Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PEROU

Revendications et mobilisations paysannes

· Inprecor n° 229, 3 novembre 1986 · p. 5-8 · 4 233 mots

Pérou et Bolivie Afrique australe

s'est tenu du 28 au 31 août 1986 avec la participation de 1 250 délégués de toutes les régions du département. La lutte des paysans pour la terre est séculaire dans le département de Puno. En 1920, l'Association pro-indigène estimait que sur

7 000 révoltes indiennes qu'avait connues cette zone depuis la colonisation espagnole,

5 000 avaient pour objet la terre dont furent dépossédées les communautés paysannes.

Avec l'introduction de la réforme agraire menée en 1969 par le régime militaire de Velasco Alvarado (1), la spoliation a pris d'autres formes. Les entreprises associatives nées de cette restructuration de l'agriculture sont devenues les nouveaux maîtres, occupant les meilleures terres et recevant la quasi-totalité des crédits. L'immense majorité des communautés paysannes demeurent, elles, cantonnées sur des terres marginales

Depuis des années, les paysans luttent pour le démantèlement de ces entreprises associatives et la distribution des terres qu'elles contrôlent aux communautés paysannes. Alan Garcia, le candidat de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA), investi président de la République le 28 juillet 1985, a fait beaucoup de promesses

Mais las d'attendre leur accomplissement, les paysans de Puno sont passés à l'action avec leurs organisations au début de 1986, occupant les terres dont ils économiques et politiques, va done se d'ailleurs cette récession - et point de vue moral sur l'aparqui explique, depuis au moins trois ans, le fort mouvement de retrait

Sud. Depuis 1982, plus de cinquante entreprises américaines ont liquidé leurs avoirs dans ce pays, et des entreprises comme Coca Cola ou General Electric se sont récemment engagées dans ce retrait. Dans la majorité parts américaines ont été transmises à des actionnaires sud-africains, et au bout du compte, les investissements américains en Afrique du Sud ont diminué de moitié, pour tomber aujourd'hui à 1,3 milliards de dollars.

Best nécessaire d'insister sur ces points, car rien ne serait pire que de croire que les représentants de l'impérialisme américain sont devenus des démocrates sincères, animés par un profond désir de justice sociale pour les Noirs cains. Mais cela ne veut pas dire que ces sanctions ne représentent pas en même temps une victoire du mouvement de soaux Etats-Unis, qui a su durant ces dernières années multiplier les initiatives pour rendre indéfendable la politique américaine vis-à-vis de Prétoria.

Le résultat est aussi à mettre au crédit des mouvements sud-africains, à commencer par le Congrès national africain (ANC) d'une part, et par le mouvement syndical de l'autre, qui se sont clairement prononcés pour le boycott, et qui ont ainsi entravé la campagne de propagande expliquant que les premières victimes des sanctions seraient les Noirs. Les mesures américaines vont maintenant favoriser les actions du mouvement antiapartheid en Europe. Il n'y a maintenant plus de raisons, par exemple, pour que les avions sud-africains continuent à atterrir à Londres, à Paris ou ailleurs. Mais la nouvelle politique d'une partie de la bourgeoisie impérialiste nécessite plus que jamais que soient éclaircies dans les mouvements de solidarité les raisons profondes des grandes manœuvres politiques en

L'impérialisme ne peut avoir, dans cette affaire, qu'une politique qui vacille entre son désir de faire pression sur le régime de Prétoria et sa crainte d'une explosion révolutionnaire. Le réel mouvement de solidarité ne peut venir que du mouvement ouvrier et anti-impérialiste. Mettre l'accent sur les conditions de travail et de répression dans les firmes occidentales ayant des opérations en Afrique du Sud, soutenir activement les organisations syndicales, se mobiliser contre la répression, veiller à ce que cessent toutes les complicités en faveur de Prétoria, tout cela ne peut être accompli que par un mouvement de solidarité indépendant des politiques officielles. C'est pourquoi le mouvement populaire sud-africain attend maintenant que le soutien à l'étranger se fasse sur la question de la répression et de l'état d'ur-

Peter BLUMER, 12 octobre 1986.

PEROU aux paysans lors de sa campagne électorale (2). demandent la répartition. Ariane MERRI

Le processus de développement capitaliste au Pérou amène dès la fin des années 1950 une diversification de l'économie qui entraîne, d'une part, l'apparition de nouvelles couches au sein de la bourgeoisie, d'autre part, une remontée des luttes populaires, notamment dans les campagnes. La vieille oligarchie terrienne est remise en question de tous côtés. Durement réprimés, les mouvements paysans qui secouent alors le pays mettent à nu l'archaisme des structures agraires.

