L'ETAT d'urgence décrété gêné le mouvement de masse. Ses effets sur les luttes de résistance sont pourtant contradictoires. S'il entrave effectivement les possibilités de lutte, notamment dans les townships, il favorise en même temps des formes nouvelles d'unité et d'organisation. Pour peu que cette mesure gouvernementale ait cherché à infliger une défaite au mouvement noir le résultat n'est pas atteint. Au contraire, des événements comme la grève de 300 000 mineurs le ler octobre attestent du degré de combativité de la population opprimée. Mais cela n'ôte rien des difficultés que rencontrent depuis cinq mois les différentes organisations et leurs directions ni des coups durs qu'elles subissent.
Le pouvoir a cherché à désorganiser le mouvement en frappant à sa tête, en emprisonnant des milliers de dirigeants
Peter BLUMER
Il est impossible de savoir à l'heure actuelle si on assiste à un débat d'orientation au sein de la direction de l'ANC.
Pour le moment ce qui apparaît est une discussion sur l'appréciation du mouvement d'auto-organisation et les mots d'orn'est pas possible de préciser si cela a des conséquences dès maintenant sur la pratique réelle de l'ANC à l'intérieur du pays et sous quelle forme. Les prises de position en question apparaissent à l'extérieur, au sein de la direction en exil. Les articles pris en considération ici, signés de pseudonymes, ne peuvent être connus par un large public militant sur le front intérieur et ne peuvent pas suivant les dispositions légales en vigueur en Afrique du
Sud être cités dans la presse. Ce débat est donc important dans la mesure où il implique des structures de direction.
Mais il est impossible, en revanche, d'apprécier les conséquences à court terme qu'il pourrait avoir dans les actions
SUR LES FORMES
D'ORGANISATION POPULAIRE
Pour préciser un peu mieux le cadre de ces échanges d'arguments, il convient de remarquer que la presse du Parti communiste sud-africain (SACP) et celle de l'ANC se font simultanément l'écho des mêmes préoccupations. C'est en effet à quelques semaines de distance qu'ont été publiés dans Sechaba, le bulletin de l'ANC, et dans The African Communist l'organe du SACP, des articles de fond sur les mêmes sujets. Mais le plus intéressant est que les questions traitées dans ce débat soulèvent tout autant les problèmes des rapports de force que ceux en juin 1986 a sérieusement aides financières venant de ce pays (1). allons analyser dans l'article présent. des formes d'auto-organisation et des perspectives futures de la révolution sud-
La fin de l'année 1985 et le début avaient été marqués par de nouveaux progrès dans l'organisation à la base du mouvement de masse. Des actions telles que le boycott des commerces blancs et le boycott scolaire avaient donné de nouvelles responsabilités aux organisations communautaires. L'inégalité d'activité et de mobilisation selon les endroits constituaient autant de tests pour les discussions en cours sur la structuration de tout le mouvement de libéranational. Les luttes offensives l'année 1985 avaient mis à l'épreuve des formes d'organisation (syndicats, associations communautaires, organisations de de solidarité et de démocratie interne, le niveau de coordination régionale et nationale ainsi que le lien entre communautés et syndicats étaient et restent autant de points en discussion. Le développement inquiétant des groupes de « vigilantes » qui attaquent les organisations progressistes et exécutent leurs militants a enfin suscité la mise en place de nouvelles formes d'autodéfense.
C'est dans ce contexte que sont apparues des structures supérieures d'organisation dans les townships. Dans plusieurs cas, tout d'abord, se sont formés des comités de rue dont le but est de encadrer la population d'un quartier et si possible de coordonner les campagnes politiques. Ces comités ont vu le jour dans des situations assez diverses, dans la région de Port Elizabeth, à Port Alfred ou dans le township d'Alexandra.
En dehors de ces cas, la coordination des associations civiques déjà existantes et l'amélioration de leurs relations avec les syndicats du COSATU ont souvent rendu plus effective l'unité à la base.
