Inprecor 1974–2004

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FEMMES

Le « socialisme réel » au féminin

· Inprecor n° 227, 6 octobre 1986 · p. 17-21 · 5 698 mots

Femmes Europe de l'Est URSS et Russie Allemagne

OUs sommes parfaitement conscientes que personne ne nous délivrera des langes ni de la vaisselle, pas plus que

•de la nécessité de faire des queues et de porter les commissions ensuite. Et c'est d'ailleurs normal. » « Quoiqu'on en dise, c'est l'homme qui est le défenseur, et la femme la gardienne du foyer. »

On pourrait être tenté de considérer ces deux déclarations comme des radotages de nos grands-mères. Malheureusement, il n'en est rien. La première est tirée de l'éditorial publié dans Lacznosc, le journal des syndicats officiels polonais, à l'occasion de la commémoration

« Travailler comme un homme et en plus comme une femme », affirme le dicton. Voilà qui résume bien la situation

- combien contradictoire - dans laquelle se trouvent les femmes des pays du « socialisme réel » d'Europe de l'Est. Certes, la législation concernant les droits des femmes est très progressiste, sur le plan économique et social, comparée à celle qui prévaut dans les pays occidentaux, et tous ces pays insistent sur les progrès, réels, accomplis depuis la Deuxième Guerre mondiale dans le domaine de l'éducation et du travail des femmes, de leur participation à la vie économique et sociale.

Dans tous ces pays, sauf en Roumanie, cela fait déjà une vingtaine d'années que les femmes constituent plus de 40% de la main-d'œuvre. Dans la plupart des cas, cette proportion était supérieure à 45 % au début des années 1980, allant même au-delà de 50 % en URSS et en RDA.

Parallèlement, le niveau de formation s'est élevé au point que les filles sont presque partout plus nombreuses que les garçons dans les lycées du secondaire, et souvent plus nombreuses qu'eux dans l'enseignement supérieur. Leur présence dans les filières techniques, est en particuher, beaucoup plus élevée qu'à l'Ouest. En

RDA, pays où des efforts spécifiques ont été faits dans ce sens, les adolescentes représentaient les trois quarts des élèves du technique secondaire en 1983. En Pologne, 23 % des étudiants du technique supérieur étaient des femmes en 1984, alors que ce chiffre dépasse très rarement 10 % dans les pays occidentaux.

Cela dit, la ségrégation professionnelle est à peu près aussi poussée qu'à l'Ouest, avec une concentration des travailleuses dans les services et dans les branches industrielles traditionnellement féminins (textile, habillement, électronique), ainsi que dans certains types d'emplois (éducatrices, infirmières, secrétaires, etc.) La seule différence réside dans le fait du 8 mars 1981. La qu'on trouve une très forte proportion de femmes médecin — mais il s'agit-là d'une profession qui a perdu tout prestige aux yeux des hommes, en raison des bas salaires — et que, dans un pays comme l'URSS, les femmes font des travaux de force dans des branches telles que la construction ou occupent des emplois de manœuvre dont les hommes ne veulent plus entendre

La division sexelle du travail a encore de beaux jours devant elle.

LA REALITE QUOTIDIENNE

DES FEMMES « Ici, le prolétariat, lui, n'est plus la classe exploitée, mais les femmes, elles, le sont, et doublement », affirme une travailleuse du service du transport postal de Petrozadovsk, en URSS. Et elle poursuit : « Ce n'est pas visible dans les lois, mais ça existe dans la réalité. D'après les règlements, nous n'avons pas le droit de soulever des poids supérieurs à 20 kilos. Mais si les colis ne dépassent pas ce poids, on se met à estimer chez nous, Dieu sait pourquoi, que les femmes peuvent les soulever un nombre incalculable de fois! Ici, la norme par jour et par personne est de 300 kilos, mais au moment des fêtes - ironie du sort- elle peut passer à 500 kilos. Chaque colis pesant de 7 à 10 kilos, il faut en somme que chaque femme soulève et porte plus de 2 000 kilos par jour et entre 4 et 5 tonnes les jours "de fête"! C'est-à-dire que le ler mai ou le 7 novembre - fête de la grande révolution socialiste - par exemple, elle bat le record des poids et haltères. Ça ne lui donne pas droit pour autant aux applaudissements qui accompagnent les résultats sportifs des haltérophiles ! » Et d'ajouter que chacune fait de 2 à 5 kilomètres par jour avec sa charge, ce qui revient à tirer entre 350 et 1 000 kilos par jour, toute seule, sans parler, du fait que les femmes « travaillent aussi de nuit comme de jour dans ce district, et qui plus est, durant douze heures d'affilée. (...) C'est deuxième citation est tirée d'un article publié en 1983 par

