Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Après le vote des sanctions par le Congrès américain

· Inprecor n° 229, 3 novembre 1986 · p. 3-4 · 1 866 mots

Afrique australe États-Unis

Les sanctions du président Reagan

AFRIQUE DU SUD

E Congrès américain a finalement voté un train de mesures économiques sévères à l'encontre de l'Afrique du

Sud. Le lundi 29 septembre 1986, la Chambre des représentants repoussait le veto présidentiel

67. Le jeudi 2 octobre, le Sénat faisait de même par 78 voix contre 21. C'est donc une large majorité regroupant démocrates et républicains, qui a donné force de loi aux sanctions américaines contre l'apartheid. De l'avis unanime des observateurs, cette décision représente une défaite significative pour Reagan dans un domaine sensible de sa politique étrangère. La politique de la Maison-Blanche envers l'Afrique du Sud s'était réduite à l'attente des réformes promises par le gouvernement du président P.W. Botha. Cette pratique, dite d'« engagement constructif », n'a donné aucun résultat substantiel, le dernier congrès du parti au pouvoir, le Parti nationaliste, n'ayant même pas osé discuter de certains projets constitutionnels évoqués quelques semaines plus tôt par Botha.

La décision des élus américains est donc très significative de l'attitude d'une partie croissante de la classe dirigeante de ce pays. La politique de Reagan est maintenant contestée jus-

La presse internationale a mis l'accent sur les seules sanctions envers l'Afrique du Sud. Mais il y a tout de même des contreparties qui illustrent assez bien les préoccupations des elus americains. Ainsi la loi « anti-apartheid » prevoit une interdiction de toute aide américaine à tout pratiquant ou

« supplice du collier » (1) ou engagé dans toute autre action qui implique des « vrolations flagrantes des Droits de l'homme ». Ce dernier point peut s'adresser tout autant à une partie du mouvement noir qu'à la droite raciste. Mais il n'y a pas de fumée sans feu. Le Congrès américain ne se contente pas de voter des sanc.

tions passives, il veut aussi intervenir et peser sur la vie politique sud-africaine.

C'est pourquoi l'acte qu'il vient de voter prévoit aussi un fond de 40 millions de dollars pour l'assistance envers les Sud- africains « défavorisés par l'apartheid », notamment dans les domaines scolaires ou syndicaux, ou en faveur de l'entreprise privée et du développement des communautés. On retrouve ici la même préoccupation que celle de l'Urban Foundation, organisme sud-africain libéral qui mène une politique très active dans les townships, ou celle des différents organismes syndicaux américains, dont le militantisme en

Afrique du Sud commence à inquiéter le mouvement syndical indépendant.

On voit bien l'usage qui peut être fait de ces fonds accompagnés de critères restrictifs évoquant le respect des Droits de l'homme et les violences. Il s'agit en fait d'un instrument pour intervenir en faveur de solutions qui s'appuyeraient sur par 313 voix contre cette épreuve. des personnalités prêtes à collaborer avec le régime d'apartheid, tel le chef Gatsha Buthelezi, dirigeant du bantoustan Kwazoulou, ou sur un syndicalisme moDES SANCTIONS SPECTACULAIRES PLUS POLITIQUES QU'ÉCONOMIQUES

Avant la fin de 1986, tout nouvel investissement américain en Afrique du Sud sera interdit. Tout dépôt du gouvernement de Pretoria dans une banque américaine ainsi que tout prêt américain à celui-ci seront impossibles. Tout achat américain à des entreprises sud-africaines, toute vente d'ordinateur à ses services officiels, toute exportation de produits pétroliers sera prohibé. La vente aux Etats-Unis de pièces d'or sud-africaines et l'escale des avions de la ligne aérienne South African Airways, seront également

Une partie de ces sanctions pourront être contournées mais certaines, leur nature, ne pourront qu'être rigoureusement appliquées. Ces mesures de rétorsion ne pourront être levées que sous réserve de l'existence de quatre des cinq conditions suivantes : levée de l'état d'urlibération des prisonniers politiques et d'abord de Nelson Mandela, légalisation des partis politiques, abolition de l'apartheid et négociation avec les organi-