intermédiaires, en rendant de plus en plus précaire et compliqué le fonctionnement des organisations de masse. Des menaces pèsent maintenant sur la légalité du Front démocratique uni (UDF), une question que le gouvernement lie de toute évidence aux sanctions votées par le Congrès américain et aux
Dans la situation actuelle l'évaluation de la conjoncture n'est pas chose aisée. L'état d'urgence combiné à des difficultés objectives du mouvement de masse rend difficile la perception des rapports de forces réels. C'est dans ce contexte qu'il faut placer les positions prises par le Congrès national africain (ANC) ainsi que les variations qui apparaissent dans sa presse sur le thème du « double pouvoir », ce que nous
Mais cette évolution est restée inégale compte tenu de la répression et de la disparité des situations politiques selon au Cap d'abord où, selon d'observateurs, l'issue tique des affrontements de Crossroads a porté un coup à l'ensemble du mouvement de masse de la péninsule (2), mais aussi au Natal, où le mouvement Inkatha chef Gatsha Buthelezi continue encadrer une partie de la population zoulou et à menacer politiquement et même physiquement le mouvement populaire. L'UDF est dans cette région très et le COSATU doit son autorité en revanche, où il a été possible de renforcer la coordination à la base, des formes nouvelles d'auto-organisation ont vu le jour. C'est le plus souvent à l'initiative d'organisations de jeunes, sont apparues structures de surveillance
« tribunaux populaires » chargés de règler les conflits et exactions qui surviennent dans la vie quotidienne des townships (3).
La lutte contre les collaborateurs et les
1. Le gouvernement sud-africain a récemment envisagé la possibilité d'interdire le Front démocratique uni (UDF), dans lequel se retrouvent pour une bonne part les courants sympathisants de l'ANC et des courants religieux et démocratiques des associations communautaires. Le gouvernement veut prendre prétexte des tions et organisations à l'étranger, et surtout
2. Sur l'épreuve de force à Crossroads entre jeunes militants de l'UDF et les groupes lo-
224 du 21 juillet 1986. Voir aussi Work in Progress numéro 43 d'août 1986, ainsi que Weekly
3. Sur ces expériences dans le towr.ship de voir Work in Progress numéro 41
attaques contre les membres noirs des institutions locales ont abouti à la disparition ou à la mise en sommeil de très nombreuses structures liées au pouvoir. Enfin, au cours d'affrontements avec l'armée, on a vu apparaître dans certains townships des groupes de jeunes armés de grenades ou de kalachnikov et faisant montre, selon des journalistes, d'une réelle forma-
C'est dans ce cadre que le gouvernel'état d'urgence et a incarcéré des milliers de militants pour des durées variables. Cela n'a pas été sans effet sur les capacités de mobilisation du mouvement et plus particulièrement sur celles des associations communautaires. Les militants les plus politisés ont été arrêtés ou ont été sérieusement entravés pour leurs activités de masse.
partir d'une évaluation prétous ces éléments que pourrait analyse des rapports de forces. Il est certain que dans la dernière période sont apparues des formes nouvelles d'auto-organisation dans quelques endroits ; mais, outre la question de l'étendue géographique réelle de ces activités, il y a trois autres problèmes que le débat dans la presse de l'ANC soulève explici-
D'abord, quelle fonction quelle finalité politique doit-on donner aux structures d'auto-organisation dans les townships ? Ensuite, peut-on déjà qualifier de « double pouvoir » les formes d'organisation en question ? Enfin, dans le cas où l'on estimerait que l'on est encore loin d'une telle situation et que ces progrès sont encore bien trop embryonnaires, ne faut-il pas insister sur des tâches intermédiaires, plus modestes plutôt que de maintenir l'illusion de la dualité de pou-
OLIVER TAMBO : DES OBJECTIFS
DÉMOCRATIQUES LOCAUX Le 8 janvier, Oliver Tambo, principal dirigeant de l'ANC, délivrait, au nom du comité exécutif national, un message faisant le point sur les tâches du mouvement. Il estimait à cette occasion que : « Le régime a perdu l'initiative stratégique. Cette initiative est maintenant entre nos mains » Et il ajoutait : « Par une lutte héroïque, nous avons pratiquement levé l'interdiction sur notre mouvement d'avant-garde, l'ANC ».
Après avoir ainsi donné son appréciation du rapport de forces en ce début de l'année 1986, Tambo soulignait quel était son avis l'objectif démocratique du mouvement populaire dans les communautés : « L'établissement du pouvoir populaire dans ces zones, bien que rudimentaire et précaire, est d'une grande signifi cation pour l'avancement de notre lutte à l'avenir. Dans le passé, faisant partie intégrante de notre rejet des conseils communautaires de l'apartheid, des comités de gestion et des comités municipaux, nous avancions correctement la revendication de conseils municipaux démocratiques et non raciaux. Nous devons reprendre cette revendication à nouveau.