Rabotnitsa, l'un des principaux journaux destinés aux femmes soviétiques. Ce qui n'empêche pas ces mêmes journaux de vanter les qualités de la travailleuse émérite, de la pionnière qui n'hésite pas à effectuer des « travaux d'homme » en même temps qu'elle prend à cœur le fait d'être une parfaite ménagère.

L'éditorial paru dans le journal polonais affirme d'ailleurs :

« Nous savons ce que nous avons à faire : nous voulons travailler à l'extérieur de la maison, car nous ne nous résignons pas à notre rôle au sein de la famille et du ménage. Ne nous laissons pas enfermer dans la cuisine ou aupres des enfants. » très proche du travail dans les mines de sel ou de charbon avant la révolu-

Par ailleurs, les emplois qu'occupent les femmes qualifiées sont loin de correspondre à leur niveau de formation, puisqu'elles occupent un nombre plus que limité de postes de responsabilité en tant que techniciennes, qu'elles ne représentent que quelques pourcents des directeurs d'entreprise - même dans les secteurs où elles forment le gros de la force de travail -, et qu'elles sont fort peu nombreuses parmi les postes honorifiques dans les facultés. Les obstacles idéologiques sont toujours là. On se méfie des femmes responsables. « Elle ne sera pas capable ... Et si elle venait à avoir un

De tout cela, il s'ensuit logiquement des différences salariales qui sont de l'ordre de 30%, c'est-à-dire un écart plus élevé que dans les pays du Nord de l'Europe capitaliste (Danemark, Suède, etc.)

où les taux d'activité féminins sont proches de ceux des pays de l'Est et où la proportion de travailleuses à temps partiel est pourtant très élevée (et en général, qui dit temps partiel dit salaire horaire inférieur).

Ces discriminations dans le revenu et dans le type d'emplois ne sont toutefois guère étonnantes à la lumière des considérations sur le travail domestique citées plus haut. Dans tous les pays de l'Est, les tâches ménagères et l'éducation des enfants restent l'apanage des femmes et le nombre d'heures qui leur est consacré quotidiennement n'a quasiment pas diminué - 4 à 5 heures en 1970, et guère moins en 1985 si l'on en croit les chiffres les plus récents. Quant aux hommes, « il fera passer une demi-mesure pour de l'altruisme : il t'aidera (remarquez à nouveau le verbe) à laver la vaisselle de la table commune ou à soigner l'enfant, il t"aide-

1981, Ed. des

Femmes

Russie,

1.

et femmes, Paris, p. 22.

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ra", "aveuglé" par son propre désintéres-

Il faut néanmoins souligner que la situation économique et sociale varie énormément d'un pays à l'autre. On ne peut pas comparer les conditions d'existence des femmes tchécoslovaques avec celles des Roumaines par exemple. Alors que les premières vivent dans un pays où les magasins sont relativement bien achalandés et disposent d'équipements ménagers d'assez bonne qualité, les secondes sont confrontées à une pénurie sans précédent, au rationnement de tous les alide base (pain, lait, sucre), aux coupures quotidiennes d'eau, de gaz et d'électricité. On ne prend plus l'ascenseur, de peur d'être bloqué : vous imaginez le tableau quand vous habitez une tour et que vous avez un sac à provisions et un gosse à porter.

En outre, il est interdit de chauffer un appartement à plus de quatorze degrés par grand froid, les programmes de TV sont réduits à deux heures et demie par

Tout cela parce que le gouvernement a décrété qu'il fallait faire des économies d'énergie. Certes, cela touche toute la population, mais les femmes sont les premières visées, comme le prouvent les propos de citoyens modèles s'exprimant dans les colonnes du journal du parti : « Au besoin, toute femme un tant soit soit peu besogneuse peut très bien laver le linge dans la baignoire ! Donc, nous pouvons renoncer à la machine à laver. Quant à balayer, qu'en dire ? N'a-t-on pas utilisé le balai pendant des centaines d'années avant de se servir d'aspirateurs ? » (3).

