Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FEMMES NICARAGUA

« L'économie du tablier » ; les femmes dans le secteur informel de Managua

· Inprecor n° 238, 16 mars 1987 · p. 3-6 · 2 667 mots

Femmes Nicaragua

P 1979, les sa niates de site delan notigé en matile

LUS de sept ans après la victoire de la révolution en juillet des droits des femmes (voir encart). Certes, elles se sont intégrées au marché du travail et l'égalité est désormais inscrite dans la nouvelle constitution adoptée en janvier 1987. Mais, beaucoup de points sombres demeurent, dans les lois comme dans la vie quotidienne.

La guerre qui draine une partie considérable de la force de travail masculine au front, a augmenté la responsabilité de ces

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Quel que soit le nom qu'on lui donne dans les différents pays, le secteur informel (SI) renvoie à une même réalité complexe sur l'ensemble du continent, celle de "travailleurs produisant ou vendant pour leur propre compte dans la petite industrie, le petit commerce, l'artisanat ou les services".

L'un des aspects non négligeable de l'économie informelle est le fort taux de participation des femmes. Elles consti - tuent 56% du SI au Brésil, 40% au

Mexique, 50% dans la Caraïbe. Au

Nicaragua, les femmes représentent approximativement 65% des activités du secteur informel et, selon une enquête réalisée en 1982, 83,8% des vendeurs de détail sont des femmes contre 42% dans le commerce de gros.

Traditionnellement, "le SI se forme dans les sociétés où n'existent pas de politique économique visant à l'accrois - sement de la production et à une distri - bution plus équitable des revenus, où le seul objectif est la croissance et non un réel développement du pays dont le but serait une amélioration réelle des conditions de vie de la population, où la répartition de la propriété est fonciè - rement inégale".

Si l'on s'en tient à cette définition, comment expliquer alors l'expansion croissante du SI dans le Nicaragua révo - lutionnaire ? Pour tenter de répondre à cette question et comprendre mieux les caractéristiques de ce phénomène, convient de faire un peu d'histoire.

Durant toute la période somoziste, beaucoup de femmes - notamment des paysannes - devaient compléter le salaire du mari qui, pendant toute la "morte saison" se trouvait sans emploi ou qui,

"L'économie du tablier"

activités du secteur informel. L'article publié ci-dessous, Coordination plus simplement, ne gagnait pas suffisamment pour pouvoir faire vivre la famille.

Dans d'autres cas, les femmes seules ou abandonnées fournissaient le seul re venu pour les faire vivre elles et leurs enfants. L'émigration vers les villes afin d'essayer d'améliorer les conditions de vie est partie intégrante de ce phénomène, au Nicaragua comme dans les autres pays d'Amérique latine et de la Caraibe.

En 1979, la révolution a commencé le démantèlement du vieux modèle écono -mique et social. Pendant ces sept dernières années, le gouvernement a décrété des me -sures dans le domaine économique, s'est attelé à la mise en place d'une réforme agraire et s'est fait le promoteur d'actions importantes dans le domaine de l'éduca -tion, de la culture, de la santé, et des rationnelle des revenus.

Mais les liens étroits qu'entretenait ce modèle avec le marché mondial, combi -nés à la guerre menée par les Etats-Unis, ont mis des obstacles sérieux à la re -conversion de l'agro-industrie comme axe d'accumulation du capital capable dans le même temps, de développer l'emploi et de répondre aux besoins élémentaires de la population.

D'un autre côté, certaines mesures officielles prises dans le domaine écono -mique - le crédit indiscriminé, les stimu -lants en dollars aux producteurs de cultu -res d'exportation, la fourniture de dollars aux commerçants importateurs, les "buhoneros" et les subventions aux trans -ports et à l'alimentation,- ont favorisé l'expansion du SI. La faible capacité du l'approvisionnement en produits de base à des prix officiels, a favorisé la spéculation

Dans la capitale, ce secteur informel draine près de 45 % de la population active selon une étude récente effectuée par l'Université centro-américaine de Managua (UCA). Peu ou prou, toutes les familles des couches populaires de la capitale tirent une partie de leurs revenus, quand ce n'est pas la totalité, des a été fait par la revue de la régionale d'études sociales économiques et

(CRIES), Pensamiento propio, qui s'est basée sur une enquête portant sur les femmes qui composent le petit commerce de détail des marchés dans la capitale, enquête effectuée par une sociologue nicaraguayenne, Aida Redondo.

et l'agiotisme qui sont devenus une source de revenus plus élevés pour des milliers de personnes. La longue chaîne des intermédiaires entre le producteur et le consommateur a également contribué à contribué à accroître le nombre des petits commerçants.

