YES dernières années sont apparues en Afrique du Sud une série de revues indépendantes ayant pour preoc-
•cupation primordiale de rendre compte des activités du mouvement de masse anti-apartheid et notamment du mouvesyndical noir indépendant.
ment témoigne de l'engagement cette presse indépendante caux, certains débats politiques en rapport rencontre le mouvement populaire.
de ces revues,
C'est dans deux
South African Labour Bulletin, que s'est récemment déroulé un débat sur le rôle spécifique du mouvement ouvrier dans le combat contre l'apartheid et la lutte pour le socialisme (cf.
Peter BLUMER
La discussion à laquelle nous faisons référence a pris essentiellement la forme autour de la place actuelle, de la fonction et du contenu social de la Charte de la liberté (cf.
encart). Ce document adopté en 1955 constitue toujours la base de référence programmatique du Congrès national africain (ANC). Il donne aussi son nom au courant chartiste qui intervient dans le mouvement de masse anti-apartheid et auquel se rattache une composante majoritaire du Front uni démocratique (UDF)
et quelques syndicats membres du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU).
Les promoteurs de la Charte de la liberté soulignent en général son utilité pour deux fins : d'une part, comme instrument de centralisation des revendications populaires démocratiques et nationales offrant une base immédiate pour unifier les mobilisations de toutes les composantes politiques et sociales du mouvement des opprimés ; d'autre part, comme synthèse des principales mesures que devrait adopter un régime succédant au pouvoir
Au-delà de la discussion même sur la nature des revendications contenues dans la Charte, contradicteurs, une appréciation divergente plus globale avec celle défendue dans le mouvement de masse courant chartiste, souvent qualifiée de « nationaliste » ou de « populiste » en opposition à une orientation qui reprendrait davantage la défense des intérêts de la classe ouvrière.
LES CRITIQUES DE LA CHARTE
Parmi tous les arguments mis en avant par ceux qui ont une approche critique de ce document, on peut distinguer quelques grands traits communs. Tout
L'intérêt de cette discussion En même temps qu'elle courant d'intellectuels radiest un lieu d'expression de avec les problèmes que intéressant d'en étudier les d'abord, l'insistance est mise sur le caractère historiquement dépassé d'un document adopté en 1955, compte tenu des importantes modifications économiques sociales qu'a connues le pays et de l'évolution de la configuration du mouvement de masse lui-même époque. Ces auteurs notent, par exemple, que la Charte de la liberté ne pouvait s'est développé ces dernières décennies d'où émerge un nouveau mouvement ouvrier au travers de la constitution de
Ils font ainsi remarquer, à juste que n'importe programme démocratique se doit de donner aujourd'hui une place substantielle aux revendications ouvrières portées par le mouvement syndical indépendant, ce qui n'est pas explicitement fait dans la Charte de la liberté.
Force est d'ailleurs de reconnaître que ces revendications ouvrières ont été pleinement prises en compte dans les cas les plus récents d'unité d'action entre les de masse. Ainsi, au début octobre, quand l'UDF, le COSATU et le Comité national sur la crise de l'enseignement (NECC) ont
June campagne nationale d'unité contre l'apartheid et l'état d'urgence, celle-ci s'accompagnait d'une plate-forme en dix points où, outre des revendications démocratiques générales comme la liberté d'expression et d'association, apparaissent d'autres exigences plus spécifiquement liées au mouvement syndical comme les demandes d'un salaire décent pour tous les travailleurs, d'un système adéquat de sécurité sociale et du droit de grève (2).
Si les dix thèmes mis en avant dans cette campagne montrent la réalité du
-car on peut y retrouver l'apport de chacune des trois compodépasse largement le cercle de ses protagonistes. Ceux-ci sont en général des intellectuels travaillant avec le mouvement syndical ou à sa périphérie, ou engagés aux côtés du mouvement populaire. Ils expriment, les uns et les autres, des opinions qui reflètent assez fidèlement les points de vue politiques existants dans le mouvement de masse. Les revues qui ont publié ces articles sont également lues par des centaines de militants et dirigeants syndicaux et de responsables d'associations communautaires diver-
Même si, à un niveau de masse, l'impact politique immediat de ce genre de discussion publique reste limité, il est et les argumentations afin de mieux saisir ce qui se passe aujourd'hui dans ce pays.
santes qui sont à l'initiative de cet ap-
, il est nécessaire de remarquer également la place des revendications ouvrières dans cette plate-forme.
est une conséquence directe du rôle que joue aujourd'hui la classe ouvrière organisée, principalement le COSATU, dans la lutte et le processus d'unité.
Le point de vue des critiques de la
Charte peut donc se résumer par la formule de l'un d'entre eux, Duncan Innes, qui affirme : « Une vision ouvrière de l'avenir exige plus que ne le propose la
Pour la plupart de ses critiques, la
Charte, dans le fil de la tradition nationaliste, viserait essentiellement à réaliser l'unité la plus large possible sans grand souci de la défense des intérêts à long terme des masses les plus exploitées, savoir les ouvriers noirs. Cela conduirait inévitablement à une sorte de « populisme » qui conduirait la lutte de libération dans une impasse. Au contraire, d'après eux, c'est dès maintenant qu'il faudrait poser le problème des futures transformations sociales et, pour cela, il est nécessaire importance aux revendications propres au mouvement ouvrier.
Assigner ces objectifs à la lutte de masse modèle d'une certaine façon les alliances de classes au sein du mouvement populaire. Et c'est là que s'exprime l'une des principales critiques à la Charte. Le dominé par la classe ouvrière. Or,
Charte de la liberté, en cherchant le plus petit dénominateur commun à l'ensemble des classes et couches opprimées, favorides secteurs petits bourgeois sur le mouvement de masse.