On ne peut pas non plus comparer les choses en termes d'équipements col-

Moins de 10% des Polonaises donnent leur linge à laver à l'extérieur, vu le prix et la très mauvaise qualité, alors que le recours à de tels services est largement répandu en RDA. De même, le nombre de repas principaux (chauds) pris en cantine est d'à peine 10 % en Pologne quand il est de 70 à 80 % en Allemagne de l'Est. Cela fait une différence appréciable pour les femmes qui rentrent chez elles le soir après leur travail. Enfin, alors que 65 % des enfants de moins de trois ans de RDA ont accès à des crèches, et plus de 90 % des enfants de trois à six ans, à des écoles maternelles, ces pourcentages sont respectivement de 4 % et 45 % en Pologne. La possibilité, pour les travailleuses polonaises, d'avoir accès à une crèche est donc quasi nulle, d'autant que les quelques places disponibles échoient en à des femmes privilégiées bénéficiant de « recommandations » et non aux ouvrières qui en auraient le plus besoin, à savoir. celles fort nombreuses, qui travaillent en équipes ou de nuit.

Les conditions de logement varient elles aussi grandement d'un pays à l'autre. Dans les provinces soviétiques, il est encore courant que toute une famille vive dans une seule pièce. En Pologne, en revanche, quand bien même les carences sont énormes et l'attente pour disposer de son propre appartement incroyable (un « jeune » couple peut ainsi rester 15 à 20 ans sur les listes s'il est obligé de passer par les filières officielles), en moyenne, l'espace alloué par personne est tout de même plus important.

On pourrait ajouter que sur le plan idéologique et culturel non plus, les situations ne sont pas les mêmes. Selon qu'on habite une frontière en Hongrie ou en RDA et qu'on a accès aux télévisions étrangères occidentales ; selon qu'on a affaire à la férule de la bureaucratie roumaine ou à la politique relativement libérale des Hongrois, on ne vit pas dans un environnement identique. Partout, les libertés d'expression et d'organisation sont niées, mais elles ne le sont pas de la même manière, ni au même degré.

AVANT COMME APRES, LA DOUBLE

JOURNÉE DE TRAVAIL Pourtant, au-delà de ces profondes différences, ce qui est commun à tous ces pays, c'est le maintien des relations patriarcales au sein de la famille nucléaire, la perdurance d'idées séculaires sur le rôle de la femme, le caractère inchangé de la domination de l'homme au sein du couple, quand bien même les femmes extant que femmes et en tant que travailleuses. C'est vrai en RDA au même qu'ailleurs, en dépit des avancées haut dans un certain nombre de domaines sociaux. Cela ressort clairement d'une série de témoignages de femmes est-allemandes sollicitées de « se raconter » dans des interviews très libres. « Mes parents, des gens progressistes, oui, mais l'éducation qu'on a eue, nous les enfants, horrible ! Les filles devaient tout faire et les garçons avaient la belle vie » dit une jeune femme de 24 ans. « Il faut que ce soit moi qui fasse tout : les conseils de classe, le syndicat, s'occuper des vieux à la maison, de toutes les démarches administratives » dit une autre un peu plus âgée, mère d'un enfant, qui fait néanmoins preuve de beaucoup d'indulgence à l'égard de son compagnon et demande « ça sert à quoi aux femmes de s'émanciper contre partenaire ? (...) Si on rompt une relation, il faut quand même en recommencer une autre, car on n'y échappe pas. Et les difficultés recommencent avec un autre » (4).

Cette idée du couple et du mariage qui semble aller de soi, de même que l'intériorisation de leur rôle en tant que mère se reflète de manière identique dans les propos des femmes des autres pays de l'Est. En Pologne, les trois-quarts des travailleuses interrogées dans diverses enquêtes se disent convaincues que leur tâche essentielle est d'éduquer leurs enfants. Et comment s'étonner de la perdurance de telles convictions quand on sait qu'en Union soviétique, en 1980, les travaux manuels étaient encore distincts à l'école primaire pour les filles et pour les garçons - cuisine et travaux ménagers pour les unes, travail sur bois ou sur métal pour les autres.

