es Jeunesses communistes révolutionnaires ont joué un rôle important dans le mouvement de jeunes. Les militants se sont investis totalement dans leur univer-
1 sité, dans leur lycée. Ils ont été partie prenante des comités de grève, des coordinations. De plus, pendant toute la durée de la lutte, Autre-chose, le journal des JCR, est passé quotidien, apportant tous les jours des informations et des commentaires sur le mouvement. Inprecor a rencontré Gaëlle Lucille, membre du bureau national des entre les croisés du libéralisme et les timorés de la règlementation et trouvait sa cohérence dans cinq mesures qui conduisaient à l'éclatement de l'université :
— la suppression de la règle des diplômes nationaux au profit de celle des diplômes locaux, l'accréditation nationale ne devenant qu'une possibilité, combinée avec le maintien d'un comité d'évaluation, créé par Chevènement. L'une des conséquences de cette mesure d'accentuer les disparités entre étudiants sur le marché du travail et d'aggraver l'inégalité entre Paris et la province ;
— l'autonomie laissée aux universités pour fixer les conditions de passage d'un cycle à l'autre. Jusqu'à présent, il suffisait du DEUG pour accéder en troisième année. Avec le projet Devaquet, facultés pouvaient désormais exiger en sus du DEUG, la réussite à un concours, une moyenne de 12/20 ou toute autre clause ;
- les universités fixaient elles-mêmes les conditions d'accès en première année, le bac cessant ainsi d'être suffisant pour s'inscrire dans les universités qui, encore, pouvaient exiger la réussite à un concours d'entrée, une mention au bac, ou refuser telle série de bac ;
— la libéralisation des droits d'inscription, l'ascension vertigineuse 475 % en cinq ans) se poursuivant ;
— le financement patronal des universités est encouragé. Le projet reste toutefois, par pragmatisme, très imprécis sur les modalités concrètes de ce financement. En France, les entreprises ne couvrent que 5,71% des dépenses d'éducation et d'achat de biens et services liés à l'enseignement supérieur. Les entreprises toujours préféré investir dans leur formation maison et laisser à l'Etat et aux contribuables le soin de financer les universités;
- corrolaire de cette politique offensive, le retour au mandarinat, avec 40% conseils, alors qu'ils ne représentent que 26 % du corps enseignant.
Liens plus étroits avec le patronat, diplômes locaux, durcissement des règles d'accès et de passage d'un cycle à l'autre, libéralisation des droits d'inscription, autant de mesures dont la finalité est la création d'universités pour l'élite et de facultés bas de gamme pour la
La victoire du mouvement étudiant a stoppé un projet dont l'application représentait un saut qualitatif dans la transfordes universités depuis Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas. Premièrement, des mesures Devaquet sont d'ores et déjà à l'oeuvre, notamment le choix de recrutement dans facultés, qui existe de façon implicite. Deuxièmement, le recul imposé au gouvernement s'il marque un coup d'arrêt momentané desseins de la bourgeoisie, ne signifie pas que dernière y ait renoncé.
Dominique LEGRAND, d'après « Critique communiste », numéro 58, décembre 1986.
Les Jeunesses communistes dans la mobilisation - « INPRECOR » : Le mouvement de la jeunesse a-t-il surpris les JCR ?
- Gaëlle Lucille : Non, dès le mois d'avril, quand le GERUF a avancé son projet, on a assisté à des mobilisations importantes sur quelques villes, si bien que le gouvernement n'a pas adopté le projet du GERUF et a demandé à Devaquet d'en réécrire un autre, moins brutal, mais qui, sur le fond, avait les mêmes objectifs. Dès la rentrée, les JCR, au dans laquelle nous militons, ont commencé un travail de sensibilisation quant à la signification du projet Devaquet pour les étudiants, en expliquant dès le départ, que seule une mobilisation massive pourrait obtenir le retrait de ce projet. Nous sommes alors intervenus dans les assemblées générales, dans toutes les réunions qui se tenaient facultés. Nous la grève générale du réunir les étudiants et où nous sommes forts dans l'UNEF-ID, à Caen, qui fut repris dans les autres villes. Si l'on regarde a posteriori, les luttes de juin et l'écho qu'a rencontré cet appel, le mouvement en soi n'est pas une surprise. s'il est vrai que nous ne nous attendions pas à une telle ampleur, nous pensions qu'une mobilisation importante sur la loi Devaquet était possible.
