Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Résistance multiforme contre l'escalade répressive du régime

· Inprecor n° 226, 22 septembre 1986 · p. 3-7 · 5 382 mots

Afrique australe Syndicalisme

→ auparavant entre manifestants et forees répressives du aux affrontements intervenus quelques régime, une grève générale était organisée à Soweto, le

4 septembre dernier. Elle a connu un important succès et fut qualifiée de plus grande grève depuis 1976 dans ce township.

Cette action a contribué à paralyser l'activité de Johannesburg à 27% dans le commerce et 38 % dans l'industrie

Tony ROUX

Trois mois après l'instauration de l'état d'urgence le 12 juin dernier, il est toujours difficile, du fait de la censure, de produire un bilan exact du nombre d'arrestations opérées. Le gouvernement sud-africain a publié à la mi-août noms de personnes emprisonnées pendant une durée moins trente jours. Toutefois ce chiffre ne tient compte ni des personnes déjà relâchées ou incarcérées par la suite, ni de celles qui n'avaient pas encore effectuées un plein mois de détention au moment de l'établissement de cette liste. Les estimations les plus réalistes chiffrent entre 12 000 et 14 000 le nombre des personnes emprisonnées à un moment ou à un autre depuis le 12 juin dernier.

L'AMPLEUR DU COUP DE FILET

Des enquêtes réalisées par des instituts indépendants et portant sur des listes permettent de mieux cerner l'ampleur de la vague répressive. Fin juillet, après sept semaines d'état d'urgence, les arrestations avaient atteint le rythme d'une toutes les sept minutes, soit environ 200 par jour.

Sur la base d'une étude portant sur

4 000 noms, un groupe de chercheurs de l'université du Witwatersrand précise que le tiers de ces arrestations concerne des personnes ayant une affiliation politique connue, parmi lesquelles les trois- quarts appartiennent à des organisations politiques ou communautaires, éducatives principalement membres du Front uni démocratique

(UDF). Par ailleurs, toujours d'après cette enquête,

20 % des personnes incarcérées ayant un engagement politique connu sont des syndicalistes. Ceci permet d'attester que le coup de filet gouvernemental a été très large puisqu'une très grande partie de ces 4 000 détenus sont des personnes sans affiliation politique précise ou connue.

Au total, ce sont 139 communautaires de townships qui ont été la cible de la répression.

Transvaal a subi la plus grosse saignée. Un manufacturière. gence. autre groupe d'étude indépendant, le Lamonitoring group, avançait fin juillet le nombre de 2 700 syndiqués et 320 responsables syndicaux incarcérés.

Les jeunes représentent environ 25 % des emprisonnés. On estime 3 000 le nombre des moins de 16 ans qui ont été incarcérés du fait de l'état d'urgence. Beaucoup d'entre eux ont entre 12 et 15 ans seulement.

Cette fois-ci, la répression est donc plus vaste que celle engagée lors de l'état d'urgence décrété le 21 juillet 1985 et suspendu le 7 mars 1986, qui avait conduit à l'arrestation d'environ 8 000 personnes. Dès le premier mois de ce nouvel état d'urgence, le nombre des personnes arrêtées dépassait déjà de 60 % celui des arrestations intervenues dans le premier mois de l'état d'urgence de 1985. Le pouvoir sud-africain a ainsi apprécié à sa manière la mesure du mouvement de masse qui s'est considérablement développé et enraciné dans les entreprises et les townships durant ces dernières années. Pour l'atteindre de manière significative, la répression doit être encore plus profonde.

Les arrestations ont donc touché jusqu'aux militants de base des associations civiques, politiques ou syndicales pour paralyser en profondeur le mouvement de masse. Ainsi, par exemple, London, le fonctionnement ciation des résidents de Duncan village (DVRA) a été affectée jusqu'au niveau de ses comités de rue après l'arrestation de 200 à 300 de ses membres. Le Syndicat du commerce (CCAWUSA), membre du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), a eu pour sa part plusieurs de

Uses syndiqués interpellés et emprisonnés. A telle enseigne que les locaux syndicaux de Pretoria et de en charge par des syndiqués de base pour maintenir l'activité centrale du syndicat