Dans la plupart des pays d'Europe de l'Est, au-delà d'une première phase au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale où les autorités mirent l'accent sur le travail salarié féminin (travail indispensable, il faut le dire, aux tâches de reconstruction de l'économie), où les gouvernements insistèrent sur l'émancipation des femmes et les devoirs de la société à leur égard, sur la mise en place d'équipements collectifs, etc., on constate un véritable tournant sur le thème de la famille dans les années 1960. Cela se traduit par des mesures et des arguments variés, mais l'effet est partout de freiner un processus qui tendait à concéder aux femmes une indépendance économique et sociale croissante.

En 1965, en RDA, les tâches domestiques cessent d'être présentées comme un frein à l'activité professionnelle et à la qualification des femmes. Les discours remettent à l'honneur le rôle de la famille dans l'éducation des enfants. Suivront diverses mesures dont certaines sont progressistes - tel l'allongement du congé maternité de 12 à 20 semaines — et d'autres qui, pour généreuses qu'elles aient pu être ressenties par les femmes sur le moment, n'en étaient pas moins discriminatoires. Tel l'allongement des vacances des mères de plusieurs enfants ou la journée de congé mensuelle destinées aux travaux domestiques pour les seules mères, et pour finir le temps partiel pour les « femmes qui, en raison de responsabilités familiales particulières, se voient dans l'impossibilité de travailler à plein temps »

Les déclarations officielles affirment que les travailleuses ne saisissent cette occasion qu'exceptionnellement. Mais divers spécialistes de RDA estiment que 25 à 30 % des femmes font une semaine écourtée de six heures, sans parler du mi-temps. Toutes les études, à l'Ouest comme à l'Est, montrent qu'une réduction du temps de travail, lorsqu'elle ne concerne que les femmes, n'entraîne pas d'allègement dans les horaires qu'elles effectuent car leur mari en fait en général encore moins qu'auparavant sur le plan des tâches domestiques. En revanche, outre un salaire moindre, cela implique presque toujours un statut différent et une série d'obstacles sur le plan professionnel.

En Hongrie, c'est en 1967 que fut principe d'un congé payé, une sorte de « salaire maternel » s'élevant à près de la moitié du salaire pour les femmes qui venaient d'avoir un enfant. Une mesure similaire fut prise en Tchécoslovaquie quatre ans plus tard. En Pologne, à partir de 1969, on décida d'un congé sans solde d'un, puis de trois ans dans les cas similaires, mais il fut proposé très vite d'en faire également un congé payé — ce qui est le cas depuis 1981 (officiellement, il s'agit d'un congé « parental », mais tout le monde parle du congé maternel, comme par hasard). Dans ces trois pays, les trois-quarts des femmes

2. Femmes et Russie, 1980, Ed. des femmes, Paris, p. 49.

3. Scinteia, Bucarest, 1er novembre 1983. 4. Maxie Wander, Guten Morgen, Schine ! (Bonjour, la belle !), Luchterland, 1985.

5. Lois sur le travail, 1977.

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concernées ont recours à ces possibilités, et l'on voit bien la relation entre ce type de mesures et le maintien des discriminations sur le plan professionnel et salarial évoquées plus haut.

En Union soviétique enfin, où la proposition d'introduire le temps partiel avait été faite depuis les années 1960, c'est surtout récemment qu'elle a trouvé de l'écho et les Soviétiques ont également introduit un congé maternel d'un an, prolongeable de six mois, pour les jeunes mères.

Si nous insistons sur ces mesures, c'est parce qu'elles expriment la quintessence du renoncement officiel, dans tous ces pays, à une politique visant à mettre véritablement les hommes et les femmes sur un pied d'égalité. La rupture avec la tradition marxiste et léniniste à laquelle ces régimes se référaient au moment de leur instauration est nette. Certes, Marx et Engels - et Lénine à leur suite — mirent beaucoup plus l'accent sur l'exploitation que sur l'oppression spécifique, convaincus que l'entrée massive des femmes sur le marché du travail telle qu'elle se dessinait dans les pays capitalistes à partir du milieu siècle entraînerait l'éclatement puis la disparition de l'institution familiale à brève échéance. Ce faisant, ils sous-estimaient seulement la capacité de la classe dominante à intervenir pour réglementer des femmes et des enfants et pour renforcer la famille afin de préserver le système capitaliste lui-même. Ils sous-estimaient également les obstacles à vaincre, au-delà des bouleversements économiques et sociaux, pour changer les mentalités au sein de la classe dominée. Le mouvement féministe des années 1970 a contribué à montrer que le travail salarié des femmes - s'il est une condition nécessaire de leur indépendance économique — n'est en rien une condition suffisante pour assurer leur émancipation, aussi longtemps qu'il ne s'accompagne pas d'un processus social et culturel remettant en cause les fondements mêmes de l'oppression spécifique. Mais les bureaucraties des pays de l'Est ne se sont jamais encombrées de ce type de considérations et les mesures évoquées plus haut reviennent carrément en arrière sur la politique qu'elles avaient elles-mêmes promulguées dans le domaine du travail salarié LA FAMILLE : UN ENJEU POLITIQUE

