'INCENDIE du dépôt Sandoz de la Schweizerhalle, à Bâle, ainsi que la négligence criminelle avec laquelle Ciba-
Geigy a déversé 400 litres d'herbicide dans les eaux du
Rhin, ont soulevé la question du fonctionnement de l'industrie chimique dans la société industrielle développée et capitaliste.
Bâle n'est pas le premier des grands accidents de l'industrie chimique, et sans doute, hélas, pas le dernier. En juillet
1948, une explosion chez BASF, à Ludwigshafen, en Allemagne fédérale, provoquait 200 morts et 3 800 blessés. En juin
1974, l'explosion de Nypro, dans la petite ville de Flixbo-
Charles-André UDRY
L'examen des divers accidents de l'industrie chimique révèle immédiatement un dénominateur commun : les entreprises de la chimie ne respectent pas, ou fort peu, les normes les plus élémentaires édictées par les diverses instances étatiques.
Nos grands patrons, champions de la loi et de l'ordre, ne manquent pas une occasion d'enfreindre cette loi, quand il y va de leurs profits.
« A Flixborough, Nypro avait installé une capacité de stockage qui dépassait de quarante-trois fois la capacité autorisée. A
Seveso, Icmesa (firme dépendant d'Hoffmann-La Roche, ndlr.) était en infraction par rapport à tous les services de contrô-
" convenances le. Il ne s'agit pas là de admissibles au regard d'une administratatillonne ".
Lorsqu'on en arrive comme dans le cas de Seveso, à demander l'autorisation de construire une unité de traitement de déchets pour éliminer les résidus d'une production dangereuse, non déclarée, donc non autorisée, il y a manifestement écart non tolérable. » (2)
Quelques années plus tard, Hoffmann-La Roche récidivait. Par le biais de
Givaudan, firme genevoise qu'elle contrôle, elle avait passé un contrat avec la firme allemande Mannesmann AG pour se débarrasser, en cachette et en toute bonne conscience, des déchets toxiques provenant de Seveso. Ils ont atterri dans un dépôt de carcasses d'animaux dans le nord de la France, à Anguilcourt-le-Sart, où ils furent découverts par hasard. C'est seulement alors qu'Hoffmann-La Roche fut contraint, sous la pression du gouvernement français et de l'opinion publique, d' « avaler » sa dioxine et de construire un four spécial pour incinérer et neutraliser ces déchets délétères. (3)
Après la catastrophe de Bhopal, en décembre 1984, Union Carbide était à l'origine d'un autre accident, en 1985, dans son usine d'Institute, en Virginie, aux Etats-Unis, qui fut révélé grâce à l'odorat des salariés et des habitants.
L'odorat des personnes en danger est souvent considéré comme un élément de sécurité par les industriels qui ne jurent que par la science et la technique et blessés, d'Union Carbide, la mort d'environ: se méfient des «réactions de panique de la population», argument avec lequel ils justifient leur refus d'information ! Si le ridicule tuait autant que la dioxine, plus d'un de ces capitaines d'industrie auraient passé de vie à trépas !
Après une enquête menée au sujet de l'accident d'Institute, l'organisme d'Etat chargé de la santé et de la sécurité au travail, l'OSHA, a infligé une amende de 1,4 millions de dollars à Union Carbide. Dans les considérants, le secrétaire au Travail du gouvernement Reagan, William Brock, indiquait que la commission d'enquête avait constaté « une violation constante, délibérée des règlements ». « Le pire, ajoutait-il, résidait dans l'atmosphère, l'attitude (de la direction de l'entreprise) pour qui, quelques accidents, ici ou là, sont le prix à payer pour la production. » (4)
Tous ces termes pourraient s'appliquer à Sandoz ou Ciba-Geigy, à cette différence qu'il y a bien peu de chances de voir à l'oeuvre en Suisse, pour l'affaire Sandoz, une commission d'enquête aussi compétente et indépendante que celle mise sur pied par l'administration américaine, même sous le règne obscurantiste de Reagan. Après l'accident de la Schweizerhalle, l'un des responsables de l'Office fédéral pour la protection de l'environnement (OPFE), Hans Peter Hauri, accuse Sandoz d'avoir violé plusieurs articles de la loi de 1985 sur la protection de l'environnement (5). Il est certain qu'il en va de même pour le rejet effectué dans le Rhin par Ciba-Geigy, mais les délinquants sont toujours en liberté, comme leurs poisons dans les eaux rhénanes.
