LES NÔTRES L le T février dernier, se sont déroulées le vendredi 13 février ES obsèques de notre camarade Tom Gustafsson, décédé
I à Stockholm, en présence de centaines de personnes. Des dizaines de messages de condoléances et de sympathie sont parvenus à sa famille et à nos camarades suédois, messages adressés par des organisations du mouvement ouvrier suédois, des Göte KILDEN
Un ami, un camarade est mort.
Un maillon très fort vient de rompre.
Pour la première fois dans sa vie, Tom a dû renoncer. Une grave maladie a eu raison de sa force physique et de son appétit de vivre.
Il est mort quand nous nous apprê -tions à fêter son quarantième anniversaire dans deux semaines.
Nous ne pouvons cacher notre senti -ment de tristesse et de vide. Les blessures ouvertes font toujours mal. Il n'est pas difficile de tracer un portrait de Tom, il nous suffit de prendre des couleurs vives. Il n'aura vécu que 40 années, mais avec une telle intensité et une telle énergie qu'elles lui donnèrent l'expérience de quatre siècles.
Notre mouvement n'a pas pour habi -tude de glorifier ses leaders. L'adoration des îcones ne nourrit pas l'existence des êtres conscients. Mais nous savons re -connaître la grandeur quand nous la
La clé de la grandeur de Tom, c'est d'avoir toujours mis sa vie en accord avec sa pensée. Il ne "s'est pas sacrifié pour le parti". Son attitude vis-à-vis de la poli -tique était scientifique, morale et remplie de joie.
Le père de Tom, Ake Gustafsson, est l'un des plus grands généticiens suédois, l'un de ceux qui vit la fraude scientifique dans les travaux de Lyssenko, le protégé de Staline. De lui, Tom prit non seule -ment un intérêt passionné pour la bio -logie, mais aussi une méthode scien -tifique, l'habitude de toujours demander pourquoi et de toujours étudier une ques -tion dans le détail. Tous ceux qui, un jour, sont partis faire un tour avec Tom, savent qu'il était incapable de se promener doucement. Il était comme un train express, se hâtant toujours ou bien, prenant une brassée de fleurs et de feuilles, il vous faisait un cours enthou -siaste de biologie.
Tom Gustafsson
Au milieu des années soixante, Tom commença ses études à l'université de Lund, dans le sud de la Suède. Là, il se retrouva rapidement au coeur du boule -versement politique et de la révolte sociale qui saisit les universités dans le monde entier. En 1968, l'offensive du Têt au Vietnam, la révolte de Mai en France et l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, devaient marquer un tournant dans la situation politique mon -diale. En Suède, la décennie idyllique était terminée et la grande grève des mineurs de lappland en 1969-1970, mettait à nu l'état de dégénérescence et de bureaucratie du mouvement ouvrier traditionnel.
Tom avait grandi dans une famille libérale et pendant quelques mois, il fit l'expérience des Jeunes libéraux. Mais ces
Tom Gustafsson (DR)
organisations africaines et latino-américaines représentées en
Suède, telles le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR)
chilien et bien sûr, des sections de la IVe Internationale.
Ces dernières étaient d'ailleurs représentées par de nombreux camarades et Ernest Mandel devait prendre la parole au nom de l'Internationale dans le memorial organisé le soir.
derniers étaient incapables d'expliquer les convulsions politiques et sociales qui se - couaient le monde.
A l'époque où il devient impossible de dissimuler le déclin du système capi - taliste et la montée des mouvements de masses pour la libération sociale, le libé - ralisme est une force politique réac - tionnaire. Tom le vit et rejetta vigou - reusement cette politique. Très vite, il devait rejoindre l'organisation étudiante de gauche Clarté qui devint sa véritable université.
A Lund, Clarté bouillait d'idées et de débats. Toute la palette des idées du mouvement ouvrier et des variantes du marxisme y était représentée.
LA SOLIDARITE AVEC LA
REVOLUTION VIETNAMIENNE.
1966-1967, voilà vingt ans, Tom commençait son activité dans le mou - vement de solidarité avec la révolution vietnamienne. Cet engagement, l'un de ses plus longs et de ses plus passionnés, devait devenir décisif dans son évolution politique.
