E 9 mars dernier, 100 000 personnes, en majorité des ont manifesté à Washington pour défendre le femmes, droit à l'avortement. Une semaine plus tard, une manifestation sur le même thème rassembla 30 000 personnes à Los
Angeles. Ce furent là les mobilisations en défense des droits des femmes qui dépassèrent en importance celles des années
1970 (cf. Inprecor numéro 217 du 14 avril 1986). Ces manifestations ont illustré un regain de mobilisation sur la question du droit des femmes à l'avortement.
Dianne Feeley rappelle, dans l'article
Le très grand nombre de femmes, de jeunes femmes surtout, présentes à
« Marche pour la vie des femmes » appepar l'Organisation femmes (NOW), à Washington et à Los
Angeles au début du printemps témoigne de la vigueur du mouvement en faveur du libre choix des femmes.
aussi le reflet du besoin permanent qu'ont les femmes de pouvoir recourir tement. Ces deux manifestations ont été les plus importantes actions en faveur des droits de la femme dans l'histoire des
Etats-Unis, dépassant même les 100 000 rassemblées en
1978 par la marche organisée pour réclamer un délai supplémentaire afin de réunir les condil'amendement pour l'Egalité
Il est important que les femmes prennent conscience que la lutte pour la libre disposition de leurs corps est un mouvement majoritaire. Au lieu de se sentir seules, honteuses et coupables parce qu'elles éprouvent le besoin de pouvoir contrôler la procréation, les femmes qui manifestent ensemble se sentent puissantes, parce que
Les sondages montrent qu'il existe un soutien important à l'avortement légal, puisque 83 % d'entre elles défendent le droit des femmes à l'avortement, à certaines conditions. Cependant, en dépit de cela, le mouvement d'opposition à l'avortement - qui représente sans aucun doute une position minoritaire - donne le ton au débat politique sur le droit des femmes à choisir l'avortement.
L'ÉVOLUTION DE LA LÉGISLATION
Il y a quinze ans seulement, une femme du nom de Shirley Wheeler fut accusée d'« homicide involontaire » pour avoir avorté. Elle n'avait pas la possibilité d'utiliser une forme quelconque de contraception et, adolescente, devint mère. Quand
Le droit à l'avortement,
un terrain de contestation
que nous reprodui- de la gauche ». elle fut enceinte une seconde fois, elle se fit avorter. Mais c'était illégal en Floride Elle fut donc arrêtée, jugée et reconnue coupable. On estime qu'à l'époque un million de femmes par an avortaient illégalement, mais la plupart d'entre elles ne se faisaient pas prendre.
On estime, d'après les statistiques officielles, que pendant les années 1960, 300 femmes mouraient chaque année des d'avortements pratiqués « faiseuses d'anges », morts souvent signalées par la simple mention « grosse hé morragie » ou « fausse couche ». Dans la ville de New York, 80 % des victimes étaient des femmes noires ou de langue espagnole. Les statistiques ont dévoilé la réalité : une femme sur quatre se faisait avorter illégalement au cours de ses années de fertilité.
En 1970, sous l'impact d'une requête juridique soutenue par une coalition de
Rassemblement contre les lois sur l'avortement - qui organisa toute une série de manifestations, la chambre lé gislative de l'Etat de New York fit passer à la hâte une loi autorisant l'avortement jusqu'à la 24e semaine de gestation. Les législateurs, qui avaient repoussé l'année précédente un projet de réforme très timisur l'avortement, craignaient que l'ancienne loi contre l'avortement soit dé clarée nulle et sans effet, et qu'il n'y ait plus aucune loi pour la remplacer! Lors que le nouveau projet de loi fut adopté, le gouverneur Rockefeller déclara au New York Times: « Le mouvement de libération des femmes a joué un rôle important dans l'adoption de ce projet de
C'est une femme violée sur une route de campagne de l'Alabama, qui intenta le procès qui mena à la décision de la Cour suprême des Etats-Unis, en 1973, de léga liser l'avortement. Ce fut la célèbre affaire Roe-Wade. Et c'est depuis cette date que toute une génération de femmes a grandi en bénéficiant du droit à l'avortement. On pratique légalement un million et demi d'avortements par an aux Etats-Unis, sons ci-dessous, les conditions de cette bataille contre la droite réactionnaire, pour défendre et élargir le droit des femmes à l'avortement. Cet article est tiré du numéro 3 de mai-juin1986 de la revue Against the Current (contre le courant), publiée depuis janvier 1986 à Détroit, aux Etats-Unis, par un regroupement de militants dans lequel se trouvent des sympathisants de la IVe Internationale (cf. Inprecor numéro 215 du 17 mars
1986). Against the Current se propose de « fournir un forum pour les débats et les discusions les plus larges possibles au sein dont 90% au cours des trois premiers
Les femmes commencèrent à s'organiser contre les lois anti-avortement au milieu des années 1960, dans le contexte d'un climat politique qui commençait à remettre en question les vieux postulats
Alors qu'en 1968, environ 15 % des Amé ricains pensaient que les femmes avaient droit à l'avortement, dès 1971, d'entre eux étaient en faveur de la légalil'avortement dans certaines changement d'attitude s'est donc produit rapidement.