A l'appui de cette thèse, deux éléments
1. Voir Alec Erwin. Article cité.
2. Cf. Inprecor numéro 229 du 3 novem-
sont souvent cités : d'une part, la nature « multiclassiste » de l'UDF et la compoopportuniste de certaines couches petites bourgeoises et bourgeoises noires qui, se anti-apartheid, profitent du mouvement pour satisfaire leurs propres intérêts économiques. C'est ainsi pour certains, le boycott des commerces blancs a permis à des commerçants noirs de faire de bonnes affaires (3).
A fin de démonstration, l'argumentation porte surtout sur une analyse critique du contenu social des mesures proposées par la Charte. L'un des points controversé est celui des nationalisations proposées par la Charte. Il est reproché au document des chartistes une formulation vague qui ne pose question du contrôle ouvrier et de la nature de l'Etat qui mettrait en œuvre ces nationalisations affirme : « Les intérêts des travailleurs ne peuvent être sauvegardés que lorsque la nationalisation est associée au contrôle ouvrier démocratique des industries nadéfinitive, la Charte ne rait pas le mouvement de masse sur la voie de la lutte pour le socialisme.
Aucun des auteurs ici mentionnés ne reproche cependant au programme de l'ANC de n'être qu'un programme démocratique minimum. Ils conscients de la nécessité d'un programme synthétisant les revendications démocratiques et nationales des masses populaires. Mais ils estiment que l'orientation générale de la Charte correspond en fait à des alliances de classe et à des objectifs sont ceux d'une simple révolution nationale démocratique sans garantie d'amélioration décisive du sort et de la place des masses exploitées dans la future
Ce premier volet du débat porte donc globalement sur la place réelle
3. Jeremy Seekings écrit à ce sujet : « Des des consommateurs entraînent aussi nécessairement les organisateurs et les besoin des seconds pour rendre boycotts, (...) les capitalistes à leur tour dépenorganisateurs pour le maintien des niveaux de ventes, aussi bien que pour avancer leurs revendications explicites et leurs intérêts
Plus ils deviennent dépendants les 'besoins' ou intérêts des uns et des autres. Si cela signifie que les commerçants appuient aussi que des organisations progres sistes peuvent devenir pius tolérantes vis-à-vis du point de vue des commerçants. » (Article
que peut prendre le mouvement ouvrier noir dans la lutte d'émancipation. S'agira-t-il d'une simple prise en compte des ouvrières dans le cadre démocratique révolutionnaire ? Ou bien s'agira-t-il de donner à la classe ouvrière un rôle d'hégémonie sociale et de direction politique à l'ensemble du mouvement ? Tel est l'enjeu de la discussion. Celle-ci ne sort évidemment pas du néant. Elle s'enracine dans les mutations sociologiques de ces dernières années et l'essor spectaculaire du mouvement syndical. Ce dernier est le résultat de la croissance absolue de la classe ouvrière industrielle noire depuis vingt ans et de l'apparition d'une direction syndicale qui a effectué une série de choix tactiques d'implantation qui se sont avérés efficaces. LA PLACE DE LA CLASSE OUVRIERE DANS LES LUTTES DÉMOCRATIQUES
Un nouveau type de mouvement ouest ainsi né dans cette dernière période. Et c'est son qui constitue l'arrière-plan de ce débat. Mais son expression politique proprement dite est restée encore limitée au cadre de l'activité syndicale. Les principales directions syndicales ont volontairement privilégié, dans un premier temps, une intervention visant à l'enracinement. dans les entreprises afin de stabiliser leurs organisations par des victoires sur des revenélémentaires et immédiates. Elles avaient également le souci du respect de la démocratie dans le mouvement syndical. Cela a donné naissance à ces grands syndicats des principaux secteurs de délégués d'atelier (shop steward) qui ont fait leurs preuves dans
A ce stade de son développement, l'intervention de ce nouveau mouvement ouvrier sur le terrain politique proprement dit s'est effectué par le biais de l'activité de ces syndicats lors de campagnes unitaires avec les associations communautaires, par l'entremise de leurs multiples déclarations, d'interviews, de résolutions, de congrès syndicaux, de leur presse, et du rôle de certains de leurs membres dans les townships (4). On peut y ajouter également l'effort entrepris dans le travail interne d'éducation des militants syndicaux.
L'essentiel de l'avant-garde ouvrière s'est constitué à partir du mouvement syndical. C'est donc jusqu'à présent dans ce creuset que s'est développée la conscience de classe des secteurs ouvriers les plus avancés. On peut certes se demander si une autre voie était possible l'avant-garde ouvrière aurait pu s'exprimer immédiatement sous la forme d'organisations politiques ouvrières implantées ? Cela paraît peu vraisemblable, compte tenu de l'histoire récente de ce mouvement ouvrier et des caractéristiques de son développement.
A ce niveau de l'analyse, il n'est pas inutile de rappeler l'état actuel de la réflexion du mouvement syndical sur cette de la place des revendications ouvrières dans la lutte. Donnons pour cela la parole à Maxwell Xulu, président du syndicat de la métallurgie (MAWU), membre du COSATU, qui déclare dans une interview publiée dans l'organe de ce svndicat Umbiko we Mawu du mois de septembre 1986 : « Il y a longtemps, cerpersonnes avaient l'habitude de programme ouvrier parce que nous avions une Charte de la liberté. Eh bien, tout ce veux dire là-dessus est que la Charte de la liberté a été rédigée il y a trente ans. Et depuis, beaucoup de choses ont changé. Maintenant nous avons une classe ouvrière très importante et très développée. Nous avons aussi des grand groupes de sociétés - des capitalistes monopolistes comme l'Anglo-American Corporation et Barlow Rand, etc. Il aussi des milliers de travailleurs organisés en syndicats. Ils poussent à renforcer la classe ouvrière. Ce programme ouvrier est un grand pas en avant pour la lutte. Il parlera aussi de quel type de société les travailleurs veulent voir après l'apar-
La limitation actuelle de l'expression politique du mouvement ouvrier sud-africain fixe cependant certaines limites au débat politique.