DES ACCIDENTS QUI NE SONT PAS
DES SURPRISES Toutes les études sur les accidents de l'industrie chimique démontrent qu'ils ne sont que des répliques d'incidents déjà survenus, avec cette seule différence que, par son ampleur, cet accident-ci attire l'attention de l'opinion publique et seulement après, celle des autorités.
Une conclusion découle de ce constat : ces accidents ne sont pas du domaine de la fatalité, mais sont fort souvent prérough, à 260 km de Londres, faisait 28 morts, des centaines de et endommageait des centaines de maisons. En juillet
1976 à Seveso, en Italie, à la suite d'une fuite de dioxine — un produit hautement toxique —, des milliers de personnes étaient évacuées, le territoire de la commune étant contaminé. Evacuation aussi de 25 000 personnes, en novembre 1979, après l'ex.
plosion de Mississauga, près de Toronto. Enfin, l'accident à Bhopal (1), en décembre 1984, provoqua
3 000 personnes.
visibles. Preuve en est le fait que les assurances - qui ne désirent facture trop élevée en cas « d'emmerdements», comme le disent élégamment en privé les patrons des compagnies d'assurance - indiquent généralement les dangers aux industriels. On sait que les assureurs américains l'avaient déjà fait pour
Union Carbide. Il en va de même en
Suisse. La Zürich-Assurance avait, il y a cinq ans, émis de nombreuses critiques contre le dispositif de sécurité de Sandoz.
La réponse de Sandoz fut simple : le trust de la chimie changea d'assureur et ne prit aucune disposition sérieuse pour améliorer des mesures de sécurité déficientes. Voilà une belle illustration de la dite liberté du marché, du respect de la loi de l'offre et de la demande. Pour encaisser de coquettes primes, qui allaient auparavant à leur concurrent, la Winterthur et Gerling ont accepté de fermer les yeux, espérant que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes chimiques. Sandoz continua son activité criminelle de stockage de produits hautement périlleux sans encourir la plus petite sanction.
Sandoz était donc prévenu par la Zürich. Aujourd'hui, le crime commis, les patrons de Sandoz ne sont même pas légalement des prévenus, pour ne pas parler de prison préventive. Par contre, la Winterthur doit se mordre les doigts et la Zürich se frotter les mains. Toute cette double morale, inscrite dans la propriété privée, l'économie de marché et la concurrence traduit simplement le respect des industriels et des compagnies d'assurance pour le profit, et leur dédain pour les citoyens et les salariés. Il n'est pas inutile de rappeler que Sandoz a changé d'assureur, après examen effectué par la firme Mac
1.
Sur
Bhopal, voir Inprecor numéro
189 du 4 février 1985.
2. Patrick Lagadec, La civilisation du risque, Seuil, 1981, p. 128.
3. John Elkington, « Poisons to Burn or
Bury », Encyclopedia Britannica, suppl. 1984, p. 364.
Charles Perrow, « The
Systems. The Habit of Courting Disaster », 11 octobre 1986, pp. 347 à 356.
5. L'Hebdo, 13 novembre 1986, article de
Kinsey, spécialisée dans l'étude des di- de dangers. verses modifications de gestion à entreprendre pour réduire les coûts de production, depuis les frais généraux jusqu'aux salaires. Sécurité et profit ne font pas bon ménage, surtout quand des mesures de « rationalisation » sont prises.
