Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

L'Amérique noire face à la crise

· Inprecor n° 236, 16 février 1987 · p. 19-21 · 2 941 mots

Femmes Économie mondiale

A récession généralisée qui frappe l'économie capitaliste

] depuis plus d'une dizaine d'années maintenant, a des con.

séquences catastrophiques pour des secteurs entiers de la classe ouvrière, soumise aux reconversions industrielles et, plus généralement, pour les couches les plus pauvres de la population.

Nous avons vu dans des précédents numéros d'Inprecor, quels étaient les effets sociaux de cette

DOCUMENT

Le déclin économique des Etats-Unis a eu des conséquences désastreuses sur l'Amérique noire. Le taux d'emploi des noirs et leur pouvoir d'achat ont baissé de manière absolue et par rapport à l'Amé - rique blanche.

Les acquis économiques et sociaux que les noirs avaient obtenus depuis la

Seconde guerre mondiale et, plus particu - lièrement, depuis le Mouvement pour les droits civiques dans les années soixante, ont été érodés par la longue récession mondiale qui commence au début des

Même si à l'heure actuelle, le taux de chômage a baissé et les profits montent à nouveau, même si certains experts éco - nomiques parlent d'une reprise de l'écono - mie américaine, ces mouvements n'ont que peu de conséquences sur la commu - nauté noire. La récession a balayé la plupart des acquis de l'ensemble de la communauté noire, à l'exception de sa couche supérieure dont les gains ont continué d'augmenter.

La reprise n'a pas bénéficié à l'écra - sante majorité de la communauté. Cette détérioration de la situation des noirs est directement liée à la place qu'ils occupaient - et qu'ils occupent - sur le marché du travail. Ils ont été les premiers frappés par la supression de trois mil - lions d'emplois ouvriers depuis 1980.

L'ECART GRANDISSANT

ENTRE NOIRS ET BLANCS

En 1970, pour chaque dollar qu'un blanc gagnait, un noir gagnait 62 cents;

dix ans après, c'était 58 cents, en 1984, ce montant était tombé à 56 cents. Si aujourd'hui les familles noires représen - tent 12,4% du total des familles amé - ricaines, elles ne perçoivent que 7,5% des revenus de l'ensemble des familles.

3 février 1986). crise économique,

Le revenu moyen annuel d'une famille noire en 1984 était de 15 432 dollars. Bien que ce chiffre ne reflète pas la période la plus dramatique de la récession, en dollars constants il marque une baisse de revenus de 540 dollars par rapport à 1980 début de l'administration Reagan, qui était pourtant déjà une période de récession. De fait, le revenu d'une famille noire en 1984 était inférieur de 1 500 dollars par rapport à 1970, en dollars constants. Alors que la moitié des familles américaines ont un revenu annuel supérieur à 25 000 dollars, seulement 27% des familles noires atteignent ce niveau. Si l'on fait la moyenne sur 11 ans, le taux de chômage des blancs est de 6,7%, celui des noirs plus du double, soit 15,2%. Si nous prenons la population active et regardons la proportion de gens qui ont effectivement un travail, nous trouvons un écart important entre les races. Entre le début des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingts, il faut constater que cet écart n'a fait que

En 1985, en pleine reprise de l'éco -nomie, le taux de chômage des blancs était de 5,9%, celui des noirs atteignait 14,9%. Dans la jeunesse ce taux de chô -mage est bien plus élevé et là encore, la différence entre les races est criante, comme le montrent ces chiffres d'octobre

(H) 41,4% (F) 37,9%

Dans les années quatre-vingts, on a commencé à considérer qu'un volant de chômage élevé permanent était une don -née acceptable pour la société américaine.

notamment en Europe capitaliste (Cf. Inprecor numéro 212 du L'article ci-dessous, écrit à partir du rapport annuel sur la situation des noirs, décrit l'impact de la récession sur la communauté noire aux Etats-Unis. Il est extrait du Bulletin de discussion de Solidarity, organisation socialiste dans laquelle sont présents des marxistes révolutionnaires.