En Afrique du Sud, aujourd'hui, la classe ouvrière, au sens large du terme, ne peut se réduire au seul prolétariat industriel se trouvant effectivement au travail dans les entreprises et l'épine dorsale du mouvement syndical noir indépendant. Une partie importante de la population des townships (femmes chômeurs, jeunes) dont le statut social est très précaire est largement assimilable au prolétariat. La plupart de ces catégories sont en fait organisées, lorsqu'elles le sont, au travers des associations communautaires sur leurs lieux de résidence.
de toutes ces composantes ouvrières ne peut se réaliser par la seule prolongation de l'intervention syndicale dans les townships, même si cette dernière est essentielle. Elle pose objectivement le problème d'un rapport permanent et structuré entre le mouvement syndical et celui des communautés, qui apparaissent comme deux formes compléd'organisation des Réaliser l'unité ouvrière nécessite donc déjà de réfléchir aux modalités revendicatives et organisationnelles permettant de jeter ainsi le pont entre le mouvesyndical et les associations townships populaires. Cela contraint le mouvement syndical à intégrer dans son programme des revendications qui ne sont pas seulement celles de la frange industrielle du prolétariat. Ce que d'ailleurs le veut faire en s'engageant à organiser les chômeurs, les travailleurs agricoles et les employés de maison.
La recherche de l'hégémonie prolétarienne ne peut donc se résoudre à l'action isolée de la fraction du prolétariat industriel actuellement organisée dans le mouvement syndical, même en constitue d'une certaine manière l'avant-garde.
Autre problème, celui des difficultés rencontrées lorsque l'on appelle à l'hégémonie politique du mouvement ouvrier, compte tenu des spécificités de sa forme actuelle, syndicale. Car si le syndicat peut dans certaines circonstances particulières exprimer, jusqu'à un certain point, les besoins spécifiques, y compris politiques de la classe ouvrière, il lui est beaucoup plus difficile, de part sa nature propre et son mode de recrutement, de jouer en tous temps et en tous lieux le rôle effectif d'une direction politique de la lutte. Cela s'est notamment révélé dans certains townships, du fait du décalage entre les niveaux de conscience, les thèmes et méthodes d'actions propres aux diverses composantes de la population.
LES DEFENSEURS DE LA CHARTE
Dans cette discussion, tous ceux qui se sont prononcés en défense de la Charte de la liberté l'ont fait en se réclamant également de la prise en compte des intérêts particuliers de la classe ouvrière. Par exemple, pour l'un d'entre eux, Hugh McLean, la Charte doit « être comprise comme une série de revendications minimum de la classe ouvrière sud-africaine qui fournissent les bases pour l'élaboration d'un programme socialiste ». La plupart estiment aussi qu'il y a dans les critiques formulées envers la Charte une nette sousestimation des revendications les plus immédiates des masses populaires, concernant les domaines du logement, de l'enseignement et de la culture (5). Ce reproche ne semble toutefois guère fondé lorsque l'on voit la place qui est donnée à ces revendications élémentaires dans le programme du COSATU, que les critiques de la Charte considèrent tous
En réalité, l'argument principal avancé en défense de la Charte tient à la défimouvement ouvrier. Selon ce point de vue, en effet, il entendre que le mouvement de masse est par la petite bourgeoisie noire. McLean explique ainsi que selon lui « Ces classes doivent être gagnées au mouvement de masse en vertu d'un prodroits de travailler la terre et de participer au petit commerce et à l'industrie ». Et Jeremy Cronin précise que : « L'ouvriérisme, bien que faisant appel correctement au rôle dirigeant de la classe ouurière, n'arrive pas à voir que ce rôle doit être joué sur tous les fronts de la lutte et pas seulement sur des questions
4. Certains s'interrogent sur ce problème. Et Duncan Innes affirme par exemple : « Au moment où le mouvement ouvrier a ressurgi des grèves de masse de 1973, il l'a fait spécifiquement en tant que mouvement syndical qui se mobilisait autour des salaires et des conditions de travail. Bien qu'aucun véritable mouvement ouvrier ne puisse se permettre de négliger ces questions, il ne peut pas non plus s'y limiter ». (Article cité).
5. Voir McLean, article cité.
étroites, purement ouvrières, liées au lieu
Mais si les divergences se situaient essentiellement à ce niveau comment faudrait-il interpréter, lorsque l'on défend la Charte, le fait que ce document ne donne aucune indication sur la nature sociale des nationalisations à effectuer et du futur Etat qui doit en être le maître-d'œuvre ? McLean répond à cette critique en ces termes : « Pour eux, cette lacune d'autres qu'ils considèrent comme cruciales, rendent le document ambigu. La grande majorité de leurs critiques traitent des parties qu'ils considèrent comme incomplètes ou limitées quant à leur conception de la nouvelle Cependant, il y a beaucoup de revendications qui ne sont pas avancées dans la
: elle n'exige pas l'arrêt de la discrimination légale et sociale contre les homosexuels ; ni l'arrêt de la pollution ni l'arrêt de l'énergie nucléaire. Il y a aussi beaucoup de détails que la Charte ne donne pas sur la nature de la société future. Ceci est dû au fait que la Charte n'est pas une thèse ni même un programme pour le changement. La Charte est une série de revendications minimum, enracinées dans les griefs et les aspirations de la classe ouvrière (...) La Charte n'est pas formulée dans une réthorique socialiste rigoureuse, mais l'appui aux revendications ouvrières et leur défense par le mouvement de masse fait de la Charte de base nécessaire pour la construction du socialisme ».