- On a beaucoup parlé de « l'apolitisme » du mouvement. Les JCR sont une organisation de jeunesse politique, comment avez-vous perçu cette volonté d'être « apolitique » qu'ont proclamée au départ beaucoup de lycéens et d'étudiants la presse s'est empressée de re- Dès les premières grèves dans les lycées et les universités, tout le monde a au mouvement ce qualificatif d'apolitisme. D'une part les medias se sont empressées de le reprendre mais il est vrai que le terme a énormément été utilisé par les jeunes eux-mêmes pour définir la lutte qu'ils menaient. Ce qu'ils entendaient par apolitisme, c'est un mouvement qu'eux seuls contrôlaient, qui se dotait de ses structures d'auto-organisation, comités de grève, coordinations, toute une série de commissions de réflexion dans les facultés, c'est-à-dire un mouvement maîtrisé par les étudiants et I les lycéens eux mêmes et un refus des révolutionnaires jeunes de se voir manipulés ou récupérés par quelque organisation que ce politique ou syndicale. Il n'y a pas eu un rejet en bloc, a priori, des organisations syndicales. Il y avait juste, au début,
En fait les militants de ces organisations devaient faire leurs preuves partir du moment où ils faisaient leurs preuves aux yeux de tous, ils étaient acceptés dans la mobilisation n'importe quel étudiant. Ce n'était pas le fait d'être syndiqués qui leur donnait un privilège ou une place particulière.
Je vais prendre un exemple. Lors de l'avant-dernière coordination, celle qui s'est réunie le 6 au soir, le lendemain de la mort de Malik, les étudiants de l'UNEFSE, liés au Parti communiste, ont demandé à chaque membre de la coordination donner leur appartenance politique, manoeuvre assez malhabile pour essayer de discréditer le bureau. A cela les militants membres du bureau ont répondu qu'ils étaient, comme d'ailleurs tous les membres de la coordination, élus sur des mandats précis et qu'on devait les juger sur leur respect ou non de ce mandat, et non sur leur appartenance politique, leur reconduction ou leur non reconduction sur la base respect. Dans les universités, passé de la même manière. A priori la méfiance existait, mais quand les militants preuves, ils étaient acceptés et d'ailleurs appréciés, parce qu'ils avaient une certaine expérience et qu'ils pouvaient donc aider et conseiller le mouvement, se
Un autre aspect de cette méfiance qu'on a baptisée apolitisme un peu trop vite, comme les évènements devaient se charger de le montrer, concerne les rapports qu'entretient la jeunesse avec les organisations du mouvement ouvrier.
des organisations ouvrières traditionnelles est toujours moindre chez les jeunes, mais de plus, aujourd'hui en France, la méfiance vis-à-vis des partis de gauche ou des syndicats est incontestable. Les raisons de ce fossé, il faut les chercher dans la gestion gouvernementale gauche pendant cinq ans, et il faut y raà l'heure actuelle les effets la « cohabitation », qui renforcent chez les jeunes cette impression que la politique se réduit à de la manoeuvre dans les couloirs parlementaires. C'est un rejet de ce qu'on nomme la « politique politicienne ».
- Quelle a été l'intervention des JCR, en tant qu'organisation, pendant ce mou-
- Nous avons été présents dès avant la mobilisation, dans les lycées comme dans les facs puisque la réforme Devaquet était dès la rentrée en septembre, un des thèmes d'intervention des JCR. C'est pour cela que, d'une part, nous n'avons pas été totalement surpris, et que, d'autre part, nous n'avons pas été « parachutés » au début de la grève. Quand cette dernière a commencé, nous étions reconnus, non seulement comme des militants syndicaux mais aussi comme des militants politiques et nous étions donc mieux acceptés que d'autres forces qui ne sont apparues que lorsque la grève a démarré. Bien sur, nous avons eu également à subir les effets de la défiance vis-à-vis des organisations politiques, mais là encore, cond'autres courants; avons décidé de jouer « cartes sur table » et de nous affirmer franchement pour ce que nous sommes, des militants des JCR, avec nos tracts, notre presse, notre matériel propre, de ne pas se cacher derrière des sigles de comités de grève ou autres et donc d'être reconnus par les étudiants et les lycéens, également comme des militants des JCR. C'était la meilleure manière de démontrer aux jeunes, en tenant compte de leurs réticences, que les militants politiques ne sont pas des gens extérieurs au mouvement, que nous n'avions rien à cacher à l'ensemble du mouvement, bien au contraire, nous défendions nos idées sans les imposer et c'était aux étudiants et aux lycéens d'en discuter et de toutes les structures démocratiques dont s'est doté le mouvement. Quand nous discutions avec les étudiants ou les lycéens, nous nous présentions comme militants des JCR puis très vite, nous avons sorti Autre-Chose quotidien, ce qui nous a permis de servir le mouvement de façon très pratique et de montrer qu'une organisation politique pouvait se mettre au service du mouvement. Le quotidien donnait non seulement notre analyse au jour le jour, notamment par le biais des éditoriaux, mais aussi toute une série d'informations sur l'état du mouvement puisque ce dernier n'avait pas de journal propre.