Ainsi, ce sous-secteur de l'économie agrandit de 23,9% par an en moyenne, il est alimenté en partie par des ouvriers qualifiés, des techniciens, des membres des professions libérales qui ont changé d'emploi parce que le commerce est plus lucratif. Le SI offre toute une série d'autres avantages en plus des revenus élevés : il est une source d'emplois pour la force de travail peu qualifiée qui émigre des campagnes vers les villes ; il est facile à mettre en oeuvre puisque il requiert peu ou pas de capital préalable ; il procure un horaire de travail plus flexible et des conditions de travail moins dures que dans l'industrie ou dans l'agriculture.

Les femmes, à cause de leur faible formation professionnelle, la nécessité de contribuer à soutenir financièrement leur foyer en même temps qu'elles doivent assurer la garde des enfants en bas âge, tendent à entrer majoritairement dans le

SI.

LES COMMERCANTES

L'âge moyen, le nombre d'enfants, la reponsabilité familiale, le manque de for - mation et la façon d'accéder au petit commerce, sont des traits communs aux commerçantes de détail de Managua et des autres capitales latino-américaines.

Dans son enquête, Aida Redondo constate un fort pourcentage de femmes âgées de 25 à 44 ans. La grande majorité d'entre elles - 70% - sont chef de famille et 27% ont un mari mais contribuent

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Les femmes se sont intégrées massivement au marché du travail (DR) ainsi à améliorer les revenus de la famille. A travers leur expérience personnelle, ces femmes sont arrivées a dépasser l'idée qu'elles ont besoin d'un homme pour subsister ou qu'elles doivent soumettre à l'autorité d'un mari. préfère être sans mari, parce que comme ça, je suis libre, souveraine et indépendante". ", dit l'une d'entre elles. Elles disent être fières de leur force et de leur statut de femmes qui ont été capables par leur travail de faire vivre leurs enfants malgré toutes les difficultés. doit travailler pour ne pas être entretenue par un homme. Je n'ai pas besoin d'un homme. Ils donnent peu et te demandent beaucoup plus qu'ils ne donnent"

affirmation personnelle ne résoud pas les problèmes concrets comme la garde des enfants. Ces femmes ont en moyenne quatre enfants chacune. Même s'ils sont généralement agés de plus de sept ans, certaines ont des tout-petits. Dans ce cas, les plus petits restent à la maison sous la surveillance d'un membre quelconque de la famille. Les Centres de développement infantile (CDI) ne répondent pas à leurs besoins puisque leurs horaires sont incompatibles avec le leur qui commence à cinq heures le matin. "Ici (dans le SI, ndlr.) en plus de pouvoir gagner notre vie, nous pouvons nous occuper de nos enfants, quand nous n'avons personne pour nous les garder".

Le niveau de scolarité de ces femmes n'est pas aussi faible que dans le reste du SI : 42% d'entre elles avaient suivi trois années de secondaire. Leurs enfants d'âge scolaire ont, quant à eux, de réelles possi -bilités de suivre des études et parmi leurs enfants adultes, on trouve des techniciens, des membres de professions libérales etc. C'est une des différences du SI nicara -guayen par rapport à celui d'autres pays d'Amérique latine où le niveau des reve -nus permet à peine l'entretien des enfants et certainement pas leur élévation sociale. En revanche, ces femmes, n'ont pas la qualification professionnelle requise pour se consacrer à des emplois spécialisés.