(...) Pour chaque ville, il doit y avoir une seule municipalité élue par tous les habitants blancs et noirs, sur la base d' "une personne, une voix". Nous devrons nous engager dans une lutte pour atteindre ce but. (...) C'est maintenant qu'il faut agir pour réaliser l'objectif d'un seul conseil démocratique pour chaque municipalité, élu sur la base d' "une personne, déclaration d'Oliver Tambo soulève d'intéressantes questions. Elle implique d'une part qu'il serait possible au niveau local d'obtenir, sur la base du rapport de forces, des institutions représentatives non raciales. Elle pose d'autre part cet objectif comme une revendication démocratique immédiate sans référence à la nature oppressive de l'ensemble de l'appareil d'Etat. Elle implique donc une possibilité d'utiliser tactiquement certaines opportunités au sein des institutions locales.
Quelle pouvait être en janvier 1986 la justification factuelle de cette perspective politique ? Il y avait eu tout d'abord le mouvement de boycott des commerces blancs. Ce mouvement avait exercé dans certains endroits une réelle pression sur des fractions de la bourgeoisie blanche. Dans le numéro de mai 1986 du South African Labour Bulletin, Roland White explique ce qui pour lui découle de ce mouvement de protestation. Il souligne d'abord que ce boycott « exerce des pressions sur un large éventail d'intérêts petit-bourgeois au sein du bloc dirigeant », notamment parce que « l'élément le plus dominant, prépondérant dans la catégorie commerçants de détail blancs, la petite bourgeoisie
Oliver Tambo, président de l'ANC. (DR) blanche, est aussi le plus vulnérable économiquement ».
Selon White, le mouvement masse met en place des instruments de vigilance au cours du boycott et pose ainsi les jalons d'un pouvoir de contrôle populaire dans les townships. Il précise alors que dans la région de Port Elizabeth : « De la manière la plus évidente qui soit, la Chambre de commerce de Port Elizabeth et la Chambre d'industrie des Midlands ont de plus en plus perdu leurs illusions tant sur l'approche de l'Etat que sur les soulèvements et le boycott par les consommateurs (...) De manière plus cependant, les milieux d'af faires à Port Elizabeth ont accepté en principe la revendication d'une municipalité non raciale ». C'est en effet au cours du boycott que l'on vit à Port Elizabeth et à Port Alfred, des institutions du monde des affaires et même deux députés du Parti nationaliste au pouvoir engager des discussions avec les directions locales de l'UDF. La municipalité libérale du Cap avait, elle aussi, lancé quelques ballons d'essai sur le thème des structures non raciales locales.
Le Weekly Mail du 29 août signalait pour sa part que « l'expérience a amené certains observateurs libéraux ainsi que des dirigeants du monde des affaires •à la conclusion que des dirigeants au niveau local sont prêts à négocier des solutions locales à des problèmes locaux — la soi-disante 'option locale'». Ces contacts et ces discussions étaient d'ailleurs reliés à un débat plus large, qui traversait aussi l'appareil gouvernemental, sur la redéfinition de la politique d'urbanisation et la réforme de l'Influx
Tel était le contexte dans lequel se situait la déclaration de Tambo. L'objectif qu'il assigne au mouvement est clairement démocratique, bien que cela ouvre un autre débat sur le degré d'autodes structures municipales et des lobbies libéraux dans ce pays. Mais Tambo confirmait néanmoins dans son message l'importance qu'il accordait à ces tâches.
DOUBLE POUVOIR OU PAS Dans Sechaba d'avril 1986, c'est toute autre perspective qui est présentée sous la signature d'Alex Mashinini dans un article intitulé « Double pouvoir et création de comités populaires ». Cette fois, il ne s'agit plus de mettre d'ordre démocratique ou tactique. « Quelles sont alors les tâches immédiates du mouvement d'avant-garde dans l'étape actuelle de notre révolution ? » Et de répondre : « Nous nous limiterons ici à la question des formes embryonnaires d'autogouvernement et de pouvoir populaire qui apparaissent et à celle de la création de comités populaires ».
Alors que Tambo signalait le caractère encore rudimentaire et précaire de l'organisation populaire, Mashinini estime que « l'apartheid est de plus en plus impraticable et le pays dégénère rapidement dans un état d'ingouvernabilité totale ». Il y a largement matière à discussion sur un pareil jugement. C'est une chose de que « l'ennemi ne peut plus gouverner comme avant », c'en est une toute autre que d'ajouter que l'Etat dans son ensemble commence à être paralysé.
