Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFGHANISTAN

Bilan d'une guerre

· Inprecor n° 239, 30 mars 1987 · p. 3-10 · 7 418 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Afghanistan URSS et Russie Inde et Asie du Sud États-Unis

La dernière session des négociations "indirectes"

les gouvernements afghan entre sous l'égide des Nations-Unies, s'est achevée le 10 mars dernier, à Genève, sans déboucher cord. Ces négociations butent sur le calendrier de retrait des troupes soviétiques malgré l'entente sur les autre conditions ghanistan, du règlement non-ingérence des Etats-Unis et de l'URSS et retour réfugiés.

Sous la pression de Washington, le gouvernement pakistanais est resté inflexible sur l'exigence

Salah JABER

Le 24 décembre 1979, l'intervention massives des troupes soviétiques en

Afghanistan commençait. Le 27, cinq mille hommes se chargèrent de renverser

Hafizullah Amin, puis, en quelques jours,

" à la demande du gouvernement afghan"

de Babrak Karmal, leur homme lige, les dirigeants du

Kremlin portaient les effectifs de leur armée d'intervention à

Aujourd'hui, plus de sept ans après, l'armée soviétique est toujours là, forte de

Gorbatchev se montre réellement soucieux de se dégager d'Afghanistan, c'est loin d'être le plus simple des problèmes que lui a légués Brejnev. S'il fallait s'en tenir à l'engagement formulé par ce dernier de retirer les contingents soviétiques que les causes qui ont amené leur présence en ce pays auront disparu", alors ce retrait n'est évidemment pas pour demain ou pour un proche avenir. En effet, le régime du

Parti populaire démocratique d'Afghanistan

(PPDA), installé à Kaboul, est aujourd'hui, après sept ans d'intervention soviétique, aussi faible, sinon plus, qu'il ne l'était avant celle-ci, notamment du point de vue militaire. Les forces rebelles, quant à elles, sont bien plus fortes qu'en 1979, même si elles semblent marquer le pas depuis deux ans. Enfin, le l'impérialisme américain et de ses alliés aux moudjahidin est sans commune mesure avec ce qu'il était auparavant, et rien ne laisse prévoir qu'il décroisse ou qu'il soient les enregistrés par le gouvernement de Kaboul et ses protecteurs soviétiques au cours des derniers mois, il n'en demeure pas moins qu'au regard des sept années écoulées depuis décembre 1979, le bilan l'intervention des troupes soviétiques est celui d'une faillite lamentable : les "causes présence" ont été

Bilan d'une guerre

d'un retrait rapide, n'excédant et pakistanais, mois. Le gouvernement considérablement assoupli sa problème du d'Af- viétiques n'est plus que de réciproque, garantie dix-huit mois pour volontaire des au départ de s vingt-sept mois renforcées par celle-ci, de sorte que l'Afghanistan est devenu un véritable bourbier pour l'URSS, à la grande satisfaction de l'impérialisme américain traumatisé par son expérience indochinoise.

PUTCHISME OU REVOLUTION

L'idée selon laquelle la révolution prolétarienne n'est possible que dans les pays où les conditions socio-économiques sont "mûres", c'est-à-dire dans les seuls pays capitalistes avancés, a été largement victorieuses depuis 1917. La maturité des conditions politiques est une autre affaire : ignorer ce critère-ci, c'est tomber dans le blanquisme ou autre variété de putschisme. Or s'il est vrai que les données politiques sont autonomes dans une large mesure, et dépendent de facteurs "subjectifs" internes et externes, il n'en reste pas moins sont conditionnées par le contexte socio-économique dans lequel elles se déploient.

L'Afghanistan partage avec le Nord Yémen cette particularité d'avoir été les seuls pays islamiques à avoir joui d'une réelle indépendance avant la Deuxième

Indépendance confinait à l'autarcie, et dont le pendant fut la préservation d'une société archaïque faisant figure d'ilôt moyenâgeux au sein d'un monde en bouleversement. Une visite de ces deux pays, jusqu'au début des années soixante-dix, donnait l'impression d'un voyage dans le temps.

La révolution bolchévique se trouva confrontée à des sociétés similaires en Asie centrale et aux confins de l'ex-Empire tsariste. La tentation était grande d'y exporter la révolution, en faisant fi de l'extrême immaturité des conditions sociole souhait Boukharine dans sa période ultra-gauche, par l'exemple de la Bachkirie où les nationalistes avaient viré pas une durée de six soviétique, pour sa part, a position, par Afghans interposés : de quatre ans initialement, tion afghane d'étalement du retrait dire que l'URSS estime aujourd'hui qu'il lui faut ens'assurer que le régime qu'elle a mis en place à Kaboul ne s'effondrera pas troupes aujourd'hui, soit quatreaprès le début de leur intervention! de bord, passant avec armes et bagages de l'alliance avec les Blancs à l'alliance avec les Rouges. Ce succès contrastait avec les difficultés rencontrées par les troupes révolutionnaires chez les Ouzbeks, difficultés dont témoigne la défaite de l'Armée rouge en 1918 à Boukhara et dans les territoires musulmans du Caucase. Ultra-gauches et chauvins grand-russes se retrouvaient, du côté bolchévique, pour prôner la soviétisation par la force de ces majorité de leurs habitants. justifiait ces visées, en réservant le droit à l'autodétermination aux seules nations en lutte contre l'impérialisme.

Lénine s'insurgea contre ce cynisme, répondant à Boukharine : pouvons refuser à aucun peuple de l'ancien l'autodétermination. Admettons même que

Bachkirs aient renversé leurs exploiteurs avec notre aide. Mais ce ne serait possible que si la révolution était complètement mûre. Il faudrait agir avec prudence pour que notre intervention différenciation du prolétariat, processus que nous devons accélérer. Que pouvons-nous donc faire pour les peuples tels que les Kirghiz, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Turkmènes, jusqu'ici soumis à l'influence de leurs mollahs ? (...) Pouvons-nous aller dire à ces peuples : Nous jetterons bas vos exploiteurs ? Nous ne le pouvons pas, parce qu'ils sont entièrement soumis à leurs mollahs. Il faut attendre, en pareil cas, que la nation intéressée ait évolué, que le prolétariat se soit différencié des bourgeois, ce qui inéluctable." (1)

Ce n'est toutefois pas le point de vue de Lénine qui fut adopté dans les faits, mais celui de Boukharine - principalement

19 mars 1919. Oeuvres complètes, t. 29, p.170.