La même étude démontre que l'intégra -tion des femmes au monde du travail s'est faite de façon différenciée : 33% ont commencé comme domestiques (bonnes, cuisinières, repasseuses) : 32% étaient paysannes ou ouvrières agricoles ; d'au -tres ont essayé de se mettre couturières ou vendeuses dans les magasins, et elles sont devenues commerçantes à leur compte parce que ce travail offrait des revenus plus élevés et qu'elles ne vou -laient pas "travailler pour un patron ou pour un salaire". Elles ont commencé en général par "vendre des produits simples, galettes de maïs, atol, pinol (boissons populaires à base de maïs, ndlr.) avec peu ou pas de capital. Beaucoup d'entre elles ont commencé à travailler avec leur mère, également commerçante ; d'autres avaient des gens de leur famille ou des amis qui les ont aidées, leur ont founi les produits nécessaires ou leur ont appris la que de vente". Précise Aida Redondo.

"J'ai commencé par vendre de l'atol dans la rue, puis des légumes dans des paniers et ensuite dans une voiturette. maintenant, j'ai mon endroit au Marché oriental". L'entrée de techniciennes ou d'ouvrières qualifiées dans le petit com -merce est un phénomène courant et pas seulement à Managua. Tous les chemi -nements sont possibles, depuis la secré -taire qui vend ses marchandises à ses heu -res creuses de bureau, jusqu'aux mem bres des professions libérales qui échangent leur bureau contre le marché. Cette opi -nion d'une ex-comptable illustre bien les possibilités qu'offre le SI aux gens qui n'ont pas de travail ou qui sont sous-employés. "Comme comptable, je ne gagnais pas assez pour élever mes en -fants. Avant, du temps de Somoza, on ne gagnait pas autant parce que pour trouver du travail il fallait des 'relations. Maintenant, on trouve du travail mais on gagne moins qu'en vendant".

"L'ECONOMIE DU TABLIER"

Leur activité étant bien souvent une extension de l'économie domestique, ces commerçantes ne tiennent pas le copmpte précis de leurs ventes et leurs profits. "On dit qu'au Nicaragua, on a l'économie du tablier', l'argent entre et sort". Pour faire leurs calculs, elles se basent sur leurs excédents de chaque semaine et la tendance générale est à une baisse régulière du profit obtenu. Les vendeuses de fruits et légumes se considèrent comme les plus pauvres par le type de produits qu'elles vendent. Il ne leur reste pas beaucoup de marge bénéficiaire puisque qu'une partie de leur marchandise - denrées périssables -termine dans les poubelles. Malgré cela et malgré les prêts qu'elles doivent parfois contracter, le manque de produits laitiers et de viande, la difficulté à se procurer le maïs et les haricots qui conforment la nourriture de base, malgré leurs plaintes incessantes qu'elles gagnent à peine de quoi vivre, leurs revenus sont équivalents, quand ils ne sont pas supérieurs, à ceux d'un technicien.

Les vendeuses de fruits et légumes, sont confrontées à de nombreuses diffi -cultés pour obtenir ces produits et recourent fréquemment au marché noir. Bien qu'elles critiquent acerbement la politique économique officielle, elles appuient la révolution et vont même jusqu'à présen -ter des alternatives possibles pour stopper l'inflation galopante. "Ces hausses conti -nuelles de prix sont dues au fait que nous devons nous approvisionner au marché noir pour pouvoir vendre aux consomma -teurs qui ne trouvent pas ce dont ils ont besoin par les canaux gouvernementaux. Cette situation se terminera quand le gou -vernement nous laissera vendre normalement nos produits. Ce que nous (le gouvernement révolutionnaire, ndlr.) de -vons faire, c'est nous distribuer ces pro -duits et mettre la police qui contrôle les prix comme elle fait pour la viande".

Les vendeuses de viande étaient les plus satisfaites de leur sort.

Paradoxalement, les commerçantes, ont évolué vers un soutien à la politique de contrôle des prix du Ministère du commerce interieur (MICOIN).

UNE IMAGE FAUSSE

Ces femmes ont peur de disparaître comme commerçantes. Beaucoup d'entre elles disent qu'elles ne sont pas préparées pour faire un autre type de travail et qu'après tant d'années passées dans le commerce, ce dernier est une partie de

"Nous sommes inquiètes, nous ne voulons pas disparaître ; le commerce, c'est une partie de nous-mêmes ; on nous enlèvera le temps heureux que nous avons passé ici ; surtout maintenant, que nous nous sentons des travailleuses et que nous sommes plus unies".