Il devint rapidement l'un des leaders du mouvement de solidarité et son exigence d'honnêtété, de méthode scien - tifique et de clarté programmatique se heurta très vite aux idées des maoïstes qui monopolisaient le mouvement de solidarité dans la jeunesse.
Aux premières années de bataille contre le neutralisme du Parti commu - niste suédois sur la guerre du Vietnam, devaient succéder dix longues années de résistance contre les déformations maoïs - tes qui avaient imprégné une génération entière de jeunes militants. Dans des centaines d'articles et de débats,
Tom soulignait inlassablement que la guerre d'Indochine n'était pas une simple guerre de libération nationale mais aussi une guerre de libération sociale, que notre
solidarité était une solidarité avec des révolutionnaires qui, à la tête des masses opprimées, allaient vers la révolution socialiste. Mais il soulignait aussi les conséquences qu'avaient le sous-dévelop -pement, les destructions massives et les limites de ces révolutionnaires. Il mon -trait qu'il était donc possible de combiner la lutte pour la solidarité totale la plus large et un regard critique. Pour nous, cette démarche est inestimable, car elle fut un vaccin contre l'amertume, le cynisme et la démoralisation qui devaient paralyser des dizaines de milliers d'internationalistes dévoués quand le monde connut la barbarie de Pol Pot. Comme l'insurrection de Budapest en 1956 avait balayé toutes les illusions sur le stali -nisme, l'idéologie maoïste ne devait pas résister à la tragédie du Cambodge.
La bataille politique que mena Tom pendant toutes ces années empêcha que des centaines, peut-être des milliers de révolutionnaires soient entrainés dans la vague défaitiste qui suivit.
CONSTRUIRE UNE AUTRE
Ce travail de Tom, le développement de ces idées, devaient avoir des consé -quences importantes sur toute sa vie politique. De 1967 à 1970, il se plongea dans ce que nous appelons parfois "la bataille de l'Histoire" ", c'est-à-dire la confrontation totale avec les traditions réformistes mouvement ouvrier international. La Révolution russe, la victoire du nazisme en Allemagne, la Guerre civile espagnole, la Seconde guerre mondiale et le soulèvement de Budapest n'étaient déjà plus que quel ques unes des expériences du mouvement ouvrier international qu'il avait étudiées. L'erreur indochinoise n'était pas unique mais universelle, les défaites n'étaient pas l'exception mais une règle et la conséquence logique du réformisme et du
Tom, comme tant d'autres de sa génération était sur les barricades à Paris, aux rassemblements du SDS (1) en Allemagne, avec des dizaines de milliers d'autres internationalistes avec qui il chantait "l'Appel du Komintern". C'était un enfant de Mai 68 et comme beaucoup de cette génération, il était nourri d'inter -nationalisme. "Créer, deux, trois le mot d'ordre de Che Guevara s'était répandu comme une traînée de poudre autour du monde. Je me innombrables manifestations Vietnam où ce message révolutionnaire résonnait dans les rues. Tom était toujours au premier rang, immense, avec sa voix forte.
L'expérience de Saïgon, de Paris, de Prague et des mineurs suédois se conju - gait au bilan de l'histoire du stalinisme et amenait Tom à une seule conlusion. Il fallait rompre avec les directions tradi -tionnelles du mouvement ouvrier et rejoindre la Quatrième Internationale. C'était un défi gigantesque, nouveau parti de masse dans le monde
En Suède, ce défi était relevé par deux petits groupes : les Marxistes révolution -naires et le Groupe bolchévik. Le Groupe bolchévik provenait de la majorité de Clarté à Lund. Tom était un de ses fondateurs. En 1971, les deux groupes fusionnaient en une seule organisation, la Ligue marxiste révolutionnaire, section suédoise de la IVe Internationale. Là, des militants jeunes et sans expérience, sans continuité historique et sans aucun lien physique avec les générations précédentes, commencèrent à construire quelque chose de totalement neuf.