selon ce point de vue, ce serait lui faire un mauvais procès que de reprocher à la Charte d'être un programme flou et strictement nationaliste. critique serait profondément et mènerait à une position rigide au sein du mouvement de masse. Elle ne permettrait pas de voir comment cette démarche démocratique arrive à convaincre les couches petites bourgeoises opprimées de lutter aux côtés des travailleurs. Par exemple, contrairement à certaines analyses, le boycott des commerces blancs aurait bien démontré que les commer-
Get être convaincus de ne pas en profiter pour augmenter leurs prix les townships (6). L'unité ainsi proposée se fonde sur des convergences politiques et économiques comme il ressort des propos de Jeremy Cronin qui affirme : « Il doit être noté que les intérêts communs ne sont pas tous politiques et que les intérêts divergents ne sont pas tous économiques, dans le cadre d'une alliance populaire et multiclassiste. En Afrique du Sud, par exemple, alors que les commerçants noirs opprimés et les travailleurs noirs ont des intérêts politicommuns (l'abolition de zones d'habitation par groupe racial, des pass laws etc.) ils ont aussi certains intérêts économiques communs (la lutte contre la domination des monopoles, par exemple) ».
Ce mouvement large unitaire, rassemblé sur les bases de la Charte, serait en fait malgré tout hégémonisé par la classe ouvrière et pourrait ainsi mettre en place des instruments de contrôle populaire et poser la question du pouvoir.
Toutefois, si ces contributions défendant la Charte de la liberté se réfèrent toutes à l'hégémonie effective de la classe ouvrière sur le mouvement populaire, aucune ne précise le contenu politique et les organisationnelles suivant lesquelles cette hégémonie se réa-
QUEL FRONT UNI ? Rares sont sans doute ceux qui en d'une unité de tous les opprimés dans la lutte. Mais la question qui est généralement posée à ce sujet est celle du contede cette alliance et de sa forme organisationnelle.
Or, sur ce point, deux auteurs partisans de la Charte, Tony Karon et Max Ozinsky, accusent leurs vis-à-vis de ne pas comprendre que « l'unité dans la lutte ne se fonde pas sur des concepts mutuellement acceptés ni en fin de compte sur un programme de reconstruction partagé. Elle dépend d'une volonté au sein des différentes organisations de lutter ensemble sur le terrain pour atteindre des objectifs communs malgré des divergences programmatiques et conceptuelles ». Selon eux, il ne faut pas voir les questions programmatiques « uniquement par rapport à la tâche de reconstruction dans une société déjà libérée de la domination de la minorité ». Sinon oublie alors « d'affronter les questions de manière à la fois programmatique et pratique pour atteindre cette étape de la libération ».
Pour ces auteurs, ceux qui critiquent la Charte ne comprendraient pas en fait l'importance d'une bataille démocratique large englobant toutes les forces sociales intéressées à la libération nationale. D'ailleurs, pour Karon et Ozinsky, la Charte de la classe ouvrière. Sans être en soi un programme socialiste, elle n'en constituerait pas moins, à leurs yeux, la base programmatique d'une
Répondant à une analyse critique, efdébat, sur les raisons de l'échec de luttes dans d'autres régions du monde (guerre deux auteurs affirment : « Bien qu'il y ait eu un certain nombre d'exemples de fronts populaires qui ont connu la défaite, il n'y a jamais eu une exemple de victoire pour la classe ouvrière sans que cette dernière se soit engagée dans des alliances populaires ». Et pour étayer leurs propos, ils n'hésitent pas à réécrire à leur manière l'histoire du mouvement ouvrier international. C'est ainsi qu'ils prétendent que dans l'Espagne républicaine « si la classe ouvrière avait abandonné le Front populaire et était passé à l'application d'un programme socialiste, cela aurait avancé de quelques années l'effondrement de la République (en Espagne, ndlr.). La défense de la République fut la tâche la plus immédiate et la plus vitale du prolétariat espagnol ». En rapport avec l'expérience chilienne sous la présidence d'Allende, ils notent : « Les occupations au hasard des entreprises petites et économiquement sans importance furent favorisées par l'ultragauche, laquelle était mécontente du rythme des nationalisations entreprises par le gouvernement d'Unité populaire. Ceci a contribué directement à éloigner la petite bourgeoisie de l'Unité populaire et a renforcé le soutien intérieur à l'intervention impérialiste ». anti-gauchiste, ces deux auteurs n'en font importantes concernant la conduite de la lutte en Afrique du Sud en particulier lorqu'ils affirment : « Parler de la nécessité pour la classe ouvrière de chercher des alliés dans sa lutte, c'est reconnaître que bien que ces alliés partagent certains des aussi des différences d'attitude importantes. La classe alliés parce qu'elle est incapable, toute de compléter des tâches qui sont essentielles à son avancement. Si nous acceptons que l'unité entre les différentes classes dans la lutte nationale démocratique n'est pas une identité d'intérêts comment pouvons-nous proposer que cetsoit basée sur le programme complet de la classe ouvrière ? ».
Mais justement, puisqu'il n'y a pas absolue d'intérêts entre les différentes classes sociales opprimées qui intégrent le mouvement de lutte contre le régime, la nécessité de l'élaboration d'un programme démocratique national commun à l'ensemble de ce mouvement n'exclut pas, par ailleurs, la formulation d'un programme ouvrier révolutionnaire. Pareillement, dans les luttes quotidiennes ne rend pas pour autant inutile la formation d'une avant-garde ouvrière luttant pour
Ne sont-ce pas là des éléessentiels pour affermir le rôle de la classe ouvrière dans le mouvement de masse, dont tous les débatteurs réclament sous une forme ou une autre ?
CONSCIENCE NATIONALE ET
CONSCIENCE DE CLASSE Il est facile de comprendre les raisons pour lesquelles toute cette discussion tourne autour de la Charte de la liberté et de son interprétation. Interdit en Afrique du Sud, l'ANC apparaît de prime abord sous la forme d'un mouvement populaire très large dont le signe de ralliement est la Charte. L'UDF notamment exprime sur cette base l'adhésion d'une partie des organisations communautaires au programme de l'ANC.