Mais Mashinini conserve une certaine prudence dans son jugement : « En conséquence, est apparue (mais pas encore à l'échelle nationale) une forme particulière de double pouvoir, dans un sens non administratif mais politique (...) Nous sommes loin de suggérer gouvernements existent en Afrique du Sud aujourd'hui ». En contradiction relative avec son jugement initial sur les rapports de forces, il précise que ces expériences d'organisation constituent en fait des forces de l'ordre et qu'il faudra en faire à l'avenir des « bases révolutionnaires de masse » afin d'y créer des « comités populaires, comme mot d'ordre rassembleur et aussi comme organes d'autogouvernement et de pouvoir populaire et comme organes d'insurrection ».
Tout le monde en Afrique du Sud n'a pourtant pas ce jugement sur le degré atteint par le mouvement populaire. Mais cela ne retire rien au fait que des formes d'auto-organisation posent objectivement la question du pouvoir. Les expériences de pouvoir alternatif peuvent se développer au travers de structures ad hoc mises en place pour la résolution de problèmes quotidiens. Une véritable dualité de pouvoir naîtra d'une accumulation d'expériences de ce type. Leur fixer un objectif central, même propagandiste, est justifié car cela pose en effet la question de la prise du pouvoir et de l'insurrection.
Pendant des années le mouvement anti-apartheid s'est interrogé sur les moyens d'affaiblir réellement le régime. Il est donc normal que la nouvelle situation nourrisse maintenant une réflexion très large sur la stratégie de prise du pouvoir On peut estimer, à la différence d'Alex Mashinini, que l'on est encore loin d'un pays « ingouvernable ». Mais il est cependant possible de prendre appui sur ces deux dernières années d'intenses luttes pour discuter des formes qui pourrait avoir la prise du pouvoir dans ce pays. Cette discussion n'est pas hors du réel. Mais en la poursuivant on ne peut qu'entrer aussi dans le débat sur le contenu social du pouvoir populaire en question. C'est d'ailleurs ce que fait Mashinini.
LA NATURE SOCIALE DU POUVOIR
POPULAIRE Dans la mesure où il insistait sur les objectifs strictement démocratiques sa part contourner cet aspect du problème. Mais dès que l'on évoque, même prudemment, l'existence d'une dualité de pouvoir, il est nécessaire d'en préciser
Comment peut-on en ce cas définir socialement ces prémisses de contre-pouvoir en regard de la nature propre de l'actuel pouvoir d'Etat ? Telles sont les questions immédiates que soulève toute référence, justifiée ou non, à une situation de double pouvoir. Il serait en effet assez difficile de présenter les structures actuelles d'auto-organisation comme des instruments révolutionnaires du peuple et la question : « Devons-nous les appeler des communes populaires ? » En d'autres termes, s'agit-il d'un pouvoir prolétarien en formation?
A cela, il répond lui-même : « Non (...) bien que nous apprécions l'expérience riche de la Commune de Paris, nous devrions en même temps, ne pas vivre sur les souvenirs du passé ». Il contourne quelque peu sa propre question en remplaçant le problème de la nature de classe du pouvoir naissant par celui des tâches immédiates que ce pouvoir doit accomplir : « Nous les appellerons des comités populaires révolutionnaires, précisément parce qu'ils s'adressent à l'essence même de la nature populaire et démocratique de notre révolution qui cherche à établir un pouvoir populaire (...) et qu'ils cherchent à appliquer les dispositions démocratiques de la Charte du peuple — la Charte de la liberté ! » lement de la question, pourquoi fallait-il soulever le problème de la terminologie et du terme « commune populaire » qui n'a aucun précédent dans la littérature de l'ANC ? Pour comprendre cela, il faut prendre en considération les débats initiés par le Parti communiste lui-même.