Le gouvernement militaire de Velasco Alvarado, qui prend le pouvoir en 1968, a un double objectif : premièrement, assurer la stabilité politique du pays mise en cause par les mobilisations paysannes, deuxièmement, moderniser les structures économiques existantes pour faire du Pérou un pays qui soit compétitif vis-à-vis de ses voisins.

Dans cette perspective, la réforme agraire occupe une position clé : il s'agit de mettre en place un certain type de développement agraire qui soit le soutien d'un processus rapide d'industrialisation. Le 25 juin 1969, la réforme promulguée par le décret numéro 17 116. Elle ment radicale. Tout d'abord sont expropriés près d'un million d'hectares haciendas dont la surface est supérieure à 50 hectares sur la côte et à 30 hectares irrigués dans la sierra. Leurs propriétaires sont indemnisés sous forme de bons qu'ils sont invités à investir dans l'industrie. Plus tard, un autre décret oblige les banques à accepter ces bons comme

Revendications et

mobilisations paysannes

congrès de la Fédération départementale des paysans de Puno (FDCP) garanties des investissements. Le remboursement des expropriations fut donc finalement à la charge de tous les Péru-

Au total, 43,6 % de la surface cultivée (2 874 000 hectares), dont 59,1 % des terres irriguées sont affectées par la réforme agraire (3). Seulement 13 % des terres sont allouées aux individus aux communautés paysannes. Les 87% restants sont attribués aux entreprises associatives créées sur la base des anciennes haciendas (4). Ces entreprises (1984 unités, chiffre officiel), Sociétés agricoles coopératives agraires de production (CAP) et Entrerurales de propriétés sociales (ERPS), concentrent les meilleures terres, draînent la quasi totalité du crédit aux dépens des communautés, alors qu'elles occupent une partie infime de la popu-

1. Le 3 octobre 1968, un coup d'Etat mili taire chassa le président Belaunde Terry et porta au pouvoir le général Velasco Alvarado.

2. Alan Garcia fut élu le 14 avril 1985 Voir Inprecor numéro 196 du 13 mai 1985. 1981. Les surfaces agricoles cultivées ne repré sentent que 2,2 % de la superficie totale du Pérou (1 285 215 km2), soit 28 275 km2. turages et les bois occupent 25 % de la superfi-

321 304 km2 (32 130 400 4. Direction générale de la réforme agraire (DGRA), le Monde diplomatique, mars 1980.

statut de 1970 reconnait officiellement 3,5 millions d'habitants répartis sur 18 millions

• Seulement 432 communautés bénéficieront de la réforme agraire. De plus, toutes les communautés existantes ne sont pas officiellement reconnues, loin s'en faut.

Page 6

active de ce 120 000 personnes au début des années travailleurs de ces entreprises les «feudatarios, être des associés d'un projet commun, convertissent de fait agricoles touchant des salaires inférieurs minimum vital fixé par le gouvernement tandis que les gérants et les techniciens deviennent les nouveaux patrons.

Conséquence de l'orientation exportatrice de ces entreprises : le déficit alimentaire du Pérou ne croître d'année en année. Si 34% de la consommation de céréales était couverte par les importations en 1971, cette proportion passait à 46 % en 1978. L'Orgade l'alimentation et de l'agriculture (FAO), liée aux Nations unies, estime que le Pérou importait pour 119 millions de dollars de produits alimentaires en 1969, date de la réforme agraire, et pour 231 millions de dollars en 1976. Cette somme atteignait les 500 millions de dollars en 1984 (6).

Très rapidement perçues comme de nouvelles latifundias par les communautés paysannes, les entreprises associatives provoquent une vague de mobilisations et d'occupations des terres au début des années 1970. Dans ces mobilisations, se crée la Confédération paysanne du Pérou (CCP) qui, très vite, s'impose comme l'organisation paysanne la plus importante du pays. Toutes les tentatives du gouvernement de saper la base de la CCP en fondant une organisation concurrente, la Confédération nationale agraire (CNA)