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de la dynamique propre de la guerre contre les armées blanches et leurs alliés impérialistes. C'est ainsi totalité des territoires musulmans de l'ex-Empire tsariste furent de nouveau annexés par l'Etat soviétique. Et les mises en garde de Lénine se vérifièrent : les Bachkirs ne tardèrent pas à se révolter contre les nouveaux représentants du pouvoir grand-russe et à rejoindre les ("Brigands") et autres moudjahidin l'époque, qui menèrent la vie dure à la République des soviets jusqu'à l'avènement de la terreur stalinienne, à la fin vingt. Aujourd'hui, soixante-dix confréries soufis (mystiques) regroupent plus d'adhérents autochtones que le Parti communiste, dans les régions musulmanes de l'URSS (2).

Le souci léniniste de ne pas forcer le cours naturel de l'histoire ne se limite pas problème de l'exportation de prise du pouvoir s'effectuant population laborieuse ne peut être qu'un putsch, quelles que soient les mesures prises ensuite par ses auteurs. Elle en portera les stigmates, jusqu'au renverse -ment du nouveau pouvoir par une révo -lution authentique ou par la réaction. En toute logique, plus les ambitions des putschistes impliquent de bouleversements par rapport à leur société, sans que celleci y ait été préparée, plus leur pouvoir est voué à la chute, ou au recours à l'aide le régime issu du pâlement républicain et nassérien Sallal au Nord Yémen, en septembre 1962, n'avait pu se maintenir au pouvoir quelques années, face à la réaction tribalemonarchiste soutenue par le voisin saoudien, sans l'intervention massive à ses côtés de l'armée égyptienne. L'histoire même de l'Afghanistan offre une illustration de la faillite inéluctable des bouleversements "par en haut" dans des sociétés très peu prédisposées au changement : succédant au trône à son père, en 1919, Amanullah, Toi d'Afghanistan, admirateur du dictateur turc Mustafa Kémal et signataire du premier traité d'amitié sovieto-afghan, allait, selon la formule d'un historien, "essayer de placer son pays d'un seul coup au rang des Etats civilisés". Il fut contraint d'abdiquer en 1929, après cinq ans de combat contre une vaste rébellion tribale, conservatrice et islamique, soutenue par les Britanniques.

La prise du pouvoir à Kaboul, en avril 1978, par la fraction du PPDA - désignée par le titre de sa publication, Khalq (le Peuple), et dirigée par Taraki et Amin -était, à plus forte raison, vouée l'isolement. Porteur d'un programme "révolutionnaire d'orientation socialiste", le PPDA-Khalq avait théorisé son putschisme : selon Taraki-Amin, " dans les nations en voie de développement. parce que la classe ouvrière n'est pas encore développée au point de former un pouvoir, il existe une autre force qui peut le gouvernement oppresseur et qui était constituée par les forces armées en Afghanistan" (3). En somme, une soi-disant révolution au de l'armée même de la classe possédante, à l'instar de ce qu'a connu l'Ethiopie peu avant l'Afghanistan.

Ce type de gouvernement putschiste tions sociales radicales, inéluctablement amené à instaurer régime de terreur. Son origine putschiste se retrouve dans tous ses actes, jusque habétisation ou ui, en Afghanis de la pire des manières la plus apte à provoquer l'hostilité des larges masses au lieu de susciter leur enthousiasme (4).

Il est fort instructif, à cet égard, de comparer les méthodes putschistes du PPDA-Khalq démocratiques révolutionnaires du pouvoir issu de la révolution du Sud émer, en 1969 (5). Là où, en Afghanistan, la réforme agraire - pour ne prendre que cet exemple - fut décrétée par en haut, avec une négligence affligeante des spécificités des divers modes de vie ruraux, appliquée manu militari - souvent contre le gré des bénéficiaires supposés - au Sud Yémen, les dirigeants du FNL prirent soin de ne pas se substituer aux paysans et aux pêcheurs, et de les armer politiquement et matériellement pour qu'ils s'emparent eux-mêmes de leurs moyens de production. bureaucratique ultérieure du régime sud-yéménite, il n'en demeure pas moins qu'il a su vaincre des résistances sociales et idéologiques comparables à celles existant en Afghanistan, avec infiniment plus de succès et en dépit d'un environnement beaucoup plus hostile.

Vingt mois seulement après la prise du pouvoir par le PPDA-Khalq, la rébellion des forces tribales, réactionnaires et islamiques atteignait une telle ampleur que la survie du régime de Kaboul semblait fort douteuse. Taxé d'aventurisme et de gauchisme pour avoir cherché à brûler "l'étape de démocratique", Amin se montra indocile à l'égard du Kremlin. Invité à mettre de l'eau dans gouvernement à d'autres forces son et à élargir son à commencer par l'aile modérée, réformiste, du PPDA, le Parcham (Drapeau), qui avait été évincée par le Khalq - Amin paracheva, au contraire, la concentration du pouvoir entre ses mains, en éliminant, en septembre 1979, son vieux compagnon Taraki, enclin à suivre les conseils du "Grand frère soviétique". Deux mois plus tard, l'URSS intervenait massivement, renversant Amin - qui sera tué - pour le remplacer par le chef de la fraction Parcham, Babrak Karmal.

L'INTERVENTION SOVIETIQUE

'Il n'a pas été facile pour nous de brendre la décision d'envover Afghanistan des contingents soviétiques", déclarera Brejnev à la Pravda, en janvier Internationale, nº21, septembre 1986.

1980. Il n'y avait aucune raison de ne pas le croire, sauf pour les anti-soviétiques invétérés qui virent dans l'intervention en Afghanistan une manifestation éclatante de "l'expansionnisme russe", dont seule la couleur du drapeau aurait changé en 1917. A les en croire, l'opération soviétique s'inscrivait dans une vaste offensive expansionniste - et de citer l'Angola, l'Ethiopie, et autres présences militaires soviétiques ou cubaines - et visait, en l'occurence, les "mers chaudes". Selon ces critères stratégiques tout à fait éculés et caduques, l'invasion soviétique l'Afghanistan n'était qu'un premier pas qui devrait être suivi par une invasion de l'Iran et du Pakistan.