Ce parti n'a jamais précisé la nature de classe du futur et nouvel Etat qui devrait résoudre les tâches les plus immédiates, nationales et démocratiques. L'alliance qu'il a formé avec l'ANC — et au sein de l'ANC - a toujours été justifiée par le caractère démocratique de l'étape actuelle de la révolution sud-africaine. Mais la question est devenue beaucoup plus compliquée au fur et à mesure que les luttes et les événements politiques sur-
Tout d'abord, la question de la nature sociale de l'Etat n'est plus dans ce pays une question académique discutée par quelques cercles d'initiés. Des centaines de militants dans tous les secteurs de masse, à commencer par le mouvement syndical, débattent aujourd'hui de cette question et se pose le problème de la
Ensuite, le SACP n'est plus seulement un allié de l'ANC ; il en est une composante à part entière. Son secrétaire général, Joe Slovo, est par de la direction suprême de l'ANC. Ces relations politiques soulèvent nouveaux problèmes théoriques, notamment sur les rôles respectifs, dans la phase actuelle de la lutte, d'un mouvement comme d'un parti comme le SACP. Résoudre ce problème nécessite que l'on porte un jugement sur les rapports entre les classes au sein du mouvement populaire
Depuis vingt-cinq ans, le SACP n'a jamais modifié sa formule de révolution nationale et démocratique mais il n'a non plus de se présenter comme le seul parti d'avant-garde représentant la classe ouvrière. Dès lors, quelles que soient les limites attribuées à la lutte révolutionnaire actuelle, le développement du mouvement de masse devrait à un moment ou à un autre faire apparaître une complémentarité des directions de l'ANC et du SACP. Pour la première fois d'ailleurs, à l'occasion du 65e anniversaire du SACP, le journal de l'ANC titre « Le Congrès national africain et le Parti communiste sud-africain dirigent le peuple dans l'action », manifestant par là la nature complémentaire des deux directions..
« AUTOGOUVERNEMENT POPULAIRE ? » L'organe du SACP publiait durant l'été 1986 un article signé de Sisa Majola et intitulé « Les débuts du pouvoir populaire - une discussion de la théorie de l'Etat et de la révolution en Afrique du Sud ». Quelques semaines plus tard dans le journal de l'ANC, Sechaba, paraissait un article signé Mzala, intitulé « Construire le pouvoir populaire », et indiquant d'emblée qu'il s'agissait pour lui aussi de porter le débat sur la « théorie de l'Etat ». Ces deux articles ont en effet la même teneur, portent sur les mêmes questions et aboutissent aux
4. L'Influx Control est l'ensemble des lois qui régissent le déplacement des populations noires à l'intérieur du pays, en rapport avec leur travail et leur lieu de résidence.
mêmes conclusions.
fort exagéré l'état du rapport de forces début de l'année 1986, les articles dont nous parlons maintenant considèrent qu'il sous-estimation. Faisant appel aux « auteurs modernes », Mzala envisage une réactualisation. Selon lui, en effet, « Les gens se sont maintenant tournés vers eux-mêmes pour se gouverner (...) Ces zones 'libérées' sont d'une certaine manière une répétition dans le contexte sud-africain de la Commune de Paris de Karl Marx ». C'est pourquoi il se dit explicitement en désaccord avec l'article de Mashinini.
Où sont les divergences ? Mashinini précisait qu'il y avait une sorte de double pouvoir, au sens « politique » mais non au sens « administratif ». Selon lui, la population ne dirige pas ses propres affaires mais paralyse largement l'actuel appareil d'Etat. Mzala pense tout le contraire : « Il y a une forme de double pouvoir dans un sens administratif ». Et il ajoute que le contenu de la Charte de la liberté est
Il pense même que Mashinini s'occupe bien trop des secteurs les plus retardés : « Appeler à la création de comités populaires, cependant, n'a de sens que pour les zones de notre pays où, pour l'instant, aucun comité de ce type n'existe encore et là où il y a toujours domination directe (par le régime raciste, ndlr.) dans townships ». l'auteur de cet article ajoute aussi qu' « un pouvoir est constitué par le gouvernement effectif des racistes et l'autre par les communes populaires (...) déjà liées (bien qu'indirectement) à MK (Umkhonto We Sizwe) l'Armée du peuple ». Mais alors que faut-il dire et proposer pour ces apparemment majoritaires croire Mzala où « fonctionne déjà l'auto-
Si, pour Mzala, Alex Mashinini a si profondément mésestimé la situation, que dire alors des propositions d'Oliver Tambo à propos des conseils municipaux démocratiques? Et quelles sont finalement les tâches de l'heure ?
Il y a en tout cas peu de gens dans les directions de l'UDF, des syndicats, du Forum national et de tout le reste, qui pensent comme Sisa Majola, que « l'heure viendra bientôt, si elle n'est pas déjà venue, où nous aurons à mesurer le niveau de développement de notre révolution non plus au nombre de grèves que les travailleurs ont mené chaque année ni par le nombre de combats militaires menés durant une période donnée, mais plutôt par le nombre de communes populaires que nous aurons aidé à organiser, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, en les bâtissant sur les ruines des structures de l'apartheid ».