Un coup d'Etat porte au pouvoir le général Morales Bermudez en août 1975 puis, en 1980, le pouvoir revient aux civils. C'est de nouveau Belaunde Terry, chassé par les militaires en 1968, qui revient au gouvernement avec le parti de droite Action populaire (AP). Sous les auspices du Fonds monétaire international (FMI), il se lance dans une politique qui consiste à libérer les prix et à reprivatiser les entreprises agraires et industrielles passées sous le contrôle de l'Etat. C'est le sens de la loi de Promotion et de développement agraire promulguée dès le 17 novembre 1980. Le gouvernement entend favoriser les exportations de produits tropicaux ce qui entraîne l'appauvrissement accru d'un large secteur de la paysannerie, celle qui produit les biens de consommation. Les entreprises qui commercialisaient jusque-là les produits agripassent au privé. Cette libéralisation assure la domination du marché à un petit nombre de grandes entreprises qui fixent les prix à leur gré, entraînant la faillite de petits et moyens producteurs, qui sont incapables de suivre. produits de consommation, le résultat est

- Le marché du lait est contrôlé par neuf grandes entreprises dont deux multinationales qui ont le monopole total du lait en poudre (ce dernier produit représente 67 % du marché du lait).

- Le marché de la farine est dominé à 90% par trois entreprises qui contrôlent l'importation de blé et la commercialisation de ses dérivés.

- Le marché de l'huile et des graisses est contrôlé à 100% par trois groupes qui produisent et commercialisent l'huile végétale, le beurre et la margarine.

- Le marché de la volaille est contrôlé à 80% par six entreprises, dont quatre multinationales, pour la production et la distribution sur le marché intérieur ainsi que pour les exportations (7). associatives que se n'a rien de commun avec les revendications paysannes. Il ne s'agit en aucun cas d'en distribuer la terre aux paysans mais de les démembrer pour les faire passer au privé afin de permettre le développement de ce capitalisme agraire qu'elles étaient censées assurer sans y parvenir jusque-là.

fait sans précédent, s'est tenu le premier Congrès unitaire national agraire (CUNA) qui rassemblait aussi bien les organisations paysannes, comme la CCP, qui exigent la remise des terres aux paysans, que les organisations qui regroupent les entreprises associatives et sont opposées aux projets de privatisation de Belaunde Terry. Ce dernier met tout le monde d'accord contre sa politique. Malgré l'absence de consensus sur la question des entreprises associatives, le CUNA a mis sur pied un programme de revendications communes à tous, dans un contexte catastrophique de sécheresse et d'inondations successives.

LES PROMESSES NON TENUES

D'ALAN GARCIA Les élections du 14 avril 1985 portèrent Alan Garcia à la présidence de la République, avec 47% des voix face Terry totalement discrédité, qui recueillit péniblement 5% des voix. La Gauche unie (IU) (8), pour sa part, obtint 23% des suffrages exprimés. La popularité du président est immense. Il a beaucoup promis aux paysans et encore plus aux paysans des communautés de la sierra andine, éternels laissés pour compte. Il a promis la restructuration prises associatives, l'accès au crédit sans intérêt, des programmes de ment agricole destinés au « trapèze andin » (les départements andins, ndlr.)

département de Puno, la structure agraire, héritage du velasquisme, est particulièrement caricaturale. treprises associatives ont reçu 49,76 % des département, soit 1 766 280 communautés paysannes 4,39% ; les distributions individuelles n'ayant affecté que 44 059 hectares, soit 1,24 %. De plus, les terres que possèdent ces entreprises sont de bonnes qualités contrairement à celles qui furent données

Dans le département de Puno, exisparcialidades (9) dont seulement 582 sont officiellement reconnues statut de 1970. 29 communautés sont associés aux SAIS, c'est-à-dire 3,9 % des communautés reconnues, alors que les SAIS de Puno représentent à elles seules 39% des entreprises associatives de tout

« Les entreprises associatives ont suivi le même comportement économique que les anciennes haciendas et les propriétaires terriens. Elles se sont consacrées à la production de la laine et autres fibres destinées au marché international, la viande et autres produits agricoles destinés à l'approvisionnement des principaux centres industriels comme Lima et ajoutée, la sous-utilisation et la non-utilisation des ressources et des potentialités économiques de la région comme de la main-d'œuure, la négligence du respect de l'équilibre écologique pour lutter contre les inondations et les sécheresses et la monopolisation de la terre, tout cela a contribué à intensifier les migrations vers les centres urbains industriels.

« La réalité est claire, les entreprises associatives ne contribuent en rien au développement régional. Elles sont un obstacle au progrès dans le département de Puno » (10).

Le résultat de cette politique fut la baisse de la production destinée à la consommation intérieure (- 3,6 % 1985-1986) au profit des cultures d'exportations (en hausse de 6,9 % pour cette même période) et un exode rural qui a touché 400 000 personnes en une dizaine d'années dans cette seule région.