Le mouvement de masse anti-apartheid, malgré le coup sévère que vient de lui porter le gouvernement Botha, n'a pas l'état d'urgence. Il reste vif, actif et en

La grève des travailleurs de Soweto illustre la réactivation du mouvement de masse anti-apartheid et l'ampleur de la résistance aux mesures répressives instituées par l'état d'urTirer un premier bilan de la situation du mouvement de masse sous l'état d'urgence, tel est l'objectif de l'article qui suit. voie de réorganisation. Tout d'abord, parce qu'une partie des dirigeants et membres clefs de ces organisations, fort de l'expérience de leur arrestation lors du échapper cette fois-ci aux rafles policières et sont entrés dans la clandestinité. Ensuite, parce que passé un premier moment de désarroi et de surprise, militants se sont reconstitués sous des formes appropriées à la situation nou-

Le mouvement syndical a ainsi systématiquement appelé ses membres à remplacer les responsables et délégués syndicaux incarcérés et à se mobiliser pour imposer le maintien de l'activité syndicale dans les entreprises.

PREMIERES RÉACTIONS

Le COSATU a mis en avant plusieurs revendications en ce sens qui réclament la libération des responsables et militants syndicaux emprisonnés, le droit à refuser le travail de nuit sans perte de salaire si cela est jugé dangereux du fait du couvredroit pour les shop stewards d'avoir accès aux moyens de communications (téléphones, télex) de l'entreprise pour leur activité syndicale, le droit à des réunions hebdomadaires de deux heures sur le temps de travail, le droit à des heures de délégations syndicales etc. L'organe du COSATU, dont le premier numéro a été publié en août dernier, affirme à ce propos que « les dirigeants patronaux de la Chambre fédérée des industries (FCI) et de l'Association des chambres de commerce (ASSOCOM), les deux grosses organisations patronales, ont en général accepté ces revendications. Plusieurs syndicats les ont reprises et ont obtenu satisfaction sur quelques unes ou la totalité d'entre elles » (1).

C'est ainsi, par exemple que les travailleurs syndiqués au CCAWUSA qui s'étaient mis spontanément en grève pour protester contre l'arrestation de leurs dirigeants, ont réussi à arracher d'importantes victoires partielles sur de tels. objectifs. A Johannesburg, explique un

1. COSATU, numéro 1, août 1986, p. 2.

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Véhicules blindés contre des Noirs. (DR) de ces travailleurs, « nous avons négocié avec nos patrons lors des grèves et avons réclamé du temps libre pour le syndicat. Environ dix entreprises ont accepté de donner à deux shop stewards deux semaines de congé pour travailler au local syndical. Les patrons nous ont payé une semaine et le syndicat l'autre. Après ces deux semaines, certains d'entre nous ont obtenu la permission de continuer. D'autres nous ont rejoint ensuite. La semaine dernière nous avons dû reprendre le travail » (2).

L'implantation et la structuration démocratique des syndicats du COSATU sont des éléments qui ont agi positivement pour renforcer sa capacité de résistance à la plus grande attaque répressive depuis sa fondation. Dans la dernière période, le COSATU a en effet connu un accroissement important de ses effectifs. Pour ne citer que quelques exemples, on peut se référer au Syndicat de la métallurgie (MAWU) qui, dans les six derniers mois, a mené une campagne lui permettant de recruter 14 000 nouveaux membres cotisants. Le MAWU dispose aujourd'hui de 50 000 membres. L'effectif du Syndicat national des mineurs (NUM) a lui aussi augmenté de 80 000 membres en sept mois pour atteindre les 180 000 membres.

L'organe du COSATU définit ainsi la situation actuelle de la centrale syndicale : « La police a de grands pouvoirs pour s'interposer dans les affaires de notre organisation. Cela a signifié quelques ruptures dans nos liaisons au niveau national et régional. Mais le COSATU vit et grandit, et il grandit chaque jour. Dans toutes les principales branches d'activité industrielle, l'effectif a augmenté très vite depuis la formation du COSATU. Dans l'industire métallurgique, l'effectif a augmenté de 30 %, dans le commerce de 50 % et de 80 % dans les mines. Dans la chimie et l'alimentation, les syndicats ont recruté chacun 10 000 membres. Et environ 18 000 travailleurs ont adhéré dans le textile, le transport et le secteur de la fabrication du papier. Le COSATU a fortement grossi parce que nos structures sont democratiques, parce que nous croyons dans le contrôle démocratique. parce que nous luttons pour les besoins des travailleurs » (3).