Bien au contraire, le mouvement populaire aura encore beaucoup de journées de grèves à compter pour mesurer ses forces ou ses faiblesses. Aucun dirigeant véritable de l'ensemble du mouvement démocratique n'a encore avancé l'analyse d'une pareille mutation dans la situation politique sud-africaine. Il serait d'ailleurs intéressant de connaître les faits qui permettent qu'un tel diagnostic soit émis par des dirigeants dont les signatures font autorité dans la presse de l'ANC et du SACP. Il nous semble dans tous les cas que, malgré le développement de formes d'auto-organisation dans les townships, les tâches de l'heure restent centrées sur les grèves dans les entreprises, les boycotts et les actions démocratiques de masse.
« LA THÉORIE DE L'ÉTAT » Les protagonistes de cette discussion affirment tous s'en remettre à une juste théorie de l'Etat. Mais au bout du compte, ils nous laissent l'impression que ce « double pouvoir » s'est pratiquement accompli par la simple et la seule neutralisation des conseils communautaires et des comités locaux liés à l'Etat. Bien que notre propos ne soit pas de sous-estimer cette victoire populaire, il faut tout de même regarder les choses avec plus de mesure. La mise hors circuit des conseils fantoches dans les townships et les grèves des loyers ne débouchent pas encore sur une vacance du pouvoir central. Celui-ci est toujours là et bien là. Les « zones interdites » expriment une forme élémentaire et partielle de crise de l'Etat, mais nullement l'expression d'une alternative
Peut-être faudrait-il à cette occasion réexaminer les positions du SACP sur le « colonialisme intérieur » (5), qui tendent à juxtaposer deux sociétés différentes, oppresseuse et opprimée, sans définir les rapports sociaux dominants dans une société globale contrôlée par un seul et même appareil d'Etat. En effet, la semi-neutralisation du pouvoir administratif dans les townships n'est pas une semi-libération de la société « colonisée » noire. Au contraire, la masse des opprimés aura à pénétrer profondément dans la « société des oppresseurs », pour reprendre une terminologie du SACP, pour commencer à se libérer. Il est d'ailleurs possible de poser ce débat sous une autre forme et en soulevant d'autres questions.
Une situation de double pouvoir en Afrique du Sud peut-elle prendre la seule forme d'une dualité territoriale, c'est-à-dire de zones libérées pendant une durée prolongée ? Ou bien y a-t-il une forte probabilité pour que cette situation ait aussi la forme urbaine d'une dualité de pouvoir, nécessairement plus courte, posant plus rapidement la question insurrectionnelle et militaire et combinant des formes de contrôle ouvrier dans les entreprises ? Personne n'a encore avancé dans ce débat en Afrique du Sud. La question n'est évidemment pas simple, si l'on veut s'appuyer sur les expériences en cours et non des spéculations. Mais c'est une raison supplémentaire pour aborder avec plus de précautions toutes ces histoires de « zones libérées » dans les townships. Sisa Majola leur attribue même des capacités d'auto-suffisance et précise : « Notre tâche immédiate est de doter de structures administratives nos zones nouvellement libérées, (...) et quand nous aurons bâti le pouvoir populaire dans l'Afrique du Sud toute entière, ayant exproprié tous les industriels et les banquiers des richesses du peuple, nous aurons aussi assez d'argent dans nos coffres pour embaucher des techniciens et des scientifiques qualifiés pour faire fonctionner nos industries. » Et d'ajouter : « Les communes populaires ont comme objectif de prendre le contrôle de tous les aspects de la vie dans leur zone. Les écoles, les bureaux de paiement de loyers, les cliniques, les stades sportifs, les buvettes et d'autres infrastructures de ce type appartenant à l'Etat, qui existent dans les townships, doivent être transférés dans les mains de la communauté, pour que ces services cessent de fonctionner sous l'égide de l'Etat de l'apartheid. »
A NOUVEAU LA QUESTION SOCIALE
Plus on affirme l'existence d'un double pouvoir, plus il faut préciser sa nature de classe. C'est pourquoi Mzala retrouve la même question que se posait Mashinini à propos du terme « commune » et à propos du sens de « dictature du prolétariat » que Marx attribuait à l'insurrection parisienne. Mzala répond finalement de la même manière que Mashinini, malgré leur divergence de « Nous employons expressément le terme "commune" pour ne laisser entendre ni "communisme" ni nier le caractère socionational-démocratique de ces organisations des townships. »
En d'autres termes, ce double pouvoir qui verrait actuellement le jour en
Sud mettrait en œuvre des organes à caractère démocratique regroupant indifféremment toutes les couches de la population opprimée et ne représentant pas un pouvoir social prolétarien
Cette conception des choses mérite un sérieux débat. En effet, si on prend le seul cas de l'UDF, il est incontestable que ses directions les plus en vue comportent un large éventail de professions libérales, d'enseignants et d'hommes d'Eglise. Mais ce ne sont pas ces directions qui pourraient être présentées comme des organes de contre-pouvoir dans les townships les plus misérables !