COMPLAISANCE ADMINISTRATIVE
A y regarder de plus près, on remarque la complaisance de certaines administrations étatiques. En effet, le stockage de produits hautement toxiques s'effectuait dans des locaux construits en 1968 pour abriter des machines. Onze ans plus tard, en 1979 Sandoz prétend avoir reçu l'autorisation de les transformer en entrepôts pour des produits chimiques et agro-chimiques. Il serait intéressant de connaître dans le détail les enquêtes faites ou pas faites, des services compétents, avant que le feu vert administratif ait été donné.
Tous les accidents démontrent la servilité des institutions étatiques envers les trusts de la chimie, ou leur impuissance à faire respecter une série de réglementations rudimentaires, ou bien les deux à la fois. Lors d'accidents d'une certaine envergure, ce sont des commissions d'enquete ad hoc qui découvrent le pot aux roses.
Pourra-t-on un jour percer les mystères de Bâle ? On peut constater avec ironie que le sens du secret et de l'information distillée au compte-gouttes, sont tout autant le propre des grands de la chimie suisse et des autorités helvétiques que le fait de Gorbatchev lors de Tchernobyl, à ceci près que les satellites américains informaient (et désinformaient) alors sur le déroulement de l'accident nucléaire. Ici, nous n'avons pas droit à un tel déploiement d'explications qui nous seraient données par les services d'espionnage soviétiques. Nous devons nous contenter de quelques révélations, venant des Verts allemands, à la suite d'une « fuite » que la Zürich-Assurance ne voit pas d'un mauvais œil, ou provenant, plus ou moins directement, de quelques chimistes allemands ou français concurrents des Suisses et très satisfaits de se dépolluer la conscience a bon marché, en tendant des crocs-en-jambe à leurs très chers collègues et néanmoins rivaux industriels.
SUBSTANCES INTERMÉDIAIRES,
RISQUES FONDAMENTAUX L'accident de la Schweizerhalle met en relief ce qui est commun à toutes les catastrophes passées et à venir de l'industrie chimique.
Ce secteur travaille pour l'essentiel à partir d'un certain nombre de matières premières relativement réduites en nombre (pétrole, charbon, chlore, ammoniaque, soufre). A partir de ces dernières, l'industrie chimique multiplie massivement, la fabrication de substances intermédiaires, souvent très toxiques, utilisées pour un grand nombre de produits finis. Dès lors, la logique économico-technique du proproduction de ces intermédiaires provoque toute une série
« Ainsi, le taux de profit étonnamment élevé de cette industrie chimique être la conséquence directe de l'invention et de la production, à intervalles rapprochés, synthétiques qui, lorsqu'elles entrent dans l'environnement, sont le plus souvent une cause de pollution (parce que non biodégradables, toxiques). (...) Une évolution de ce genre est un cauchemar pour l'écologiste, car la période de 4 ou 5 ans au cours de laquelle une nouvelle substance synthétique (produits intermédiaires ou finis, ndlr.) fait massivement son apparition sur le marché et dans l'environnement est littéralement trop courte pour lui permettre d'en déterminer les effets écologi-
Indubitablement, le mal est fait effectués dans une nouvelle technologie difficile de renoncer à la production. » (6) Tout est dit sur la catastrophe écologique provoquée par Sandoz et Ciba-Geigy.
La propriété privée, la concurrence et le secret qui y est attaché, la primauté donnée au calcul des coûts de production pour l'entreprise considérée comme une unité économique devant échapper au contrôle de la société civile, en opposition à un calcul social de rentabilité, tout cela pousse l'industrie chimique à s'engager dans une jungle de procédés pour mettre point des produits intermédiaires, souvent très dangereux, sans garde-fous sérieux et sans boussole fiable.