Contrairement à l'image stéréotypée ces marchandes réactionnaires, obscurantistes, spéculatri -ces etc. - Aida Redondo offre une vision plus complexe. Beaucoup de femmes qu'elle a interviewées, ont participé à l'in -surrection et sont partie prenante au -jourd'hui d'organisations de masse, elles ont une opinion positive d'elles- mêmes et de leur travail, sont solidaires entre

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elles et sont en accord avec le processus Certaines d'entre révolutionnaire. Toutes les femmes inter - ciennes mais elles ne sont plus actives. rogées étaient au Comité de défense sandi - Malgré tout, elles ont exprimé la volonté nistes (CDS) et la grande majorité d'entre de le redevenir dans le cas d'une invasion elles faisait la "vigilance révolutionnaire" de Managua. A l'heure actuelle, elles A travers le CDS, elles expriment leurs organisent la solidarité avec les Bataillons problèmes personnels ou ceux de l'asso - de lutte irrégulière, unités formées par les ciation dont elles sont membres, puisque jeunes appelés au service militaire, et toutes sont organisées par secteur de vente participent aux brigades pour récolter le : viande, produits laitiers, fruits et café ou cueillir le coton. Elles disent que légumes etc. si le gouvernement avait une attitude elles ont été mili - différente envers les commerçantes les moins conscientes, on pourrait gagner plus de vendeuses à la révolution.

Sans entrer dans le débat technique et économique sur le SI, nous sommes d'accord avec Redondo quand elle dit que l'extension récente du SI au Nicaragua répond aux contradictions d'une économie de transition.

Malgré les avantages dont disposent les femmes dans le petit commerce,

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revenus plus élevés, accès (très théorique) aux services sociaux, niveau d'organi -sation, une foule de problèmes concrets persiste, comme le manque de facilités pour assurer la garde des enfants, la difficulté pour accéder aux services médi -caux puisque elles ne peuvent faire la queue dans les centres de santé, l'alcoo -lisme des maris et des gendres, les mauvais traitements, et l'impossibilité de trouver des solutions pour les enfants qui ne veulent pas aller à l'école et qui pas -sent la journée sur le marché. Comme le dit une des commerçantes : "Etre sur le marché et être du marché, sont deux choses très différentes". Cette phrase résu -me les problèmes des commerçantes et sous-tend la nécessité d'apporter des réponses qui non seulement doivent englober ces femmes et leur famille mais aussi être pensées en fonction de l'ensemble de la société.

Un effort effectué en commun par les vendeuses, MICOIN, l'Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinoza (AMNLAE) et l'administration des différents marchés de la capitale pour -pourrait être un pas en avant pour en finir avec le schéma économique qui prédomine encore actuellement. C'est à dire qu'on a essayé d'avancer dans la révolution avec d'autres secteurs, les ouvriers, les paysans, mais jamais avec les femmes majoritaire de la population, intégrées dans toutes les activités économiques et avec leurs spécialités propres. Ainsi, non seulement on passe à côté de la créativité et de la force de cette couche très large, mais aussi, on court le risque qu'à court terme, cette force potentielle appréhende négativement la révolution.

De ce point de vue, nous pourrions ajouter un commentaire sur la différence existant entre ce secteur au Nicaragua et la façon dont il se présente dans les autres pays latino-américains.

Il faut souligner la participation des commerçantes aux organisations de masses et, à des degrés divers, au proces -sus révolutionnaire. Malgré la crise économique, ces organisations ont permis de dépasser, dans une certaine mesure, la compétition et l'individualisme propres aux travailleuses du secteur informel, à la différence de ce qui se passe à la Jamaïque, en République dominicaine ou à Puerto-Rico par exemple, où cette activité économique a contribué fortement à frag - la classe ouvrière et ses organisations.

Ainsi, une meilleure connaissance du SI nicaraguayen, non seulement serait bénéfique au processus révolutionnaire, mais elle donnerait des perspectives nou -velles aux femmes du continent.

Pensamiento propio ;

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