En fait, comme l'avaient bien compris ceux pour qui l'URSS n'est pas "l'Empire du mal" cher à Ronald Reagan, l'intervention en Afghanistan était essentiellement une réaction défensive, conservatrice, de la bureaucratie soviétique. Pour le comprendre, il fallait placer cette intervention dans son contexte historique et politique réel. Depuis 1919, en effet, l'Afghanistan entretenait des relations de bon voisinage avec l'URSS qui y accordait une haute importance. Le royaume afghan, auquel sa situation de pays-tampon entre l'Empire britannique des Indes et l'URSS conférait autonomie, son considérablement cette dernière, s'il avait choisi de se comporter en base arrière des musulmans en lutte contre l'Etat soviétique. Les facteurs historiques, religieux et ethniques le prédisposaient à ce rôle. L'émir de Boukhara, vaincu par les Rouges, s'était réfugié à Kaboul, en 1920 nombre de basmatchis et autres anti-bolchéviques avaient également traversé la longue frontière soviéto-afghane. Le royaume d'Amanullah aurait pu jouer à l'égard de l'URSS, le rôle du Pakistan actuel de Zia ul-Haq à l'égard de l'Afghanistan ; mais il aurait été aussi contraint d'aliéner son aux Britanniques, ennemis ancestraux. Il ne le fit pas, désarma les Basmatchis sur son territoire, et se fit payer par l'URSS grassement en retour.

Après la deuxième guerre mondiale, l'Afghanistan devint, en quelque sorte, l'équivalent oriental de la Finlande quant à ses rapports avec l'URSS. Celle-ci fut, de loin, sa principale source d'aide économique, culturelle, mais aussi militaire : l'armée de la monarchie afghane était équipée d'armes soviétiques et la majorité de ses officiers furent formés en URSS !

2) Voir les travaux d'Alexandre Bennigsen ; en particulier, son article publié dans Le Monde du 15 novembre 1984.

3) Cité par Fred Halliday, dans "War in Afghanistan", New Left Review, nº119, janvierfévrier 1980.

4) On trouvera des descriptions détaillées des mesures du régime khalgi, dans la plupart des études consacrées à l'Afghanistan depuis

5) Voir l'article de S.Jaber dans Quatrième

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La dépendance de l'Afghanistan à l'égard de son grand voisin se trouva, bien entendu, qualitativement accrue après l'arrivée du PPDA au pouvoir. A cause de l'affinité idéologique certes, mais aussi et surtout, en raison de la précarité du nouveau gouvernement, qui allait avoir recours à un soutien militaire soviétique direct, bien avant décembre 1979. L'isolement croissant du régime Khalqi impliquait le risque que, pour la première depuis soixante ans, un gouvernement franchement hostile à l'URSS s'installe en Afghanistan, un gouvernement dominé par des forces dont certaines avaient accusé le roi Zaher Shah lui-même, déposé en 1973 par son cousin "républicain" , le prince Daoud, puis ce dernier, d'infidélité à l'Islam et

Si l'on ajoute à ce tableau la victoire de la "révolution islamique" en Iran, en février 1979, proclamant sa profonde

"communisme athée" intégriste tous azimuts, y compris en des populations musulmanes soviétiques - cinquante personnes, soit près de population totale de l'URSS, dont la grande majorité se revendique encore de l'Islam et qui, du point de vue national, face au chauvinisme grand-russe de la bureaucratie, consolation d'être slaves - on comprendra quelle grande peur saisit les dirigeants du Kremlin, en 1979, et les poussa intervenir en Afghanistan avant que, selon leurs estimations, il ne soit trop

Brejnev et consorts n'étaient aucunement mus par une volonté d'"assimilation structurelle" comparable au processus qui s'était déroulé en Europe de l'Est. Encore moins pouvait-on voir une analogie entre leur intervention et celle de l'Armée rouge en Mongolie extérieure, en 1921, celle-ci ayant effectivement libéré le pays de la domination des Chinois et des débris de l'armée blanche de Sibérie, gouvernement tionnaire qui , d'emblée, fit preuve d'un tact politique certain dans sa gestion de la transformation du pays.

Imaginer que Moscou aurait pu, sur la voie de l"assimilation structurelle", aller plus loin que ne l'avait déjà fait Amin, c'était lui prêter une interprétation "gauchiste" de la faillite de ce dernier, alors que toutes les déclarations soviétiques allaient en sens contraire. En fait, le Kremlin voyait plutôt son intervention dans le prolongement de celle de l'armée de Hanoï contre Pol Pot en 1979. Il s'attendait à ce que ses troupes, renversant Amin, soient accueillies par la population afghane, avec au moins la même neutralité bienveillante qui accueillit les troupes vietnamiennes au Kampuchéa. Moscou entendait ramener le régime afghan à un cours modéré de collaboration avec les forces sociales les plus rétrogrades, pourvu qu'elles soient bien disposées à l'égard de l'URSS, croyant ainsi couper l'herbe sous les pieds des intégristes et autres réactionnaires fanatiques. Pour parfaire l'opération, le Kremlin avait pris au début, des contingents musulmanes soviétiques, appartenant à des composantes ethniques de la mosaïque fraternisation avec la population locale.

Quelle ne fut donc pas la déception des bureaucrates Kremlin, lorsqu'ils s'aperçurent, dès les premières semaines, que l'intervention massive de leurs soldats avait produit le résultat contraire de celui qu'ils escomptaient. Non seulement ils n'étaient pas accueillis en libérateurs, mais Amin même, liquidé dans la foulée de l'intervention, faisait tout à coup figure de martyr de l'indépendance nationale, face à un Karmal plus isolé que son prédécesseur ne l'avait jamais été. Les institutions du régime PPDA se désagrégèrent et, premier lieu, l'armée. Les forces

Get intégristes connurent afflux massif de volontaires et un accrois -sement soudain de leur popularité, de sorte que, si la survie du régime khalqi par ses propres moyens avait été fort douteuse, celle du régime parchami s'avérait, dès son instauration, tout à fait impensable.

