-plus de difficultés face à l'opposition de masse à son régime. Déjà en 1983, le régime militaire a été confronté à des manifestations de l'opposition populaire. A ce moment-là, le régime a réussi à limiter le mouvement à la seule province du

Sind, le réprimant au prix de plusieurs centaines de morts.

Mais face à l'absence d'une base populaire, le général Zia a dû prendre des mesures destinées à se donner une façade démocratique. En février 1985, ont eu lieu des élections pour l'Assemblée nationale. Les partis politiques en furent exclus et la plupart d'entre eux ont appelé au boycott. Néanmoins, à la suite de ces élections, Zia a nommé en avril 1985 un premier ministre civil, Mohammed Khan Junejo. Et le 30 décembre

1985, la loi martiale fut levée.

Pourtant l'opposition au régime ne désarma pas, bien au contraire. En mars 1986, a eu lieu la première grève générale politique depuis 1977 dans la zone de Liyazi à Karachi. Et le 10 avril, Benazir Bhutto, fille de l'ancien premier ministre

Zulfikar Al Bhutto, exécuté par Zia en 1979, et, comme son père, dirigeante du Parti populaire du Pakistan (PPP), force principale de l'opposition au régime, rentra de l'exil. La réponse populaire au retour de Benazir fut spectaculaire. A Lahore, capitale de la province du Pendjab, presque un million de personnes. A Rawalpindi, centre mili-

« INPRECOR »: - Quelle est la signification des manifestations massives qui ont suivi le retour de Benazir Bhut-

TARIQ ALI : - D'abord, les masses en avaient marre de la dictature de Zia et le retour de Benazir représentait la première occasion depuis la levée de la loi martiale en décembre 1985 pour montrer toute leur haine et tout leur dégoût du régime militaire. Deuxièmement, et cela se voyait clairement dans les mots d'ordre mis en avant au cours de ces mobilisations, c'était également l'occasion d'exprimer massivement leur désapprobation de l'exécution en 1979 du seul chef de gouvernement élu de l'histoire du Pakistan, Zulfikar Ali Bhutto, père de Benazir. C'était leur façon de dire que le temps était venu pour le général

Zia de partir. Benazir elle-même considérait ces manifestations et rassemblede masse, qui ont eu lieu non ments seulement dans les grandes villes mais aussi dans les petites villes et les villages du pays, comme un référendum contre le régime. Elle faisait également appel aux puissances qui soutiennent le général

Zia, en premier lieu les Etats-Unis, pour qu'ils le poussent à se retirer du pouvoir et à quitter le pays afin de permettre une transition pacifique vers la démocra-

- Et pourquoi le régime, après avoir au général Zia

Best son cadre elle fut accueillie par Etats-Unis à l'égard du Pakistan. autorisé les manifestations pour accueillir Benazir, a-t-il décidé d'interdire les rassemblements prévus pour le 14 août et d'arrêter les dirigeants de l'opposition ?

- Depuis le début, tout le monde se posait la question de ce qui allait se passer après la fin de la première vague de mobilisations de masse. Le mouvement de masse serait-il capable de passer à la vitesse supérieure afin d'évincer Zia du pouvoir ? En réalité, la deuxième phase de la lutte a commencé de manière inattendue et sans que les partis d'opposition y soient préparés. Ces derniers, y compris le PPP de Benazir, travaillent tous sous l'égide du Mouvement pour la restauration de la démocratie (MRD). Après le succès de la première vague de mobilisations, les partis du MRD avaient décidé de lancer une nouvelle campagne de masse à partir du mois de septembre 1986. Cette campagne, dont le but était de contraindre Zia à abandonner le pouvoir, devait inclure des actes de désobéissance civile. La date du 14 août, journée de l'Indépendance, fut choisie par l'opposition pour organiser une série de rassemblements pour préparer la campagne de septembre. Le gouvernement avait pensé dans un premier temps relever le défi en organisant sa propre manifestation le même jour. Mais deux jours avant le 14 août, le régime, pris de panique, a annulé cette manifestation. Il a ensuite interdit toute manifestation politique, lançant ainsi un taire du pays, la foule avait les mêmes dimensions. A Peshawar, capitale de la province de la Frontière nord-occidentale, plus de 250 000 personnes sont descendues dans la rue, faisant ainsi la manifestation la plus importante jamais vue dans la ville. Mais c'était à Karachi, le centre industriel du pays où concentrée une partie importante de la classe ouvrière, qu'elle a reçu l'accueil le plus important de sa tournée. Presque

2 millions de personnes ont rempli les rues et les parcs de la ville (qui compte environ 5 millions d'habitants).

