N l'espace de deux semaines, le mouvement de la jeunesse vient de bouleverser le paysage politique français.
Fait sans précédent, ce mouvement a obtenu une victoire éclatante et totale non seulement sur sa revendication initiale, en obligeant le gouvernement à retirer la réforme Devaquet des universités (voir article suivant) mais aussi en le contraignant à reculer, tout du moins momentanément, sur toute une série de « projets de société » qu'entendait mettre en œuvre la droite au pouvoir depuis le 16 mars 1986 (1).
Ariane MERRI
Le premier aspect remarquable de ce mouvement, c'est son caractère massif.
Toute la jeunesse scolarisée a été touchée.
Il faut remonter à 1973, lors de la mobilisation contre la loi Debré (2), pour retrouver cette ampleur.
Sont descendus dans la rue non seulement les étudiants et les lycéens mais aussi les élèves des Lycées d'enseignement professionnel (LEP). Or, ces derniers n'étaient guère touchés par la loi
Devaquet sur les universités, auxquelles ils n'ont aucune chance d'accéder, et ne l'étaient que très marginalement par le projet de réforme du baccalauréat de
Monory, le ministre de l'Education nationale. La présence massive des jeunes des
LEP, issus dans leur majorité des classes les plus exploitées, dont beaucoup d'enfants d'immigrés, symbolise bien l'unité d'une jeunesse qui, au delà de ses différenciations, a en commun un certain nombre de valeurs et le rejet d'un modèle de société qu'on lui propose, le « libéralisme ». Nous y reviendrons.
Les mouvements qui touchèrent la jeunesse scolarisée jusqu'en 1974-1976 se situaient dans la foulée de Mai 68, référence consciente de beaucoup. L'un des slogans les plus populaires lors de la lutte contre la loi Debré ne proclamait-il pas
« cinq ans déjà, coucou, nous revoilà » ?
Rien de tel en 1986. Pour tous, la mobilisation contre Devaquet a été la première expérience politique et la première confrontation au pouvoir. C'est effectivement une nouvelle génération qui est entrée en lutte, aux caractéristiques bien différentes de celle qui est venue politique avant ou immédiatement après jeunesse n'a
Tout d'abord, cette connu que la crise ou le chômage. La prospérité des « trente glorieuses » est loin derrière elle et l'angoisse face à l'avenir pèse sur sa conscience.
Ensuite, de jeunes n'ont beaucoup jamais vu au pouvoir que la gauche, pas la droite. Les conséquences en sont contradictoires. D'une part, la désastreuse ex-
Un printemps en automne
Une manifestations de fin novembre. notamment dans la perspective périence du « changement » est pour beaucoup dans ce rejet de la politique affiché par la jeunesse ne goûtant guère les manœuvres et les mensonges des coteries qui se succédent au gouvernement. Lors de la manifestation du 4 décembre à Paris, des banderoles arboraient « Chevène-ment, Monory aussi ».
D'autre part, beaucoup de jeunes n'ont pas voté en 1981, tout simplement parce qu'ils étaient trop jeunes. ont donc pas investi d'illusions et, aujourd'hui, à la différence de ce qui se passe dans la classe ouvrière, le poids des désillusions ne pèse guère sur eux.
Il est assez paradoxal de constater que le souvenir le plus vivace dans l'esprit des manifestants sur cette période de la gauche au pouvoir est l'épisode peu glorieux de la mise aux oubliettes du projet sur l'école privée en 1984 (3). La capitulation de Mitterrand devant la droite, qui était massivement descendue dans la fut un précédent dont la jeunesse devait tirer les leçons deux ans après : pourquoi ce qui avait été possible une fois ne le serait-il pas une seconde, mais cette
UN MOUVEMENT APOLITIQUE ?