Par ailleurs, le tollé international contre l'intervention soviétique fut beaucoup plus fort que ne le prévoyait notamment du côté des pays islamiques et autres non-alignés, ce qui se traduisit par une réprobation majoritaire à I'ONU. Idem du côté de nombreux partis communistes.

Quant à la finalité suprême de l'intervention, la préservation des républi -ques musulmanes de l'URSS contre le danger de contamination nationaliste et islamique, l'échec à ce niveau est flagrant. Un mois à peine après le début de l'intervention, Moscou retirait ses mili -taires originaires desdites républiques, pour les remplacer par des Russes. La fraternalisation la population afghane n'était plus un objectif, mais un

734 Les soldats soviétiques ne furent pas accueillis en libérateurs (DR) risque à éviter, celle-ci étant hostile aux Russes dans sa quasi-unanimité. Les troupes soviétiques durent, très vite, être mises en quarantaine, ne serait-ce que pour les protéger contre les nombreux attentats. La frontière soviéto-afghane devint plus perméable que jamais à la propagande islamique, anti-communiste et anti-russe. Plusieurs études ont été consacrées, ces dernières années, à l'expansion de l'intégrisme et du nationalisme islamiques en URSS ; toutes s'accordent pour constater l'ampleur du phénomène, que reflète, d'ailleurs, le développement accéléré de la contre-propagande gouvernementale et des mesures en tous genres destinées à le freiner, telles que le brassage populations, c'est-à-dire en fait l'accroissement de la russification !. Et s'il restait des sceptiques, les émeutes anti-russes de décembre dernier, au Kazakhstan pourtant la plus russifiée, ethniquement et culturellement, des républiques démontrer la gravité de la situation.

Sur le terrain afghan, les troupes soviétiques, censées mettre fin à la tyrannie d'Amin et inaugurer une ère de liberté - en toute bonne foi, à n'en pas douter : la première mesure du gouvernement Karmal fut de proclamer une amnistie générale et de libérer plusieurs milliers de prisonniers - furent entraînées, par la même logique du minoritaire décrite plus haut, à agir en armée d'occupation. Le régime parchami, encore moins légitime aux yeux de la population que ne l'était le régime khalqi, ne put appliquer ses "bonnes intentions" qu'à une fraction minoritaire de la population concentrée dans les villes et leur périmètre immédiat : le "pays utile" que l'armée soviétique pouvait contrôler et où elle chercha à regrouper le plus grand nombre d'habitants par une urbanisation forcée. Pour la majeure partie des régions rurales échappant au contrôle soviéto-gouvernemental, l'objectif que se fixa l'armée soviétique fut de les neutra-

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liser, en contrôlant les grandes voies de communication et en les isolant des sanctuaires pakistanais et iranien des moudjahidin. Les régions constituant les principaux bastions de ces derniers, ou leurs principales zones de passage, furent délibérément dépeuplées par les bombardements soviétiques et les destructions massives qu'ils occasionnèrent. Le résultat - outre les hécatombes inhérentes à ce type de guerre - fut que près du quart de la population afghane a été contraint (6) de se réfugier au Pakistan et en Iran, constituant une impressionnante armée de réserve pour les moudjahidin.

Nous avons parlé d'hécatombes ; le terme est approprié (7). Qualifier la guerre d'Afghanistan de génocide, comme le fait une certaine presse qui cherche à prouver que "communisme" et "nazisme" frères jumeaux, revient à galvauder sérieu-

Ice terme créé en 1944 pour désigner une entreprise d'extermination systématique, incomparable à ce qui se déroule en Afghanistan. L'intervention soviétique, malgré sa cruauté et ses nombreuses et inévitables similarités avec la guerre américaine en Indochine urbanisation forcée, désertifications, etc. -meurtrière et destructrice que ne l'a été cette dernière, même en termes relatifs. Souligner ces différences, absoudre la bureaucratie soviétique de ses

LE REGIME PARCHAMI ET LA STRATEGIE GORBATCHEV

Le paradoxe dans l'intervention soviétique, c'est que la cruauté des moyens militaires qu'elle a mis en œuvre, n'était pas au service d'une collectivisation forcée, doublée d'une féroce campagne anti-religieuse, comme ce fut le l'apogée de la terreur stalinienne URSS. Au contraire, les dirigeants du Kremlin et leurs hommes liges sont restés fidèles à leur premier objectif, qui était de défaire ce qu'Amin avait commencé à faire sur cette voie. A peine à la présidence, gouvernement "le respect véritable de la religion sacrée, l'Islam, clergé, des nobles traditions et coutumes nationales, des assises familiales et de la personnelle" (message du 29 décembre 1979).

Dès février 1980, le nouveau régime libérait les commerçants des bazars du contrôle étatique, et n'a cessé depuis, de prodiguer des facilités aux entrepreneurs privés. La réforme agraire, chère à Amin, est annulée dans les faits depuis 1980, même dans les zones rurales contrôlées par Kaboul, sauf, pour les propriétaires liquidés par le Khalq ou ayant fui le pays. D'ailleurs, de grands propriétaires se sont ralliés au nouveau régime. Le statut des femmes est pratiquement revenu à ce qu'il était avant Amin, sauf pour une minorité de citadines. Le gouvernement

R U

O MECHED / Balkh

Maïmana BADGHIS I-SHARIF. MAZARTURKESTAN HERAT GHOR Tchagh-Tcharan KHORASSAN AFGHANISTAN ( HAZARADJAT KANDAHAR SEISTAN Lashkar-Gah QUETTA d'avoir construit, avec les fonds publics, plus de cent mosquées en six ans ! Il collaborationniste, a réintroduit l'enseignement religieux à l'école - trois heures par semaine - et établi un programme religieux quotidien sur les ondes radio, dans une surenchère islamique qui confine parfois au grotesque (8).

Plutôt que de s'attacher à transformer par procuration de Moscou, à l'acheter littéralement. Non seulement en multipliant les dépenses de dévelopaussi, plus prosaïquement, en achetant des de clan ou de tribu, qui quittent alors, avec armes et villages, les rangs des moudjahidin et font acte d'allégeance au pouvoir central, tout en maintenant leur autonomie locale. C'est ainsi que les milices des soi-disant "Gardiens de la révolution" en Afghanistan, s'apparentent plus aux tribus armées de la péninsule arabique qu'aux milices de Cuba ou même du Sud Yémen. Kaboul cherche, de la sorte, à battre les moudjahidin sur leur propre terrain.