POUR LA BUREAUCRATIE Comment expliquer ce retournement après l'enthousiasme qui avait prévalu au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et les couplets des femmes, elles qu'on affichait partout conduisant des tracteurs et maniant la lampe à souder ? Sans aucun doute par le changement qui s'est opéré au sein de ces régimes. Tout staliniens qu'ils étaient, ils n'en incarnaient pas moins au départ une rupture radicale avec le système de

Get l'idéologie de la bourgeoisie au pouvoir avant la guerre. Après avoir à s'appuyer sur les masses, ils

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se sont progressivement enfoncés dans un processus de bureaucratisation, de cristallisation d'une couche privilégiée, pour ne pas dire de fossilisation difficilement imaginable il y a quarante ans (qu'on pense au « règne » de la famille Ceausescu en

En Union soviétique, le schéma est un peu plus complexe puisque déjà en 1934, le nouveau Code de la famille avait entraîné un brusque recul avec l'interdiction de l'avortement (relégalisé en 1955), la condamnation de l'union libre, les entraves mises au divorce, etc. Mais la guerre était venue bouleverser les projets de Staline décidé à glorifier le rôle de la femmemère. Les impératifs économiques - durant la guerre, d'abord, pour remplacer les hommes au front ; après la guerre, ensuite, pour assurer les tâches de reconstruction - l'emportèrent énoncés solennellement. Staline a dû attendre 1949 pour attribuer une médaille d'or à la meilleure « pondeuse ».

Mais au-delà de ces péripéties, faisait aucun doute pour les bureaucrates

Le visage de l'avenir radieux. (DR) soviétiques (et les bureaucraties des autres pays l'ont compris après eux) que la famille consituait un enjeu central de la stabilité de leur régime. Il y a plusieurs raisons à cela. D'une part, des raisons économiques : l'une des caractéristiques des sociétés dites « socialistes » réside - ô ironie ! - dans leur incapacité permanente à mettre en place les infrastructures sociales nécessaires liées à la reproduction de la force de travail. Quels que soient les discours sur les réformes nécessaires, les priorités finissent toujours par aller à l'industrie lourde, le jeu des cliques la loi du plus fort aidant. C'est vrai même en RDA où les femmes des groupes pacifistes n'ont cessé de réclamer que les sub• ventions attribuées à l'armée le soient plutôt aux équipements collectifs faisant défaut.

Mais c'est surtout pour des raisons politiques que la bureaucratie s'intéresse à la famille. En tant qu'instrument de l'ordre établi, elle lui permet de canaliser les aspirations individuelles dans un cadre privé. Le modèle de rapports affectifs et

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sociaux proposé à l'Est n'a pas grand chose à envier à celui qui prévaut à l'Ouest. Une telle orientation renvoie bien évidemment au caractère profondément conservateur de la bureaucratie et à son besoin, pour garder un pouvoir usurpé, d'empêcher toute expression collective des besoins sociaux, toute mise en commun d'idées risquant de remettre en cause les fondements de sa domination - ce à quoi une véritable politique de socialisation dans le domaine des équipements collectifs, par exemple, ne manquerait pas d'aboutir.

Le paternalisme qui imprègne toutes les pores de ces sociétés est particulièrement évident à propos de la question de l'avortement. La Roumanie est un cas à part - et il faut souhaiter qu'elle le reste! Non seulement, depuis 1966, les femmes de ce pays n'ont plus le droit d'avorter sauf dans les cas physiques ou psychiques très graves — ou si elles ont plus de cinq enfants -, mais, depuis 1984, elles sont contraintes a des examens gynécologiques obligatoires effectués à l'improviste (surtout dans les usines à majorité féminine). Ceci afin de dépister les éventuelles grossesses et de les enjoindre d'enfanter, sous peine d'avoir à faire à la justice. Dans ce pays qui ne connaît ni la pilule ni les autres moyens de contraception, tous interdits, un médecin a été condamné à dix ans de prison pour avoir tenté de sauver une femme qui se mourait des suites d'un avortement qu'elle avait provoqué elle-même. Et pourtant les Roumaines red'avoir des enfants. Car peut-on ces derniers le serment qui circule sous forme d'anecdote en Roumanie : « La main sur le nombril, moi bébé, je jure que pour grandir, je n'aurai besoin ni de manger ni d'avoir chaud » ? (6).