Les lycéens, les étudiants qui ont défilé pendant ces deux semaines proclamaient l'apolitisme de leur mouvement, tout du moins au début. Les médias, le gouvernement même, se sont empressés de reprendre cette qualification. Rien
1. C'est le cas notamment pour la réforme du code de la nationalité, qui visait supprimer l'attribution automatique de la nationalité francaise personne née sur le territoire français, le « droit du sol », et du proiet de privatisation des prisons sur le modèle américain. De même, la semaine précédant la « pause » décrétée par Chirac, celui ci s'était opposé à toute mesure de suppression du remboursement de l'avortement. qui avait été proposée par des députés du RPR et du Front national, recul que l'on peut aussi met tre sur le compte du mouvement étudiant.
2. La loi Debré prévoyait la suppression des sursis militaires pour les étudiants, sauf de médecine. Conjuguée à la mise en nouvelle génération est entrée en politique, plus brutalement sans doute qu'elle ne le pensait, lors des premières Les conséquences du mouvement de la jeunesse, de sa victoire sont considérables à terme, à la fois par les développements que peut prendre la crise politique de la majorité, de l'échéance électorale des présidentielles de 1988, mais surtout par l'impact qu'a eu cette victoire dans les rangs de la classe ouvrière.
d'étonnant à cela, n'était-ce pas rassurant en comparaison des « gauchistes » de Mai 68 ? Il leur a fallu rapidement déchanter. S'il a jamais existé, cet apolitisme n'aura Il convient de distinguer ce que nous pourrions appeler le rejet de la « politique politicienne » et les aspirations qui n'avaient, elles, rien d'apolitique, au contraire. Le premier élément est évident il y a une défiance profonde vis-à-vis des organisations politiques et même syndicales (voir interview Lucille des JCR). Les volte-faces successives, les mensonges, alliés à la démagogie des hommes politiques tout au long des évènements et notamment quand le mouvement bascule après les violences policières du 4 décembre, vont renforcer cette impression. Mitterrand déclarant le 9 au soir qu'il était de tout cœur avec les étudiants, Raymond Barre entonnant le même refrain le lendemain, alors qu'ils s'étaient tus durant deux semaines, il faudrait être vraiment naïf pour ne pas y voir les préparations des présidentielles de 1988! Cette naïveté-là, indubitable une semaine auparavant, n'existait plus. Les charges policières du 4 décembre et la mort du jeune étudiant Malik Oussekine 5 décembre l'avaient brutalement chassée. Il ne fait pas de doute que c'est l'intervention extrêmement violente de la police, couplée à la fin de non recevoir du gouvernement, qui radicalise le mouveplace des Diplômes d'études universitaires générales (DEUG), elle était un moyen de sélection déguisée à la fin des premières années d'université. Le mouvement de 1973, à l'instar de celui-ci, rassembla des dizaines de milliers de jeunes, étudiants, lycéens, élèves de l'enseignement technique. 3. Le programme du Parti socialiste en 1981 prévoyait la mise en place d'un « grand service public d'éducation ». qui supprimait certains avantages accordés par la droite à l'école privée. Cette réforme, pourtant timide, provoqua une levée de boucliers de la droite qui, après avoir organisé de grandes manifestations en juin 1984, obtint le retrait pur et simple du projet, la démission du ministre Savary et son remplacement par Chevènement.
CHRONOLOGIE DU MOUVEMENT Samedi 15 novembre Réunion de la première coordination nationale à Caen, dans l'ouest de la France, réunissant une dizaine de villes. Reprise de l'appel lancé par Caen, exigeant le retrait de la Loi Devaquet et l'organisation d'une mani -festation nationale.
Lundi 17 novembre La grève commence à Caen et à Ville -taneuse, dans la banlieue parisienne.
Mardi 18-Jeudi 20 novembre Extension du mouvement de grève à Paris, à Nanterre, Censier, Tolbiac, Jussieu. Mise en place des premiers comités de grève. Dans toutes les universités se préparent les Etats gé néraux de l'Unef-ID qui vont changer de tournure.
