Source : ministère de l'Education nationale, « Repères et statistiques », éditions 1986-SPRSE.
diant qu'elle n'avait pas su organiser, la première grande des Instituts universitaires de technologie (IUT), avait fini à la fin des années 1960 par prendre conscience des changements
L'université devenait de nécessaires.
face à cette masse d'étudiants conscients que l'université n'offrait plus les possibilités d'ascension sociale d'antan, également ment social portée par Mai 68. La formidable entreprise de
Dominique LEGRAND
L'idée d'une université moderne, rompant aussi bien avec la poussiéreuse
Sorbonne qu'avec les débordements de
68, s'impose. Il faut faire une université efficace, rentable, fournissant aux entreprises leur flot de personnel qualifié dont elles ont besoin. La modification du rôle de l'université se précise. La reproduction des classes dirigeantes, fonction remplie en partie par les grandes écoles, n'est plus suffisante. Elle doit participer à la formation des couches salariées en pleine expansion depuis plusieurs décennies, et employés qualifiés, dres, exigent un niveau croissant de connaissance et de formation. Ce qui que l'université offre aujourd'hui exactement les mêmes débouchés que le bac, dans les années 1950 (2). Les discours de Chevènement, repris par Monory, se fixant comme objectif que 80 % d'une classe d'âge accédent au baccalauréat en l'an 2000 ne peuvent être pris comme de la simple démagogie. Les emplois du futur, qui seront de plus en plus qualifiés, et la faiblesse relative du placent la France capitalisme français comme l'un des pays industrialisés ayant plus faible taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur (3). Mais atteindre ces 80 % de bacheliers se heurte à une réalité incontournable, la crise. L'heure est beaucoup plus aux restrictions bud-
Filières
1960-1961
STS-IUT
8 014 3 %
Universités traditionnelles
174 437 65 % 573 645 62 %
CPGE-EC-EI*
47 094 17 %
Disciplines médicales
40 235 15 % 188 191 20%
Total a bourgeoisie restée sans voix au moment d'un boom éturéforme ne venant qu'en 1966 avec la création par Fouchet plus en plus inadaptée inadaptée pour contrer efficacement l'exigence de bouleversegétaires, au nivellement des qualifications, plutôt qu'à leur élévation. Alors que le nombre d'étudiants avait été multiplié par six entre 1955 et 1974, la crise a brusquement stoppé le mouvement d'ouverture de l'université. Depuis dix ans l'augmentation de 2 % par an des effectifs n'a fait que suivre l'évolution démographique (4), le taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur restant stable avec 26,5 % promus au rang (voir tableau 1). La stagnation des effectifs universitaires n'est pas propre France. Depuis l'entrée dans la crise, elle frappe l'ensemble des pays industrialisés. Quoi qu'il en soit, l'université doit s'adapter à la flexibilité des emplois. tion le système de formation avec sa finalité, la reproduction des classes dirigeantes comme la formation de travailleurs qualifiés. DES REFORMES SUCCESSIVES 1968 par les enseignants et les étudiants a empêché la bourgeoisie, par ailleurs divisée réorganisation brutale pour atteindre ses objectifs. sives qu'elle est contrainte d'opérer : le développement courtes fortement spécialisées et Tableau numéro 1 Evolution des effectifs universitaires 1975-1976 1984-1985 89 742 10% 211 183 17% 699 190 58 % 79 916 8 % 120 228 10 % 183 728 15 % 269 780 100 % 931 494 100 % 1 214 329 100 % *Classes préparatoires aux grandes écoles, écoles de commerce, écoles d'ingénieurs.
De Fouchet à Devaquet, réformer l'université sélection qu'un fils de cadre (1).
politique avec la Ligue section française de la IVe Internationale.
des écoles (6) :
L'objectif est de mettre en adéquament supérieur.
Le rapport de forces établi depuis développées, sur la question, d'imposer une sélectives
C'est par des mesures succesfilières des étroi-
2. Idem.
Evolution
Evolution
Paris, 1985.
84-85/60-61 84-85/75-76
× 26 x 2,4 tionnelle, économiques, x1,2
× 4
× 2,6 x1,5 écoles elles-mêmes).