en organisant une puissante campagne de procès, de piquets de grèves et de manifestations, le mouvement des femmes a développé une forme d'action politique nouvelle et efficace : les témoignages publics. Ils étaient mobilisateurs.
Des femmes de tous âges, origines ethniques, donnaient un témoiet de leur décision d'avorter. En écoutant les témoignages de ces femmes qui parlaient en public de leur vie intime, il était évident que, face à un choix très limité, elles étaient obigées de prendre des décisions extrêmement diffi-
La décision d'avorter était souvent prise précisément parce qu'elles étaient conscientes de leurs obligations par rapport aux enfants qu'elles avaient déjà.
Dans d'autres cas, une femme optait pour l'avortement parce que son mariage avait
1. L'ERA est une proposition d'amendement à la Constitution fédérale américaine ainsi formulée : « L'égalité des droits devant la loi ne sera ni refusée ni réduite par l'Etat fédéra ni par aucun autre Etat des Etats-Unis en raison du sexe ». Proposé pour la première fois au
Congrès (parlement) des Etats-Unis en
1ERA fut adopté le 22 mars 1972. Il lui fallait ensuite être ratifié dans les six ans par 38 Etats pour être inscrit dans la constitution fédérale.
En 1978, l'ERA n'avait pas obtenu les 38 ratifications. Un délai fut accordé à ses partisans jusqu'au 30 juin 1982, date à laquelle la bataille pour faire inscrire l'ERA dans la Constitution fédérale fut perdue. Néanmoins, l'ERA figure dans les constitutions de 14 Etats des Etas-Unis
(cf. Inprecor numéro 135 du 25 octobre 1982).
Manifestation pour les droits des femmes devant le Capitole, à Washington, en juillet 1978. (DR)
EDUALTY OF RICHTS UNDER THE LAW SHALL NOT BE BENED IR 18AST
THE UNITED STATES OR BY ANY STATE ON AGONID 8 SE été un échec ou bien parce qu'elle avait un problème de fécondité excessive, ou bien encore parce que sa grossesse allait à l'encontre d'autres choix qu'elle faisait dans sa vie. Ces témoignages publics mirent en évidence la nécessité pour chaque femme d'avoir la maîtrise de son corps, la
C'est à partir de ces témoignages que le mouvement féministe élabora sa stratégie : le droit des femmes — et non pas celui de l'Eglise ou de l'Etat - à prendre les décisions touchant à la procréation. Personne d'autre n'est mieux placé pour cela. Et puisque le problème central devint celui du droit des femmes à contrôler leur fonction procréatrice, un certain nombre de questions décisives vinrent alimenter le
Comment les femmes pouvaient-elles vraiment prendre la décision de mettre un enfant au monde, alors que la société abandonnait toute la charge des enfants aux seuls parents, et surtout à la mère ? Comment les femmes pouvaient-elles librement décider de devenir mères, alors qu'elles n'avaient pas droit à un minimum vital, à des soins médicaux adéquats, à un logement ? Pourquoi le budget affecté au contrôle des naissances était-il aussi bas et qui décidait de ce qui devait être subventionné ? Qu'en était-il des femmes à qui l'on imposait de subir la stérilisation et qui se voyaient par conséquent frustrées du droit d'avoir des enfants ? Quelle sorte de société imposait de tels choix ?