Samedi 22 Novembre
Les Etats généraux de l'UNEF-ID se transforment en Etats généraux du mouvement con -tre la loi Devaquet, présidés par les représentants des comités de grève. 2000 étudiants y assistent. Les représentants des facultés en grève et en lutte votent à l'unanimité un appel à la grève générale des universités et à une ma -nifestation de caractère national pour le jeudi
Dimanche 23 novembre Parallèlement aux Etats généraux étu -diants, la FEN manifeste contre les projets de la droite sur l'école. C'est la manifestation la plus importante de la gauche depuis les élec -tions de mars 1986.
Lundi 24 novembre Extension du mouvement de grève dans les universités de province et dans les lycées, visés au premier chef par la réforme.
Mardi 25 novembre Débuts des manifestations étudiantes et ly -céennes en province et à Paris. Première ten -tative de coordination lycéenne.
Mercredi 26 novembre
Toutes les facs de Paris sont en grève à l'exception de la faculté de droit d'Assas, traditionnel bastion de l'extrème droite, et de Dauphine, "Fac-Devaquet" avant la lettre. L'extension se poursuit en province. Au total, 60 universités sur 72 sont en grève.
Jeudi 27 novembre
Manifestation dans toute la France. Ce sont les plus grosses mobilisations jeunes depuis 1968. 200.000 étudiants et lycéens à Paris, 400.000 en province. La coordination nationale des étudiants en grève appelle à l'occupation jour et nuit des universités et à une montée nationale sur Paris pour le jeudi 4 décembre.
Vendredi 28 novembre
Jacques Chirac demande aux députés de réécrire le texte de la réforme sur les trois points les plus contestés : droits d'inscription, sélection à l'entrée, diplômes nationaux.
20.000 lycéens manifestent aux abords de l'Assemblée nationale. La discussion parle mentaire sur le projet est ajournée.
Dimanche 30 novembre
Intervention télévisée du premier ministre. S'affirmant "d'une sérénité totale", il parle du mouvement de la jeunesse comme étant le fruit d'un "malentendu" dû, d'après lui à une mauvaise connaissance du texte proposé. l
Non au fric-frac des facs ! (DR)
Get précipite la latente. Ceux des manifestants l'après-midi, criaient « CRS, vos enfants aussi sont étudiants » se retrouvèrent le lendemain pour scander « CRS assassins ». gentils « Devaquet au piquet » ou « Devaquet revoie ta copie » se transformaient
« Pasqua démission » et « Chirac démission ». A partir de ce moment, le mouvement entre dans une dynamique anti-gouvernementale, se cristallisant sur le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, et n'épargnant pas le Premier ministre lui-même, Jacques Chirac.
L'affrontement entre les jeunes et la police, qui se produit sur la place des Invalides, c'est la confrontation entre les idéaux des premiers et le pouvoir réduit à sa simple expression de « bandes d'hom-
Tous ceux qui se sont gargarisés de ce soi-disant apolitisme doivent revoir leur copie. Ils n'ont pas compris que les valeurs affirmées par le mouvement, l'égaquand elles sont prises au pied
« LE LIBÉRALISME, C'EST PAS LA LIBERTÉ » Cette idéologie démocratique de la jeunesse n'a été une surprise que pour la droite, prise au piège de son propre discours libéral, car elle n'est pas nouvelle. Les manifestations antiracistes qui rassemblèrent des centaines de milliers de personnes, dont une majorité écrasante de jeunes, portaient déjà ces aspirations égalitaires (4). La loi Devaquet, apparaissant comme la consécration de la sélection par l'argent, heurtait de plein fouet ces sentiments. La jeunesse refuse une société où la seule valeur reconnue soit le pouvoir de l'argent et la seule morale la loi du plus fort, credo du capitalisme sauvage rebaptisé « libéralisme ». Elle rejette les « Frics-facs»,
