Les deux grandes centrales CO et UGT ont polarisé les votes des travailleurs.
Michel ROVERE
Alors que les élections syndicales dans l'Etat espagnol ont déjà eu lieu dans plus d'un tiers des entreprises concernées et que les résultats définitifs semblent ne pas devoir différer beaucoup des résultats partiels déjà accumulés, trois grandes leçons s'imposent à l'analyse de ce scrutin :
- Ces élections marquent la victoire écrasante des syndicats de classe.
- Elles confirment la bipolarisation entre les deux grandes centrales, les Commissions ouvrières (CO) dominées par le PC et l'Union générale des travailleurs (UGT) dirigée par le PSOE, au détriment des autres petits syndicats.
- Enfin, ces élections qui placent les Commissions ouvrières largement en tête devant PUGT, marquent l'échec de la direction socialiste dans sa tentative de prolonger sur le terrain syndical lécrasante victoire électorale obtenue sur le PCE lors des élections législatives du 15 juin 1977 et dans lesquelles le rapport de forces fut de 1 à 3 en faveur des socialistes. UN DEGRE ELEVE DE CONSCIENCE DE CLASSE
A la date du 25 février, sur les 99 000 délégués élus et recensés, les CO, l'UGT, l'Union syndicale ouvrière (USO, proche de la CFDT au début des années 70), le Syndicat unitaire (SU, maoïste, dirigé par l'Organisation révolutionnaire des travailleurs) et la Confédération des syndicats unitaires des travailleurs
Espagne
Premières leçons
Dans l'état actuel des données, il semble que les Commissions ouvrières l'emportent surtout dans les zones industrielles, sauf au Pays basque et l'UGT dans des secteurs plus retardataires. (CSUT, maoïste, dirigée par le Parti du travail), totalisaient plus de 66 000 élus (1), soit une proportion des deux tiers pour les syndicats de classe. Au bout de 40 ans de franquisme et de «verticalisme» syndical corporatiste, voilà qui démontre le degré de conscience de l'immense majorité de la classe ouvrière espagnole. Malgré les moyens matériels et humains à leur disposition, les ressources de l'ex-CNS et l'appui d'une partie de la coalition gouvernementale et des fractions les plus dures du patronat espagnol, il n'y a pour l'instant aucun syndicat «jaune» qui atteigne une représentativité nationale, ne serait-ce qu'équivalente à celle des petits syndicats maoïstes ! L'essentiel des «jaunes» qui se sont fait élire, s'est présenté comme «indépendant» ou «non af-
La deuxième constatation, c'est la bipolarisation autour des deux grandes centrales, les CO et l'UGT qui revendiquent chacune près de deux millions d'adhérents : elles totalisent à elles deux près de 60% du total des délégués. Ces élections marquent donc la marginalisation de l'USO, du SU et de la CSUT qui obtiennent respectivement 2,9, 1,8 et 2,4% des délégués (1). Il semble que pour l'USO, malgré certains succès relatifs dans quelques provinces comme Cadix ou le Pays valencien, s'estompe définitivement la perspective de constituer une alternative syndicale, combative et autogestionnaire. Son «apartidarisme» désuet n'a pas résisté à la polarisation et à la politisation croissantes de la classe ouvrière espagnole.
des élections syndicales
Les scores obtenus par les syndicats maoïstes, malgré un poids réel dans telle ou telle région (Navarre pour le Su, Andalousie pour la CSUT), malgré le rôle actif qu'ils peuvent continuer de jouer dans les luttes, consacrent l'erreur stratégique de leur projet : avoir voulu constituer depuis l'automne 1976 des syndicats «rouges» sur une stricte base révolutionnaire au moment où le gros des travailleurs se tournait vers les grandes centrales, CO et UGT, certes avec toutes leurs illusions, mais aussi tout leur potentiel de combativité. Cette extériorité prend aujourd'hui un aspect d'autant plus dramatique qu'il ne s'agit plus seulement dans tel ou tel conflit revendicatif de pousser à la roue sur les revendications ou les formes de luttes, mais de battre à l'intérieur des grandes centrales l'orientation encore majoritaire des directions qui acceptent la politique gouvernementale d'austérité ancrée sur le pacte de la Moncloa.
Au niveau des grandes centrales, c'est l'UGT et, surtout, la direction du PSOE qui apparaissent comme les grandes vaincues de ces élections. Les derniers chiffres recensés (1) font état de 36 000 délégués pour les CO (35,5%) contre 23 000 pour rUGT (22,7%) soit une proportion de 3 pour 2.