Ajoutons enfin, que le régime parchami a pratiqué une politique habile des nationalités, promouvant les cultures spécifiques des différentes ethnies qui a pour contrecarrer le rôle unificateur de l'Islam des moudjahidin - et, particulier, ethnie d'Afghanistan) baloutche. Ces deux dernières peuplant aussi les régions pakistanaises trophes de l'Afghanistan, il s'agit du même coup d'attiser leur opposition régime pendjabi de Zia ul-Haq, en guise de pression sur lui, et de les désolidariser des moudjahidin qui encadrent les afghans massés sur leurs territoires (9).

La politique tribale et la politique des nationalités, combinées, se sont avérées être de loin les armes les plus efficaces du régime parchami. Comprenant une bonne dose

S Faizabad PAMIR

Kunduz HINDOU-

KOUSH NOURISTAN Bamyan • Chiga Sarai

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KABOUL-KHYBER

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Inde d'actions "spéciales" chères aux services secrets dans le monde entier, elles sont toutes deux maniées par la police politique afghane, le Khad, dont le chef n'était autre que Najibullah, successeur de Karmal à la tête du parti, en mai 1986. Il était donc naturel que le Khad soit le fer de lance de la nouvelle stratégie Kremlin sous Gorbatchev, pour qui le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan est un des objectifs prioritaires. "l'afghanisation" de la guerre, par l'élargouvernement de Kaboul et le développement de sa force militaire propre ; et la neutralisation du Pakistan, de manière à mettre fin à son rôle principal de base arrière des moudjahidin. La progression vers ces deux objectifs doit s'accompagner de propositions de règlement formulées en concessions importantes, afin de maintenir la balle dans le camp adverse et d'y susciter quelques défections.

La mise en œuvre de la stratégie Gorbatchev a commencé en 1985, et s'est

6) En réalité, une partie importante des réfugiés au Pakistan et en Iran y sont pour des raisons économiques, plutôt que politiques.

7) Les estimations du nombre des victimes de la guerre d'Afghanistan varient entre cent mille et un million, chiffre avancé par les moudjahidin et plutôt fantaisiste, à en juger par affirment avoir tués. Si l'on considère le fait que l'armée soviétique s'est limitée à contrôler le "pays utile" et les axes de communication, et n'a pas utilisé de gros bombardiers, du type B52, le chiffre réel des morts doit probablement se situer entre cent et deux cent mille, y compris ceux tués par les moudjahidin qui n'y sont pas allés, non plus, de main morte.

8) Voir la description des mesures du régime par J. Steele, dans The Guardian (Londres), 15-17 mars 1986 - articles reproduits dans MERIP, vol. 16, n°4, juillet-août 1986.

9) Peshawar, la "capitale" des moudjahidin est situé au cœur de la zone pachtoune du

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S

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accélérée dès l'automne de la même année.

Une assemblée de notables chefs de tribus, mollahs et

"personnalités"

- fut convoquée, dans la plus pure tradition de la afghane.

Puis, septembre, en assemblée de chefs de tribus et clans patchounes regroupa 3 700 délégués, dont plusieurs centaines en provenance des zones patchounes du Pakistan, ce qui ne manqua pas de l'égard déploiement contre-propos d'Islamabad.

En discrédité origines

- devenu œcuménisme se

En janvier afghane culm des round né

Islamabad

SO des Nations-Unies (ONU)

février à

Genève. Les formulées à Moscou sont

Kaboul : le Conseil proclame un cessez-le-feu unilatéral à partir du 15 janvier pour six reconductibles, et une amnistie générale.

Najibullah appelle "toutes les parties belligérantes à cesser le feu et à entamer un processus de renouveau national"

En même temps, la pression sur le

Pakistan atteint apogée. Déjà fort son ennuyé par l'agitation direction des Pachtounes et Baloutches sur son territoire, - il ne faut pas oublier que le Pakistan est un Etat plurinational,

(loya jirga) - séparé de l'Inde l'appartenance de ses habitants à l'islam, autres et qui a déjà connu une rupture nationale avec la sécession du Bangla Desh, monarchie

1971 - le gouvernement d'Islamabad une confronté à une véritable "libanisation"

du pays (10). Tous les ingrédients de la situation libanaise sont, en effet, réunis aujourd'hui au Pakistan : antagonismes ethniques ( ils sont confessionnels

Liban), présence d'une masse considérable un de réfugiés (trois millions d'Afghans)

encadrés par des organisations armées

Karmal qui autonomes, financement considérable et entretiennent un gigantesque marché noir d'armes en tous genres, où ne manquent pas de s'approvisionner les ethnies autochtones.

Cette situation d'anarchie relative permet, comme au Liban, un développement spectaculaire de la culture et du trafic des stupéfiants. Par ailleurs, de même qu'au

Liban sud, les zones de déploiement des en mai réfugiés subissent, de plus en plus, les effets des représailles soviéto-afghanes contre les moudjahidin. A tout s'ajoute l'action explosifs - attentats aux sorte que l'animosité des autochtones à l'égard des réfugiés commence des formes libanaises dans la région de

Peshawar, où des affrontements entre les deux communautés ont éclaté récemment encore. En novembre dernier, une jirga des tribus pachtounes des provinces pakistanaises frontalières de nistan, a mis en demeure Islamabad et les moudjahidin de parvenir à un règlement du conflit avec Kaboul, faute de quoi lesdites tribus se chargeraient d'empêcher toute au action militaire à partir de leur territoire.

à faire avec les partis de l'opposition - très active depuis le retour au pays, en de la avril 1986, de Benazir Bhutto, la fille de renversé et exécuté par le pouvoir actuel - la d'union a été confronté de surcroît, en décembre, à de sanglants affrontements à Karachi, trouvées entre Pachtounes et Mouhajirs (musulmans de langue ourdou, ayant quitté l'Inde à la de la partition émeutes, les plus graves depuis quarante ans, représentent un autre aspect de la

"libanisation" du Pakistan.

