ES manifestations contre le régime de Zia Ul Haq peuvent être vues dans le cadre d'un processus de « transition démocratique » des dictatures militaires vers des régimes bourgeois-démocratiques dans une série de pays dépendants de l'impécas, par l'administration de Ronald Reagan. Après avoir approuvé le remplacement des dictatures argentines, brésiliennes et uruguayennes par des régimes civils, Washington a lâché les régimes de Duvalier à Haiti et de Marcos aux Philippines, au moment ces derniers étaient confrontés à des mobilisations de masse qui prenaient un caractère insurectionnel. Parmi ceux qui veulent voir le Pakistan suivre le même chemin, il faut compter Benazir Bhutto elle-même, qui a déclaré devant un rassemblement à
Lahore après son retour d'exil : « Marcos est parti, le président de Haïti est parti et maintenant un autre dictateur doit partir ». Mais des manifestations de rue contre
Zia à l'abandon de ce dernier par l'impérialisme américain qui accepterait en plus
Benazir comme solution de rechange, il y a plus d'un pas. Dans l'article que nous publions ci-dessous, Claudia Wright présente la politique américaine envers le Pakistan
Ces remarques de Mr Fukuyama montrent explicitement que le Pentagone et le département d'Etat ne vont pas accepter que le général Zia se démette ou que l'armée ne joue plus le rôle central qui est le sien dans la vie politique pakistanaise, sauf s'il y a une crise insurrectionnelle ou prérévolutionnaire, au cas une transition démocratique deviendrait incontournable. La politique actuelle adoptée consiste essentiellement à encourager les militaires à maintenir en place un gouvernement civil fantoche comme en Turquie, espérant ainsi répondre aux aspirations des masses en leur faisant croire qu'ils ont déjà la démocratie.
Mais le peuple pakistanais n'est pas dupe et la lutte va certainement continuer même si elle connaît des hauts et des bas. Une fois que les dirigeants et militants politiques commenceront à être remis en liberté, le mouvement va redémarrer et s'étendre, d'autant que même en ce moment il n'est pas complètement épuisé .
En tout état de cause, il n'y a aucun doute qu'au sein de l'armée, il y aura un mécontentement croissant dans la situation actuelle. On peut dire que l'éventail des choix devant lesquels se trouve l'Etat pakistanais est des plus limités. Soit il adopte une forme quelconque de gouvernement représentatif, soit il y a un retour à la loi martiale. Ce qui est inconcevable, c'est la situation actuelle d'affrontements entre Zia et Benazir dure éternellement, car cela ne satisfait ni l'armée ni l'écrasante majorité du peuple pakistanais.
- Dans quelle mesure la gauche pakistanaise, qu'on sait très affaiblie, joue-t-elle un rôle dans la situation actuelle ?
L'essentiel de la gauche agit aujourd'hui à l'intérieur d'autres partis politiques de type nationaliste. Il existe de petits groupes de communistes et d'autres tendances de gauche dans certaines des grandes villes, mais ils ne représentent en aucune manière une force majeure. Si on peut parler d'une avant-garde de masse dans la lutte aujourd'hui, celle-ci est constituée par le peuple du Sindh. Et il y a là un vrai danger dans l'état actuel de la lutte, à savoir que cette avant-garde soit isolée encore une fois et battue comme en 1983. En ce cas, il y aurait une modification des données de la situation et la question nationale, cette bombe à retardement qui menace l'intégrité de l'Etat pakistanais actuel après l'avoir scindé en deux une fois déjà avec la création du Bangladesh en 1971, se posera à nouveau avec une force qui risque de devenir incontrôlable. Il y aurait en effet une pression croissante en faveur de l'indépendance du Sindh qui ne manquerait pas d'avoir des répercussions dans d'autres régions, notamment au Baloutchistan.
Propos recueillis par David CAMERON,
21 août 1986.
Le Pakistan n'est pas
les Philippines
rialisme américain. Ce processus a été plus ou moins suscité ou accepté, et l'attitude de Washington par rapport à Benazir Bhutto. Claudia WRIGHT
Les reportages dans la presse américaine sur la politique US envers le Pakistan ont donné l'impression qu'il y avait beaucoup plus de doutes qu'il n'en existe en réalité dans la tête des responsables américains, à Islamabad aussi bien qu'à Washington, sur les questions qui ont été soulevées au sujet du programme nucléaire du Pakistan, des négociations sur la guerre en Afghanistan et sur le contrôle du trafic des narcotiques. L'administration Reagan et le Congrès américain se sont sur les réponses qu'il faut apporter à ces questions. Ces réponses constituent un clin d'œil intentionnel en direction d'Islamabad, destiné à minimiser les frictions afin d'éviter le mécontentement des forces armées pakistanaises et du gouvernement.