Concrètement, cela veut dire que huit ou neuf millions d'Américains sont tombés dans la pauvreté. Dans de ce processus, l'Amérique noire, handicapée par les conséquences de l'inégalité raciale, s'est trouvée moins à même de défendre ses conquêtes et continue sa regression socia -le et économique 85% des noirs ont vu leur revenus baisser ou, au mieux, stagner. Seulement 15% de l'ensemble de la comunauté noire a vu ses ressources augmenter. Les noirs les plus pauvres ont vu leur revenus baisser de 15 à 22% si l'on compare aux blancs de mêmes milieux sociaux. Pour chaque dollar que gagne un blanc pauvre, un noir pauvre gagne 44 cents, soit moins de la moitié Même la pauvreté n'est pas égale pour Les coupes budgétaires qui ont affecté les programmes gouvernementaux desti -nés à aider les couches de la population les plus vulnérables, les plus pauvres, ont eu trois fois plus de conséquences sur la communauté noire que sur les blancs. Ces coupes budgétaires impliquaient une réduction de 53% pour la formation professionnelle des jeunes, 26% pour les services de santé mentale, 18% pour l'aide aux familles ayant un enfant handicapé et 12% pour les programmes de protection Alors qu'un américain blanc sur huit vit dans la pauvreté, définie par le gou -vernement fédéral par un revenu annuel inférieur à 10 990 dollars pour une famille de quatre personnes, un américain noir sur trois est pauvre. Mais à l'in -térieur même de la communauté, certai -nes couches sont encore plus touchées : 51,6% des enfants noirs, 54,6% des familles noires dont le chef de famille est une femme, 61% • des familles noires dont le chef de famille est âgé de moins de 25 ans, vivent dans la pauvreté Les facteurs qui ont contribué à la détérioration des conditions économiques de la communauté noire mettent en relief

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le déclin général de l'économie amé -ricaine. Les Etats-Unis sont passés d'une économie produisant des biens d'équi -pement ou de consommation, secteurs où les salaires sont élevés, à une économie de services, finance, commerce de détail, où les salaires sont relativement bas. Alors qu'il y a quinze ans, un tiers des emplois du secteur privé étaient dans la production, en 1985, ce pourcentage est tombé à 23,8%. Le commerce de détail et les emplois liés aux services occupaient 38,7% des emplois en 1970, en 1985 ils en représentaient près de la moitié, 48,2% exactement. Le commerce de détail, les services, sont des secteurs relativement mal payés et font partie, traditionnellement, des emplois dits

. En 1984, le salaire moyen dans les secteurs productifs était de 373 dollars par semaine, contre 249 dans le secteur des services et 176 dans le commerce. Les secteurs qui croissent le plus rapidement sont bien évidemment ceux où les salaires sont les plus bas. Résultat de cette évolution, le salaire réel est aujourd'hui équivalent à ce qu'il était en 1964, voilà plus de vingt ans !

Pour absorber les nouveaux travail -leurs, les jeunes qui sont entrés sur le marché du travail en douze ans, entre 1972 et 1984, et en maintenant le même taux de chômage qu'en 1972, il aurait fallu créer environ 28 millions d'emplois nouveaux. Seulement 23 millions ont été créés. De plus, la création d'emplois s'est ralentie depuis 1979. Produit de ce ralentissement de la création d'emplois, de la supression d'emplois dans les secteurs productifs et de la croissance d'emplois à bas salaires, de plus en plus de femmes aussi bien blanches que noires, sont entrées sur le marché du travail où elles occupent des emplois dans les secteurs les plus mal payés. Dans une période d'instabilité économi -que, une famille qui a deux revenus, ou

NO LAYOFFSPOR LOS NIÑONST RICT 1

NO CUTRASKS

8R0O plus, à plein temps, a plus de chances de se trouver au dessus du seuil de pauvreté. Depuis 1972, près de huit millions de femmes blanches et un demi-million de noires sont entrées sur le marché du tra -vail. Historiquement plus de noires travaillent à l'extérieur du foyer que de blanches. C'est encore vrai aujourd'hui, 58,6% des noires travaillent à l'extérieur. A l'heure actuelle le pourcentage des blanches ayant un travail extérieur s'est accru de 10% ces douze dernières années, atteignant 53,3% en 1984.

LES FAMILLES

MONOPARENTALES

De nombreuses analyses de l'aug -mentation récente du nombre de familles monoparentales dont le chef de famille est une femme, ne prennent pas en compte que ce phénomène s'exerce sur -tout dans la classe moyenne. A l'heure actuelle, 44,4% des familles noires ont une femme comme chef de famille; le pourcentage est de 12,9% chez les blancs. Mais contrairement à la vision communément répandue, cette hausse est imputable pour 5% à des femmes qui n'ont jamais été mariées et pour 12% à des femmes qui n'ont pas fait d'études supérieures. L'augmentation des familles monoparentales est le produit d'une déception quant aux perspectives person -nelles offertes par le mariage chez des femmes ayant acquis un certain bagage intellectuel et non par le résultat d'une "culture de la pauvreté". Alors que la famille est structurée autour d'un couple à 84,9% chez les blancs, la proportion tombe à 52% chez les noirs, soit une différence supérieure à 30%. Cette différenciation structurelle renforce la dis -crimination économique. Entre 1980 et 1984 les revenus d'une famille où la femme est seule ont baissé d'environ 6%. Les coupes budgétaires ont affecté prioritairement la communauté noire (DR)