Las d'attendre l'accomplissement des promesses tant de fois répétées et jamais tenues, les paysans du département commencent à occuper les terres des SAIS en décembre 1985. Les entreprises de Kunurama, Rio Grande, Azangaro sont successivement occupées. Le gouvernement apriste a recours aux forces armées pour déloger les paysans. Sans être officiellement sous état d'urgence, la province est effectivement militarisée sous prétexte de lutte contre Sentier lumineux (voir encart). Toutefois en février 1986, il

5. Mariano Valderama, « La réforme agraire péruvienne, vers de nouvelles formes de domination du capital », in Réforme agraire et révolution populaire en Amérique latine. CIERA, Managua, 1982.

6. Sylvie Ballay, « L'agriculture à l'épreuve du libéralisme », Problèmes d'Amérique latine numéro 73.

7. Idem. 8. Coalition de gauche formée principalement par le Parti communiste péruvien (PCP), le Parti unifié mariatéguiste (PUM) et l'Union nationale de la gauche révolutionnaire (UNIR).

9. « Communidades » et « parcialidades ». deux termes désignent deux sortes communautés paysannes, la première est caractérisée par la propriété communautaire de la terre, ce qui n'exclut pas les parcelles privées ; la seconde est caractérisée par un mode de propriété de la terre (tenure) inverse, c'est-à-dire privé.

10. « Les entreprises communales dans le développement de la région de Puno ». résolution du 3e congrès de la FDCP.

Page 7

Le 18 mai 1980, jour des élections qui allaient porter au pouvoir un civil après douze années de gouvernement militaire, Sentier lumineux (SL) brûlait les urnes du village de

Chuschi, dans le département d'Ayacucho. Il entendait marquer ainsi son passage à la guerre ouverte contre le pouvoir, quel que soit le gouvernement, civil ou militaire.

Six années séparent cette action, qui passa totalement inaperçue sur le moment, de la mutinerie des prisons organi-

Dans un premier temps, contente d'attaquer des objectifs matériels, ponts, chemins de fer, qu'il fait sauter à la dynamite. Dès 1981, il procède à des actions plus audacieuses et à l'exécution de ceux qu'il les collaborateurs du pouvoir. A partir de 1982, le mouvement ne se contente plus d'agir dans le départements de Huancavelica et Apuri mac, ainsi qu'à Lima. Depuis février

1986, la capitale est soumise à l'état d'urgence, avec l'établissement du couvre-feu de 1h à 5h du matin.

Actuellement, 25 provinces de 6 départements connaissent l'état d'ex-

S'il est difficile de dresser un bilan des activités de SL, ne serait-ce que parce qu'il ne revendique qu'exceptionnellement ses actions, les chiffres publiés officiellement donnent toutefois une idée du développement du mouvement. En 1980, date de l'apparition publique de SL, on compte 261 opérations (attentats, sabotages et actions de guérilla confondus). Ce nombre passe à 701 opérations en 1981, à 891 en 1982,

1 226 en 1983, pour s'élever à 2 408 en 1984 et à 3 079 en 1985, soit près de dix par jour!

L'ASSISE SOCIALE

DE LA GUÉRILLA

La naissance de SL à Ayacucho est le produit d'une situation commune à toute la sierra andine, celle qui combine la misère, l'injustice, l'asservissement et l'humiliation sécu.

laires des populations indiennes, avec la réouverture de l'université de San

Cristobal de Huamanga, en

Cette université va jouer un rôle de détonateur et être la pépinière des cadres du mouvement de guérilla. C'est à partir des étudiants de l'université, devenus instituteurs, infirmiers ou agronomes, que SL va commencer un travail d'implantation parmi les paysans de la région. Par ailleurs, beaucoup de combattants de SL sont des lycéens ou des étudiants issus de la est obligé de promulguer deux décrets

(005 et 006) qui prévoient la restructuration agraire, particulièrement dans le département de Puno, reconnaissant que les

SAIS sont d'une taille démesurée, source

Guérilla et militarisation

Ones de morts. méro 144 du 28 février 1983. paysannerie et ayant vécu à Lima, et dont l'éducation n'a fait qu'augmenter la frustration due à l'absence de perspectives dans une société en crise incapable d'offrir une quelconque promotion sociale.