Certes, la situation interne du COSATU ne se ramène pas seulement à la croissance numérique de effectifs qui est pourtant bien réelle. D'importantes difficultés sont apparues dans certaines régions ou branches d'activité sur la voie de l'application des décisions du congrès de fondation concernant la structuration du mouvement et l'unification des syndicats par branche industrielle. Dans la province du Cap oriental, la mise en place des organes de l'exécutif régional du COSATU a déjà été reportée par deux fois du fait de divergences entre représentation et d'élection des dirigeants. Dans le textile, une scission est récemment intervenue au Natal dans le Syndicat national des travailleurs du textile (NUTW), après que trois de ses délégués aient créé un syndicat concurrent, le TAWU. Ces problèmes ne se limitent pas seulement à des spécificités régionales ou sectorielles, quoique cet des bases de l'UDF » (5). aspect ait son importance. Ils sont plus généralement le reflet des débats qui traversent le COSATU. Mais dans l'ensemble et au-delà de ces cas particuliers, l'unité semble progresser en même temps que l'influence du COSATU.

Si elles n'ont pas anéanti le mouvement de masse, les interdictions diverses liées à l'état d'urgence, ont toutefois considérablement réduit ses possibilités d'intervention ouverte. Or, c'est justement ce type d'initiatives publiques — manifestations, enterrements militants, meetings - qui avait été l'expression de la mobilisation populaire anti-apartheid, ces deux dernières années. Depuis le 12 juin, on assiste par contre à un net ralentissement du rythme de ces actions.

Néanmoins, la résistance à l'état d'urgence s'est organisée sous d'autres formes. L'activité des associations civiques des townships a été souvent maintenue. C'est ce qu'il ressort d'un reportage effectué à Alexandra, un township du Nord de Johannesburg, où intervient l'Association civique d'Alexandra (ACA). Les possibilités de réunions ont certes été réduites aux seuls moments où la police ne patrouille pas dans le township. Nombre de responsables de l'ACA sont recherchés et contraint de se cacher, souvent en dehors du township. Mais tous les responsables n'ont pas été arrêtés, ce qui fait que l'ACA conserve une activité sous l'état d'urgence. C'est ce dont témoigne un de responsables qui affirme que policiers « ont pris beaucoup et quelques membres de l'éxécutif, mais pas les personnes clefs (...) Une chose est certaine, il y a une quantité d'activités. Bien que les organisations opèrent sous une forte pression, elles se portent bien, très bien » (4). Sur le même thème, le secrétaire à la propagande de l'UDF, clandestinité, « Nous sommes toujours intacts et catenir des réunions au niveau national. Mais c'est au niveau local, là où il y a le plus de contact profond avec la communauté, que se situe le pouvoir

De son côté, après une première série de grèves, parfois spontanées, syndicalistes emprisonnés, s'être orienté plus limités et tournant principalement autour de la garantie de l'emploi et du salaire pour les militants détenus. Des conflits ont ainsi eu lieu dans le secteur de l'automobile à Port Elizabeth-Uiten-

Centre le syndicat de l'automobile, NAAWU, qui revendique une prise en charge totale des salaires de ses militants incarcérés et les directions des entreprises multinationales qui proposent seulement le paiement de 50 % du salaire pour la General Motors, 75% à Volkswagen et 60% à Ford.

233.

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Le débat qui a eu lieu entre le COSATU et la fédération patronale de la Chambre fédérée des industries (FCI), à la veille de la journée de grève appelée par le syndicat le 14 juillet dernier, est à la fois significatif de l'attitude ambiguë du patronat face à l'état d'urgence et de la ferme détermination des syndicalistes. La FCI avait en effet tenté de faire revenir le COSATU sur sa décision en arguant de son engagement contre l'apartheid. Certains patrons auraient vu d'un bon œil qu'au nom de la lutte contre les dispositions répressives gouvernementales se mette en place un véritable front commun entre une partie du patronat et le mouvement syndical.