Finalement, le régime de Zia a pris peur. Après avoir interdit des rassemblements prévus par les partisans de Bhutto pour le 14 août, le régime a arrêté des centaines de dirigeants et militants de l'opposition, le 13, et Bhutto elle-même, le 14.

Ces interdictions et arrestations ont été suivies par des manifestations dans plusieurs villes, leur répression par le régime a fait des dizaines de morts. Pour faire le point sur ces derniers événements et leurs implications, nous avons interviewé Tariq

Ali, journaliste et écrivain résidant à Londres et auteur de nombreux articles et de plusieurs livres sur le sub-continent indien (1). Cette interview, que nous publions ci-dessous, est suivie d'un article repris de l'hebdomadaire Viewpoint, publié à Lahore, qui s'efforce de traiter la situation pakistanaise dans géopolitique et notamment de la politique des défi à Benazir Bhutto et à toute l'opposition. Les dirigeants des partis d'oppo-

, sition se sont réunis et ont annoncé qu'ils n'étaient pas disposés à accepter l'interdiction et que les rassemblements auraient lieu comme prévu.

La réaction du gouvernement du premier ministre Junejo fut, le 13 août, d'essayer de paralyser l'opposition en arrêtant tous ses principaux dirigeants et de nombreux militants. Les forces de l'ordre faisaient des descentes dans les banlieues ouvrières pour arrêter les meneurs potentiels d'une protestation populaire. Ce jour-là, le régime n'a pas arrêté Benazir, mais lui a interdit l'entrée à la province du Pendjab, où elle devait prendre la parole dans un rassemblement le 14. Benazir décidait de défier le régime et s'adressa à 20 000 personnes au cours d'un rassemblement interdit à Karachi.

de l'ordre attaquèrent, lan-

Les forces çant des grenades lacrymogènes et, même, tirant sur la foule. Quand Benazir est rentrée chez elle, elle fut arrêtée à son tour.

Le mouvement est maintenant décapité.

A Lahore, quand les gens ont appris l'ar-

•restation de Benazir, il y eu des batailles

1. Voir notamment « Pakistan : dictature

?»

(Editions militaire ou pouvoir populaire

Maspéro, Paris, 1971) et « Can Pakistan survive ? » (Penguin Books, Londres, 1983).

Nous avons publié dans Inprecor numéro

221 du 9 juin 1986 un premier article de Tariq

Ali sur la situation actuelle au Pakistan.

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Dans un meeting de Benazir Bhutto, en mai 1986. (DR) spontanées et huit personnes tombèrent sous les balles des policiers.

A Karachi, deux personnes furent tuées par balles et les émeutes se sont étendues à travers toute la province du

Dans cette province habitée par une minorité nationale qui s'est souvent élevée contre la domination pendjabi, le mouvement a revêtu une forme très combative. Dans la Thatta, un commissariat fut attaqué et la foule a pris d'assaut la prison, maîtrisant les gardiens et libérant les prisonniers

Des combats importants ont eu lieu dans d'autres petites villes du Sind et quatre policiers furent tués par balles. L'armée a fini par être déployée pour entourer ces villes. En ce moment, il y a un black-out sur ce qui se passe à l'intérieur du Sind mais, d'après des militants sindhis, le nombre de morts serait compris entre 50 et 60. Le service ferroviaire entre Karachi et Lahore a été disloqué, car des militants sindhis ont fait sauter la ligne de chemin de fer en plusieurs endroits. Ils ont également incendié quelques gares et bureaux de postes.

- Après ces premières manifestations de protestation contre l'arrestation des dirigeants de l'opposition, lesquelles ont été, comme tu viens de le dire, les plus fortes dans la province du Sind, la situation a l'air de se stabiliser et les manifestations sont assez modestes. La question clef semble être la suivante : est-ce que les millions de gens qui sont descendus dans la rue pour accueillir Benazir vont rejoindre l'avant-garde combative ou est-ce qu'ils vont garder pendant un certain temps l'attitude plus passive qui semble être la leur en ce moment ?