LA RÉALITÉ
DE L'AVORTEMENT LÉGAL D'après la plupart des militantes de la lutte pour l'avortement légal, l'adoption de la loi de 1970 par l'Etat de New York et la décision de la Cour suprême, en
1973, sont dues à la combinaison de trois facteurs. Premièrement, ce fut nettement une tentative de « coiffer les femmes au poteau » en « cédant » à leurs revendications avant qu'une mobilisation de grande envergure n'enclenche une dynamique qui accélère le développement de la radicalisation. Deuxièmement, la revendication pour l'avortement légal rejoignait tout à fait le besoin des employeurs dont la main-d'œuvre était constituée de femmes dont la famille ne pouvait se permettre elle aussi qu'elles quittent leur emploi pour un laps de temps important. Troisièmement, la possibilité d'avorter était un besoin pour les femmes de toutes les classes. En 1970, par exemple, la femme du gouverneur Rockefeller, Happy fit savoir publiquement qu'elle avait avorté des années auparavant, et apporta son soutien au mouvement en faveur de la légalisation de l'avortement.
conséquent, la décision de la Cour suprême a représenté une victoire dans un domaine important de la vie des femmes. Mais nous avons été conscientes, au moment où la Cour suprême rendait sa décision, que nous n'avions pas encore construit un mouvement féministe qui soit capable d'énoncer clairement les bases les plus avancées sur lesquelles se fonde le besoin des femmes d'avoir la maîtrise de leur vie dans sa fonction de procréation. Nous savions donc que l'attaque contre le droit à l'avortement ne se ferait guère sous forme d'un affrontement direct pour rendre illégaux tous les avortements, mais qu'elle se ferait contre les points faibles, au travers d'un processus de neutralisation des femmes les plus vulnérables. Mais nous n'avions pas prévu par quels procédé la droite essaierait d'utiliser les femmes les unes contre les autres.
Bien sûr, la méthode la plus efficace utilisée par la droite pour empêcher les avortements a tout simplement consisté à interdire l'installation de locaux appropriés dans les localités qu'elle contrôlait. C'est bien moins problématique que de harceler les femmes aux portes des cliniques, que de faire sauter des cliniques, que de kidnapper les médecins, et bien plus efficace. Dans certains cas, ça a pu se on a essayé de faire voter des ordonnanle climat politique sur cette question. En plus du terrorisme pur et simple, elle utilise toute une gamme de techniques de harcèlement : le maintien de piquets de protestation à l'entrée de cliniques pratiquant des avortements, l'installation de piquets autour des maisons des employés de ces cliniques, l'identification des patients de ces cliniques d'après les plaques de leurs véhicules, et les menaces téléphoniques. Joseph Scheidler, responsable à Chicago de la Ligue d'action pour la vie, a écrit un manuel intitulé Clinique fermée : 99 manières d'empêcher l'avortement.
La technique la plus récente de la droite est d'installer de fausses cliniques. Il y en a plus de 3 000 qui fonctionnent. Elles sont souvent situées près d'une vraie clinique et portent un nom qui a la même consonnance ou un nom neutre. Une brochure de 93 pages, Comment installer et gérer votre propre centre pour la vie contre la crise, écrite par Robert Pearson, sert de manuel de base. Certaines femmes qui cherchaient à avorter ont été forcées à regarder des films contre l'avortement pendant qu'elles attendaient les résultats de leur test de grossesse. Quelques-unes d'entre elles ont pris l'initiative de procès pour publicité mensongère, de façon à contrer cette manœuvre toute récente.
En fait, la droite a remporté un large femmes politiquement économiquement vulnérables, telles que celles bénéficiant d'aides sociales, ou les adolescentes. Son succès législatif le plus important a été le vote de l'amendement Hyde par le Congrès, en 1975, interdisant aux femmes assistées socialement le droit à une aide fédérale pour l'avortement.
EST LA PLUS VULNERABLE En réaction à cet amendement, nouvelles coalitions se formèrent en faveur du libre choix. Chaque année, le 22 janvier, anniversaire de la décision de la Cour suprême, des colloques et des manifestations ont lieu contre l'amendement Hyde. La manifestation la plus importante et la plus militante se déroula à l'automne 1976, lorsque le ministre de la Santé, Richard Califan, opposé à l'avortement, fit un discours à l'Ecole de droit de l'université de New York et que 3 000 manifestants encerclèrent le bâtiment.