Dans les autres pays de l'Est, pour être légal les trois premiers mois, l'avortement n'en est pas moins soumis à divercertains pays, il dépend d'une commission d'« experts ». C'est le cas en Hongrie et en Tchécoslovaquie (mais en ce qui concerne ce dernier pays, voir encart ci-contre). Et il est parfois l'objet de procédures humiliantes, comme en Union soviétique. Quand bien même les discours sur le « droit à la vie du fœtus » n'ont pas cours à l'Est, d'autres arguments sont mis en avant pour tenter de décourager les femmes d'avorter - séquelles physiques éventuelles, risque de stérilité. Si aucun avortement n'est anodin — surtout sur le plan psychologique -, l'expérience montre qu'effectué assez tôt et dans de bonnes conditions, il peut être sans danger.

Evidemment, la description faite par cette femme d'Arkhangelsk des conditions attendant celles qui, dans sa ville, auront persévéré après être passées devant le « bureau socio-légal » chargé d'examiner leur cas a de quoi faire frémir. Lorsqu'elles arrivent à ce qu'on appelle le « hachoir à viande », « les femmes se déplacent en rang devant la salle d'opération. Deux à six femmes avortent à la fois dans la même salle. Les sièges sont disposés de telle façon que chacune voie tout ce qui se passe en face. Le visage déformé par la souffrance, la bouillie sanglante qu'on extrait de la femme (...) Sans anesthésie, la femme ressent une douleur atroce (...) Le lendemain, on la renvoie chez elle sans regarder son état qui laisse beaucoup à désirer » (7).

Face à un tel état de choses, on ne peut faire que deux hypothèses, dans un pays qui vante tellement les mérites de mettre en doute la qualité de ses services de santé. On est d'autant plus tenté de le faire dans ce cas qu'en Union soviétique, comme dans les autres pays de l'Est, la propagande pour inciter les femmes à utiliser des moyens contraceptifs est quasi nulle et que ces derniers n'existent qu'en totalement insuffisante en outre de mauvaise qualité. firme qu'il s'agit d'une politique délibérée pour culpabiliser les femmes. En fait, il s'agit probablement des deux.

Pour tout ce qui touche à la sexualité, le moralisme et la pruderie imposés par l'idéologie dominante atteignent un extrême. On en veut pour preuve l'interdiction de l'homosexualité Union soviétique et en Roumanie où « crime » peut valoir jusqu'à cinq ans de prison, alors que dans d'autres pays où la loi est moins sévère, l'hystérie s'empare régulièrement des médias à ce suiet. On l'a encore vu récemment à propos des débats sur le SIDA. Et bien sûr, toute cette hypocrisie a pour contrepoint inéluctable le florissant marché noir de la pornographie, comme en Hongrie ; les spectacles de strip-tease et les prostituées tolérées dans tous les grands hôtels et qui sont plus ou moins mises en cartes par les organismes étatiques auxquels elles servent souvent d'indicateurs, comme en Pologne. Ou encore le journal officiel du PC hongrois qui, pour souhaiter un jo- 1981.

yeux Noël à ses lecteurs en décembre 1981, affichait en première page et dans toute son édition des photos de femmes nues, de troupes de « girls », etc. accompagnées de « bons mots » à soulever le

Ce moralisme a aussi pour corollaire les phénomènes de violence au sein de la famille. Les cas de femmes battues sont particulièrement nombreux, tout comme les cas de viol dont on ne parle guère.

plus nombreux que le d'alcoolisme est plus élevé. C'est vrai en soviétique, mais « En RDA, la violence contre les femmes est toujours un phénomène social de masse » affirment des oppositionnels est-allemands (8). Dans tous ces pays, le taux de divorces est extrêmement élevé. Dans les c'est la femme qui en fait le demande, bien souvent pour des raisons liées à la violence ou à l'alcoolisme.