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les « Facs Coca-cola ». Pour elle, libéralisme et liberté ne sont pas des variantes d'une même idée, ils sont antinomiques : « Devaquet, nous ne voulons que la lil'égalité des études », « Non du libéralisme », « Le libéralisme, c'est pas la liberté » (5). Il ne s'agit pas simplement de mots d'ordre scandés le temps d'une manifestation. La présence massive de jeunes maghrébins de la deuxième génération, les « beurs », dans les cortèges reflète différence par rapport aux grandes manifestations antiracistes : ils y étaient en tant que jeunes comme les autres et non plus en tant que beurs. Enfin, il faut souligner que la manifestation du 10 décembre qui rassemblait aux côtés des lycéens et des étudiants tous les syndicats, la CGT, la CFDT, la FEN, et même des sections locales de FO, démonstration unitaire que l'on avait pas vue depuis des années, s'est faite en hommage à un « jeune Français d'origine algérienne », comme le dit pudiquement la grande
Ces deux éléments sont-ils les signes d'une intégration qui se poursuit bon an mal an, n'en déplaise à Le Pen et autres défenseurs des « Français de souche » ? Il serait sans doute prématuré de répondre par l'affirmative mais, là encore, le mouvement jeune a marqué une progression impressionnante de la conscience. « LA FRANCE, C'EST PAS LE CHILI »
Si la droite n'a jamais caché que l'anti-égalitarisme était partie prenante de son idéologie, elle a aussi révélé aux yeux de toute une génération, ce que valait son étendard démocratique.
La jeunesse qui a manifesté a pro4. Sur le mouvement antiraciste, voir Inprecor, numéro 176 du 25 juin 1984.
5. Toutes les phrases en italiques sont des mots d'ordre des manifestations criés par les jeunes ou inscrits sur les banderoles.
clamé et prouvé qu'elle était profondément démocratique et, par là même, subversive car son idée de la démocratie et la manière dont elle l'a mise en pratique s'opposent non seulement au pouvoir en place mais aussi, plus largement, à la démocratie bourgeoise, parlementaire, représentative, même si c'est de façon inconsciente. Cette remise en cause n'est pas simplement idéologique ou politique. Elle porte en elle une dynamique sociale, en germe dans le refus de la sélection par l'argent. En ce sens, elle dépasse largement le strict champ de l'école et peut demain s'exercer sur d'autres terrains. Toutefois, le passage à la remise en cause du système capitaliste dans son ensemble n'est pas automatique. Il pose le problème de la jonction avec le mouvement ouvrier. Pour le résoudre, l'intervention des révolutionnaires est décisive.
Les étudiants et, dans une moindre mesure, les lycéens ont fait une démonstration de démocratie directe exemplaire qui s'est exprimée à deux niveaux. Premièrement, qui commande dans un pays démocratique ou supposé tel et, deuxièmement, comment la démocratie s'organise-t-elle. Nous avons dit plus haut comment la jeunesse avait tiré la leçon de la capitulation de la gauche face aux manifestants pour « l'école libre » en juin 1984. Il ne fait pas de doute que dans l'esprit de beaucoup de ceux qui étaient présents le 4, le même scénario était possible, mieux, il devait se reproduire. Pour eux, la démocratie est l'expression de la volonté majoritaire. Or, l'immense majorité non seulement de la jeunesse mais aussi de la population, comme le montraient les sondages et, surtout, les réactions des gens à l'égard des jeunes (6), était opposée à la réforme universitaire. Donc, le gouvernement, s'il respectait la démocratie, devait s'incliner et retirer le projet. Ce raisonnement peut prêter à sourire par sa candeur mais il ne faut pas oublier qu'il a fait la force du mouvement et son unité jusqu'au 4 décembre, moment où l'idéal démocratique se heurte à la réalité du pouvoir : les hommes au gouvernement deviennent des menteurs, puis le lendemain, des assassins. « La France, c'est pas le Chili » crient alors les manifestants, sous-entendu, dans une démocratie, on ne mutile pas et on n'assassine pas ceux qui protestent, comme sous une dictature.