× 4,6 x0,97 le diplôme x4,5
× 1,3 res, mais, sociale à laquelle participe l'école est difficilement dissimulable à ce niveau d'études. Un fils d'ouvrier a toujours 12,5 fois moins de chances d'accéder à l'enseignement supérieur L'article que nous présentons ci-dessous est fait à partir d'un dossier préparé par le secrétariat étudiant des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), organisation en solidarité communiste révolutionnaire (LCR), tement contrôlées au niveau idéologique. Les sections de techniciens supérieurs (STS) et les IUT ont vu leurs effectifs multipliés par deux depuis 1975-1976, contre une hausse de 28 universités traditionnelles (5) ;
- l'introduction de différenciations à des universités, mise en place de filières plus sélectives - informatique, ingénieurs, gestion - ou d'élite comme les magistères créés par
Chevènement pour concurrencer les gran-
- la création de filières professionnalisées dans les universités et du Diplôme d'études universitaires scientifiques et techniques (DEUST) (7) ;
la création de diplômes locaux rendant plus difficile le passage entre cycles, filières ou facultés.
L'ensemble de ces mesures révèle la cohérence d'une politique des gouvernements qui se sont plus en plus l'enseigneToutefois, leurs effets restent relativement contrastés. Les lières courtes (IUT et STS), si elles se sont accueillent à peine étudiant sur cinq et leur croissance même remet en cause leur identité de filières
Get professionnalisées garantissant un débouché de technicien ou de cadre spécialisé. Avec la crise, le caractère
1. Guy Giroux, « Les cadres », La découverte, Repères, Paris, 1983.
3. Taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur en 1982 : Etats-Unis : 58 % ; Allemagne fédérale : 30,2% ; France : 25,4 %. Source : « L'état du monde », La découverte,
4. Cf. l'article de Serge Bolloch dans Le Monde du 17 octobre 1985.
Nous entendons par université tradiles universités de droit, sciences lettres, sciences humaines, sciences et pluridisciplinaires (non inclus les disci• plines médicales, les IUT, les STS, les classes préparatoires aux grandes écoles et les grandes
6. Magistères : formation en trois ans après d'études universitaires générales (DEUG) obtenu à la fin de la deuxième année.
7. Le DEUST, comme le DEUG, est délivré après la seconde année d'études universitaibeaucoup plus spécialisé et sans grande valeur nationale, il ne garantit en rien l'accès à la troisième année.
Source : ministère de l'Education nationale, « Repères et références statistiques », éditions 1986-
Source : Ministère de l'Education nationale, « Repères et références statistiques », éditions 1986 aléatoire des débouchés ne cesse s'accentuer : des filières trop spécialisées, comme les STS ou les IUT, risquent d'offrir des qualifications rapidement obsolètes. L'évolution du taux de chômage en fonction du diplôme confirme cette tendance : les formations générales, plus souples, résistent mieux à la crise (voir tableau 2). En 1985, les filières conduisant à des DEUST et des diplômes d'université ont accueilli ensemble moins de 0,5 % des étudiants de premier cycle (8), elles demeurent donc marginales par rapport à l'ensemble du système formation supérieure. Enfin, le développement des magistères reste très lent. Par conséquent, si l'université héritée de Mai 68 et du boom étudiant s'est modifiée, elle n'a pas été totalement transformée.
Tableau numéro 2
Evolution du taux de chômage des débutants, par grands niveaux de diplômes 1977 Aucun diplôme 47 % BEPC 22 % CAP-ВЕР 21 % Baccalauréat 18 % Formations supérieures longues 14% Formations supérieures courtes 8 % Sources : Le Monde, « Campus », 19 juin 1983. Les universités traditionnelles regroupent toujours près de trois étudiants sur cinq et la part des différentes filières est restée relativement stable depuis l'entrée dans la crise (voir tableau 3).
LA GAUCHE, OU L'AMBITION DE L'IMMOBILISME Le bilan des gouvernements gauche à l'université est pour le moins sombre. Il est frappant de noter que les mobilisations massives de la droite entre 1981 et 1986 se sont portées sur le terrain de l'éducation, l'école privée et la lutte contre la réforme Savary. Cette loi se caractérisait avant tout par la faiblesse des changements entraînés. Les grandes lignes de cette réforme étaient identiques à celles de la loi Faure (9) de 1968 : autonomie des universités avec maintien de la tutelle étatique, vague participation des personnels et participation plus vague encore des étudiants ; maintien de la règle du cadre national des formations pour les recrutements, les programmes et les diplômes, compensé par l'indépendance des grandes écoles, la possibilité de créer
1960-1961 Droit-Sciences économiques 36 521 21 % Lettres Sciences humaines 66 814 38 % Sciences 71 102 41 % Pluridisciplinaire Total 174 437 100 % SPRESE.
de
Répartition des étudiants suivant la CSP de leur
« chef de famille »
Répartition des étudiants en
1er cycle de
Répartition des étudiants en en 2e cycle
Répartition des étudiants en
3e cycle
*Patrons de l'industrie et du commerce.