Toutefois, en même temps que la famille représente un instrument mains de la bureaucratie et un champ de conflits parfois dramatiques, elle constitue également un domaine qui échappe partiellement à son contrôle, une cellule relativement indépendante où l'on peut s'exprimer librement et trouver un minimum de rapports affectifs, un havre qui permet de résister à des rapports sociaux marqués par l'autoritarisme et les interdits de toutes sortes. Aussi est-elle perçue comme un lieu de refuge par la majorité

La Nouvelle Alternative, numéro 1, Femmes et Russie, 1980, Ed. des femmes, Paris, p. 59.

8. Gegenstimmen numéro 4, Vienne,

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des individus et des femmes en particulier. Cela s'explique parfaitement vu le caractère extrêmement répressif de ces sociétés, et nous devons comprendre en quoi cela marque toute la démarche des femmes qui commencent à poser leurs problèmes à haute voix dans les pays de l'Est. LES PREMIERS SIGNES DE RÉVOLTE

Les premières à s'être regroupées publiquement à la fin des années 1970 à l'Est - et cette initiative rencontra immédiatement un très grand écho —, ce sont les femmes de Léningrad qui publièrent en samizdat l'Almanach « Femmes en Russie », reproduit à l'Ouest en 1980. « Le premier journal socialement offensif » affirmait l'une des co-rédactrices. Un journal qui rassemblait divers témoignages de femmes sur leur vie quotidienne — sur le travail, l'accouchement, la famille, la prison, les camps, les rapports aux enfants, et aussi des poèmes. Il fit sensation. Aux yeux des militants de l'opposition démocratique, d'abord. Ils découvrirent que nombre de femmes qui participaient pleinement au mouvement à leurs côtés avaient aussi des choses très particulières à dire sur leur oppression - et qu'elles entendaient le faire sous une forme et dans des termes différents que les samizdat traditionnels.

Mais cet almanach « impressionna » également le pouvoir qui ne s'y trompa pas. Après quelques numéros, les perquisitions commencèrent, puis les arrestations, les menaces d'emprisonnement pour plusieurs années, de privation de droit des mères à l'égard de leurs enfants, les incitations à l'exil. En un mot, le chantage et les violences qui sont le lot quotidien de ceux et celles osant ne serait-ce que réclamer l'application des droits démocratiques inscrits dans la Constitution. Une répression qui ne pouvait manquer de s'exercer à l'égard de celles qui, par la simple description de leurs conditions d'existence, dénonçaient - directement ou indirectement - un pouvoir qui ne supporte aucune contestation. La démarche de ces femmes, qu'elles l'aient revendiqué ou non, avait une dimension clairement politique.

Toutes étaient cependant loin d'avoir la même orientation. Les unes, agnostiques comme Tatiana Mamonova, allaient même jusqu'à ne pas rejeter la tradition léniniste sans pour autant s'en réclamer. Les autres, profondément croyantes et anti-marxistes, fondèrent le « club Marie » (allusion à la Vierge) à la suite de la vague de répression qui frappa les initiatrices de l'Almanach en 1980. Ce dernier groupe apparut vite comme étant le plus nombreux. Il mettait en avant un discours religieux sur la libération des femmes, exprimant un repli sur des valeurs spirituelles, religieuses et humanistes qui ne sont pas sans surprendre les féministes de l'Ouest. Mais il faut comprendre ce phénomène de la religion — pour ne pas dire de la religiosité — à la lumière du renouveau qu'ont connu toutes les Eglises à l'Est depuis la fin des années 1970 - l'Eglise orthodoxe en Union soviétique, l'Eglise protestante en RDA, l'Eglise catholique en Hongrie pour ne pas parler de la Pologne. Il faut y voir une recherche de solutions alternatives chez des courants de l'opposition habités par un pessimisme profond et qui n'entrevoient plus d'autres perspectives que de se réfugier dans des valeurs mystiques. Rien d'étonnant à ce que, face à la corruption, l'alcoolisme, la violence ambiante, une partie des femmes qui ont commencé à se radicaliser sur leurs propres problèmes s'engagent sur une telle voie. Au-delà de la dispersion de ces premiers regroupements de féministes en Union soviétique - que le KGB obtint par ses méthodes habituelles en relativement peu de temps — ce qui subsiste, c'est le fait que des femmes aient rompre les tabous de la sphère privée.

