Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GUATEMALA

Cerezo, un gouvernement civil sous contrôle militaire

· Inprecor n° 226, 22 septembre 1986 · p. 8-11 · 2 338 mots

Amérique centrale Syndicalisme El Salvador

EPUIS deux ans, on assiste à une vigoureuse reprise du

• mouvement de masse en Amerique centrale, en particulier dans les pays qui ont connu, au début de cette décennie, une répression impitoyable, comme le Salvador et le Guatemala. Mais s'ils ont fait leurs preuves contre le mouvement de masse et les organisations révolutionnaires, ces régimes sanguinaires, trop voyants, ont fini par devenir, à cause de leur exécrable image de marque internationale, stratégie nord-américaine dans la région, orientée contre la révolution nicaraguayenne.

Arnold BERTHU

Les gouvernements du Costa Rica, du Salvador, du Honduras, du Guatemala viennent de constituer un front contrerévolutionnaire, dit Groupe de

Tegucigalpa, pour appuyer l'administration Reagan. Les contradictions entre ces Etats de et la situation intérieure certains jusqu'ici avaient empêché d'entre eux la réalisation d'une telle alliance.

Ce front formé du Costa Rica, du

Guatemala, du Salvador et du Honduras a pour but de bloquer définitivement le groupe de Contadora et de servir de base d'appui à une intervention US. Ces pays pourraient demander en temps opportun aux Etats-Unis d'intervenir directement au Nicaragua comme ce fut le cas lors de à Grenade.

Le l'invasion américaine

Guatemala avait été marginalisé pendant deux ans à cause des difficultés commerciales avec ses partenaires honduriens et salvadoriens et la distance que la dictature

A Chajul, dans la province du Quiche. (DR)

sous contrôle militaire

des obstacles à la militaire avait prise à l'égard de la politique extérieure des Etats-Unis lors de la guerre des Malouines. Depuis 1960, le régime guatémaltèque évite de s'aligner complètement sur la politique extérieure des EtatsUnis. A cette époque, la côte atlantique du Guatemala devait servir de point de départ à une tentative de débarquement américain à Cuba et une partie de l'armée s'était rebellée sur une position nationaliste. Certains officiers supérieurs avaient même alors rejoint la guérilla.

Enfin, au Salvador et au Guatemala, 1970. Il suit une ligne ascendante dans un contexte où, au Salvador tout du moins, les forces révolutionnaires ont elles-mêmes consolidé leurs positions et marqué des points politiques importants. Le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) est devenu un interlocuteur incontournable pour le gouver-

C'est la raison essentielle des pressions exercées par l'admisur les forces armées de ces pays, afin qu'elles acceptent le « toilettage » des dictatures en place.

Entreprise en 1984 au Salvador lors de l'élection de Napoleon Duarte (1), cette opération s'est poursuivie au Guatemala pour l'élection du démocrate chrétien Vinicio Cerezo à la pré sidence de la République, le 8 décembre 1984. Doté d'un gouvernement « démocratiquement élu », le Guatemala peut désormais prétendre rejouer un rôle sur la scène internationale dans la foulée de la diplomatie nord-américaine.

nement de Napoleon Duarte.

Dans les six mois qui ont suivi l'accession du démocrate chrétien Vinicio

Cerezo à la présidence du Guatemala, les mobilisations populaires ont pris une ampleur qu'elles n'avaient pas connue ces trois dernières années. Pour la première fois depuis 1980, le ler mai 1986, 5 000 ouvriers ont défilé dans les rues de la capitale. Le lendemain, 16 000 paysans revendiquant la mise en place d'une ré forme agraire ont manifesté devant le

Palais national. En juillet, éclatait la grève de 2 000 ouvriers agricoles de la société bananière « Arizona » dans le département d'Izabal. Fin juillet, les usagers des en commun s'opposaient à transports l'augmentation des tarifs de bus. Dans certaines villes de province, la situation menaçait de tourner à l'émeute, comme à San Juan Tinotepec. Chaque semaine, le Groupe d'appui mutuel (GAM) des familles des disparus et de prisonniers une manifestation devant le organise

Palais national (voir encart).

DE LA DICTATURE AU

GOUVERNEMENT CIVIL

Depuis 1954, date à laquelle l'armée et les Etats-Unis renversèrent le gouvernement de Jacobo Arbenz (2), le Guatemala a connu une succession de régimes de dictature militaire et de gouvernements civils étroitement contrôlés par l'armée.

Avec Cerezo, le Guatemala a de nouveau un président civil, mais la passation des pouvoirs formels de la dictature militaire

1. Les élections présidentielles du 25 mars 1984 portaient à la présidence le démocrate-chrétien Napoleon Duarte. Voir Inprecor numéro 170 du 2 avril 1984.

2. Au pouvoir de 1950 à 1954, le colonel

Jacobo Arbenz entreprend en 1952 une réforme agraire qui, malgré ses limites réformistes, guatémall'oligarchie était intolérable pour tèque. Un coup d'Etat militaire appuyé par les troupes nord-américaines démet le colonel

Arbenz en juin 1954, ouvrant une longue période de répression et de dictatures successives.