Pour tous ceux qui veulent débattre 6. Voir R. White, article cité : « Un des objectifs et un des effets les plus importants du boycott par les consommateurs a été d'opposer encore plus la petite bourgeoisie merçante noire à l'Etat et de consolider une alliance entre cette classe et d'autres ses/fractions de classes opprimées ».
de la ligne politique de l'ANC, il paraît somme toute assez pédagogique de commencer par traiter de la Charte. Mais cette discussion peut alors prendre une forme défenseurs de ce programme - et parfois soulignent - que la Charte a au le « défaut » d'avoir été écrit voilà plus de trente ans. On peut éventuellement en défendre la méthode générale serait difficile de dire aujourd'hui besoins populaires actuels. Pour ne prendre qu'un exemple, signalons que le décontemporain lisme en Afrique du Sud pose sous une forme bien plus complexe qu'en 1955 la réalisation des mesures économiques prévues par la Charte elle-même.
Mais si la Charte est un programme qui a vieilli, comment expliquer l'attachement indéfectible que lui voue l'ANC et un courant important du mouvement populaire. Pour comprendre cela, il faut se référer à l'utilisation particulière que l'ANC fait de ce document : il exprime à ses yeux une fonction qui dépasse son immédiat en symbolisant sa légitimité et sa continuité historique.
La Charte exprime une histoire, celle des luttes des années 1950 et des répressions de 1960. L'utiliser aujourd'hui comme un symbole, c'est pour l'ANC souligner une continuité et une certaine légitimité sur l'ensemble du mouvement de masse. La Charte comme « programme naturel » exprimerait donc implicitement une hégémonie naturelle spontanée de l'ANC dans tous les secteurs en lutte. Mais les auteurs ici signalés, qui dé fendent la Charte de la liberté, le font en évoquant le rôle particulier de la classe ouvrière et reconnaissent donc les modifications sociales survenues dans le pays. Ce faisant, ils prêtent le flanc à une objection : pourquoi donc ne pas proposer dans ce cas un vaste débat public, unitaire, massif, pour amender la Charte ? Pourquoi ne pas proposer, à l'instar de celui qui avait eu pour objet d'approuver la Charte de la liberté en 1955, la tenue d'un nouveau « congrès du incluant les syndicats, les mouvements communautaires etc. dans le but de définir une nouvelle rédaction de la Charte ?
Il est évident qu'une discussion de mise à jour du programme démocratique nécessaire pour centraliser l'action du mouvement de masse actuel ouvrirait la voie à de nouveaux et riches débats. Lesquels constitueraient l'occasion irremplaçable d'une politisation accrue des masses, d'un exercice publique de démocratie ouvrière et d'une confrontation des points de vue politique respectant les critères démocratiques.
L'émergence du mouvement ouvrier pose notamment deux types de problèmes nouveaux que les militants des années 1950 pouvaient peut-être ignorer mais qui sont incontournables aujourd'hui et qui doivent donc être débattus. Le premier est celui de la place des revendications de contrôle ouvrier sur la production industrielle et sur les choix économiques et sociaux (7). Le second porte sur le rôle des classes laborieuses en général dans la formation de la conscience nationale. En d'autres termes, quel est
7. Voir notamment les résolutions du congrès du syndicat des travailleurs de la métallurgie, MAWU, dans Inprecor numero 228 du 20 octobre 1986. Rendant compte de ce congrès, l'organe du MAWU, Umbiko we Mawu de juillet 1986 écrit : « Le MAWU est totalement engagé par rapport au principe du contrôle ouvrier. Ceci n'est pas négociable. Mais les travailleurs ne doivent pas simplement contrôler leur syndicat, ils doivent aussi diriger la lutte de libération en Afrique du Sud. Si les travailleurs ne sont pas à la tête de la lutte de libération, alors il n'y a aucune garantie que gouvernement Botha soit remplacé par le socialisme».
le rapport entre conscience de classe et conscience nationale pour avancer vers une Afrique du Sud démocratique et
Dans les années 1950, ce débat existait déjà. L'ANC, à cette époque, campait fermement sur une position mettant en avant l'existence de plusieurs questions nationales distinctes suivant les différentes communautés raciales (Métis, Indien, Africain, Blanc). Elle proposait donc une solution politique de type fédérale et plurinationale. C'est dans ce contexte que l'ANC entendait représenter
Même ceux qui, à cette époque, avaient une vision moins formelle de la question nationale, ne pouvaient pas pour autant passer outre le niveau de conscience moyen des divers secteurs de la population opprimée. Les divisions du mouvement de masse selon des classifications raciales n'étaient pas alors seulement le fruit de la politique d'apartheid du nouveau gouvernement arrivé au pouvoir en à la suite de la victoire électorale du Parti nationaliste. Ces divisions reposaient également sur des préjugés anciens et bien ancrés dans toute l'histoire coloniale du pays.
Aujourd'hui, malgré la persistance de une conscience nationale se forme peu à peu dans la pratique des luttes quotidiennes, elles toutes les communautés opprimées. La convergence des mobilisations de ces dernières années en constitue un reflet. Or, de ce point de vue, la Charte reste marquée par l'ambiance de l'époque fut rédigée. S'il avait fallu alors la traduire en termes juridiques et législatifs, il n'est pas du tout certain que l'on aurait abouti à des institutions gouvernementales non raciales. Tout au
June multiracial aurait fort bien pu découler des formulations de la Charte.