Selon l'organisation patronale South African Trade Organisation, ces mesures n'affecteront qu'environ 5% du total des exportations sud-africaines et environ 15 % des échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l'Afrique du Sud. Plus que dans les rangs des sénateurs conservateurs. La prise de position du Congrès illustre de manière remarquable la crainte de voir se développer en Afrique du Sud un mouvement de masse de plus en plus radical. Il est devenu évident pour une majorité de politiciens américains que le maintien tel quel du système d'apartheid constitue un risque à terme pour les intérêts américains et capitalistes en général. Durant toute une période, ces gens ont pensé que Botha saurait résoudre les contradictions qui traversent la bourgeoisie blanche sud-africaine. L'espoir d'une recomposition politique au sein du Parti nationaliste et l'utilisation des lobbys libéraux sud-africains comme moyen de pression aboutissaient finalement à la vulgaire politique attentiste qui se cachait derrière le nom prétentieux d'« engagement constructif ». Mais Botha tarda à s'engager dans des réformes de structure, tandis que le courant libéral sud-africain se divisait et hésitait. L'état d'urgence n'a finalement pas fait reculer le mouvement de masse, et l'impérialisme américain craint fort que ce dernier sorte encore plus fort et mieux organisé de significatif cependant est le fait que cette baisse va s'ajouter à une nette dégradation des relations économiques amorcée depuis trois ans: les échanges entre les deux pays avaient déjà baissé de 15 % en-

D'autre part, la signification politique de ces mesures aura sans doute un poids plus important que leur impact strictement économique. Il est en effet difficile pour le gouvernement sud-africain d'expliquer que le Congrès américain est un repère d'individus qui ont décidé de sacrifier l'Afrique du Sud au profit des « communistes ». Les semaines et les mois à venir vont donc être marquées par des débats acharnés au sein du

Parti nationaliste aussi bien que courant libéral afin de répondre à ces nouvelles données.

Les dirigeants nationalistes ont tout d'abord réagi en faisant mine de contre- attaquer : le ministre des Affaires étrangères, Pik Botha, a évoqué la possibilité de cesser les achats de céréales américaines et d'arrêter la vente de certains métaux comme le platine ou l'or. Il ne s'agit pour le moment que de simples fanfaronnades. L'achat par l'Afrique du

Sud de blé américain est relativement marginal et la menace sur les ventes de minerai est plutôt une tentative de faire monter les cours dans une situation très difficile pour les finances sud-africaines.

1. Le « supplice du collier », c'est l'exécution de quelqu'un en lui passant un pneu autour du buste et en y mettant le feu. Ce type d'exécution a été utilisé par des jeunes du mouvement populaire contre des collaborateurs, et réciproquement par ces derniers contre des mi-

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La répression n'a pas cessé un seul instant. (DR) Le 2 octobre, l'once de platine augmentait de 41,6 dollars pour passer à 596,6 dollars.

Quant à l'or, principale exportation du pays, une hausse à caractère politique ne ferait pas de mal à une économie mal en point. L'économiste sud-africain Duncan Innes expliquait récemment : « puisque chaque hausse d'un dollar du prix de l'or, si elle se maintient pendant environ un an, rapporte environ 200 millions de dollars à l'économie sud-africaine, une hausse telle que nous venons de voir, de 350 à 420 dollars (l'once, ndlr.) rapporterait 1,4 milliards de dollars supplémentaires. C'est plus qu'on pourrait raisonnablement attendre des investissements étrangers directs au cours d'une année. Donc, même si les sanctions nous coupaient de nos sources de capitaux étrangers, un prix de l'or d'environ 420 dollars nous accorderait toujours l'accès au type de devises étrangères dont nous aurons besoin pour que notre économie puisse croître. Mais le prix de l'or peut-il rester à 420 dollars pendant une année entière, ce qui serait nécessaire pour que nous puissions obtenir la totalité des 1,4 milliards de dollars ? » (2)