La première phase de la stratégie sendériste, entre mai 1980 et la fin de 1982, s'accomplit avec un minimum de violence, et quand il y a violence, elle s'exerce sur ceux qui ont dominé les communautés depuis des siècles et qui se sont rendus odieux par leurs abus : commerçants qui pratiquent l'usure, juges, maires, propriétaires fonciers qui ont pris des communautaires, voleurs de bétail. Cette politique leur amène un soutien de la population. Ainsi, plus de 15 000 personnes d'Ayacucho assistent, à la fin de l'année 1982, à l'enterrement d'Edith Lagos, l'une des dirigeantes du mouvement.

Cette attitude va se modifier quand les sendéristes commencent à interdire aux paysans de développer des cultures commercialisables et qu'il leur ordonne, dans le but d'affamer les villes, de se limiter à une agriculture de subsistance leur assurant une stricte auto-suffisance alimentaire. Les méthodes brutales de Sentier lumineux contre ceux qui refusent d'exécuter les ordres contribuent à lui ôter une partie du capital de sympathie initial.

C'est dans les villages et les bourgs des hautes vallées andines que SL a ses racines les plus profondes. Les habitants pauvres de ces agglomé rations ne tirent qu'une partie de leurs revenus de l'agriculture ; un grand nombre d'entre eux sont obligés de combiner une activité agricole saisionnière avec d'autres occupations qui les entraînent à l'extérieur de leurs villages. Ces semi-paysans sont en même temps vendeurs ambulants, ouvriers du bâtiment ou mineurs, selon les emplois qu'ils peuvent trouver. Et cette situation, loin d'être spécifique à Ayacucho, est commune à la plupart des départements des Andes. Cette situation s'est aggravée avec les effets de la crise économique de corruption et qu'elles ont marginalisé la quasi totalité de la paysannerie.

Le décret 005 est applicable sur tout le territoire. Tout en prenant en compte la nécessité de la restucturation des entresée par les militants sendéristes les 18 et 19 juin derniers, au moment de la réunion de l'Internationale socialiste à Lima. L'armée, chargée de réprimer l'émeute, fit plusieurs centaiNous retraçons brièvement ci-dessous l'évolution et l'extension de ce mouvement armé, dont les origines et l'idéologie ont été longuement analysées dans Inprecor nuqui frappe le Pérou, provoquant une décomposition des structures sociales traditionnelles. L'exode rural, qui fait grossir chaque année les bidonvilles de Lima, contribue à accroître la masse de ceux qui, sans emploi ou au mieux sous-employés, vivent d'expédients, passant d'une occupation précaire à une autre pire encore.

Alan Garcia lui-même, 70% de la population péruvienne est dans cette situation de marginalité. C'est un des éléments qui expliquent l'extension du mouvement en dehors d'Ayacucho, son lieu d'origine.

L'ESCALADE RÉPRESSIVE

L'état d'urgence revient à suspendre les garanties constitutionnelles et à autoriser les forces de répression à des perquisitions et des détentions sans mandat judiciaire. Il signifie, en fait, donner carte blanche aux militaires. La militarisation de zones entières du Pérou, sous prétexte de lutter contre Sentier lumineux, a des conséquences dramatiques pour les populations.

A partir de la proclamation, le

12 octobre 1981, de l'état d'urgence dans 5 provinces du département d'Ayacucho, et surtout à partir de l'intervention officielle de l'armée, en décembre 1982, et de l'extension de l'état d'exception à tout le département, le nombre des victimes augmente de façon vertigineuse. Si l'on compte onze morts en 1981, on en recense plus d'une centaine en 1982 et près de deux mille en 1983, conséquence, dans l'immense majorité des cas, des exactions des forces de répression lors de représailles. Le nombre total des victimes s'élève officiellement à 8 256 depuis 1980, mais il convient d'y ajouter les quelque mille

- kidnappés militaires ou par les unités spéciales, les sinchis - recensés par les organisations des droits de l'homme, chiffre sans doute encore inférieur à la réalité. Enfin, plusieurs milliers de personnes sont en prison, sous l'accusation d'être sendéristes. prises associatives, seule la Direction géné rale de la réforme agraire (DGRA) est habilitée à mener le processus de trans formation, ce qui exclut de fait les communautés paysannes et leurs organisations

Page 8

syndicales. D'autre part, le décret reprend les critères contenus dans la loi de Promotion et de développement agraire, propar l'ancien gouvernement Belaunde Terry, qui ne fait pas des communautés la base de cette restructuration

Le décret 006 ne s'applique qu'au département de Puno. Il est une reconimplicite d'une situation paraigue, mais aussi pugnacité de la lutte des paysans de la d'entreprendre la restructuration des 44 entreprises associatives que compte la département de Puno, son projet repose exclusivement sur la bureaucratie d'Etat, avec éventuellement la participation des forces armées.