A tous les égards, le consensus officiel à Washington n'a jamais semblé plus solide ni plus généreux. Les votes des 24 et 30 juillet par les comités d'allocation de fonds du Congrès, fixant le montant de l'aide militaire américaine au Pakistan pour l'année qui vient à 340 millions de dollars et celui de l'aide économique à 250 millions de dollars, élèvent le Pakistan à la première classe parmi les bénéficiaires de l'aide américaine : classe constituée par ceux qui sont à l'abri des coupes budgétaires qui peuvent être décidées par le Congrès. Le Pakistan y rejoint l'Egypte et Israël, dépassant la Turquie, les Philippines et les alliés centro-américains des Etats-Unis dans la guerre contre le Nicaragua, lesquels se trouvent confrontés à des réductions allant parfois jusqu'à Les votes sur les constituent la politique réelle et palpable ; les critiques qui ont été publiées dans la presse américaine ne représentent qu'un rideau de fumée, une soupape de sûreté pour les responsables et les parlementaires qui ont trouvé des choses beaucoup plus dures à dire dans le passé au sujet de la
« bombe islamique » (terme utilisé à Washington pour désigner la possession de l'arme nucléaire par un pays musul man, ndir.).
BHUTTO ET AQUINO
Il reste pourtant une question qui n'a pas été réglée à Washington : existe-t-il une raison quelconque pour croire que l'administration Reagan ou celle de son successeur regarderait l'opposition démocratique au Pakistan de la même manière qu'elle avait regardé l'opposition philippine qui a renversé la dictature de Marcos il y a quelques mois ? Plus spécifiquement, est-il probable que la co-présidente Parti populaire pakistanais, Benazir Bhutto, reçoive le même type de soutien officiel que celui dont avait bénéficié Corazon Aquino avant de devenir président des Philippines.
Il existe plusieurs points communs entre Bhutto et Aquino et dans une esquisse des opinions de Bhutto publiée par le New York Times le mois dernier - au début de la visite du premier ministre Junejo aux Etats-Unis —, le journal rapportait que « beaucoup de gens du monde politique disent que Mlle Bhutto espère que Washington puisse la considérer comme une alternative crédible au président Zia et encourager ce dernier à lui céder le pouvoir, de la même manière que le président Ferdinand E. Marcos fut poussé à se retirer en faveur de Corazon C. Aquino ». Dans les médias américains, dont la capacité de concentration sur la vie politique pakistanaise et philippine ne s'étend pas au delà des images dramatiques des manifestations de rue, Bhutto aussi bien qu'Aquino ont été présentées au public des Etats-Unis comme des femmes courageuses en lutte contre des dicta-
Il existe d'autres parallèles évidents et dramatiques. Les deux femmes ont subi des épreuves personnelles terribles entre
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L
Manifestation devant l'ambassade du Pakistan à Londres, pour la libération de Zulfikar Ali Bhutto. en mars 1978. (DR)
k3i0. les mains des dictatures, au travers l'emprisonnement et du meurtre légal de Zulfikar Ali Bhutto et de l'assassinat de Benigno Aquino. Toutes les deux ont été elles-mêmes menacées de la violence, de l'emprisonnement et de la mort. Elles viennent toutes les deux de l'élite de propriétaires terriens de leurs sociétés et bénéficient d'appuis politiques substantiels de type traditionnel dans leurs régions d'origine. Toutes les deux, elles ont aussi montré qu'elles sont capables de susciter des manifestations massives de soutien populaire d'un type qui est tout sauf traditionnel.