L'ATTITUDE DU PATRONAT

Sidney Mafumadi, secrétaire général adjoint du COSATU, a répondu à l'argumentation patronale en affirmant que le COSATU estimait « qu'il était grand temps que les employeurs prennent une position sans équivoque dans le conflit en Afrique du Sud (...) Si l'on se rappelle les propos du chef de l'Etat lorsqu'il a annoncé la déclaration de l'état d'urgence, il a déclaré que son objectif principal était de restaurer la confiance du monde des affaires en forçant les radicaux à rendre des comptes (...) Nous savons très bien que l'Etat est là pour protéger la propriété privée et que les employeurs peuvent contraindre l'Etat à changer, s'ils le veulent » (6).

La tactique d'intervention du COSATU vise à faire jouer sa capacité de pression sur le patronat pour arracher des revendications qui grignotent les effets de l'état d'urgence, ou faire payer économiquement aux patrons leur intransigeance. Ce faisant, il utilise à son profit, les divisions connues de la bourgeoisie quant à l'avenir du système d'apartheid et au meilleur moyen de le dépasser. Mais si le patronat interprète de façon différente l'offensive répressive actuelle du régime, peu de voix se sont élevées en son sein pour la condamner fermement.

C'est ce que confirme le Labour monitoring group qui conclut une étude sur cette question en affirmant que « en un contraste aigu avec les proclamations bruyantes en soutien aux droits civiques dans la charte de travail du FCI, les employeurs sont restés largement silencieux sur l'état d'urgence » (7).

Cette enquête effectuée auprès de 114 firmes employant environ 45 000 travailleurs dans la région de PretoriaWitwatersrand-Vaal (PWV) donne résultats suivants : 50 % des patrons interrogés affirment que l'état d'urgence n'a pas modifié les relations de production, 13 % pensent même que ces dernières se sont améliorées, tandis que 37% donnent une réponse négative. D'ailleurs, l'index sur la confiance dans les affaires, établi par l'ASSOCOM a légèrement augmenté durant le mois de juin 1986. Ce qui fait dire à Gordon Waddel, un représentant de la FCI qu'il « y a un point de vue, défendu, je suppose, par la majorité des hommes d'affaires, suivant lequel l'état d'urgence est nécessaire et souhaitable pour restaurer la loi et l'ordre » (8).

De nombreux exemples peuvent être apportés pour illustrer la manière dont le patronat a tiré profit de l'instauration de l'état d'urgence et des limites qu'il met à l'activité syndicale et politique des mas-

Les responsables de l'entreprise nationale SASOL ont récemment informé le Syndicat des travailleurs de la chimie, CWIU, membre du COSATU, unilatéralement en application une nouvelle grille des salaires sans négociation. Dans le même tous les meetings du COSATU étaient interdits dans la région où est installé l'usine, ce qui réduit d'autant les possibilités de réaction du syndicat. Une compagnie appartenant à l'Anglo-american corporation, le Rand scrap iron and metal (RSI), a de son côté décidé de rompre toute négociation avec le MAWU en riposte à une grève du zèle. Le président de la chambre des mines, Clive Knobbs, a ouvertement reconnu que l'état d'urgence avait signifié des contraintes supplémentaires pour le Syndicat national des mineurs (NUM) lors des négociations. Le mouvement syndical noir indépendant s'est donc trouvé confronté à la fois aux restrictions de l'état d'urgence et aux offensives patronales pour en

Get modifier le rapport des forces dans les entreprises. C'est ce qui explique l'activité syndicale dans les

LA RÉSISTANCE SE RENFORCE

Malgré le potentiel de révolte accumulé par les travailleurs noirs face à la répression, la journée de grève du 14 juillet n'a pourtant connu qu'un succès limité. L'action fut surtout significative dans la région de Port Elizabeth et, à un moindre degré, dans celle du Transvaal. Ce résultat est sans doute à mettre au compte des difficultés de communications entre les diverses structures syndicales du fait de la répression et d'un temps de préparation de l'action trop limité. Mais on ne peut apprécier l'état du mouvement syndical à travers cette seule action. Comme l'écrit un commentateur du Weekly Mail du 18 juillet dernier, cet échec relatif par rapport aux objectifs que s'étaient eux-mêmes fixés les dirigeants du COSATU « ne doit pas masquer le fait que les syndicats ont pris des actions effectives pendant l'état d'urgence et atteint avec succès des objectifs limités comme la libération de syndicalistes ou l'accord de certains employeurs de satisfaire certaines deman-