L'échec du mouvement féministe à mobiliser suffisamment de personnes pour une campagne réussie tient en partie à l'atmosphère politique des années 1975-1976. La crise économique et la série de concessions précédentes eurent pour effet de refroidir les enthousiasmes. Mais l'échec tient aussi en partie au fait que les fouorganisations avaient été florissantes au début des années 1970 s'étaient dissoutes.
L'Organisation nationale des femmes (NOW) avait dépassé les 50 000 adhérentes, mais son objectif primordial était l'adoption de l'amendement pour l'Egalité des droits entre les sexes (ERA). C'était la seule organisation nationale capable de
Spied une campagne pour l'annulation de l'amendement Hyde, mais sa direction ne sut pas saisir l'importance de cette bataille. En fait, la seule manière dont l'ERA aurait pu être obtenue - une fois lancée la contre-attaque - aurait été de mobiliser les gens pour une campagne politique en défense des droits de la la réaction de certaines geantes de la NOW fut de nier le lien existant entre le droit d'avorter et d'autres droits juridiques. C'est ainsi que dans la ville de Saint-Louis, des leaders de la NOW ont manifesté aux côtés d'adversaires de l'avortement pour affirmer que l'ERA et l'avortement étaient des problèmes distincts.
En tant que présidente de la NOW, Ellie Smeal invita des adversaires de l'avortement à une rencontre avec des féministes, pour discuter de la façon dont elles pourraient travailler ensemble sur des problèmes communs comme le contrôle des événement comme moyen de promouvoir
Le mouvement féministe est bâti sur une base aux racines fragiles qui ne peut remettre en cause le statu quo en jouant, comme peuvent se le permettre les grandes organisations de droite, sur les réseaux d'anciens élèves issus des grandes écoles. Pour ce faire, il doit donner aux gens la vision d'une société plus humaine, plus juste. Il doit prendre en compte le malaise ressenti par les femmes du fait des choix limités qu'elles ont dans leur vie et inscrire aussi leurs luttes actuelles dans le cadre de l'élargissement de ces choix.
La formation de nouvelles coalitions en faveur du libre choix des femmes, les manifestations et les piquets de grève, l'organisation des colloques du 22 janvier, jour anniversaire de la décision de la Cour tout cela dans des conditions aussi difficiles qu'en 1975-1976, montre bien qu'une fraction importante du mouvement féministe a compris le problème politique auquel étaient confrontées les , femmes et a tenté d'y répondre. L'amendement Hyde n'a pas été contré, mais le mouvement des femmes a au moins porté un coup à l'offensive de la droite contre les femmes pauvres.
En s'attaquant aux femmes pauvres, la droite a pu s'appuyer sur l'hostilité populaire contre l'aide sociale, et plus particulièrement contre les femmes bénéficiant d'aides sociales. Du point de vue de ceux que cela irrite de payer des impôts pour les programmes sociaux, il est plus « rationnel » de subventionner les avortements que de payer pour que puissent être élevés les enfants de pauvres. Des organisations comme le Planning ont en effet utilisé cet argument pour esconserver les subventions de l'Etat à l'avortement. Mais des arguments racistes comme celui-là rendent d'autant plus difficile une alliance entre ces organisations essentiellement actives dans les communautés originaires du tiers monde, et le mouvement en faveur du libre choix
De toute évidence, il entre en jeu ici quelque chose de plus qu'un simple appel au porte-monnaie des gens. A la base du débat sur l'amendement Hyde et de la question de savoir si les femmes bénéficiant d'aides sociales ont le droit, au même titre que les autres, d'être maîtresses de leur propre corps, il y a l'attitude ambivalente de la société par rapport à la sexualité des femmes. Puisque les femmes bénéficiant d'aides sociales ne sont pas supposé vivre avec un homme - qui alors subviendrait à leurs besoins —, elles n'ont pas droit à une vie sexuelle. Et bien que la majorité de ces femmes soit blanches, l'image que l'on s'en fait est celle d'une femme noire. Donc, les stéréotypes racistes renforcent bien, dans ce cas, les idées de la société sur le rôle de la femme.