Par contre, une analyse même sommaire de la société sud-africaine permet de voir qu'une grande partie des pauvres sans travail, des femmes et des jeunes qui peuplent les bidonvilles aux côtés des tra/ vailleurs industriels, ont sociologiquement plus à voir avec le prolétariat qu'avec la petite-bourgeoisie de fonction ou commerçante. C'est ainsi que les meilleures expériences de comités de rue, comme à Alexandra, soulignent l'hégémonie sociale de la classe ouvrière, au sens large du
Ce qui est finalement le plus contestable dans le débat que nous mentionnons rieur », voir le dossier « Afrique du Sud » publié dans Inprecor numéro 204 du 7 octobre
ici, ce n'est pas qu'on y parle de contre-pouvoir pluriclassiste, c'est au contraire qu'on y discute de double pouvoir sans jamais mentionner la moindre classe sociale. Une situation révolutionnaire dans un pays comme l'Afrique du Sud combinera formes d'auto-organisation. Mais, dans tous les cas, il sera impossible de faire l'impasse sur l'activité propre du prolétariat noir dans les entreprises et dans les quartiers. La discussion sur la dualité de pouvoir ne peut donc éviter la travail, même si nous en sommes encore bien loin aujourd'hui. Il est étrange qu'il y ait un débat sur toute cette affaire sans qu'aucune référence ne soit faite aux travailleurs dans les entreprises, à la population ouvrière dans les townships, et au mouvement ouvrier et syndi-
Mzala et Sisa Majola soulèvent d'ailleurs implicitement ces problèmes, lorsqu'ils affirment : « Si ces communes populaires demeurent dans les limites des ghettos et si elles auront constamment à poser des questions aux conseils municipaux blancs sur l'électricité, l'eau, (...) alors elles resteront un jouet et représenteront très peu de choses dans l'équation de la révolution. Deux pouvoirs ne peuvent pas exister de manière permanente dans un seul Etat. »
Non seulement cette mise en garde ramène à des proportions plus modestes la réalité des rapports des forces, mais elle montre aussi que la question du prolétariat en général ne peut être contournée. Elle montre également que de nouvelles tâches plus complexes et plus audacieuses attendent le mouvement de masse avant que l'on puisse parler de véritable « second gouvernement ». L'exemple des assez bien la difficulté. Il montre que les « zones interdites » peuvent constituer une situation de fait prolongée, sans que pour autant le pouvoir d'Etat soit réellement mis en question. Il y a dans ce cas, ni dualité territoriale réelle qui permette de bâtir un début d'appareil d'Etat alternatif, ni dualité insurrectionnelle qui permette de préparer concrètement la phase militaire finale. Le cas irlandais est tout à fait intéressant pour la discussion en Afri-
Mais la référence à un double pouvoir soulève aussi la question de la direction politique du mouvement populaire. A. Mashinini avait pour sa part signalé que « la création, la consolidation et le développement de comités populaires révolutionnaires (...) servira (...) comme indice (...) du degré de loyauté du peuple envers les idéaux démocratiques, le programme et la direction du mouvement d'avant-garde, l'ANC ».
Mzala qui, au contraire, parle de dualité de pouvoir déjà accomplie, ne mentionne pas le rôle ou la place de son organisation dans les « embryons de notre futur démocratique ». La seule organisation mentionnée dans son article est l'Umkhonto We Sizwe, l'aile armée, et tout le reste est ramené à la question « du développement des communes actuellement dispersees. decentralisees, vers un gouvernement populaire pleinement développé. »
L'ORIENTATION ACTUELLE O. Tambo donnait, dans son message de janvier 1986, une perspective démocratique somme toute assez modeste pour les organismes de base dans les townships. Il le faisait d'ailleurs dans une période plutôt offensive du mouvement de masse. Mais, huit ou neuf mois plus tard, la situation a tout de même évolué et personne ne peut sérieusement prouver que l'état d'urgence s'est traduit par un saut qualitatif dans l'organisation populaire. C'est pourtant dans ce nouveau contexte que des cadres de l'ANC et du SACP parlent de dualité de pouvoir.