Alors que PUGT n'est réellement réapparue dans l'Etat espagnol que depuis la mort du dictateur, les Commissions ouvrières ont capitalisé dans le scrutin leur présence et leur poids dans les principales luttes
de la classe ouvrière espagnole dans les quinze dernières années. Les CO battent l'UGT dans toutes les zones industrielles : Catalogne, Pays valencien, Andalousie centrale, Madrid. La seule exception est le Pays basque où le faible avantage en faveur de l'UGT rend compte à la fois du poids relativement faible des communistes dans cette région et de l'attitude prise par la direction des CO (dénonciation de la grève générale de mai 1977, coup d'Etat bureaucratique du PC pour prendre la direction du syndicat alors qu'il était minoritaire). L'UGT ne vient en tête que dans les régions les plus retardées, comme l'Estrémadure ou dans les déserts industriels de la nouvelle et de la vieille Castille (Burgos, Palencia, Cuenca, Ségovie, Salamanque). Pour confirmer ce jugement il suffit de savoir que c'est dans les petites entreprises, entre 50 et 250 salariés, là où le système des listes ouvertes permet en autorisant le panachage d'élire les dirigeants reconnus, plutôt que les représentants de telle ou telle centrale, que les CO creusent l'écart avec l'UGT. Enfin, si dans les entreprises de plus de 250 salariés, l'écart tend à se réduire entre CO et UGT (grâce en partie au mode de scrutin par listes fermées - cf. ci-dessous), il semble en l'état actuel des donnés que les CO l'emportent davantage les bastions traditionnels (métallurgie, automobile, chantiers navals, électromécanique, chimie) quelques exceptions notables en Biscaye et en Catalogne. LES PRECEDENTS PORTUGAIS ET FRANÇAIS
Les dirigeants du PSOE n'avaient pas caché l'enjeu de ces élections qui était pour eux de consolider avant tout la capacité de leur parti à être un véritable parti de gouvernement, doté d'un relais syndical bien huilé et majoritaire au sein de la classe ouvrière. Felipe Gonzales, secrétaire général du PSOE, déclarait ainsi le 18 janvier 1978 : «Le développement et le renforcement de l'UGT ont pour nous une importance vitale car il est clair pour nous que le PSOE ne pourra gouverner que si à côté de sa représentation parlementaire, il jouit d'un profond enracinement syndical.»
Visiblement, Mario Soares au Portugal, dont le parti a aujourd'hui perdu l'essentiel de ses bases syndicales (au point qu'il a été incapable l'an passé de susciter la création d'une nouvelle centrale syndicale face à la CGTPIntersyndicale dominée par le PCP), ont fait réfléchir les dirigeants socialistes éspagnols : le numéro 2 du PSOE, Enrique Mugica, qui apparcient à son aile la plus social-démon'expliquait-il ment : «Si les partis socialistes portugais et français connaissent des difficultés, c'est parce qu'ils n'ont pas de politique syndicale, faute de quoi les syndicats les plus puissants sont aux mains des communistes.»?
D'où une campagne extrêmement «politisée» de la part de la direction de l'UGT, s'appuyant au niveau international sur son appartenance à la CISL et sur le soutien des syndicats allemands et centrant sa bataille électorale en opposant syndicale l'elle te reyn systématiquement le «syndicalisme socialiste» qu'elle incarnerait, au «syndicalisme communiste» incarné, lui, par les CO.
Cette volonté d'affirmation syndicale de la part des socialistes a eu d'autres répercussions aussi graves : pour «dégager le champ syndical» et éliminer les petits courants, la direction UGT a proposé que le scrutin se fasse dans les entreprises sur listes fermées, favorisant ainsi le choc frontal entre les deux grandes centrales (le gouvernement Suarez a ratifié cette proposition pour les entreprises de plus de 250 salariés). Toujours au compte de cette volonté de lUGT d'affirmation propre des appareils syndicaux, il faut souligner la bataille menée par les socialistes pour assurer la prépondérance des structures syndicales et non des organismes unitaires représentant tous les travailleurs et responsables devant leurs AG, pour les négociations collectives, ment par branches.
Face à cette offensive ugetiste, il faut reconnaître que la direction communiste des CO a souvent répondu par des arguments tout aussi démagogiques et diviseurs, en expliquant par exemple comme l'ont fait Marcelino Camacho ou Nicolas Sartorius, que ces élections opposaient un «syndicalisme de classe», celui
«syndicalisme réformiste», celui de l'UGT. Il suffit de prendre le critère du soutien de ces deux directions, à quelques variantes près, au plan d'austérité du pacte de la Moncloa pour mesurer le caractère profondément mystificateur de ce genre de slogan...