La mise en pratique de la démocratie La véritable obsession du mouvement de ne se faire ni « manipuler » ni récupérer » a conduit à une organisation exemplaire de la grève, en particulier dans les universités. Assemblées générales, élections de comités de grève, pratique du mandat impératif tant aux délégués allant aux coordinations qu'aux membres du bureau de la coordination nationale investis du titre de seuls porte-parole du mouvement ; les étudiants se sont dotés de toutes les garanties pour avoir une mobilisation démocratiquement organisée et qui, par là même, correspondait à chaque moment à la volonté de tous. Le mouvement a été impitoyable avec ceux qui ont cherché à faire cavalier seul : tels leaders du début de la grève qui se mettaient un peu trop en vedette vis-à-vis de la presse l'ont compris à leurs dépens par une non reconduction de leur mandat. Cette pratique du mandat impératif a obligé ceux qui, dans les organisations syndicales ou politiques, auraient été tentés de trouver une solution négociée avec le gouvernement, à se garder de l'avancer devant les étudiants, car cela équivalait à un suicide politique. La démocratie pointilleuse du mouvement s'accommodait mal des petites manœuvres de cou-
6. Significatif est l'accueil qui fut donné aux étudiants et aux lycéens, quand ils collectaient de l'argent pour organiser la montée sur Paris du 4 décembre, des dizaines de milliers de francs ont été ramassés lors des distributions de tracts où ils expliquaient le sens de leur mouvement.
L'événement du jeudi, numéro 110, 11 décembre 1986. Le 27 novembre : l'Assemblée nationale est cernée ! (DR)
propose la modification des points les saillants de la réforme, tout en gardant l'essentiel".
Lundi 1er décembre
Les déclarations paternalistes de Chirac sont perçues comme une insulte par les étudiants et les lycéens. Extension du mouvement aux LEP. Préparation de la montée nationale.
Jeudi 4 décembre
1 million de jeunes dans la rue ! La fin de non recevoir opposée par Monory aux représentants de la coordination étudiante venus discuter avec lui déclenche la colère des mani -festants. Intervention brutale de la police : trois blessés très graves.
Vendredi 5 décembre
Manifestation contre les violences policières, réunissant à Paris, plusieurs dizaines
Intervention de Monory. Il déclare aban - son propre projet de réforme lycées et prendre en main le dossier des uni versités : Devaquet est mis sur la touche. Pas un mot sur les exactions de la police la veille au soir quoiqu'il dise "parler avec son coeur"
Dans la nuit, affrontements avec la police autour de la Sorbonne . Un étudiant de 22 ans, Malik Oussekine meurt, roué de coups par la
Samedi 6 décembre Devaquet annonce sa démission.
Manifestations de deuil et de colère dans toute la France. Affrontements au Quartier latin entre policiers et "casseurs" à l'identité trouble
Rencontre Mitterrand-Chirac. Le président déclare : "La cohésion nationale doit passer avant tout"
Réunion de la coordination nationale étudiante qui décide d'une journée de deuil pour le lundi 8, et appelle les syndicats ouvriers à se joindre à la grève générale du mercredi 10.
Dimanche 7 décembre
10 e congrès du RPR. Après les propos lénifiants tenus la veille par Chirac, Pasqua dénonce "les professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchis tes de tous poils et de toutes natio nalités. "
Lundi 8 décembre
Débrayages dans les entreprises. Chirac annonce le retrait total du projet Devaquet. A l'exception de la CGT, les syndicats CFDT, FEN et FO, refusent de se joindre à la grève générale du 10, dont ils disent ne plus voir l'objet puisque victoire a été obtenue.