- Comment Autre-Chose a-t-il été perçu ? Etait-ce évident au départ de faire un quotidien des JCR quand on connaît réticences que tu vis-à-vis des organisations Au début, nous n'avons fait que distribuer des tracts et nous donnions l'impression de ne faire qu'un commentaire de ce qui se passait, d'être extérieurs au mouvement. Dans les endroits où nous avions une intervention régulière de longue date, cela ne posait pas de problèmes. Mais dans les manifestations, c'est-à-dire quand nous nous adressions qui ne nous connaissaient pas, ce n'était pas très bien pris, parce que le fait de donner uniquement notre analyse nous faisait apparaître comme des donneurs de
Par contre, avec Autre-Chose, aussi bien dans les endroits où nous intervenions de façon régulière, dans les manifestations ou même dans les endroits où le mouvement a été l'occasion de démarrer une intervention, nous avons été très bien perçus parce que le journal servait le mouvement. Nous apparaissions comme une organisation utile avec son journal, qui faisait passer l'information de lycée en lycée, de fac en fac. Bien sûr l'idéal aurait que le mouvement sorte un journal, mais il n'en avait pas les moyens politiques vu sa rapidité. Nous avons tenu dès le début à ce que les choses soient bien claires. Pas question pour nous de faire passer Autre-Chose comme le journal du mouvement. C'était le journal des JCR qui servait le mouvement, en donnant des infor-
Ce que nous avons également essayé de faire pendant la grève, ce sont des cercles ouverts de discussion, en essayant de préparer les échéances de mobilisation non pas avec les seuls militants des JCR mais aussi en invitant des gens avec qui nous étions en contact, qui étaient prêts à travailler avec nous, en accord avec l'orientation qui nous paraissait la plus juste dans la grève, jour après jour. C'est là un aspect important des choses, car cela nous a permis de ne pas être de simples animateurs du mouvement pendant la grève elle-même, n'apparaissant qu'ensuite comme militants politiques mais au contraire d'avoir une intervention à la fois de militants politiques et d'animateurs de la grève.
- Les JCR ont été créées en 1979, c'est-à-dire après les grands mouvements de la jeunesse du début des années 70. C'est donc la première fois que les JCR sont confrontées à un mouvement de cette ampleur. D'une certaine manière, il s'agit là d'un défi pour les JCR. Quelles sont les perspectives de l'organisation ?
- Certes, il y a eu des mobilisations de la jeunesse depuis la création des JCR, mais elles étaient sans comparaison avec le mouvement que nous venons de connaître et pas vraiment des tests pour une organisation de jeunes.
Il y a eu en 1979, Juste apres la création des JCR, une greve importante des d'enseignement professionnel (LEP) contre les projets du gouvernement d'alternance école-travail, grève qui fut rapide et massive, mais qui n'avait rien de commun par son ampleur avec la mobilisation de cette année. Ensuite, il y a eu les manifestations anti-racistes, naient pas la même forme, puisqu'il n'était guère question de grève ou d'occupation. Ce n'était pas une mobilisation permanente pendant trois semaines de toute la jeunesse scolarisée.
Les JCR ont fait leurs premières ardans ces mobilisations et il est vrai que c'est la première fois qu'elles étaient confrontées à un tel mouvement. D'une certaine façon, nous avons fait notre apau même titre que tous les jeunes qui se sont mobilisés contre la loi Devaquet, puisque pour les étudiants et les lycéens, c'était aussi la première expé rience de mobilisation. Pendant les trois semaines de grève, toute l'organisation a bien réagi. Ce qui est important, c'est que dès la rentrée, nous nous sommes mis en situation. Nous pensons avoir joué notre rôle dans cette mobilisation même s'il est évident que par son ampleur, ce mouvement allait largement au-delà de nos forces. Nous n'avons pas partout et à tous moments, joué le rôle central dans la mobilisation, mais disons que nous avons servi à quelque chose, c'est déjà non négligeable et ensuite, il faut souligner que tous les militants ont réagi à l'unisson, la fois comme animateurs de la grève et comme militants révolutionnaires donnant leurs explications politiques au cours de la mobilisation. Maintenant, dire exactement quelles sont nos perspectives pour la suite, il est difficile de faire des pronostics précis sur la construction des JCR. Nous avons désormais des dizaines, voire des centaines de contacts n'avions pas auparavant et il va s'agir pour nous de stabiliser ces contacts, de construire réellement des JCR, de maintenir la vigilance face aux projets du gouverne donner à l'organisation le véritable moyen de se construire, prévoir des initiatives propres, donner à tous ceux qui nous ont rencontrés dans la grève les moyens de mieux nous connaitre, de savoir ce que signifie être militant d'une organisation révolutionnaire de jeu-
Enfin, nous allons faire d'AutreChose un hebdomadaire et non plus un trimestriel, ce qu'il était avant la grève, parce que c'est un acquis de ce mouvement, c'est un capital important. C'est probablement ce qui a été le plus populaire dans ce mouvement, Autre-Chose a été notre carte de visite et nous ne voulons pas dilapider ce capital que constitue la popularité du journal.
Propos recueillis pour Inprecor par Ariane Merri Paris, le 16 décembre 1986