Par conséquent, les femmes bénéficiant d'aides sociales qui ont effectivement une vie sexuelle et se trouvent enêtre punies en étant obligées de conserver leur enfant. Argument vengeur, certes, mais pas tout à fait irrationnel de leur point de vue. Car si l'Etat subventionne les avortements des femmes pauvres, il subventionne la séparation de la sexualité et de la procréation. Or, cette séparation est fondamentale, pas seulement pour libérer les femmes de leur économique des hommes, mais aussi pour leur permettre d'être maî tresses de leur vie sexuelle. Et c'est bien cela qui fait encore peur à une société laquelle l'identité de la femme repose sur son rôle de nourricière.
Bien que la grande majorité des gens ne souhaite pas voir l'avortement redevenir illégal, la plupart sont en faveur du droit des femmes à l'avortement sous certaines conditions. Alors que, un sondage, plus de 80 % des personnes interrogées reconnaissent que l'avortement devrait être légal dans le cas d'une grossesse à la suite d'un viol ou d'un inceste, 50 % seulement défendent l'avortement légal dans le cas d'une femme qui décide qu'elle ne peut plus se permettre d'avoir décide qu'elle ne veut plus d'enfant, et 39 % seulement si la femme veut avorter pour n'importe quelle autre raison. Donc, l'avortement est accepté plus facilement s'il peut être rationalisé en termes de rôle sexuel traditionnel de la femme, c'est-àdire si la femme a été forcée à l'acte sexuel, si sa grossesse nuit aux enfants qu'elle a
La première femme à mourir des suites d'un avortement illégal, après l'adop tion de l'amendement Hyde, fut Rosie Jimenez, mère bénéficiant d'aides sociales s'était inscrite à l'université. Elle mourut d'une infection généralisée peu avant de fêter les deux ans de sa fille. Ce qui est curieux, c'est que le ministère de
Santé, de l'éducation et des affaires sociales avait prévu 125 à 250 décès par an si l'on supprimait les subventions fédé. rales à l'avortement, et 25 000 hospitalisations supplémentaires dûes aux complications. L'adoption de l'amendement Hyde, en 1975, priva les femmes bénéficiant de l'aide médicale (Medicaid) du droit aux soins médicaux fédéraux pour un avortement sauf dans certaines conditions bien précises. Pourtant, personne n'a fait connaître ces faits. Pourquoi ?
Bien qu'une douzaine d'Etats seulement continuent à allouer des fonds pour l'avortement aux femmes bénéficiant de l'aide sociale, ce financement crucial dans les grandes agglomérations a permis aux femmes pauvres de continuer à avoir la possibilité d'avorter. Le mouvement féministe pour la santé a tenté d'aider les femmes pauvres, et de nombreuses cliniques proposent une échelle mobile des tarifs. Malgré la législation fédérale et les remises en cause continuelles des
1983 NATIONAL NOW CONFERENCE
Congrès de l'Organisation nationale des femmes (NOW), principal mouvement féministe des Etats-Unis, en 1983. (DR)
d'Etat, les femmes pauvres ont pu, dans les adolescents commencent leur vie seune large mesure, trouver les moyens d'avorter quand il le fallait. Et, pourtant, chaque remise en cause des subventions d'Etat, si elle aboutit, ne pourra que faire réapparaître une fois de plus les « faiseuses d'anges ». Et ce sera un danger pour la vie des femmes.
LES ADOLESCENTES SONT-ELLES « PROTÉGÉES » PAR L'IGNORANCE ?
Tout en affirmant « protéger » les adolescents, la droite a tenté de mettre hors-la-loi les rapports sexuels, le contrôle des naissances et l'avortement pour les jeunes. Ce qui s'est manifesté par la tentative de faire passer une loi selon laquelle des formulaires de consentement parental seraient exigés pour les filles non mariées de moins de 18 ans. La droite manipule les attitudes contradictoires de la société à l'égard des adolescents : c'est un moyen de promouvoir son programme.