Mardi 9 décembre Chirac annonce "la pause" dans les ré -formes en chantier : Code de la nationalité prisons privées. Mitterrand apporte son soutien aux étudiants. Sous la pression de la base dans les entreprises, la CFDT, la FEN et même localement FO appellent à manifester le lendemain.
Mercredi 10 décembre
Manifestations dans toute la France avec une présence importante des salariés, notam -ment à Paris où le cortège rassemble 200.000 personnes.
Jeudi 11 décembre
Dernière coordination étudiante. . Elle proclame son auto-dissolution et se sépare aux accents de "L'Internationale". Rendez-vous est pris pour mars 1987 où des Etats généraux de • l'université seront organisés
Il n'est guère étonnant que certains voient dans « ce désastreux système de la démocratie directe », « cette caricature de démocratie », une menace pour la tout court, entendez parlementaire, minée « par l'affaiblissement de toutes ses structures représentatives » (7). De même, l'absence de « leaders » ayant plus de pouvoirs que le reste des étudiants
Get inquiète : " Qui représente la rue ? Des inconnus! » (8).
Les étudiants n'ont pas nié ou refusé les organisations politiques et syndicales, ils les ont seulement remises à leur place : aucune d'entre elles ne peut avoir les prétentions de représenter un mouvement d'une telle ampleur, il devait se doter de sa propre représentation. C'est ce qu'ils
LE DOULOUREUX RÉVEIL Le mouvement étudiant a déclenché une crise politique au sein de la majorité loin d'être terminée. Depuis son retour aux affaires en mars 1986, la droite a mis les bouchées doubles : dénationalisations, remise en cause du code du travail, modification du code de la nationalité, projet de privatisation des prisons, attaques contre la Sécurité sociale, expulsions massives d'immigrés.
Ces mesures n'ont pas toutes le même but. Une partie d'entre elles qui remettent en cause les acquis des travailleurs obtenus ces quarante dernières années ont pour objectif de permettre au patronat de rétablir ses profits en augmentant l'exploitation au travail. La toute récente décision d'autoriser le travaii de nuit des femmes, ce qui nous fait replonger dans le dix-neuvième siècle, en est l'exemple type.
L'autre partie de ces mesures vise à se conforter un électorat réactionnaire à qui Le Pen et l'extrême droite font les doux. C'est le anti-terroriste » qui a donné à Paris ces airs de capitale en état de siège au mois de septembre et de l'impunité laissée à la police quand elle a la gâchette trop facile. d'autres couches de la population, les cadres, les jeunes, les « gagneurs », cette droite s'est proclamée l'avenir, mettant en avant, pour ce faire, les « jeunes loups » de la majorité, dont François Léotard, le fringant ministre de la Culture, est la
Les deux composantes de la majorité s'assuraient ainsi une sorte de partage des tâches. A l'Union pour la démocratie française (UDF), autour de Léotard,
; au Rassemblement pour la république (RPR) et sa pièce maîtresse, travail de rassurer un électorat traditionnel pour qui la solution à la crise pourrait se résumer à « moins d'Arabes et plus de flics, et tout ira mieux ».
La jeunesse a fait écrouler ce bel édifice. Nous ne reviendrons pas sur les péripéties de gouvernementale entre le 6 et le 10 décembre, les prises de positions contradictoires au sein de la majorité, les déclarations de principes reniées le lendemain ou le jour même, tout le spectacle qu'a donné cette droite, soudain dépassée par les évènements et conséquences de la défaite de Chirac et quelles perspectives ouvre-t-elle ?
Tout d'abord, perdu sur les deux tableaux. sa base sociale la plus réactionnaire, le résultat est catastrophique. Le gouvernement a cédé à la rue, la police a été mise en cause, il a remis à des jours meilleurs des projets comme le code de la nationalité, fait tout exprès pour cet électorat. Bref, il a baissé les bras. Il est vrai que si l'on tire le bilan de ce « gouvernement de l'ordre », il est éloquent. Après avoir connu une vague d'attentats spectaculaires, la France vient de s'offrir un des plus importants mouvements de masse qu'ait connu l'Europe ces dernières années, et victorieux !