C'est donc situation bien précaire, qui se trouve pris en étau entre la pression soviéto-afghane et la pression indienne. Cette dernière est

, prévu pour loin d'être son moindre problème : en propositions janvier dernier, l'armée indienne, sans se confirmées à donner la peine d'avertir Islamabad au volutionnaire préalable, commença des militaires mécanisées de grande envergure, mois dans les régions limitrophes du Pakistan.

Il s'ensuivit un accroissement fulgurant de la tension entre les deux Etats qui traduisit par la concentration de près d'un million d'hommes de part et d'autre de la frontière. Il a fallut cinq jours de négociations intensives entre de Kaboul en gouvernements pour parvenir, le 4 février, à un accord prévoyant un désengagement limité "dans les quinze sur la seule base de est ce au

C'est bénéficient d'un cela, en particulier les du Khad, de à prendre

Le régime de Zia ul-Haq, qui a déjà fort jeu.

ministre pakistanais, de 1947). Ces un régime dans une compte, américaine.

manœuvres géopolitique, gouvernement se les deux jours", et

1987.

remettant un accord de plus ample portée à de nouvelles discussions devant avoir lieu à la fin du mois. Le hasard fait parfois bien les choses, mais en l'occurence il est évident que l'URSS n'est pas étrangère à comportement de son allié traditionnelle, l'Inde, d'autant que la menace indienne se trouve ainsi suspendue au-dessus de la tête de Zia ul-Haq, comme l'épée de Damoclès, au moment même où se déroulent les négociations de Genève.

donc une formidable combinaison de pressions internes et externes qui pèse sur Islamabad et qui fait du Pakistan, aux yeux de Moscou, maillon faible qu'il faut faire céder pour se boulet afghan. Et c'est à partir de cette position de force relative, que la bureaucratie soviétique se permet de multiplier les déclarations lénifiantes, dont Henry Kissinger en personne, de retour de Moscou, s'est fait récemment l'écho dans Newsweek du 2 mars 1987 : "j'étais arrivé à Moscou persuadé que l'Union soviétique ne permettrait jamais le renversement d'un régime établi par la force soviétique... Je n'en suis plus sûr".

En vérité, l'ex-secrétaire d'Etat va vite en besogne. Rien n'indique, en effet, que Moscou soit disposé à s'accomoder d'une débâcle de ses alliés afghans, semblable à celle des alliés vietnamiens de Kissinger en 1975. La proximité et le pouvoir de contagion de l'Afghanistan par rapport à l'URSS sont sans commune mesure avec la position du Vietnam par rapport aux USA. C'est pourquoi le seuil minimal des rapports que Moscou peut admettre avec l'Afghanistan est de type finlandais. Tous compromis socio-politiques sont envisageables par le Kremlin dans cette limite bien définie ; tous, y compris un retour éventuel de l'ex-roi Zaher Shah de son exil à Rome, s'il acceptait de jouer le

Par contre, Moscou ne saurait admettre un renversement du régime de Kaboul, qui ne pourrait être que le fait des moudjahidin, ses ennemis jurés. Ce n'est que parce qu'ils estiment être sur le point d'écarter durablement ce danger que le Kremlin et ses protégés font montre de souplesse et de flexibilité.

LES MOUDJAHIDIN ET LEURS COMMANDITAIRES

S'il n'en tenait qu'à lui, Zia ul-Haq cèderait probablement sans tarder. Il n'est cependant pas seul à décider et doit tenir au premier chef, de l'attitude Islamabad est, en effet, l'obligé de Washington : pièce maîtresse du dispositif stratégique impérialiste en Asie de l'Ouest de par sa position le Pakistan a vu son importance s'accroître aux yeux du américain depuis 1979. C'est ainsi que le régime de Zia ul-Haq a incontestablement profité de la crise afghane, avant qu'elle ne devienne pour lui une source d'inquiétude. Elle lui a

10) Voir à ce sujet l'article d'Ahmed Rashid, dans The Nation (New York) du 31 janvier

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permis de surmonter les tensions de ses relations avec l'occident - dues à ses excès islamo-répressifs et à sa volonté de se doter de l'arme nucléaire, la fameuse "bombe islamique" qui a encore défrayé la chronique récemment - et de bénéficier d'un gonflement très important de l'aide économique et militaire américaine. Celleci a atteint près de quatre milliards de dollars en sept ans, auxquels devraient s'ajouter quatre milliards supplémentaires étalés sur les six prochaines années. Sans compter les énormes investissements militaires directs (bases et équipements) de l'armée américaine au Pakistan, ni les bénéfices économiques indirects et directs (par le détournement partiel) tirés de l'aide internationale aux moudjahidin.

Islamabad est donc tributaire de Washington sur les deux plans économiques et militaire. Or, pour l'administration Reagan, il est hors de question que l'allié pakistanais baisse les bras devant Moscou. Devant les signes de faiblesse manifestés par Islamabad depuis 1985, Washington a accru sa pression pour une ferme du Pakistan dans les négociations de Genève ainsi que ses promesses de soutien. Depuis 1979 Zia uln'a d'ailleurs jamais cesser de marchander son attitude. D'autre part, l'administration augmentait considérablement, aussi bien en quantité qu'en qualité, son soutien aux moudjahidin, notamment aux fractions opposées à tout compromis avec Kaboul.

De quelques dizaines de millions de dollars par an jusqu'en 1983-84, l'aide américaine "secrète" gérée par la CIA aux "combattants de la liberté". ,- comme les appelle la droite américaine a atteint 280 millions en 1984-85, pour bondir à 470 millions en 1985-86 et dépasser les 600 millions de dollars pour l'année fiscale en cours, selon les chiffres couramment cités par la presse américaine ! Ce financement américain est jumelé avec celui de la monarchie saoudienne qui recycle une partie de ses pétro-dollars en subventions au djihad anti-communiste mondial Washington, comme il a été démontré récemment encore dans l'affaire du "Contragate" aux USA. A cela s'ajoutent les diverses autres aides en tous genres, y compris celle de bénéfices importants que tirent les moudjahidin des trafics de toutes sortes dans lesquels ils sont impliqués.