Bien sûr, nous avons commis de nom -breuses erreurs. Nous avions appris de l'histoire et nous étions d'accord avec l'héritage théorique de la IVe Interna -tionale. Mais transcrire ces expériences dans la Suède des années soixante-dix et quatre-vingt était difficile, long, ardu. Il fallait tout créer, de la mise en place d'une petite librairie à l'élaboration d'une tactique pour travailler dans les syndicats, en passant par les structures d'organi -sation, la construction d'un véritable appareil du parti, même la pratique d'un langage politique adéquat. Nous sommes encore dans cette période de construction bien que les fondations aient été faites quand nous avons adopté le nom de Parti
Tom avait développé un sens politique très fin qui enregistrait parfaitement la situation de l'organisation. Il voyait quand la corde de l'arc était trop tendue ou pas assez. Il avait une rare capacité à toujours savoir écouter. Il s'était gagné le respect de ceux mêmes avec qui il était en désaccord.
Il n'essayait pas de vaincre sur toutes les questions en débat ou d'avoir toujours le dernier mot, mais il était toujours préparé à travailler dans le cadre d'un compromis temporaire ou d'un accord. Beaucoup d'entre nous querellaient Tom à cause de cette capacité, souvent avec le sourire, parfois avec peu d'irritation. Maintenant qu'il n'est plus parmi nous, c'est justement cette capacité qui va nous manquer le plus. La colère et l'achar -nement, nous devons les réserver aux grandes questions de principe.
Pendant nos longues vingt années d'histoire, Tom fut le seul à travailler comme permanent politique quasiment sans interruption. Non parce qu'il était prisonnier de l'appareil ou était devenu dépendant de l'organisation, mais tout au contraire, parce qu'il était absolument nécessaire à la construction d'un appareil viable. Son intégrité et sa solidité faisaient que nous avions confiance en lui et que nous le voulions à ce poste. C'était un révolutionnaire professionnel.
Sa seule "tentative d'échappement" durant toutes ces années, fut la période qu'il passa à Atlas Copco, la grande multinationale suédoise. Il se plongea avec joie dans de nouvelles amitiés, dans le militantisme syndical. Mais au bout de deux ans, il était contraint d'abandonner cette nouvelle vie, pour aller avec sa compagne Birgitta, prendre des respon -sabilités internationales à Paris.
INTERNATIONALISTE JUSQU'AU
Et par dessus toute chose, il était enfant de Mai 68 et l'internationalisme était le fil conducteur de sa vie. Avec la même passion qu'il avait eue vingt ans auparavant pour la révolution viet -namienne, il s'était engagé dans la défense de la révolution au Nicaragua.
Tom était notre lien le plus important à la IVe Internationale. Il essayait toujours de nous faire comprendre à la fois les problèmes quotidiens de l'Interna -tionale et ses discussions politiques
Mais Tom n'était pas uniquement un lien avec l'Internationale. Durant ces six dernières années, il était aussi partie prenante de sa direction exécutive, le Secrétariat unifié et pendant trois ans, de 1981 à 1983, il faisait partie de sa direction quotidienne, le bureau du SU, où s'attachant avant tout à dépasser les bar -rières des langues et des cultures il prit un rôle dirigeant que lui conférait sa réelle autorité. En Suède, de la même manière, il jouait un rôle moteur dans l'organi -sation mais il eut aussi une part décisive pour amener les sections de l'Interna -tionale à s'investir plus profondément dans les activités syndicales comme dans la bataille de ces dernières années en défense de la révolution permanente, la théorie qu'il avait si bien utilisée pour analyser la révolution vietnamienne dans
La vie de Tom ne fut pas vaine, nous le savons. Un maillon très fort vient de se rompre. Mais par l'exemple de sa vie, de sa direction, il nous a montré comment en forger un nouveau, comment rendre sa
Göte KILDEN Stockholm, 10 février 1987 1. Le SDS était l'organisation des Etudiants sociaux-démocrates dont le principal dirigeant était Rudi Duschke, un des symboles de cette nouvelle génération anti-impérialiste, qui devait etre très grièvement blessé dans un attentat organisé par l'extrême-droite en 1968.