Du côté des libéraux, les derniers événements vont favoriser certains reclassements internes. Au cours du mois de septembre, on prévoyait déjà une possible unification des deux partis libéraux, le Parti fédéral progressiste (PFP) et le Parti de la nouvelle république (NRP), compte tenu du piétinement électoral de ces partis. D'autre part, les sanctions amérines vont relancer le débat au sein de l'opposition blanche, entre ceux qui sont favorables à un rapprochement avec le Front démocratique uni (UDF) et qui par conséquent, peuvent épouser les vues de l'opposition noire en faveur du boycott de l'Afrique du Sud, et ceux, plus proches des préoccupations patronales, qui pensent que le désinvestissement étranger ne favorisera pas une réforme du système. Ce dernier courant estime évidemment que le gouvernement Botha est responsable de cette situation, et il va le répéter encore plus qu'à l'accoutumée.

Mais ces personnes estiment aussi que l'aggravation de la crise économique peut également freiner les velléités de réformes de la part du régime. C'est dans ce sens que s'est exprimée, à chaud après la dé-

NOMBRE DES SOCIETES

MULTINATIONALES

EN AFRIQUE DU SUD

(par pays d'origine)

Nombre des sociétés

Pays ou région opérant en Afrique du Sud d'origine

24

Australie

Autriche

Belgique

21

Canada

Danemark

Finlande

20

France

142

RFA

Hong-Kong

Italie

Malaisie

Pays-Bas

Norvège

Portugal

Espagne

18

Suède

32

Suisse

364

Royaume-Uni

406

Etats-Unis

1 068

TOTAL:

Source : ONU, octobre 1985. Activities of

Transnational Corporations in South Africa and

Namibia and the Responsibilities of Home

Countries with Respect to their Operations in this Area (ST/CTC/84, publication des Nations-

Unies, à paraître).

Pour les besoins de ce tableau, les

N.B.

sociétés considéres comme menant des opérations en Afrique du Sud sont celles qui ont des succursales dans ce pays ou qui possèdent, directement ou indirectement, des actions dans des succursales et des filiales dont le montant dépasse le 10 % de leur chiffre d'affaires, ou des sociétés qui participent à des joint-ventures (accords commerciaux avec des sociétés locales) en

Afrique du Sud.

cision américaine, le leader parlementaire du PFP, Helen Suzman.

Les libéraux, toutes tendances confondues, ont beaucoup de mal à définir une stratégie claire, dans la mesure où ils se heurtent à une majorité blanche afrikaner qui n'est pas prête à les suivre pour un dé mantèlement rapide du système raciste. Des élections partielles récentes ont montré que Botha conservait l'initiative, y compris sur le plan électoral. Ce gouvernement va chercher à exploiter les sanctions américaines pour appeler à la défense de « la forteresse assiégée ». Dans ce contexte, l'attitude qui sera prise par la grande bourgeoisie sud-africaine va très vite donner le ton des prochains débats parlementaires.

UNE VICTOIRE DU MOUVEMENT

ANTI-APARTHEID Il n'est pas certain que l'Afrique du Sud trouvera les ressources internes pour surmonter cette nouvelle attaque économique. L'exemple des sanctions qu'avait dû subir la Rhodésie blanche de lan Smith, dans les années 1970, est souvent cité. En effet, ce pays avait su profiter de ces mesures pour se construire un appareil industriel moderne susceptible de se substituer aux anciennes importations. Mais le cas sud-africain est assez différent. D'un côté, l'économie y est plus sophistiquée et dispose de ressources beaucoup plus larges. Mais la Rhodésie avait, par contre, pu compter sur son grand voisin sud-africain pour contourner les sanctions, alors qu'aujourd'hui, l'Afrique du Sud n'a pas cet arrière pour faire une opé ration pareille. Enfin et surtout, le mouvement de résistance populaire est autrement plus fort que ce qu'il était en Rhodésie. Agitation sociale, grèves et affrontements pèsent fortement sur la santé des entreprises. La récession sud-africaine ainsi provoquée par plusieurs facteurs

2. Weekly Mail, 12 septembre 1986.

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