Du côté de ceux qui étaient chargés d'identifier libéralisme et jeunesse, c'est la déroute. Léotard a beau affirmer très sérieusement que le gouvernement va devoir entreprendre un énorme travail de communication, cette partie de la majorité est forcée de prendre acte du fossé qui la sépare de l'ensemble d'une génération.
Lequel de ces deux secteurs, la jeunesse ou l'électorat traditionnel, favoriser aux dépens de l'autre, voilà le problème qui se pose au gouvernement.
Les premières réactions après la victoire du mouvement jeune, notamment le champ libre laissé à Pasqua, semble indiquer que la rage d'avoir été humiliés en étant contraints de céder a pris le dessus et qu'il s'agit maintenant pour beaucoup de députés de droite de faire payer aux étudiants le prix de la grande peur qu'ils Les voltigeurs motorisés ; les assassins de Malik...
leur ont infligée. C'est le sens du vote émis par les sénateurs et les députés le 17 décembre, mettant en place une commission d'enquête parlementaire dont le but avoué est de mettre étudiants et journalistes au banc des accusés, sur les viollences des manifestations des 4, 5 et 6 décembre derniers.
En agissant ainsi, les revanchards jouent gros jeu.
Le mouvement de la jeunesse été perçu comme une victoire non seulement par les étudiants et les lycéens mais aussi par tous les travailleurs qui, depuis le début de la crise, encaissent coup sur coup austérité et rigueur.
Pourquoi et quand le gouvernement a-t-il cédé ? Il l'a fait quand s'est profilé le danger d'extension du mouvement à d'autres couches sociales et surtout à la classe ouvrière.
Pourquoi les directions syndicales ont-elles été contraintes de revoir l'attitude honteuse qui fut la leur quand la coordination étudiante lança son appel aux organisations ouvrières ? Parce que la pression de la base était si forte dans les entreprises que maintenir leur attitude initiale équivalait à rajouter un facteur supplémentaire à la crise qui les traverse, notamment dans la Confédération française démocratique du travail (CFDT), liée au Parti socialiste.
Tout le monde, la presse comme les syndicalistes, ont souligné que les débrayages et la participation à la manifestation du 10 décembre avaient entraîné beaucoup plus de salariés que tous les mouvements catégoriels de ces dernières années.
Enfin, dernier élément de la crise politique, la cohabitation. Dans les institutions de la Ve République, le Premier ministre joue un rôle de « fusible » essentiel en cas de crise. Il saute, on le remplace et le pouvoir est sauvegardé. Mais depuis le 16 mars, les rouages sont grippés, car, bien évidemment, ce scénario ne joue que lorsque les deux sources du pouvoir dans la Ve République, le Président et le Premier ministre appartiennent à la même majorité.
Le discours de Mitterrand le 9 au soir avait pour but principal de sauvegarder cette cohabitation. A l'heure actuelle, ni la droite ni la gauche n'ont intérêt à une crise institutionnelle, car il y a une inconnue de taille : quel va-t-être le climat social après la traditionnelle « trêve des confiseurs » des fêtes de fin d'année ?
Il ne s'agit pas pour nous de faire des pronostics mais de comprendre que le mouvement jeune, sa victoire, vient de modifier la situation qui prévalait depuis plusieurs années. Les travailleurs ont été contraints de reculer sur les salaires, l'emploi, leurs acquis sociaux.
Aujourd'hui, c'est le gouvernement qui vient de reculer. Gageons que la leçon ne sera pas perdue.
Ariane MERRI, Paris, le 22 décembre 1986. 8. Idem.
NULS. VOLONSE
CHIRACIO PASQUA
MONORY • DEVAQUET fuent les étudiants
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