Comme le montre l'exemple de Sandoz, ces produits sont stockés n'importe comment, sans être visiblement recensés, les uns à côté des autres, avec tous les périls qui peuvent en découler. Trente produits se trouvaient dans le hangar numéro 956 de Sandoz, dont 25 tonnes de parathion (ethyl parathion) connu nom de code de E 605, hautement toxique : la dose de 0,1 à 0,2 grammes avalée par un homme constitue une dose mortelle (7). A Seveso, le surchauffement d'un produit intermédiaire, le 2-4-5 TCP, qui a fabriqué de la dioxine fut l'origine du
LE DANGER DIFFUS En 1985, les chiffres officiels recensaient en Suisse 346 entreprises dans la chimie, 924 firmes disposant d'une licence de fabrication chimique, et 794 usines travaillant des plastiques et du caoutchouc. Bien d'autres entreprises stockent des produits chimiques dangereux, souvent transportés dans de mauvaises conditions de sécurité. On peut ainsi mesurer les dangers potentiels d'accident. Ils sont théoriquement prévus par une assurance ou l'administration. Mais, face à ces menaces règne un « fatalisme » qui est la forme concrète que revêt la « grande invisible du marché » décrite par les économistes libéraux anglais du 18e siècle (8).
Etant donné le véritable fouillis propre à la production chimique, le dénombrement, la classification des produits intermédiaires et l'estimation de leur toxicité sont non seulement difficiles à établir mais, souvent, ces mesures préliminaisoit consciemment négligées soit maintenues secrètes par les firmes comme on le voit aujourd'hui dans le cas de Sandoz. Pire, les instituts publics de la Confédération ou des cantons, ne disposent pas des moyens et des informations nécessaires pour établir ce recensement. Et dire que le représentant de Sandoz, Ernst Zügger, a l'arrogance d'affirmer qu'un organisme indépendant des firmes chimiques est quasi impossible techniquement, ce qui est infirmé par l'exemple américain. De plus, il a l'impudence de prétendre qu'un tel organisme de surveillance coûterait cher aux contribuables ! Comme si la pollution ne leur coûtait rien, et surtout comme si les bénéfices de la chimie ne pouvaient pas financer un véritable organisme d'inspec-
Les mécanismes mêmes de fabrication des produits intermédiaires toxiques aboutissent à additionner les dangers. Il suffit qu'une voie de recherche d'un produit soit abandonnée pour que le résultat des recherches passées s'accumule sous la forme de déchets toxiques, ou qu'une firme chimique créant des produits inter-
Uses commandes baisser conjoncturellement ou structurellement pour que s'amassent des résidus dangereux. Certains diront qu'actuellement des efforts sont faits pour disposer d'entrepôts à déchets toxiques mieux surveillés. C'est en partie vrai. Mais un chiffre montre bien les limites des mesures prises dans des pays autrement plus avancés dans ce domaine que la Suisse. En 1983, aux Etats-Unis, l'Agence pour la protection de l'environnement (EPA) considérait que sur une fabrication annuelle de produits toxiques de 275 tonnes, 35 seulement tombaient sous sa réglementation (9). comme normal qu'avant la commercialisation d'un médicament, l'industrie pharmaceutique, avis ; or, pour les milliers de produits intermédiaires hautement toxiques mis sur le marché, ne serait-ce que sur le marché inter-entreprises, toutes ces précautions n'existent pas.
L'accident de Bâle pose donc à la fois le problème des procédés d'invention et de fabrication de produits chimiques, de leur utilité sociale, économique, écologique pour l'humanité — plus d'un produit chimique est utile dans la phase historique que nous vivons —, du contrôle social effectif sur l'activité des entreprises chimiques, et des mesures de sécurité et de protection prises.
Charles-André UDRY La Brèche, 28 novembre 1986. 6. Barry Commoner, L'encerclement, pp. 260 à 261, Seuil, 1972.
7. Die Zeit, 14 novembre 1986. 8. Voir à ce sujet, l'ouvrage classique et remarquable de William Kapp, Les coûts sociaux dans l'économie de marché, Flammarion 1976.
9. J. Elkington, op. cit.