1983
SPRESE.
60 %
55 % des diplômes locaux, la création
45 %
31 %
26% des magistères, véritables filières d'élite.
26 %
« le changement » se traduirait à l'université par la suppression des crédits bourses (onze mille francs par an pour un boursier du 3e cycle), par la généralisation de de la sélection sur dossier à l'entrée des facultés. Ce furent pourtant ces changements au quotidien que les étudiants ont retenu de la politique gouvernementale de la gauche dans le l'inégalité tableau 4).
LES DENTS DE LA DROITE versité ou des parlementaires de droite, suggérant qu'ils pouvaient très bien se passer d'une nouvelle loi sur l'enseignement supérieur et se contenter de quelques aménagements de la loi Savary, montrent bien dans quel sens allaient les réformes de la
Tableau numéro 3
Répartition des étudiants dans les « universités traditionnelles »
1975-1976
186 838
33 %
203 725
252 636
44 %
296 717
121 510
157 318
21 %
12 661
2 %
41 430
573 645
100 %
699 190
Tableau numéro 4
Répartition des étudiants suivant l'orgine sociale de leurs parents selon les catégories socio-professionnelles (CSP)
PIC* PLCS** Cadres moyens
9 %
32,2 %
18,5 %
13 %
8,5 %
26,1 %
18,9 %
15%
8,5 %
34,5 %
16,6 %
10 %
8,2 %
35,9 %
14 %
6,9 %
** PLCS : Professions libérales et cadres supérieurs.
*** Agriculteurs, sans profession et non-réponse.
des
Savary n'a fait qu'accentuer les expériences déjà engagées, politique poursuivie par Chevènement avec la création
Mais pour les étudiants, l'essentiel n'était guère ces changements institutionnels. Aucun texte de loi n'informait que sur le d'inscription devraient être multipliés par cinq sous la gauche. Aucun article de la loi Savary ne stipulait que d'Yves l'UNI.
de l'Etat à la Sécurité sociale étudiante, par stagnation du montant des sociale à l'université (voir
Les déclarations des présidents d'uni-
8.
gauche à l'université.
1986.
Pour comprendre la signification du
9.
1984-1985 taire,
29 % service
43 %
22 %
12.
6 %
L'un
100 %
Giscard d'Estaing, libérale.
Ouvriers Employés Autres catégories*** 8,5 % 18,8 % 9,1 % 22,4 % 7,2 % 23,2 % 5.7 % 29,3 % projet Devaquet, il convient de le situer dans son contexte politique. Autour de l'Union nationale interuniversitaire (UNI) (10), organisation où cohabitent universitaires de droite et d'extrême droite, s'est constitué un groupe de pression ultra-conservateur dont l'influence est réelle gouvernement. Jacques Chirac lui-même s'est associé un conseiller aux questions universitaires en la personne
Durand, membre éminent de Dès mai 1986, une proposition de loi du Groupe d'étude pour la reconnaissance de l'université française (GERUF) (11) recueillait les signatures de plusieurs députés, dont les deux présidents des groupes parlementaires de l'UDF et du RPR. Ce projet, ultra-libéral, visait ouvertement à détruire le cadre actuel des universités pour bâtir des facultés totalement concurrentielles, avec droits d'inscriptions élevés d'outre-Manche où les dépenses publiques pour l'enseignement supérieur ont baissé de 20% depuis l'arrivée de Thatcher, avec vingt mille étudiants en moins (13). Le projet Devaquet, s'il n'allait pas aussi loin que celui du GERUF, s'en inspirait, tout en cherchant un point d'équilibre entre les tendances de la droite qui oscillent
Le Monde de l'éducation, novembre Edgar Faure, ministre de l'Education nationale après Mai 68, auteur d'une réforme universitaire qui porte son nom. Tous les ministres français de l'Education ont tenu à rester dans l'histoire en faisant une réforme, quitte à ce qu'elle contredise celle du prédéçesseur.
10. UNI : Union nationale interuniversiorganisation créée en 1969 par le Service d'action civique, organisation gaulliste de d'ordre, regroupant des étudiants du Front national et du RPR.
11. GERUF : regroupe des universitaires de l'UNI et d'autres associations de droite.
des signataires du projet n'est autre que l'ancien premier ministre de Valéry
Raymond Barre qui, dès 1980, avait mis à l'étude une réforme ultra-
13. « Campus », Le Monde, 19 juin 1986.