Washington a, en outre, fait des pas vers un soutien plus officiel aux rebelles afghans : la réception de leurs représentants à la Maison Blanche, en juin dernier, a été précédée par la décision de l'administration américaine, en mars 1986, de leur fournir des missiles antiaériens portables, de fabrication américaine (Stinger) et britannique (Blowpipe).

Est-ce à dire que l'administration américaine se soucie peu des difficultés intérieures auxquelles est confronté son allié pakistanais ? Sûrement pas. Ce que Washington cherche, en réalité, ce n'est pas la guerre à outrance - encore que l'embourbement soviétique en Afghanistan ne pourrait que lui plaire, n'était-ce la santé précaire de son propre allié - mais plutôt la possibilité de troquer une solution de la crise afghane, acceptable par Moscou, contre une concession soviétique majeure, en Amérique centrale. En d'autres termes, l'administration américaine veut empêcher Zia ul-Haq de brader la carte afghane, dans laquelle elle a investi des sommes considérables. Devant l'affaiblissement du Pakistan et les succès récents, militaires et politiques, à l'actif de la soviétique en Afghanistan, elle tente de renflouer ses alliés pour maintenir les enchères à un niveau élevé.

En tout état de cause, les moudjahidin ne peuvent être que des pions "jetables" pour Washington. D'où l'ambiguité de son attitude qui, tout en prônant la fermeté sur le terrain et dispensant les moyens matériels pour cela, approuve les négociations de Genève et refuse de fermer son ambassade à Kaboul et d'accorder aux moudjahidin la reconnaissance diplomatique qu'ils réclament. C'est que la finalité du combat de ces derniers, pour Washington, n'est pas tant la victoire que l'amélioration des termes de la négociation globale avec Moscou. Dans cette perspective, l'administration américaine évite de se lier les mains politiquement, sur la question afghane.

de l'Iran, autre soutien majeur et base arrière des moudjahidin, est plus radicale, bien que similaire à celle quant à ses motivations. Téhéran veut aussi utiliser la carte afghane dans son propre intérêt, qui se focalise aujourd'hui sur sa guerre avec l'Irak. Le régime khomeiniste voudrait amener Moscou à réduire, sinon suspendre, ses livraisons d'armes à Bagdad, sans lesquelles le régime de Sadam Hussein ne pourrait pas tenir. Dans ce but, Téhéran surenchérit par rapport à Islamabad et Washington, et récuse les négociations de Genève, en proposant une conférence réunissant l'URSS, le Pakistan, l'Iran bien Sûr, et les moudjahidin, sans participation du gouvernement de Kaboul que Téhéran refuse de reconnaître, même indirectement. Le régime khomeiniste brigue ainsi la succession du Pakistan comme tuteur principal des moudjahidin, pour le cas où le régime de Zia ul-Haq choisirait de lâcher ces derniers.

Cette perspective n'enchante guère les organisations basées à Peshawar, qui

ABONNEZ-VOUS, REABONNEZ-VOUS A " INPRECOR " 1 représentent la grande majorité des forces menant la lutte armée contre le régime de Kaboul et les troupes soviétiques. Ces organisations, dont les principales sont regroupées au sein de l'Alliance Islamique des Moudjahidin Afghans (voir page 11) recrutent leurs adhérents parmi les ethnies de la majorité sunnite (plus de 80%) de la population afghane. Néanmoins, ce n'est pas tant cette différence religieuse qui est en cause, que des considérations politiques et financières : le pouvoir khomeiniste ne cache pas, en effet, ses ambitions d'hégé -monie sur tout ou partie de l'Afghanistan (11). Ce type de rapports qu'il entretient déjà avec les organisations chiites du Hazaradjat, et qu'il a cherché à établir, sans succès, avec certains des groupes de Peshawar - notamment le plus fanatique d'entre eux, le Hezb-i Islami de Hekmatyar - en leur demandant de rompre avec la monarchie saoudienne, qui est, après les USA, le principal bailleur de fonds des moudjahidin ( mais aussi de l'Irak de Saddam Hussein !).

Or, les organisations de l'Alliance de Peshawar sont non seulement jalouses de préserver l'autonomie politique relative que le Pakistan leur a concédée jusqu'à ce jour, mais aussi et surtout de continuer à bénéficier de la manne saoudienne. Certaines d'entre elles, notamment les "modérées" (traditionnalistes), préfèreraient encore un compromis avec Kaboul et Moscou à une tutelle de Téhéran qui entraînerait leur liquidation. C'est en ce sens qu'elles constituent les maillons faibles de l'Alliance, susceptibles de céder à la pression pakistanaise en cas d'accord entre Islamabad et Kaboul-Moscou. C'est à elles, en particulier, que s'adressent les offres de réconciliation de Najibullah.

Les intégristes - faucons de l'Alliance de Peshawar - se devaient donc de réagir, avant qu'il ne soit trop tard. S'opposant à toute suggestion pouvant aller dans le sens d'une coexistence avec le régime de Kaboul, aussi démocratique fut-elle - telle que l'idée du recours à des forces de l'ONU pour superviser des élections libres dans le pays, idée avancée par certains groupes de Peshawar et explicitement rejetée par Hekmatyar (déclaration du 14 janvier dernier) - les intégristes ont réussi à faire prévaloir leur point de vue, en faisant adopter par l'Alliance des contrepropositions visant à contrecarrer l'offensive politique soviéto-afghane. Rendues publiques le 17 janvier, ces contrepropositions s'articulent autour de deux axes : un axe programmatique, portant sur l'avenir de l'Afghanistan tel que le conçoivent les moudjahidin, et des mesures transitoires, destinées à préparer l'Alliance à jouer le rôle qu'elle s'assigne (12).

Sur fond de refus de tout dialogue avec

11) Dans cette veine, l'Iran a proposé que ses troupes participent à une "force islamique" qui remplacerait les troupes soviétiques en Afghanistan.

12) Les citations qui suivent proviennent de la traduction parue dans Le Monde du 18-19 janvier 1987.