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aux autorités civiles élues s'est réalisée dans un contexte tèque n'a pas connu de défaite du type de celle subie par l'armée argentine, mais bien au contraire où c'est elle-même qui a organisé cette transition. L'Etat-major de l'armée a décidé de ravaler la façade internationale du régime pour recevoir une plus grande aide de la part des impérialismes et européen. Sous la pression du Congrès américain, l'aide américaine au Guatemala avait été fortement réduite au début de cette décennie. En revanche, en 1986, elle a augmenté de 180% par rapport à 1985 et le Congrès a de nouveau ventes d'armes, suspendues entre 1979 et

Le patronat guatémaltèque exerçait une même pression sur l'armée. Il voulait le maintien d'un gouvernement musclé qui entreprendrait certaines réformes de l'économie pour mettre fin entre autres contrôle étatique sur le commerce extérieur. Après six mois de présidence étroitement la situation et la marge de manœuvre de Cerezo est extrêmement

Le courant syndical de lutte de classe a une longue tradition au Guatemala mais il a été écrasé par la répression comme ce fut le cas pour le Comité national d'unité nationale (CNUS) qui avait vu le jour en 1976 et fut décapité en 1980.

Les organisations syndicales qui sont parvenues à maintenir leurs structures pendant les années les plus dures et qui ont la plus forte tradition se concentrent dans les industries les plus importantes du pays, celles qui emploient le plus grand nombre de travailleurs. Mais toute une partie de la population économiquement active n'est pas organisée par ce mouvement syndical industriel. Les effets de la crise économique ont contribué à grossir tout un secteur social qui oscille l'économie informelle (3). Dans la seule capitale, on estime que 50% de la population économiquement active présente ces caractéristiques.

LE PANORAMA SYNDICAL

Trois centrales forment aujourd'hui le panorama syndical du pays. La Confénationale d'unité syndicale (CUSG), l'Union syndicale des travaildu Guatemala (UNSITRAGUA) et la Coordination générale des travailleurs du Guatemala (CGTG).

La plus ancienne, la CUSG, a été créée en 1983 sous la dictature de Rios Montt qui voulait ainsi améliorer son image internationale en permettant le fonctionnement de ce syndicat pro-gouvernemental. Il fut aidé dans cette entreprise par l'Institut américain pour le développement du travail libre (AIFLD) (4) qui subventionne largement la CUSG. Selon le propre directeur du Centre d'études de la Confédération, l'AIFLD aurait versé environ 50 000 dollars (environ 350 000 francs ) annuels à la CUSG, sans compter les dons en « nature » (matériel de bureau, mobilier). Si la CUSG revendique rien de moins que 216 000 adhérents, ces chiffres sont largement sujets à caution et contestés par les autres centrales syndicales qui font valoir le caractère officiel de la CUSG pendant les dernières années de la dictature militaire. Beaucoup des syndicats qu'elle revendique n'ont jamais existé que sur les papiers de l'ancien ministère du Travail. L'échec des tentatives de mobilisations impulsées par la Confédération depuis la passation de pouvoir à Cerezo confirme ces estimations.

La CGTG, qui est la plus récente des trois, puisque créée à la fin du mois de mars 1986, est toujours en formation. Liée à la démocratie-chrétienne par l'intermédiaire de la Centrale latino-américaine des travailleurs (CLAT), elle reçoit l'aide matérielle et technique de la puissante Fédération des travailleurs paysans (FTC) du Venezuela, d'orientation social-chrétienne mais aussi, bien qu'elle s'en vigoureusement, ment de Cerezo, par l'intermédiaire du ministère du Développement, nouvellement créé. De même, le ministre du Travail a fortement contribué à l'organisation de l'Association des travailleurs de l'Etat (ANTEG) qui constitue le gros des forces syndicales de la CGTG. C'est en effet ce ministère qui traite les dossiers des syndicats qui se forment. De là à penser que le gouverdémocrate-chrétien favoriserait un syndicat démocrate-chrétien, il n'y a qu'un pas aisément franchissable.

La seule centrale que l'on puisse vraiment considérer comme indépendante, UNSITRAGUA, a été créée en février 1985, même si elle n'est apparue publiquement qu'à partir de septembre de la même année. Fondée après la victoire des ouvriers de l'usine Coca-Cola de la capitale (voir interview), elle regroupe aujourd'hui les syndicats les plus combatifs, développant une ligne d'indépendance de classe contrairement aux deux autres centrales. Formée d'une trentaine de

Des victimes d'un escadron de la mort. (DR) syndicats, représentant près de 35 000 travailleurs, elle est fortement implantée dans les banques et les assurances, les employés municipaux (elle dans la capitale), chez les ouvriers agricoles des bananeraies du département d'Izabal

Atlantique, chez les travalleurs des universités. L'ont également rejointe, les puissants syndicats du privé

Syndicat des travailleurs de l'usine de mise en bouteille (STECA). D'autres organisations cales discutent de leur affiliation à UNSITRAGUA comme le Conseil national de l'Enseignement qui regroupe 35 000

UNSITRAGUA, contrairement à la CUSG et à la CGTG, ne dispose pas d'aides financières. Elle ne peut compter que sur les ressources de ses adhérents. Elle porte aujourd'hui tout son effort à la formation de ses militants et cadres sur l'organisation et l'animation syndicale, le droit du travail. Elle compte lancer un bi-mensuel dans les mois qui viennent, ouvrir des locaux et une librairie. Les dirigeants d'UNSITRAGUA n'ont guère d'illusions sur la portée réelle de l'ouverture démocratique que serait censée signicomptent seulement profiter au maximum de la nouvelle situation créée par le gouvernement civil.