-Il semble bien que cette dernière attitude soit celle des masses, qui restent dans l'expectative. En effet, ces millions de gens sont en train de dire à Benazir, nous sommes prêts à manifester pour vous, nous sommes prêts à voter pour vous, mais nous ne sommes pas prêts à mourir dans la rue, pas encore. Une des raisons qui expliquent que les masses ne soient pas descendues dans la rue est que le PPP n'a toujours pas mis en avant de fortes revendications de classe comme il l'avait fait en 1970-1971. Le programme que le PPP a présenté ces derniers mois était assez modéré. Il n'a pas créé de structures militantes dans les usines ou dans les campagnes, ce qui se révèle aujourd'hui une faiblesse majeure de sa

Un autre élément qui renforce les hésitations à s'affronter avec le pouvoir, est que manifestement les Etats-Unis ne sont pas du tout convaincus qu'ils peuMalgré quelques déclarations exigeant un à la démocratie, l'administration à Washington reste pleinement engagée dans le soutien au régime pakistanais. Une des raisons en est que le gouvernement du général Zia Ul Haq a autorisé l'utilisation de bases aériennes pakistanaises par des avions américains de surveil-

P-3. La base des forces aériennes pakistanaises près de Karachi est celle qui a été utilisée le plus souvent. Cette utilisation des bases aériennes pakistanaises s'inscrit dans le cadre d'un projet beaucoup plus ambitieux des stratèges militaires américains qui voient le Pakistan remplacer l'Iran dans le jeu de l'impérialisme américain dans la région. conséquence, le Pakistan occupe aujourd'hui le deuxième rang, juste après Israël, parmi les bénéficiaires de l'aide militaire américaine. Le Pentagone a réservé plus de 14 milliards de dollars dans son budget pour couvrir jusqu'en 1988 les frais d'utilisation de telles facilités navales et aériennes. L'an dernier, grandes lignes de la politique caine de défense pour la région, Caspar Weinberger, le secrétaire à la Défense, déclara que les projets qui devaient être

Asie du Sud-Ouest comprenaient : « premièrement, obtenir l'autorisation d'utiliser et développer des sites de lancement au sol adaptés aux besoins énormes en fournitures militaire qui sera nécessaire aux forces armées américaines une fois déployées Deuxièmement, obtenir à la fois des droits de survol et d'accès par toutes les voies de la part des pays de la région qui pas accordé l'autorisation. Troisièmement, obtenir sur le théatre des opérations le droit d'accès à des bases sélectionnées et à des ports navals et les améliorer. Quatrièmement, obtenir des accords supplémentaires de soutien avec des pays hôtes ou qui se trouvent sur les voie d'accès à dans le Sud-Ouest L'accès pour des avions aériennes pakistanaises doit donc être vue

Un rapport publié par le Carnegie International établi à Washington, et dont le titre est « L'Inde, les Etats-Unis et l'Océan incite un participant américain: « Le général Kingston et le haut commandement espère mettre le Pakistan dans un réseau d'arrangements mutuels (...) Cela a évidemment des implications pour le sub-continent puisque le Pakistan couvert par des avions de combat antisous-marins qui utilisent de temps des aéroports pakistanais et il y aura de plus en plus de pressions pour des facilités de ce type ».

Il est donc extrêmement clair que les Etats-Unis considèrent le Pakistan comme étant d'une importance critique du point de vue militaire, surtout dans le contexte de la situation actuelle de l'Iran.

Francis Fukuyama, membre éminent du bureau d'élaboration politique du département d'Etat, avait déjà établi en 1981 ce qu'il avait constaté une fois dans une étude pour la Rand Corporation sur le Pakistan. Cette étude faite en septembre 1980 est devenue maintenant la base de référence de la politique américaine au Pakistan : « Les Etats-Unis sont actuellement en train de mettre en place une force d'intervention rapide (RDF) pour protéger l'accès occidental au pétrole (...) Le Pakistan pourrait servir comme entrepôt pour les interventions de la RDF (...) dans le Golfe à partir de l'Est, c'est-à-dire à partir des îles Diego Garcia ou des Philippines (...) Les projets actuels de la RDF nécessite l'installation de blindés dans des barges de débarquement, quelles prendraient plusieurs jours pour arriver à l'entrée du Golfe. Si ces bateaux étaient basés à Karachi, la distance et le temps de déploiement seraient considérablement réduits. En plus, il y a la possibilité que l'armée pakistanaise puisse servir comme force de remplacement pour se battre dans le Golfe ».

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