S'il a ralenti le rythme des protestations anti-gouvernementales et limité leur expression publique, gence n'a pas entamé la volonté de lutte des masses noires. Les mobilisations se poursuivent sur divers thèmes et sous diverses formes, illustrant l'amplitude des sentiments anti-apartheid des masses noires. Toutefois la coordination et la centralisation de ces actions restent très diffici-

Cette situation laisse néanmoins ouverte la possibilité de l'apparition d'abfixation locaux sur tel ou tel conflit dans tel ou tel township ou entreprise, voire même leur multiplication. C'est en quelque sorte le rejet commun de l'apartheid et de ses structures qui unifient objectivement l'ensemble de ces mobilisations même si elles n'apparaissent guère coordonnées.

Ainsi, dans une série de townships, des grèves de loyers se déroulent, elles relèvent souvent de niveaux d'engagement assez disparates. Généralement, ces actions visent à protester contre des hausses de loyers ou à dénoncer la gestion des townships par les représentants noirs des conseils municpaux mis en place par le pouvoir pour gérer les ghettos noirs. Ce boycott des loyers a un impact déstabilisateur sur certaines des institutions de l'apartheid, ce qui rend d'autant plus difficile la situation des Noirs qui ont accepté de collaborer avec le régime. Au total, ce sont 38 townships et 300 000 familles qui sont concernés par la grève des loyers, qui coûte environ 30 millions de rands par mois à l'Etat (un rand vaut environ 3 francs français). Dans ces townships, le boycott des loyers serait suivi à environ 60 %. Dans la seule région de PretoriaWitwatersrand-Vaal (PWV), cela a déjà Pour prendre un exemple encore plus à Soweto, le conseil municipal ne collecte plus que 3 millions de rands de loyers pour un total de 75 000 familles, alors qu'il devrait en collecter 9 millions de rands (9). Ce mouvement touche aussi des villes situées dans les bantoustans comme à Mdantsane au Ciskei.

Le pouvoir a réagi en lançant des opé rations d'éviction des locataires qui ne payaient pas leur loyers. C'est ce qui a conduit aux affrontements de Soweto, le 26 août dernier, qui ont brusquement fait remonter la tension dans ce township. Se saisissant de ce moment pour relancer la mobilisation, l'UDF et le mouvement syndical ont appelé début septembre à une grève générale de 24 heures dans ce vaste ghetto, laquelle a été particulièrement bien suivie, à 86 % selon le Labour monitoring group pour qui ce débrayage massif a été « le plus important » de tous ceux organisés à Soweto depuis dix ans (10).

Le gouvernement Botha se préoccupe depuis un certain temps d'ailleurs trouver la riposte adéquate aux boycotts dans les townships. Devant l'échec de la politique qui consistait à faire jouer un rôle d'intermédiaire aux représentants noirs des conseils municipaux, le recours à l'expulsion des locataires semble bien souvent être la dernière carte du régime. Un document gouvernemental

6. Weekly Mail, 11 juillet 1986.

7. Weekly Mail, 4 juillet 1986.

8. Weekly Mail, 4 juillet 1986.

9. Weekly Mail, 15 août 1986

10. Weekly Mail, 4 septembre 1986.

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s'appelle tout simplement COSATU. La confédération indépendante des travailleurs sud-africains vient donc de se doter d'un instrument important d'unification de son combat. Ce journal est aussi un outil pour suivre la situation sudrevendications salariales, sur la fusion récente des syndicats de l'alimentation afin de construire une seule fédération dans cette branche. Un article sur l'organisation des chômeurs, un autre sur le développement actuel du COSATU et toute

2000, Afrique du Sud. Cette première édition ne précise pas les conditions plique : « Aujourd'hui, les principaux journaux, la radio et la télévision sont contrôlés par les patrons. Nos enfants reçoivent l'éducation bantoue qui les prépare uniquement pour travailler comme des esclaves dans les usines pour les salaires de misère qu'on nous paie. L'état d'urgence représente aussi une tentative de nous cacher la réalité de ce qui se passe dans notre pays. Le COSATU dit que nous devons nous éduquer sur ce que nous voulons en tant que travailleurs.

intitulé « stratégie pour la collecte des arriérés de loyers et de charges », et destiné à être appliqué par des organismes régionaux regroupant des représentants des patrons, des conseils municipaux des townships, de la police et de l'armée - les Joint management centres (JMC) -, préconisait une attitude intransigeante face au boycott. « Aucune reconnaissance ne doit être donnée aux groupes révolutionnaires ou aux organisations à travers des négociations » précisait ce document (11).