One pouvons évidemment pas opposer formellement les deux thèses en présence. O. Tambo, du fait de ses responsabilités propres, a pu faire un discours dont l'objet était de s'adresser en partie aux milieux démocrates et libéraux, la direction de l'ANC laissant d'autres le soin de fournir une ligne plus offensive et plus subversive : une division des tâches en quelque sorte.
Mais certains passages de The African Communist ne sont pas sans rapport avec des débats au sein de l'UDF, lorsque, par exemple, Sisa Majola dit : « Aujourd'hui, notre approche de la théorie de l'Etat et de la révolution en Afrique du Sud doit aller bien au-delà d'un schéma abstrait d'un avenir "démocratique" lointain dans les années à venir. Notre méthode doit définir des lignes directrices pour une pratique révolutionnaire immédiate, parce que notre révolution a déjà généré des organes d'auto-gouvernement populaire. » Il en va de même quand il parle de la question des objectifs locaux : « Les communes populaires doivent refuser d'être corrompues par des accords passés avec des conseils municipaux blancs voisins, dont certains se sont déjà rendus compte de l'impossibilité de détruire ces communes, et qui tout d'un coup font preuve d'empressement à les rendre politiquement stériles, cherchant à les incorporer à leur stratégie administrative mesquine. (...) Notre revendication n'est plus de participer aux municipaux actuels de Johannesburg, du
You de Durban. (...) Nous nous ne nous battons pas simplement pour libérer contrôler Soweto, Lamontville. Notre former un gouvernement populaire de tout le pays, (...) et c'est cela qui nous différencie des démocrates libéraux et des réformistes. »
L'attaque contre le courant libéral est assez claire, d'autant qu'un peu plus loin dans l'article, le Parti fédéral progressiste (PFP), principal parti libéral, est qualifié d'allié du chef Buthelezi. Le mê me article s'en prend d'ailleurs à toute solution réformiste : « Sans certains de ces changements fondamentaux dans les rapports de propriété en Afrique du Sud, la domination raciste restera inchangée dans tous ses aspects essentiels. Une telle issue
(dans laquelle notre Congrès ne pourrait jamais être un parti, bien sûr) (6), resterait bien en deçà des tâches d'une révolution nationale démocratique. » Il reste que le Parti communiste n'a jamais clarifié ce que devraient être, selon lui, les changements dans les relations de propriété, du moins en termes marxistes de rapports so-
En laissant délibérément de côté l'éventualité d'un débat de fond au sein de l'ANC, nous restons du moins perplexes au sujet de certaines formules et analyses contenues dans les articles cités. Personne ne pense que les capacités propres de l'ANC à l'intérieur du pays ont été sé rieusement endommagées par l'état d'urgence et la répression. Il est d'ailleurs possible que ce mouvement s'apprête à mener une nouvelle offensive politique et sans doute aussi quelques nouvelles opportunités politiques, dans la mesure où elles divisent un peu plus la classe diri geante blanche. Mais personne ne aujourd'hui raisonnablement croire à une offensive généralisée masse à court terme.
Déjà en 1985, la radio de l'ANC avait martelé les thèmes de « non-fonctionnement » de l'apartheid et d'une Afrique du Sud « ingouvernable ». Cela avait largement impressionné la jeunesse
Run débouché dans certaines actions de boycott scolaire. Pourtant, dès la fin de l'année 1985, les directions de l'UDF avaient cherché à reprendre le mouvement en main et à faire cesser certaines actions désordonnées. Les discussions de la conférence nationale sur l'éducation, qui s'était tenue en décembre 1985 à Johannesburg, portaient précisé. ment sur une évaluation plus tempérée et raisonnable des rapports des forces. On y contesta vivement le principal mot d'or dre du mouvement jeune, « Pas d'éducation avant la libération », qui reposait en fait sur le sentiment d'une victoire possi ble à court terme. La conférence décida de faire retourner les jeunes dans les classes, ce qui était tout de même contradictoire avec le diagnostic que le pays aurait
Les articles de la presse de l'ANC sont d'une grande importance s'ils conditionnent d'ores et déjà des activités concrètes de ce mouvement en Afrique du Sud. Les mois qui viennent apporteront peut-être une réponse à notre ques tion. Un tel jugement doit impliquer des tâches particulières et nouvelles, tamment dans le domaine militaire. La si tuation dans les mois à venir sera donc un test pour juger des rapports des forces et des tâches que se donne le mouvement de
Peter BLUMER, 15 novembre 1986.