Soucieuse d'apparaître comme plus indépendante qu'on ne le prétend, la

3. Entre 1977 et 1983, près du quart des Seuls 12 % des 2 000 entreprises restantes environ ont plus de 50 employés. Dans la capitale, environ 40 000 personnes travaillent dans des entreprises de plus de 50 personnes sur les 75 000 du secteur industriel de Ciudad-Guatemala, la population active étant estimée elle à un demi-million de personnes.

4. L'AIFLD a été créé en 1962 afin d'aider à « combattre le communisme » et de promouvoir les intérêts nord-américains en matière de politique étrangère. Avec la Fédération américaine du travail-Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO), l'Institut joue un rôle clé dans le financement de syndicats anticommunistes un peu partout dans le monde.

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CGTG a organisé cette année le défilé du ler mai avec UNSITRAGUA pendant que la CUSG restait à l'écart. Cerezo entend aussi constituer une base populaire à la démocratie-chrétienne, mais sa marge de manœuvre est étroite. Pris entre les exigences du Fonds monétaire international (FMI), la fin de non recevoir du patronat en matière salariale et l'omniprésence de l'armée, il a peu de concessions à offrir au mouvement de masse.

Le 28 avril 1986, 16 000 paysans de la côte sud occidentale entamaient une marche de 147 kilomètres pour rejoindre la capitale et manifester devant le Palais national. Ils ont marché cinq jours en un long ruban humain de deux kilomètres, formé de douze files indiennes. Devant l'ampleur de la manifestation, le président Cerezo a décidé d'accueillir lui-même les paysans à leur arrivée. Aux banderoles des paysans qui disaient : « Cerezo, nous avons voté pour toi, donne-nous la terre », il a répondu qu'il ferait tout pour résoudre le problème et a invité les paysans à monter dans les cars que le gouvernement mettait à leur disposition pour retourner chez eux le plus vite possible ! Les jours suivants, Cerezo a précisé qu'il ne pourrait pas réaliser des expropriations de terres profit des paysans pauvres, parce qu'il avait juré de respecter la Constitution qui garantit la propriété privée. Cerezo poursuivait en déclarant qu'il pouvait juste attendre que des grands propriétaires proposent de lui vendre une partie de leurs terres. Dans ce cas, concluait-il, il ne pouvait même pas s'engager à acheter les terres en question parce que son gouvernement manquait d'argent !

Le padre Giron qui avait organisé la marche et était revenu dans la capitale pour discuter avec le président, prit alors le chemin de l'Assemblée nationale où il fit irruption pour demander à chaque dé puté de bien vouloir déposer dans son grand chapeau de paille, quelque menue monnaie à offrir au gouvernement pour acheter des terres.. « CEREZO, NOUS AVONS VOTÉ POUR

TOI, DONNE-NOUS LA TERRE »

Le padre Giron a commencé la marche en déclarant qu'il soutenait Cerezo à condition que celui-ci réalise une véritable réforme agraire. Il ajoutait que dans le cas contraire le processus démocratique aurait alors failli. Face aux premières dérobades de Cerezo, il a déclaré : « Le président doit se définir : ou il est avec les riches, ou il est avec les pauvres ». Et enfin, quand Cerezo a clairement refusé

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une réforme agraire, le padre Giron a conclu : « En fait, ce n'est pas Cerezo qui dirige le pays, c'est l'armée et d'autres secteurs qui détiennent l'argent. (...) Le pouvoir devrait reposer sur le peuple et pas sur l'armée ou le capitalisme. Si le pouvoir repose sur le peuple, alors peut se réaliser une réforme agraire adéquate qui soit intégrale et ne se limite pas à la théorie ». Le padre Giron vit avec les paysans depuis des années. Son père a été assassiné par l'armée, et lui-même a failli l'être au début des années 1980. Il a dû s'exiler en Colombie pendant deux ans. Il est rentré en 1984 pour commencer à organiser les paysans du Sud du pays.

les empêcher et a évité de se couper des secteurs de masse qui entretenaient des illusions sur les élections.

Au moment de l'élection de Cerezo, l'URNG a publié une déclaration dans laquelle elle disait : « Nous ne serons pas la cause de l'échec... » pensant que

Cerezo ferait rapidement la preuve de son incapacité à répondre aux demandes populaires. Des secteurs de masse font l'ouverture démocratique, tout en en profitant largement dans la rue et avancer leurs revendica-

Arnold BERTHU,

21 août 1986.

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