Cette situation dans les townships, qui a déjà conduit 40 conseils municipaux à la déroute, illustre l'isolement de cette couche de Noirs ayant acceptés de partiaux institutions du régime. Tout était soumis à un boycott de ses commerces par les habitants de sa municipalité, le maire de Tembisa, Lucas Mothiba, accusé par ailleurs d'être l'instigateur local de vigilants conservateurs, ses fonctions en affirmant : « J'ai démissionné parce que j'ai réalisé que les autorités locales noires étaient politiquement et économiquement non viables (...) A moins que le gouvernement ne subventionne 90 % des besoins des Noirs, la totalité du système

Le gouvernement devrait libérer Mandela et les autres dirigeants emprisonnés, lever l'interdiction des organisations populaires, permettre à des leaders en exil comme Oliver Tambo de

Get négocier avec les dirigeants authentiques du peuple et non pas avec ceux au niveau local » (12). Le maire de Tembisa acculé par le boycott de ses propres commerces exprimait l'effet répercussions sur cette couche de collaborateurs noirs de la formidable aspiration démocratique des masses. Ainsi se concrétise par avance l'échec d'une « option locale » qui consisterait à libéraliser la participation politique des Noirs seul niveau des institutions municipales, fondamentalement le principe de la séparation des races au nementales reste aussi ferme dans le secteur de l'enseignement. Un mois après la réouverture des écoles qui a eu lieu le 14 juillet dernier, 300 000 élèves soit 20% du total des 1,7 millions d'élèves noirs, ne s'étaient pas soumis aux nouvelles formalités de réinscription qui leur imposent scolaire pour pénétrer dans les bâtiments et permet au gouvernement de décider d'autorité de l'affectation et du niveau scolaire de chacun. Pour tenter d'imposer ces dispositions, le régime a fait dresser des grilles autour des écoles et surveiller leur accès par du personnel de sécurité qui peut se faire aider par les forces de police. Mais comme l'a déclaré un com-

: « Le département de l'Education (DET) est en train de transformer les écoles en camps de prisonniers pour essayer de contenir la colère et la résistance, mais ce sont ces "camps de prisonniers" qui devienafricaine et pour aider à la solidarité à l'extérieur.

une série de nouvelles syndicales viennent compléter le numéro.

d'abonnement ; il faut donc se renseigner auprès du journal.

Dans une note éditoriale,

Servons-nous tous du journal ». nent un tonneau de poudre, une bombe

Là où les écoles ont été fermées suite au refus de réinscription des élèves, parents et enseignants s'organisent pour réclamer leur réouverture. Dans d'autres enles élèves formellement inscrits refusent néanmoins de se plier au nouveau statut et rejettent la présence des forces de sécurité par un boycott des cours. Dans le quartier Orlando Ouest de Soweto, au lycée Matseke, des professeurs ont contre le fait que les forces de sécurité allaient jusqu'à accompagner les élèves, garçons ou filles, aux toilettes.

Cette tentative de pacification des lycées a déjà donné lieu à des affrontements sporadiques entre élèves et forces de police, notamment à la mi-août à Soweto. Le calme est donc loin d'être revenu dans les lycées malgré les moyens répressifs mis en œuvre pour atteindre cet

D'autres formes de résistance persistent aussi, comme, par exemple, le boycott des commerces blancs qui se déroule à Port Elizabeth depuis maintenant de nombreux mois.