Ce qui est moins évident dans les reportages publiés par la presse mais non moins important dans les calculs officiels, c'est la similarité entre les demandes des deux femmes envers le gouvernement américain. Quand Benigno Aquino est rentré à Manille lors de son retour tragique d'exil en 1983, il pensait avoir le soutien du département d'Etat et de la CIA pour se présenter contre Marcos pour la présidence sans remettre en question le bail des bases militaires US à Clark Airfield et Subic Bay. Des documents classés secrets de l'ambassade américaine à Manille confirment qu'au moment où Cory Aquino envisageait sa campagne électorale contre Marcos, des responsables américains lui ont dit que leur soutien pour une élection honnête était conditionnée à son accord pour accepter Salvador Laurel (actuellement vice-président du pays) comme candidat à la vice-présidence et à son engagement à garder la question des bases hors des polémiques et contestations. Au moment de l'épreuve de force ultime avec Marcos en février dernier, ce fut l'alliance d'Aquino avec Laurel, avec le ministre de la Défense Juan Enrile et avec le chef adjoint de l'état-major, le général Fidel Ramos, qui a rassuré Washington et surmonté la répugnance de la Maison-Blanche à virer Marcos.
BULT
D
UNG LIVE BHUTTO
DOWN WITH
MARTIAL LAW
LONG LIVE
EST
PAKISTAN
Les responsables US croient que Benazir Bhutto essaie de suivre le même scénario en faisant monter le général Tikka Khan (1) au sein du PPP, en faisant des ouvertures à d'autres militaires et
Men provenance du département d'Etat et du Congrès qu'elle ne serait pas hostile aux qu'elle « garderait la porte ouverte » à l'aide américaine et qu'elle ne s'opposerait pas à la position américaine et pakistanaise dans les négociations avec l'Afghanistan et l'Union soviétique.
L'INTERVENTION DE
STEPHEN SOLARZ Ces questions furent discutées quand Bhutto a rencontré, le 26 mai, le représentant Stephen Solarz, président de la commission du Congrès sur les affaires asiatiques et du Pacifique. La signification de cette rencontre est triple. Solarz était un des critiques les plus virulents du régime de Marcos et fort partisan d'élections libres pour remplacer Marcos. Si on veut convaincre le Congrès de considérer Benazir Bhutto comme une autre Cory Aquino, l'aide de Solarz est inapprécia-
En outre, Solarz, de confession juive, est le principal partisan d'Israël dans la Chambre des représentants. Dans ce rôle, il a été un critique conséquent dans le passé du programme nucléaire du Pakistan ; aujourd'hui pourtant, reportages dans la presse américaine au l'enrichissement de l'uranium qui permettraient de fabriquer des armes nucléaires, ainsi que sur la réussite de l'essai d'un Solarz a discrètement abandonné sur les menaces de sanctions américaines. Bien que publiquement et à l'intention des médias, Solarz reste engagé à faire dépendre l'aide au Pakistan du contrôle du programme nucléaire, dans la pratique il croit qu'aujourd'hui il est plus important de préserver la position américaine au Pakistan que de s'engager dans une confrontation sur la question nucléaire. A cet égard, Solarz a évolué vers la droite afin d'épouser la politique de l'administration Reagan.
Enfin, Solarz se propose comme candidat pour être secrétaire d'Etat dans le cas ou un démocrate remporterait les élections présidentielles de 1988. A cette fin, le représentant de Brooklyn a changé de terrain, appuyant les « combattants de la liberté » soutenus par les Etats-Unis en Afghanistan et au Cambodge. Il cherche à faire la une des journaux sous l'image du démocrate qui défend la démocratie dans le tiers monde. C'est sous cet angle-là qu'il s'est présenté au cours de son interview à la BBC le 14 juin, suite à son entretien avec Benazir Bhutto, laquelle a reçu beaucoup de publicité. En appelant à élections législatives anticipées sur une « base partidaire » au Pakistan, il a consciemment donné l'impression d'appuyer l'appel de Bhutto et de jeter le poids du Congrès américain contre le premier ministre Junejo (2).
Au cours des semaines qui ont suivi la controverse déclenchée au Pakistan par sa déclaration, Solarz a essayé de garder son image de défenseur de la démocratie tout en vidant son appel de toute signification politique pratique. Il explique maintenant qu'il ne voulait pas parler de la tenue d'élections au Pakistan
1. Le général Tikka Khan dirigea le coup de force de l'Etat pakistanais contre la population nationaliste du Bengale oriental en mars avant la création cette occasion, les massacres perpétrés par les troupes de Tikka ont fait plusieurs dizaines de milliers de morts.
2. Une des revendications de Benazir Bhutto et du PPP est celle de l'organisation de nouvelles élections législatives avec la participation des partis, élections dont la date doit être annoncée avant le 20 septembre 1986. Le régime de Zia ne prévoit pas d'élections avant 1990.