Ceci n'est plus du tout conforme à l'orientation majoritaire ment de masse actuel et principalement à la demande d'une Afrique du Sud unitaire, démocratique et non raciale. Cette orientation fait maintenant à peu près l'unanimité des divers courants politiques.
certains secteurs issus du Mouvement de la conscience noire qui prônent encore une sorte de nationalisme africain, tout le monde s'est rallié au non racialisme, c'est-à-dire à un projet de société où toute classification raciale ou religieuse — même proposée au nom de la démocratie - serait prohibée. Le respect des cultures et des croyances des différentes communautés est certes un élément du programme démocratique. Mais leur garantie ne pourra émaner d'une classification raciale qui est justement le propre du système d'apartheid combattu.
L'ANC a également évolué par rapport à ses positions d'origine. Elle a repris à son compte le non racialisme et ne pose plus la question nationale dans les mêmes termes que dans les années 1950. D'autres courants ont connu une trajectoire identique. Mais le mouvement de maturation de la prise de conscience nationale est
Les articles qui se rapportent au débat sont les suivants :
Duncan Innes, « Workers Politics and the Popular Movement », Work in
Progress, numéro 41, avril 1986 ;
Karen Jochelson, Glenn Moss and
Ingrid Obery, « Defining Workingclass Politics », Work in Progress, numéro 41, avril 1986 ;
Tony Karon and Max Ozinsky,
« The working class in National
Democratic Struggle », Work in Progress, numéro 42, mai 1986 ;
«The question unity in the struggle », South African Labour Bulletin, vol. 11, numéro 1, septembre 1985 :
Duncan Innes, « The Freedom Charter and Workers Control », South
African Labour Bulletin, vol. 11, numéro 2, octobre 1985 ;
Jeremy Cronin, « The Question of
- a Reply », South African
Labour Bulletin, vol. 11, numéro 3, janvier 1986 ;
Bob Fine, « The Freedom Charter, a
Critical Appreciation », South African Labour Bulletin, vol. 11, numé-
David Lewis, « Capital, Trade Unions and the National Liberation Struggle », South African Labour Bulletin, vol. 11, numéro 4, février 1986
David Lewis, « Recession and the
Working Class », South African Labour Bulletin, vol. 11, numéro 5,
Roland White, « Towards an Assesment of the Strategic Value of the
Consumer Boycott », South African
Labour Bulletin, vol. 11, numéro
5 mai 1986 ;
Hugh McLean, « Capitalism, Socialism and the Freedom Charter »,
South African Labour Bulletin, vol.
11, numéro 6, juin 1986.,
Jeremy Seekings, « Workers and the
South African Labour Bulletin, vol.
11, numéro 6, juin 1986. venu d'ailleurs : il est venu des usines.
Cette évolution dans la conscience sud-africaines n'est donc pas simplement le fruit d'un débat d'idées entre courants et directions politiques. Ce sont en fait les mutations de la formation sociale sud-africaine qui ont été le moteur de ces évolutions idéologiques. Certes, le projet d'une société démocratique et non raciale depuis longtemps dans les programmes de groupes politiques minoritaires. Mais il a rééllement pris corps dans le mouvement ouvrier, dans le mouvement syndical, avec notamment l'apparition d'organisations comme la Fédération (FOSATU) (8).
Il n'est pas difficile d'en comprendre les raisons. Le mouvement ouvrier, notamment dans des régions comme la province du Cap et du Natal, se devait d'unifier les travailleurs métis, indiens et africains, pour développer son influence et mener ses actions revendicatives. Le syndicalisme indépendant et lutte de classe ne pouvait donc qu'être également un syndicalisme non racial. C'est qui, dans la pratique, a engagé cette longue révolution culturelle, qui durera encore longtemps, et qui consiste à forger une conscience nouvelle, celle d'être sud-africain (ou Azanien) sans référence à sa couleur de peau. La pratique a montré que cette prise de conscience nationale n'est pas indépendante de la prise de conscience de classe. Plus que toute autre couche sociale des opprimés, la classe ouvrière est donc le creuset d'expériences nécessaires à l'unification des masses opprimées, y compris sur le terrain de la prise de conscience nationale.
Ainsi, l'UDF exprime ce processus de manière différente. Ce front regroupe en effet une partie substantielle des associations communautaires qui sont constituées sur la base du lieu de résidence. Or, en raison de la discrimination raciale en matière d'habitation, systématisée par le Group Areas Act, l'UDF coordonne de ce fait des structures qui recouvrent une classification raciale. Cela peut n'être que transitoire, si l'on pense pouvoir étendre rapidement les relations entre l'ensemble de la population opprimée. Mais le problème est différent dès lors que l'on aborde la question des associations de commerçants ou de petits patrons noirs dont les bases de revenus et d'accumulation s'enracinent dans les seules limites de leur communauté raciale. Certains auteurs ont souligné les problèmes qui ont surgi au Natal entre affairistes indiens et affairistes zoulous défendus par le parti du chef Buthélezi, Inkhata.
telles circonstances, on assiste à un processus inverse à celui décrit plus haut pour la classe ouvrière : ici, c'est la conscience de classe - bourgeoise ou petite-bourgeoise - qui fait obstacle à la formation d'une conscience nationale
PROGRAMMES ET DIRECTIONS
POLITIQUES La Charte de la liberté est un programme qui donne un horizon politique concret aux luttes démocratiques. question nationale en Afrique du Sud impose de s'adresser au mouvement masse avec un programme d'action dont les objectifs immédiats sont de caractères démocratiques et nationaux. De ce point de vue, il serait erroné de critiquer la Charte sous prétexte qu'elle ne dit pas explicitement qu'il faut lutter pour le socialisme.
Prendre la Charte comme cible d'une 8. Parmi les principaux syndicats qui se sont développés au début des années 1980. notamment la fédération FOSATU, la question du non racialisme était une question programmatique essentielle.
critique qui vise plus généralement exprimer des divergences avec la stratégie de l'ANC, cela comporte donc quelques inconvénients. Certains critiques de la Charte ont peut-être eu tendance dans ce cadre à débattre essentiellement des formes que doit prendre la société future, et, ce faisant, à sous-estimer un problème d'importance : la question de la prise du pouvoir. Or, c'est justement dans le cadre d'une telle perspective qu'une démarche programmatique unitaire et démocratique est indispensable.