Mais la responsabilité la plus lourde des deux directions syndicales dans cette bataille, c'est d'avoir pris le gouvernement d'Adolfo Suarez comme arbitre de leur différend. L'OFFENSIVE DE SUAREZ
Par rapport au fonctionnement des centaines de comités d'usine qui ont été élus spontanément dans la seconde moitié de l'année 1971, le décret gouvernemental provisoire de novembre 1977, que la direction des CO et celle de l'UGT ont accepté et ratifié courant décembre, introduisait de graves atteintes à leurs prérogatives et à leurs normes de fonctionnement et constituait de ce fait une véritable ingérence gouvernementale dans l'organisation propre des travailleurs : les directions CO et UGT ont ainsi accepté de dissoudre et de faire réélire les comités «sauvages». La plus grande souplesse de leur révocabilité et le nombre plus élevé de leurs délégués assuraient dans ces comités «sauvages» un contrôle plus strict des mandats et une représentation plus nuancée et plus fidèle des différents courants éventuellement présents dans l'entreprise. L'acceptation du décret gouvernemental a d'autres répercussions graves dans la mesure où les entreprises de moins de 50 salariés, qui forment une bonne part du tissu industriel de l'Etat espagnol, n'ont pas «droit» à des comités d'usine. Enfin le décret provisoire est un décret ségrégatif et donc diviseur, que ce soit dans les normes qu'il instaure sur l'âge des délégués et des élus ou dans la mise en place d'un système de double collège qui perpétue les effets de la division technique et hiérarchique du travail et tend à relativiser le productifs. Il exclut du bénéfice de ce décret une part importante de la classe ouvrière espagnole : les chômeurs et les travailleurs agricoles par exemple, alors que ceux-ci avaient récla mé dans une série de régions d'organiser l'élection de comités représentatifs par localités.
Or début janvier, fort de ces première concessions des directions syndicales, fort aussi de leur accord sur la politique d'austérité, le gouvernement Suarez a tenté de pousser plus loin son avantage en publiant un projet de loi définitif encore plus restrictif : d'abord parce que, s'il était adopté par les Cortes, il signifierait la remise en cause des actuelles élections et leur reconvocation dans un délai de trois mois, après son entrée en vigueur. Ensuite ce projet qui porte sur «l'action syndicale dans l'entreprise», «oublie» seulement de reconnaître les sections syndicales d'entreprise et de garantir leurs droits; ce projet enfin tente de limiter encore plus les prérogatives des comités d'entreprise : en leur reconnaissant seulement le droit de négocier au niveau de l'entreprise et surtout en ne leur accordant qu'un rôle purement informatif et consultatif sur toutes les tâches de contrôle que les directions syndicales avaient elles-mêmes proposé de leur attribuer (à propos des décisions «substantielles» sur lorganisation du travail, la production, les investissements, la vérification des bilans financiers et sur les mesures qui affectent directement les travailleurs : restructuration, licenciements, transferts, etc.). Le nouveau projet gouvernemental tente également de limiter le droit d'assemblée dans les usines pour en faire de simples réunions de ratification et non de contrôle des tâches du comité et tente de réviser en baisse le droit de révocation des délégués élus (il faudrait par exemple un vote secret des deux tiers des électeurs).
Il y a donc une volonté clairement affirmée du gouvernement de canaliser les comités d'usine vers un système de comités d'entreprise à la française, ou d'une cogestion à l'allemande, comme Mario Soares l'a fait l'année dernière avec la loi sur le contrôle ouvrier pour les Commissions de travailleurs portugaises. Le rôle qu'ont joué ces comités élus dans les nouveaux conflits qui apparaissent ou redémarrent (Babcock Wilcox et Altos Homos en Biscaye, Madrid. ler mai 1977.
Ensidesa aux Asturies, Seat en Catalogne), dans la préparation des conventions collectives qui viennent à échéance, montre qu'une autre voie est possible, qui en fasse les instruments de mobilisation et de décision, unitaires et démocratiques, de la classe ouvrière, d'abord dans le domaine économique, mais qui puissent aussi déborder à l'avenir dans les autres domaines de la vie sociale et politique. L'UNITE OUVRIERE
Ces élections syndicales ouvrent une nouvelle période du développement du mouvement ouvrier organisé espagnol, en sanctionnant l'existence, à côté de ce développement de l'auto-organisation, de puissantes centrales syndicales, fortes de plusieurs millions de membres et qui achèvent de se structurer, par entreprises, par localités, par régions et par branches. Même si ce sont les Commissions ouvrières, la centrale qui apparaissait le plus en pointe sur la question de l'unité syndicale ou du respect de l'auto-organisation des travailleurs qui l'ont emporté, il ne fait pas de doute que le rapport de forces entre COet UGT montre que la question de l'unification syndicale dans l'immédiat et même celle de l'unité d'action syndicale ne se posent plus dans les mêmes termes tactiques qu'il y a trois ans et que la réponse à ces questions sera décisive pour assurer aux travailleurs espagnols le moyen de mener leurs luttes, partielles ou générales, économiques et politiques sur le chemin de la victoire.
Une responsabilité importante revient à la LCR (Liga comunista revolucionaria), section espagnole de la Quatrième internationale, dans l'articulation et la mise en oeuvre de cette nouvelle dialectique du mouvement ouvrier. A l'avant-garde depuis de longues années dans la bataille pour l'auto-organisation, pour le respect de la démocratie ouvrière et du pluralisme, elle est aujourd'hui le seul. courant ouvrier qui ait des forces subtantielles dans les deux principales centrales, et qui se batte clairement et de façon conséente pour l'unité ouvrière. 1) «El Pais» 2 et 3 mars 1978.