Mais dans les dernières c'est le camouflet subi par la politique du gouvernement sud-africain et de ses collaconstitue peut-être la preuve la plus explicite de la détermination et de la combativité des masses noires. Depuis le 12 mai le bantoustan du Kwandebele était le lieu d'un véritable soulèvement populaire contre la décision du gouvernement sud-africain, avalisé il y a quelques années par l'assemblée législative du bantoustan, d'accorder l'indépendance pour le 10 décembre prochain (14). Cela signifiait en effet le retrait aux 400 000 habitants du Kwandebele de la citoyenneté sud-africaine. Depuis le printemps, 160 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements entre les forces de sécurité , du bantoustan aidé de groupes de vigilants, les Mbokhoto, et les contestataires.

Le COSATU lance un journal Le premier numéro du journal du COSATU vient de paraître en août. Il Dans ce premier numéro se trouvent des articles sur l'état d'urgence, sur les Pour s'abonner, il faut écrire à : COSATU, P.O. BOX 1019, Johannesburg Jay Naidoo, secrétaire général du COSATU, ex-

Au terme de ces trois mois d'agitation, les autorités du bantoustan se trouvèrent totalement isolées opposition qui regroupait les chefs traditionnels, les enseignants, les fonctionnaires et les militants radicaux. A la mi-août, alors que quelques semaines auparavant le ministre de l'Intérieur du bantoustan, principal responsable des vigilants, Piet Ntuli, avait trouvé la mort dans l'explosion législative du Kwandebele se salle où avaient lieu les délibérations était pleine d'opposants venus faire pression sur les membres de l'assemblée législative du Kwandebele. C'est ce qui fait écrire à un reporter que cette présence n'a pas été sans conséquence sur « le fait que pas une seule voix dissonne se soit élevée en faveur de "l'indépendance", une idée qui avait le seulement trois mois auparavant » (15). Enfin, il faut aussi noter une recrudescence ces derniers mois des activités armées du Congrès national (ANC). Le régime lui-même multiplie les rapports sur des affrontements intervenus entre les forces de police ou l'armée et des groupes armés de l'Umkhoto we Zizwe (Fer de lance de la nation), la branche armée de l'ANC. C'est réagir aux infiltrations de commandos armés que les fermiers blancs des zones frontalières du le régime. Il semble d'ailleurs que la pénétration dans le pays d'armes destinées aux opposants à l'apartheid se festants anti-apartheid de fusils d'assaut AK 47 est un exemple qui s'est répété, 11. Weekly Mail, 1er août 1986. 12. Weekly Mail, 22 août 1986. 13. Weekly Mail, 25 juillet 1986. 14. Cf. Inprecor numéro 224 du 21 juillet 15. Weekly Mail, 15 août 1986.

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Alors des affrontements de Crossroads au printemps dernier que tout récemment lors des manifestations de Soweto le 26 août dernier.

Malgré l'accroissement de la répression dont il est l'objet, le mouvement de lutte contre l'apartheid reste donc vivace sous des formes d'organisations et d'activités diverses. Cette diversité est un des éléments qui pèse sur les problèmes de centralisation des luttes et d'unification forces qui combattent le L'éclatement des formes de mobilisation et d'organisation a sans doute été quelque peu accentué par la répression mais il relève fondamentalement de la diversité sociale du camp des opprimés et ploités, et de particularités régionales très l'état d'urgence n'a pas la même réalité partout. La cour suprême du Natal s'est par exemple par deux fois opposée au régime en condamnant certaines de ces dispositions répressives et en annulant. Dans la région du Cap occidental, les restrictions à l'activité de 119 syndicats et organisations extra-parlementaires ont été levées, suite à une intervention du COSATU auprès des

Ces particularités agissent sur toutes les forces d'opposition et reflètent en dernière analyse les inégalités de développement du mouvement de masse. Dans ces conditions, l'unité constitue un objectif atteindre, sans doute encore plus aujourd'hui qu'avant la proclamation de l'état d'urgence. Néanmoins, certaines situations liées à cette période d'intense répression pourront venir enrichir le débat sur cette question dans l'avenir. Ainsi en est-il de la décision des militants emprisonnés à la prison de Johannesburg (Diepkloof) et appartenant à des organisations rivales, le Congrès des étudiants de Soweto (SOSCO) lié à l'UDF et le Mouvement des étudiants azaniens (AZASM) lié à l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) : placés dans les mêmes cellules, ces jeunes militants qui s'étaient affrontés, parfois violemment, à l'extérieur n'en décidèrent pas moins de forger une alliance tactique pour toute la durée de leur emprisonnement.