NO CUT BACKS

IN EDUATION

Bien que la proportion totale de grossesses chez les adolescentes noires ait baissé, ce problème demeure au centre des préoccupations de la communauté dans son ensemble. Un quart des enfants noirs en 1982, soit 362 101 enfants, avaient pour mère une adolescente. 87% de ces jeunes filles étaient mèrescélibataires et dans plus de 90% des cas, elles ont gardé leur enfant : l'ostracisme envers les femmes qui abandonnent leur enfant en vue d'adoption est très fort dans la communauté noire.

Ces adolescentes enceintes accèdent peu, voire pas du tout, aux soins prénatals, 20% des enfants noirs naissent d'une adolescente n'ayant bénéficié d'aucun suivi médical pendant sa grossesse. Ces jeunes filles ont souvent des problèmes particuliers dus à leur immaturité physique, entrainant des naissances prématurées et l'accouchement d'enfants dont le poids est inférieur à la moyenne. La mortalité infantile avant l'âge d'un an est très forte chez ces bébés et d'ailleurs, ces maternités adolescentes expliquent en grande partie le taux élevé de la mortalité infantile aux Etats-Unis, l'un des plus hauts enregistrés dans les pays industrialisés.

Autre conséquence de ces grossesses précoces et du manque de soins prénatals, les enfants pâtissent souvent de maladies graves, de déficiences neurologiques et mentales. S'ajoute à ces problèmes de santé entrainés par les grossesses des ado -lescentes, la difficulté pour ces jeunes de poursuivre leurs études et de trouver un emploi. La grossesse est la première cause de sortie du système scolaire chez les filles. 60% de l'ensemble des mères adolescentes doivent faire appel à l'aide fédérale, au moins de façon temporaire. On estime que 3,3 millions d'enfants vivent avec leur mère adolescente, auxquels il faut ajouter 1,6 millions d'enfants de moins de 5 ans qui sont nés quand leur mère était adolescente.

Ces grossesses sont bien souvent le résultat d'un manque d'information en matière de contraception. Les chiffres sont patents : on estime que 4 adoles -centes sur 10, âgées de 14 ans ou moins, seront enceintes, 3 sur 20 ayant recours à l'avortement, 2 sur 10 menant leur grossesse à son terme.

Des études ont montré trés clairement que les adolescentes n'ont accés l'information sur les moyens contraceptifs qu'environ quatorze mois après leur première expérience sexuelle. La moitié des premières grossesses se produit chez des jeunes filles qui ont eu leur première expérience sexuelle dans les six mois précédents.

Le développement des programmes d'information sexuelle sont la seule solu -tion efficace à ce problème des grossesses précoces. Un centre d'information ouvert

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dans une école du Minnesota a enregistré une baisse de 50% des maternités ado -lescentes depuis son ouverture voilà dix

Mais ces programmes sociaux sont aujourd'hui remis en question par les coupes budgétaires opérées par l'admi -nistration Reagan. De plus, certains Etats, non contents de couper toute subvention aux centres d'information sur la contraception ou de s'opposer au droit à l'avortement, ont fait passer des mesures particulièrement réactionnaires qui visent en premier lieu la communauté noire. Par exemple, l'Etat du Wisconsin a adopté une loi qui rend les parents financièrement responsables si leur fille adolescente est enceinte. Avec cette loi, l'administration peut intenter un procès aux parents et leur faire payer tous les frais occasionnés par la grossesse et la naissance.

LA CLASSE MOYENNE

NOIRE

Dans une discussion sur la classe moyenne noire, Herbert Hill sociologue, soulignait la difficulté d'une classifi -cation des noirs par couches sociales : doit-on le faire selon de leur occupation socio-professionnelle ou selon leurs reve -nus ? Il remarque à juste titre que le critère socio-professionnel est important à l'intérieur de la communauté noire, mais que le niveau des revenus est un critère plus juste pour situer les noirs dans la hiérarchie de la communauté américaine dans son ensemble. Contraire -ment au modèle qui prévaut parmi les blancs, un nombre significatif de noirs qui occupent des emplois de "cols blancs" ont de faibles revenus, alors qu'un nombre également significatif d'entre eux gagne leur revenu de "classe moyenne" en exerçant des emplois ne correspondant pas à un statut social élevé. Le tableau qui suit montre la situation de la communauté noire au cours des évolutions de la récession. Alors que la proportion de ceux qui gagnent plus de 25 000 dollars par an demeure la même (en dollars constants 1983), le pourcentage des familles qui passent en dessous du seuil de pauvreté s'est accru ,