Dans son paternalisme, ce que la droite dévoile, c'est sa dureté vis-à-vis de l'adolescente confrontée à la discrimination, aux bas salaires et au taux élevé du chômage. De nombreux progressistes se laissent malheureusement duper par cette campagne. Les attitudes paternalistes sont pour la société une façon de camoufler son incapacité à apporter aux jeunes une éducation sexuelle adéquate et un soutien adapté. Au lieu de protéger les jeunes en leur fournissant une information appropriée, on les « protège » en les laissant dans l'ignorance. Les adolescents sont probablement le seul groupe de la société que l'on perçoit comme protégé s'il est maintenu dans l'ignorance. Or, la droite dévoile son programme dans sa détermination à supprimer les cliniques de contrôle des naissances et les programmes d'éducation sexuelle organisés dans les établissements scolaires du secondaire.
La plupart des études montrent que xuelle sans utiliser aucune forme contraception. Ils sont freinés par la honte de leur sexualité, ce qui les empêche de se donner les moyens de s'informer sur la contraception et ses méthodes pendant environ un an après leur première expérience sexuelle. Il en résulte qu'un bon tiers des femmes qui avortent ont 19 ans ou moins. Tenter d'interdire l'avortement à des adolescentes, après les avoir empêchées de bénéficier d'une éducation sexuelle appropriée aurait un impact non négligeable sur les femmes jeunes.
En dépit du fait que, dans notre société, la sexualité est omniprésente - d'une manière flagrante dans la culture populaire -, elle reste cependant camouflée derrière des règles impossibles à suivre. Personne plus que les jeunes n'est autant prisonnier de cette confusion. En jouant sur cette confusion, en obligeant les jeunes à « payer pour leurs erreurs » s'ils s'égarent, en essayant de traiter la question de la sexualité en faisant comme si elle n'existait pas et en la refoulant, la droite peut porter un préjudice énorme à la société, s'il n'y a pas de résistance.
Pour lutter contre la droite, les féministes doivent organiser les femmes dans des actions de masse militantes et reprises dans les médias, en faveur du droit des femmes à avorter. La preuve a été faite, s'il était nécessaire, avec la Marche pour la vie des femmes. Les manifestations, tout comme les témoignages publics, ne sont pas seulement l'expression de l'importance du soutien des femmes au droit à l'avortement : elles s'attaquent à l'arme principale de la droite, à savoir son appel à la culpabilité et à la peur.
Pendant les quinze dernières années, les femmes ont été beaucoup plus nombreuses à prendre un emploi. Cette réalité a sérieusement remis en cause l'image traditionnelle de l'homme chef de famille. Nous vivons actuellement une révolution des rôles traditionnellement attribués à chaque sexe, et cela dans le contexte d'une profonde crise économique. Les femmes gagnent le droit de se mettre sur les rangs, juste au moment où la lutte économique pour survivre s'intensifie. Les femmes cherchent à faire partager à la société leur charge traditionnelle du soin des enfants, juste au moment où les services sociaux doivent réduire leurs prestations pour protéger les bénéfices privés. Et c'est juste au moment où les femmes remettent en cause le rôle exclusif de nourricière qu'on leur assignait au sein de la famille, que cette même famille devient un havre nécessaire, le seul refuge dans la lutte acharnée et individualiste pour la survie.
Dans cette situation, il est inévitable que les femmes se sentent vraiment déchirées par des sentiments contraires, alors qu'elles commencent à prendre conscience de leur sexualité et à contester la notion selon laquelle elles seules devraient se charger des enfants. Parce que les féministes ont encore à l'esprit l'image de la mère désintéressée qui se sacrifie, il leur est difficile de répondre aux accusations que lance la droite, selon lesquelles elles seraient des meurtrières et des égoïstes
Le simple fait que des femmes se dressent ensemble pour rejeter l'image de la mère qui se sacrifie, et exigent de la société qu'elle trouve un autre moyen de nourrir et de prendre en charge les enfants — tous les enfants bien entendu -, sape la culpabilité et la crainte que guette avidemment la droite. C'est pour cette raison que la foule s'est levée à Washing ton, le 9 mars dernier, lorsque la présidente de la NOW, Ellie Smeal, a proclamé : « Le mouvement des femmes est en marche. Nous ne sommes pas hier, nous sommes demain. »
Dianne FEELEY, Against the Current numéro 3, mai-juin 1986.