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GE TO
cette année - peut-être en 1987 ou 1988, « plus tôt que le gouvernement n'en a l'intention mais plus tard que ne l'espère Mlle Bhutto » - a-t-il écrit dans le New York Times du 13 juillet. Après que le premier ministre Junejo ait refusé sa demande d'un entretien à Washington, Solarz prétendit qu'il était trop occupé et le programme du premier ministre trop chargé pour qu'un entretien privé fût possible. Il défend Bhutto mais refuse de parler d'Asgar Khan (autre dirigeant en vue de l'opposition au Pakistan, ndlr.), qui d'après les auxiliaires de Solarz refusé leur demande d'un entretien au Pakistan au mois de mai.
Dans son article du New York Times, : « Maintenant que la démocratie a été restaurée aux Philippines, les Etats-Unis ont besoin de savoir comment pouvons le mieux promouvoir le pluralisme politique au Pakistan si nous allons protéger nos intérêts stratégiques dans le sub-continent d'une manière ace que nous les avons protégés dans le Sud-Est asiatique ». Dans cette déclaration, le « nous » est assez royal. Solarz se présente comme le candidat qui paraît aussi dur que les républicains mais plus intelligent et sympathique quand il traite avec le tiers monde. Alors que la rhétorisuffisamment vague pour satisfaire n'importe qui ou presque, son attitude de champion, conseiller et défenseur d'Aquino aux Philippines et maintenant de Bhutto au Pakistan, est faite pour le faire paraître comme plus puissant que la Maison-Blanche ou le département d'Etat. C'est l'interventionnisme à visage humain — pour ses besoins électoraux aux Etats-Unis.
ZIA N'EST PAS MARCOS Les ambitions de Solarz ne font pas de mystère et ses manœuvres sont bien comprises par ses opposants républicains aussi bien que par l'ambassadeur américain au Pakistan, Deane Hinton. D'après eux, la question du pluralisme politique a déjà été réglée au Pakistan et Junejo représente le choix démocratique pour diriger le gouvernement, pas Bhutto.
L'administration Reagan ne considère pas le général Zia Ul Haq de la même manière que Marcos ; on pense que c'est un homme beaucoup plus modeste, avec une femme nettement plus modeste aussi, moins adonné à des illusions grandioses, moins corrompu et plus disposé à gouverner dans le cadre d'un consensus avec généraux. Selon les responsables américains, le corps d'officiers pakistanais est « réformiste » de la manière dont ils ont cherché à encourager les militaires aux Philippines sous l'égide du général Ramos - à savoir avec une motivation et une morale professionnelles et une loyauté envers la hiérarchie du commandement régulier et non pas envers des cliques et des patrons comme Marcos et général Fabian Ver. L'ambassade américaine à Islamabad et l'administration de Washington approuvent aussi
Junejo et croient pouvoir lui faire confiance - en alliance avec Zia et les militaires — pour préserver les intérêts stratégiques des Etats-Unis.
La confiance est ici une question clé. L'administration américaine sait en toute certitude jusqu'à quel point le programme nucléaire du Pakistan s'est développé et connaît le point au-delà duquel Islan'avancera pas ; aussi longtemps que l'aide américaine continue à croître, ainsi qu'il est prévu jusqu'en 1988, les responsables américains croient avoir un arrangement stable avec Islamabad et ne voient aucune raison de le bouleverser. Ils ne font pas confiance à Benazir Bhutto pour maintenir les rapports basés sur l'aide. Si ces derniers devraient être rompus, Washington aurait peur que Bhutto ne prenne ses popres décisions sur le programme nucléaire.
Mais il existe une raison encore plus profonde pour cette défiance. D'après un haut responsable de l'administration, « c'est les Russes. Les frères de Benazir sont allés voir les Russes. Nous ne soutiendrions jamais Cory Aquino si elle ou sa famille allait voir les Russes ». D'après un autre responsable, le Pentagone est « déchiré entre une préférence nette pour des dictateurs et une aversion aux musulmans qui ont la bombe ». En tant que successeur au régime de loi martiale de Zia, on peut confier la bombe à Junejo mai, si ce dernier ne réussit pas à contrer Bhutto, la préférence américaine irait à la restauration de la loi martiale. Par conséquent, le consensus à Washington est que les arrangements actuels au Pakistan sont les meilleurs pos sibles et ils s'opposeront à n'importe quel accord que Bhutto puisse leur proposer. •
Claudia WRIGHT, Viewpoint, Lahore, 14 août 1986.