DE VARSOVIE A BERLIN Les étudiantes polonaises qui, à l'automne 1980 créèrent un groupe féministe à l'Université de Varsovie, l'ont bien compris et se réjouirent du soutien reçu de femmes soviétiques de l'AImanach acculées à l'émigration. D'emblée, la démarche de ces jeunes femmes s'affirma radicale, se revendiquant explicitement du mouvement féministe occidental. Militantes du syndicat indépendant des étudiants créé dans la foulée de Solidarité, elles n'entendaient pas moins faire valoir leurs exigences spécifiques et traduisirent leurs aspirations dans un programme en douze points centré sur la question de l'oppression spécifique.

Mais si nous fûmes très nombreuses à l'Ouest à nous réjouir de la naissance de ce premier groupe, il faut bien dire que son influence resta tout ce qu'il y a de plus limitée et qu'il ne parvint pas à se faire entendre des travailleuses qui militaient dans les rangs de Solidarité. Pourtant, ces dernières ne constituaient pas seulement une part essentielle du fantastique mouvement de masse qui ébranla la Pologne durant dix-huit mois. Elles en furent également l'aile marchante à plus d'une reprise. Au moment des « marches de la faim » à Lodz et dans d'autres villes durant l'été 1981, marches de protestation contre la politique du pouvoir affamant la population pour tenter de saboter le mouvement, ou à l'occasion de grèves comme celles des ouvrières de Zyrardow, près de Varsovie, qui furent parmi les premières à reprendre à leur compte l'idée de la grève active, à l'automne de cette même année.

Mais la plupart de ces femmes n'ont pas été jusqu'à poser leurs problèmes propres. Il faut dire qu'elles n'étaient que 6 % parmi les délégués du premier congrès national du syndicat indépendant et que, même à l'échelle locale, elles étaient très loin d'avoir la place qui aurait dû leur revenir à la tête des structures de direction de Solidarité. A la fois protestant contre cet état de choses, mais aussi assumant leur double rôle, elles étaient écartelées entre usine, syndicat et foyer. Pour des raisons qui tiennent notamment au poids de l'Eglise catholique en Pologne et à l'influence des idées réactionnaires qu'elle véhicule sur le rôle des femmes, de la famille, etc., elles n'allèrent pas jusqu'à reprendre à leur compte un certain nombre de vérités énoncées par le groupe des étudiantes de Varsovie.

Le chemin qui mène à une prise de conscience des femmes des pays de l'Est de l'oppression particulière dont elles sont l'objet est semé d'embûches, comme on le voit. Mais l'expérience des « Femmes pour la paix » de RDA refusant l'embrigadement des femmes dans l'armée a montré qu'une démarche se situant au départ exclusivement dans le cadre du reste du mouvement pacifiste indépendant de ce pays pouvait déboucher sur un début de remise en cause de leur situation spécifique (9). Ces femmes ne se revendiquaient certes pas du féminisme. « Pourquoi faire de l'émancipation un thème seulement féminin ? Tout le monde ne veut-il pas s'émanciper en RDA ? » dit Barbel Böhle, l'une des animatrices du groupe, emprisonnée, puis relâchée par la police politique pour ses activités (10). Mais elle ajoute un peu plus loin : « Beaucoup de femmes s'adressent à nous parce qu'elles veulent se regrouper pour débattre des problèmes qu'elles rencontrent en tant que femmes ». Et il est significatif que divers groupes de « Femmes pour la paix » aient fini par décider de se réunir en réunions non-mixtes, tout en restant partie intégrante du mouvement, afin d'empêcher les hommes de monopoliser la parole et afin de pouvoir discuter librement de ce qui les préoccupait. « De nombreux indices montrent que beaucoup de femmes, chez nous, éprouvent un sentiment d'insatisfaction » écrit Christa Wolf, romancière est-allemande bien connue, dans sa préface au livre Bonjour la belle !: « Elles ne demandent plus d'abord ce qu'elles sont, mais qui elles sont. (...) Notre société a donné aux femmes la possibilité de faire ce que font les hommes. Cela les amène, comme il était prévisible, à se poser la question : mais que font les hommes, somme toute ? Est-ce vraiment cela que je veux? »

Jacqueline HEINEN, 5 septembre 1986. 9. Sur les « Femmes pour la paix » en RDA, voir Inprecor numéros 164 du 9 janvier 1984 et 166 du 6 février 1984.

10. Cahiers du féminisme numéro 27, hiver 1984.

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