BOTHA NAVIGUE A VUE ENTRE

LES ÉCUEILS En décrétant l'état d'urgence, le gouvernement Botha se fixait simultanément plusieurs objectifs. Il s'agissait d'une part couper court à l'hémorragie de l'influence politique du Parti national sur sa base électorale traditionnelle, hémorragie qui s'était exprimée par quelques revers

Get surtout par la croissance régulière de l'impact des initiatives des formations d'extrême-droite au printemps dernier. De ce point de vue, la fermeté du gouvernement sud-africain à l'égard des opposants à l'apartheid est sans doute de nature à rassurer, au moins momentanément, tous ceux qui sont intéressés au maintien du statu quo. Au bout de la manœuvre, il pourrait même y avoir la décision de Botha d'organiser des élections anticipées pour concrétiser ce retournement de situation dans l'électorat blanc. C'est en tout cas ce qu'il a récemment laissé entendre.

Mais en se donnant les moyens de réprimer sérieusement le mouvement de masse, Botha visait aussi à geler le mouanti-apartheid et à tion politique et sociale dans les townships et les entreprises. Il s'agissait d'empêcher que le mouvement de masse ne se donne un second souffle et de casser la dynamique de radicalisation qu'il avait connu depuis environ deux ans.

Ce faisant, le gouvernement Botha entendait se donner les moyens d'imposer cette politique répressive à la fois au patronat local, en lui faisant miroiter les avantages économiques qu'il pourrait en tirer et à la communauté internationale, sachant qu'il pouvait compter avec la compréhension des principaux dirigeants des puissances occidentales. L'état d'ur-

Scène de rue en Afrique du Sud. (DR)

gence n'est donc pas une anicroche sans importance au beau milieu d'une politique sereine et graduelle de réformes.

Comment se défaire des dispositions de l'apartheid rendues caduques par l'évolution des besoins de l'accumulation capitaliste au moindre coût politique, tels sont pourtant toujours les termes de l'équation à laquelle se trouve confrontée le gouvernement sud-africain. Mais Pretoria a tiré le bilan de ses difficultés à divianti-apartheid et à donner corps dans ce contexte à un courant de Noirs modérés suffisamment représentatifs pour accepter efficacement de cautionner une telle politique. C'est ce qui explique la crispation

L'instauration de l'état d'urgence est paradoxalement tout à la fois la preuve des capacités répressives intactes du régime et de sa supériorité militaire, et l'expression de l'impasse politique dans laquelle se trouve le Parti national au pouvoir dont les manœuvres « réformistes » pas à désamorcer le mouvement de masse anti-apartheid tout traditionnelle de petits blancs.

Le congrès du Parti national a peutêtre resseré les rangs autour du gouvernement mais il n'a pas apporté de solution à la crise du régime. Ce dernier se trouve toujours dans l'incapacité de se sortir d'une politique de navigation à vue entre une répression de plus en plus massive et des propositions d'aménagement des institutions de moins en moins

Ce sont ces contradictions qu'a exprimé le congrès du Parti national qui Troisième congrès en 70 ans d'activité du Parti national, cette réunion a confirmé les limites que Botha allait mettre aux « réformes » de l'apartheid pour concilier toutes les pressions contradictoires qui s'exercent sur son gouvernement.

Les orateurs de ce congrès se succédèrent pour réaffirmer leur intention de maintenir certains aspects centraux de cette politique notamment en matière d'éducation, d'accès au logement, de regroupement des habitants par race, et de représentation politique suivant ces clivages. L'un d'entre eux, Gerrit Viljoen, ministre de l'Education et de l'Aide au développement devait préciser : « Les Blancs ne sont pas sur le point de capituler face aux pressions de l'extérieur. Les Blancs ont la volonté et le pouvoir de maintenir la sécurité intérieure ainsi que la loi et l'ordre tout en engageant une réforme acceptable sur l'essentiel au travers de la négociation » (16). Les termes dans lesquels ce processus est posé limite drastiquement ses effets. C'est pourtant là-dessus que s'est fait ou s'est refait l'unanimité, sans doute conjoncturelle vu l'ampleur de sa crise, du Parti national. •

Tony ROUX, 7 septembre 1986. 16. Weekly Mail, 15 août 1986.

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