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de marionnettes", l'Alliance exige un "retrait total, inconditionnel et élaborée, qui devra "garantir l'application immédiat des forces russes" et prône la de l'Islam dans toutes les démarches lutte armée non seulement dans ce but, individuelles et de la vie de notre nation" mais aussi pour "l'établissement d'un ordre islamique". Ainsi, l'Alliance confirme portent sur la création de deux organisqu'elle ne mène pas seulement une lutte nationaliste, mais juridiques (par référence à la Loi ciablement une lutte pour un objectif islamique, la charia ndlr.) responsable de socio-politique éminemment réactionnaire l'arbitrage entre individus et groupes et totalitaire, dont le modèle se situe - armés de moudjahidin afin d'aplanir leurs selon les groupes - entre l'exemple différents et émettre des fatwa (verdicts) pakistanais. La lecture du scénario prévu chargée d'élaborer les règlements et Paul d'abord se édifiante à ce smen : procédures pour "l'établissement gouvernement intérimaire des moudjahidin prend le commission devait commencer ses travaux

; ensuite il supervise les le ler février, et les achever à la fin du "libres et honnêtes", "d'où même mois, depuis plus rien. seront issus un gouvernement parlement islamiques" ; enfin, une et cherche à se donner la

"Constitution de l'Etat islamique" sera crédibilité politique qui lui fait défaut jusqu'ici. D'abord, en essayant de régler par des tribunaux religieux - l'Islam étant

Quant aux mesures transitoires, elles le seul dénominateur commun d'une alliance hétéroclite - des conflits innomd'une part, des "délégations brables, qui font que les moudjahidin s'entretuent presque autant qu'ils combattent leurs ennemis communs. Or, si cet arbitrage peut être efficace pour les litiges aux menus larcins et autres partages de butin, il est fort douteux qu'il

; d'autre part une commission puisse mettre fin aux luttes d'hégémonie entre bandes, ainsi qu'aux querelles tribales dont la tradition est antérieure à l'Islam même. L'Alliance se propose, intérimaire ensuite, de mettre sur pied un gouver - nement en exil qui serait seul habilité à représenter les moudjahidin. Il s'agit de la

En clair l'Alliance oppose une fin de sorte, notamment pour les faucons de non-recevoir aux offres de Kaboul et Peshawar , non seulement de

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l'unité prônée par les commanditaires américain et saoudien, mais surtout de mettre ceux-ci au pied du mur, en créant un fait politique conçu comme irréversible, dont on reconnaissance diplomatique gouvernements alliés. tandis que Washington demandait aux moudjahidin d'unifier leurs rangs en vue d'aborder les négociations meilleures conditions, l'Alliance se propose aujourd'hui de resserer autour d'une attitude interdisant toute négociation. Washington peut trouver son compte dans ce raidissement de l'Alliance, pour autant qu'il lui permette de faire monter les enchères face à Moscou. Mais il ne fait pas de doute que l'administration américaine, ainsi que son allié pakistanais, seraient plutôt génés si l'opération "gouvernement venait à aboutir. Toutefois, l'hétérogénéité de l'Alliance est telle que le risque de son côté reste bien limité.

VERS UN DESENGAGEMENT

SOVIETIQUE ?

Le gros avantage de Moscou et de ses protégés de Kaboul, dans le afghan, est le fait qu'ils mettent en œuvre une stratégie unique, décidée au Kremlin, face à un adverse comprenant des forces aux mobiles aussi différents que le sont ceux des divers groupes moudjahidin et les gouvernements américain, pakistanais et iranien. bureaucratie soviétique, indéniablement

Sans l'intervention soviétique, il y aurait moins de candidats aux maquis afghans (DR)

aussi et exigera la veut empêcher l'administration américaine par les

Autrement dit, dans les forcer la main au gouvernement de Zia ulses

Tangs intransigeante, stratégie de désengagement, sans accord.

maintenant la pression sur lui jusqu'à son intérimaire"

infanterie et de ses blindés, qu'elle utilise de moins en moins, pour ne maintenir en

Afghanistan qu'une de celle qui s'y militaires), que de la présence massive de ces dernières années. En revanche, cette d'élite aéroportées (parachutistes), qui ont conflit de

L'URSS n'aurait intervenir son aviation ; elle a formé

La assez d'aviateurs afghans pour piloter les engins dont elle a doté l'aviation de désireuse de se dégager du bourbier qu'est devenu pour elle l'Afghanistan, cherche à bombardements le faire sans avoir à en rendre des comptes à Washington. Agissant dans sa propre zone d'influence traditionnelle, Moscou pressions sur le Pakistan, aujourd'hui à leur paroxysme, ne parviennent pas à Haq , à cause de pressions américaines en pakistanais,

Oil n'est pas gouvernement Moscou cherche à aller jusqu'au bout de sa

Se contentant alors, éventuellement, d'un accord tacite avec un gouvernement pakistanais qui n'en peut mais, ou éclatement, l'URSS de Gorbatchev pourrait progressivement retirer le gros de son de la moitié permanente plus proche quantitativement trouvait déjà (5 000 "conseillers" réactionnaires, réduite consisterait en troupes moudjahidin et qui ont l'avantage d'être très mobiles, donc utilisables de manière combat pour même pas à faire

Kaboul et qui suffisent aux missions de qui leur incombent. Les livraisons de missiles anti-aériens portables aux moudjahidin ne sont pas de nature à transformer radicalement les conditions d'intervention d'une aviation qui, jusque là, agissait pratiquement toute sécurité. C'est d'ailleurs l'aviation afghane qui a opéré les raids de février contre des camps de réfugiés en territoire

Men guise de pression sur le d'Islamabad au début du dernier round de négociations à Genève.

L'hypothèse que nous formulons au sujet de l'attitude de Moscou confirmée, au moment où nous achevons cet article, par la rumeur qui se répand à Kaboul sur un retrait imminent d'un fort contingent de troupes soviétiques cinquante mille, selon la rumeur, soit près des troupes engagées en Afghanistan ! (Cf. Le Monde du 12 mars 1987). En tout état de cause, plus la présence militaire soviétique dans ce pays sera réduite, plus seront réduites les capacités de mobilisation des forces dont la résistance aux chouravi (Soviétiques, en langage local)

été, et continue d'être, l'argument principal. Les moudjahidin trouveront assurément beaucoup moins de candidats au djihad pour leur Etat islamique, qu'ils n'ont trouvé jusqu'ici de candidats au libérer l'Afghanistan de troupes étrangères.

Salah Jaber 15 mars 1987

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