Il y a donc une part de vrai dans la critique faite par Karon et Ozinsky. Il ne suffit en effet pas de débattre des formes que peut ou doit prendre la société future. Encore faut-il résoudre la question de la prise du pouvoir. Cette question ne peut être résolue qu'en assurant au prolétariat l'aide d'un front démocratique plus large.
Certes, il n'est pas indifférent pour l'avenir de la lutte de savoir si ce front est dirigé par la classe ouvrière ou non. Pas plus qu'il faille se taire sur la nature sociale du futur Etat à construire. Mais la crédibilité politique dans le mouvement de masse aujourd'hui passe par la formulation d'une stratégie concrète pe débat sur la Charte porte presque es: la question du pouvoir. Or, sentiellement sur la société future, ce qui pose implicitement la question du socialisme mais laisse sur leur faim ceux qui attendent une avancée dans l'élaboration d'un projet révolutionnaire immédiat.
Quelle que soit l'appréciation que l'on ait des rythmes actuels de la mobilisation, il faut répondre à ce qui constitue déjà une attente de la part de secteurs décisifs du mouvement populaire. A défaut, cela reviendrait à dire que l'on repousse de fait toute idée et tout débat sur la crise révolutionnaire aux calendes grecques.
Il ne peut donc s'agir simplement pour cela de faire l'exégèse des divers programmes démocratiques publiés dans ce pays depuis le début du siècle. Malgré ses ambiguités, signalés par les uns et les autres, la Charte de la liberté n'est pas, dans sa méthode, plus « droitière » ou plus « gauchiste » que d'autres programmes du même type. Comme certains de ces derniers, elle est marquée par le temps dans ses formulations et certaines de ses revendications. Il est donc important de ne pas réduire la discussion à une simple interprétation de la Charte et pour cela il faut sans doute éviter toute fétichisation de ce document. La direction de l'ANC elle-même se sert d'ailleurs plus souvent de la Charte comme d'un symbole que comme d'un projet politique concret.
En soi, un programme qui ferait exS. AFRICA plicitement référence à la révolution prolétarienne et au socialisme n'offrirait pas plus de garantie absolue sur l'avenir de la lutte. Lorsque l'on doit se déterminer par rapport à un quelconque programme d'action ou à tout programme démocratique, le véritable problème réside en fait surtout ailleurs : dans la nature de la direction politique qui le met en œuvre. Or, sur ce point précis, tous les protagonistes du débat, quelle que soit leur option, rencontrent une difficulté.
Ceux qui défendent la Charte de la liberté au nom de la lutte de la classe ouvrière estiment que les critiques de gauche de la Charte sont sectaires et qu'en réalité ce document constitue le premier maillon d'une lutte démocratique du prolétariat. Ils expliquent donc que la Charte est un programme minimum démocratique. Mais ils sont en difficulté pour citer un programme plus complet, ou un quelconque projet de société plus concret aussi bien dans les documents de l'ANC que dans ceux du Parti communiste sud-africain.
Karon et Ozinsky affirme par exemple que « la lutte démocratique nationale est un passage obligé dans la lutte pour le socialisme en Afrique du Sud ». L'on comprend bien que, dans ce cadre, la Charte a pour eux une fonction essentielle pour réaliser l'unité des masses
SAFRE
populaires indispensable à la victoire révolutionnaire. Mais s'il s'agit simplement de s'appuyer sur un programme démocratique minimum pour unifier le mouvement de masse, alors le passage à une perspective socialiste, dont ils se revendiquent, requiert l'existence d'une direction politique acquise à cette idée et d'un programme politique révolutionnaire popularisant cette stratégie. Dans ce cas, ces auteurs se trouvent contraints de préciser leur analyse de l'ANC, non tant que mouvement populaire de masse, mais en tant que di-
Et dès lors, se posent à eux des interrogations incontournables. Est-ce l'ANC ou une partie de cette organisation qui sera la direction ouvrière ? Que dire, d'autre part, du Parti communiste sud-africain et de son action propre ?
Or, sur ces points précis, les réponses n'apparaissent pas clairement. Hugh McLean écrit par exemple à propos du niveau de conscience du mouvement populaire : « Cette combativité trouve son reflet dans les chansons révolutionnaires à l'occasion des funérailles collectives et des meetings et le déploiement des drapeaux du Congrès et du Parti communiste
La popularité communiste sud-africain et du drapeau rouge sont à comprendre par l'association largement faite entre ces symboles et la révolution et le contrôle ouvrier, bien que cela représente très inexactement la position du SACP ». Karon et Ozinsky dans leur article explique que « La Charte est le programme commun de toutes les classes dans la lutte de libération nationale (...) Mais nous ne suggérons pas que la Charte entrave le développement de la direction ouvrière dans la lutte de libération nationale. La direction ouvrière dans cette lutte doit être établie : elle ne peut pas être garantie par une charte quelconque ».
La répression rend évidemment débat compliqué et précaire à l'intérieur des frontières sud-africaines. On ne peut pas y discuter librement et ouvertement de sujets pourtant aussi généraux que la structuration politique du mouvement de masse. Des organisations comme l'ANC et le Parti communiste sont bannies. Mais le problème ne peut sans doute pas se réduire simplement à cela.
Les auteurs qui critiquent la Charte se heurtent de leur côté à la même ques-
On ne peut dire d'eux, contrairement à certaines assertions des chartistes, qu'ils sont autant de gauchistes ignorants. Ils savent ainsi pertinemment qu'il faut, dans ce pays, un arsenal de mots d'ordre élémentaires pour unifier le mouvement de masse. La véritable discussion ne porte donc pas sur la nécessité d'un tel programme, mais sur la nature politique de la direction qui le met en avant. Alors, et au-delà de leurs critiques du document de base du courant chartiste, ils se posent à eux une double question : quelle alternative politique proposer et comment parvenir à la forger au niveau organisationnel et programmatique ?