Il y a refus explicite de la participation des communautés et des différentes organisations paysannes qui existent au niveau des provinces et des districts ainsi que de la Fédération départementale des paysans de Puno (FDCP), liée à la CCP. Tout le processus demeure entre les mains des fonctionnaires apristes ce qui implique une application à discrétion, ce qui est conforme à la tradition du clientèlisme politique.

Ce projet a également pour objectif de détruire les organisations classistes et indépendantes dont se sont dotés les paysans, que ce soit la Fédération unitaire des paysans de Melgar (FUCAM), qui est à l'origine des prises de terres de décembre 1985, ou de la FDCP, en essayant de relancer les propres organisations apristes qui n'ont aucune représentativité à l'heure actuelle.

Enfin, malgré la reconnaissance de la nécessité de la restructuration des entreprises associatives, ces dernières demeurent, dans le projet du gouvernement, le centre et le moteur du développement agraire, laissant la portion congrue aux communautés.

UN PROJET DEMOCRATIQUE DE

RESTRUCTURATION A cette politique, les organisations paysannes, CCP, FUCAM, FDCP, opposent leur propre projet qui fut déposé à l'Assemblée par les députés de IU et repoussé par l'APRA (voir interview du secrétaire général de la FDCP). Cette restructuration démocratique qui s'opppose à celle, bureaucratique et autoritaire, du gouvernment, repose sur les points suivants :

— la restructuration globale de l'ensemble du département de Puno et l'élaboration d'un plan départemental qui ait pour but de constituer un fonds départemental de terres alimenté par celles que doivent céder les entreprises associatives et des terres touchées par la réforme de 1969 et jamais (plus de 100 000 hectares) ;

- délimiter les zones de restructuration démocratique provinces de l'Altiplano ; et, enfin, planifier deux étapes, la première étant la restructuration immédiate entreprises associatives, la seconde la redes terres du fonds départemental aux communautés, parcialidades, groupes

; la restructuration doit être axée sur la communauté paysanne organientreprises communales, l'attripour objectif d'impulser ces entreprises communales ;

- un projet de développement rural complet. Il ne s'agit pas simplement de récupérer des terres mais de lutter pour la production de produits de consomma tion populaire et un développement technologique de l'Altiplano ;

- le respect de l'autonomie des organisations paysannes et l'accélération du processus d'unité et de renforcement des organisations représentatives ;

démocratique serait l'axe fondamental de la lutte pour un gouvernement régional.

Alors que le gouvernement avait promis d'appliquer sa loi dans un délai de 120 jours, la remise des terres s'est faite début de septembre, les paysans, qui avaient occupé l'entreprise Kunurama en décembre 1985, se sont vu remettre 5 000 des 10 000 hectares initialement prévus. L'entreprise, elle, dispose encore de 39 000 hectares. Fait significatif, la remise des terres effectuée en présence de l'armée, omniprésente dans la région.

Le congrès de la FDCP a décidé d'occuper les terres dont les avaient besoin sans attendre le bon vouloir d'Alan Garcia et de défendre ces actions face à la militarisation croissante que connaît la région en développant les structures d'autodéfense paysanne. Non content d'essayer de discréditer les dirigeants paysans et les représentants de IU qui les soutiennent en les accusant le gouvernement tenter de briser le mouvement paysan de Puno. A la violence officielle des forces armées, s'ajoute de plus en plus celle des commandos paramilitaires de l'APRA, qui vise à la fois les paysans et leurs groupes d'autodéfense, les militants de IU, l'Eglise qui a pris fait et cause pour les paysans de Puno par la voix de Mgr. Francisco d'Altaroche, évèque de Puno (voir le communiqué de presse du PUM).

Le processus d'unification de toutes les organisations paysannes au sein de la FDCP est en bonne voie. Le gouverne. ment a annoncé une deuxième remise des terres. Sans doute, les élections municipales qui doivent se dérouler au mois de novembre dans tout le Pérou ne sont-elles pas étrangères à cette soudaine sollicitude. Le capital de popularité dont jouissait Alan Garcia lors de son élection a été sérieusement entamé. La démagogie de celui qui se proclamait le « président communero » a fait long feu, et ces élections sont une échéance majeure pour l'ensemble de la gauche et, plus largement, pour le mouvement populaire péruvien.

Ariane MERRI, 24 octobre 1986.

Une erreur sur cette page ?