Revenus des familles noires

(En milliers de dollars, à l'intérieur de la communauté) 1969 1978 1983

- 10 000 28% 30% 37%

10/25 000 45% 39% 36%

+ 25 000 27% 31% 27%

La couche supérieure de la commu -nauté noire a traversé relativement bien la récession. Pourquoi? La création d'emplois bien rémunérés dans certains

Les pauvres, toujours plus pauvres... (DR) secteurs a bénéficié plus aux noirs qu'aux blancs comme le montre le tableau suivant:

Croissance

1972/1980 Noirs Blancs

Techniciens 55% 34%

Cadres 69% 34%

Ouvriers qualifiés 32% 14%

Malgré ces progrès, les noirs n'ont pas comblé l'écart avec les blancs. Même quand des noirs sont devenus cadres ou techniciens, ils demeurent concentrés dans les emplois les moins payés. Il faudrait une accélération im -portante du processus de pénétration des noirs dans ces couches professionnelles pour modifier de façon radicale les statis -tiques actuelles. Nous ne pouvons qu'en déduire la nécessité de poursuivre la politique "d'action affirmative" (1). En 1980, les statistiques concernant les emplois de techniciens, cadres, ouvriers qualifiés étaient les suivantes.

Blancs (H) 53% Noirs (H) 31%

Blancs (F) 25% Noirs (F) 19%

Si l'on se réfère au recensement de 1980, dans les familles noires où les deux parents sont présents, 61% des femmes travaillent. Bien que la majorité des femmes blanches fasse partie de la population active, seulement 48% des femmes travaillent dans les familles blanches où le père et la mère sont

Cette intégration des noires sur le marché du travail est d'une extrème im -portance. Elle explique notamment que la différence des revenus moyens entre les jeunes couples blancs et noirs, s'est abaissée à 10%, à cause du second revenu que représente le salaire de la femme noire. En revanche, cette différence est très nette, quand on compare des couples blancs et noirs où il n'y a qu'une seule source de revenus. Le rapport conclut : "La présence des deux parents dans la famille noire ne lui assure pas auto -matiquement une sécurité économique, mais le travail de la femme est un besoin

Mais Herbert Hill souligne qu'il ne suffit pas de voir la convergence de reve -nus entre familles noires et blanches. Il est nécessaire d'évaluer leur mode de vie et leurs biens, ce qui est beaucoup plus compliqué.

Les chiffres les plus récents montrent que les noirs possédaient pour 211 mil -liards de dollars en bien personnels en 1979, contre 5 mille milliards pour les blancs. Les ménages noirs détiennent donc 4% du total des biens (actions boursières, terres, propriétés, entreprises

Sans porter de jugement définitif, on peut estimer que la percée effectuée par la classe moyenne noire est en passe de s'achever, ou tout du moins est menacée, car un certain nombre de mesures qui avaient permis une progression sociale de l'ensemble de la communauté sont mises en question. Par exemple, entre 1977 et 1983, la proportion de lycéens noirs accédant à l'université est passée de 50 à 39% alors que dans la même période, elle passait de 51 à 55% pour les lycéens blancs. La proportion de diplomés noirs dans les instituts ouvrant aux professions libérales commence également à baisser à partir du milieu des années soixante-dix.

A l'heure actuelle, le nombre de noirs dans les affaires, les carrières juridiques ou dans la haute hiérarchie de l'adminis -tration, semble indiquer que l'ascension de la classe moyenne noire va se ralentir, mais que le phénomène ne va pas s'inver -ser. Ce qui signifie que " la communauté noire va devenir de plus en plus une communauté formée de deux classes : ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Le dernier groupe est de plus en plus nombreux et grossit rapide -ment. Dans cette catégorie, on devient de plus en plus pauvre, tandis que l'autre partie de la communauté fait simplement l'expérience d'une baisse de ses revenus".

Solidarity Discussion Bulletin; Juillet 1986

1. L'u action affirmative » est un ensemble de mesures visant à prioriser l'embauche et la formation des femmes, des noirs, des Chicanos etc., afin de compenser de manière positive la discrimination dont sont victimes ces secteurs en matière d'emploi.

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