Voilà quelques années, certains syndicalistes avaient publiquement évoqué l'idée de la nécessité de construire un parti des travailleurs, ce qui indiquait bien l'enjeu réel du débat. Mais le processus de maturation de la conscience politique est quelque chose d'infiniment compliqué. En tant que mouvement populaire, l'ANC représente d'une certaine manière le niveau de conscience moyen régnant dans le gros de la population noire. Nous sommes toutefois à une époque charnière, où la conscience politique évolue au rythme des multiples expériences quotidiennes. Toutefois, pour l'instant, la question du parti des travailleurs reste éminemment propagandiste.
son côté, le Parti communiste sud-africain, au sein même chartiste, cherche à combiner son soutien à la Charte de la liberté et à la direction de l'ANC, avec la nécessité d'une direction d'avant-garde, dont il affirme qu'il est le représentant (cf. encart).
Lorsque la question du parti travailleurs fut évoquée en 1982-1983, à partir de rangs du mouvement syndical, cela ne pouvait qu'être dans la perspective de la création d'un parti de masse, issu des usines et des quartiers populaires. Ce problème est loin d'être réglé, car une telle direction politique n'apparaîtrait pas, selon toute vraisemblance, en se substituant progressivement à celle de l'ANC. Elle apparaitraît au contraire comme une alternative à celle-ci, comme une direction politique concurrente. La direction de l'ANC est d'ailleurs tout à fait consciente de cela. Elle sait que la question du COSATU et de la classe ouvrière industrielle demeure décisive pour quiconque veut établir une hégémonie politique sur l'avant-garde du mouvement de
Le débat au sein de la gauche indépendante porte généralement sur le rôle dirigeant qu'il faudrait donner au prolétariat. Il s'agirait au cours de chaque de pousser peu à peu, la dans les premières lignes et de lui permettre de jouer son rôle de direc-
Mais ce processus n'est ni spontané ni naturel. L'hégémonie prolétarienne ne se décréte pas. Elle se construit au cours de la lutte dans laquelle un rôle important revient au choix de la tactique (10). Ainsi faut-il savoir parfois organiser des initiatives de stricte unité ouvrière, mais être capable à d'autres moments d'élargir le front des masses opprimées jusqu'au petit patronat noir, ou encore, par exemple, d'être capable de manœuvrer en direction de certains secteurs libéraux blancs du Parti fédéral progressiste (PFP). Ces exemples ne sont certes pas à mettre sur le même plan, mais ils relèvent tous également de la panoplie de choix tactiques possibles à un moment donné. savoir et pouvoir opérer de tels choix tactiques et en tirer tout le profit politique, encore faut-il qu'existe une direction politique disposant d'une implantation nationale et d'un projet politique bien
Si beaucoup de personnes mettent en avant dans la discussion la question de la nécessité d'une hégémonie ouvrière sur le mouvement de masse, fort peu par contre, mentionnent son corollaire, savoir la nécessité de la formalisation d'une direction politique susceptible d'être le vecteur de ce processus. Cette réserve ne s'explique pas seulement pour des raisons de prudence, liée à la répression ou aux risques encourus. Elle s'explique également par le fait que la réponse pratique à cette question est extrêmement complexe et que les réponses possibles ne sont pas encore mûres.
Promoteurs de la Charte ou critiques de celle-ci, tout le monde est un peu logé à la même enseigne face à la question centrale de savoir quelle direction politique doit mettre en œuvre un programme démocratique pour favoriser l'hégémonie ouvrière (11). Ceux qui rejettent les attaques qu'ils jugent sectaires ou formelles contre la Charte de la liberté aboutissent à la même interrogation : peut-il y avoir un juste programme démocratique prolétarien sans direction prolétarienne ?
Il est important de noter que c'est du socialisme que sont discutés les programmes, les mouvements sociaux et les formes d'actions dans le cadre du débat que nous venons de présenter. Cette discussion s'avère de ce fait incomparablement plus intéressante, concrète et riche, que ce qui est généralement fourni à l'extérieur du pays. L'importance de ce débat idéologique réside aussi dans le fait qu'il est directement lié aux problèmes surgis dans les divers mouvements sociaux de la dernière période, que ce soit le boycott scolaire, celui des commerces blancs, ou lors des grèves générales. ment d'un ensemble d'expériences sociales et politiques nouvelles. Et ce n'est pas un hasard si elle a lieu dans les colonnes de revues indépendantes qui, depuis plusieurs années, prennent un grand soin à relater, détailler et étudier les différentes luttes de masses qui se déroulent dans
Peter BLUMER, 27 novembre 1986. 9. Dans son numéro de mars 1986, l'organe de l'ANC, Sechaba, expliquait : « La formation du COSATU représente le renforcement structures légales, publiques du mouvement syndical. Alors que la majorité de la classe ouvrière de notre pays reconnaît ce rapport (entre le mouvement syndical et l'ANC, ndlr.), forces impérialistes ainsi que des révolutionnaires de salon cherchent à le miner. Ils agissent ainsi afin d'aider à développer une à l'ANC, force dirigeante dans notre lutte de libération ».
10. Parmi les exemples les plus importants du rôle de la tactique, on pourrait mentionner principaux syndicats envers les règles d'enregistrement et les conseils industriels imposés par l'Etat. Les débats sur ces questions ont été importants vers les années 1982 1983. Il a été prouvé par la suite que cette attitude souple n'avait pas été une « trahison »
La nécessité d'une Charte ouvrière ou d'un programme ouvrier a été plusieurs fois mentionnée. Voir Duncan Innes (article cité) et le journal du MAWU du mois de sep-