Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Problèmes du mouvement syndical

· Inprecor n° 24, 17 mars 1978 · p. 24-26 · 2 404 mots

Syndicalisme Italie

Une interview

de Vittorio Foa

L'assemblée provinciale milanaise des délégués syndicaux s'est conclue par un vote de 443 voix pour une motion qui rejetait le document de la direction confédérale et présentait une autre proposition centrée sur la réduction du temps de travail, la défense des salaires, etc. Ces 443 délégués représentaient 25% des votants, mais en fait plus de 50% des délégués effective. ment élus dans les usines car la majorité des présents à cette assemblée étaient des permanents syndicaux désignés d'en haut. La conférence ouvrière de Democrazia Proletaria (qui regroupe Avanguardia Operaia-PDUP-Lega dei Communisti) qui s'est tenue à Milan les 18 et 19 février 1978 a reflété la discussion profonde en cours au sein du mouvement syndical italien et, en particulier, les premières prises de position publiques d'une partie des dirigeants syndicaux en désaccord avec le dernier «tournant» de la direction de l'intersyndicale CGIL-CISL-UIL. Celle-ci a, en effet, accepté ouvertement les licenciements (sous le terme de «mobilité des ouvriers en excédent») et a décidé de restreindre les revendications salariales, de les échelonner dans le temps et d'imposer sous le contrôle des confédérations, un encadrement rigide des luttes pour les conventions collectives, qui , au cours des 15 dernières années, ont été le support central des plus grandes luttes ouvrières en Italie. Cette différenciation qui représente un tournant dans la tactique à l'intérieur du syndicat et reflète une division de la «gauche syndicale», a pesé de façon importante sur l'assemblée nationale syndicale de Rome qui a conclu les consultations sur le document de la direction CGIL-CISL-UIL. Malgré le filtrage bureaucratique (dans certaines provinces, il n'y a même pas

Italie Problèmes du mouvement syndical

«Si l'on veut faire des actions politiques de masse,

Oil faut passer par le syndicat tout en sachant que celui-ci est fortement conditionné par son insertion institutionnelle dans le système capitaliste» eu d'assemblée des délégués et dans la délégation de Milan, seuls 3 délégués sur près de 100 représentaient les 443 délégués d'opposition), l'assemblée nationale a enregistré 12 votes contre le document et 103 abstentions, tous assortis de déclarations critiques de gauche.

Cette nouvelle situation a également pesé sur la conférence de Democrazia Proletaria (DP avait joué un rôle positif dans l'assemblée syndicale milanaise). Cependant, le rapport n'a pas été centré sur cette expérience importante, qui marque un tournant par rapport à l'absence traditionnelle d'initiative autonome de DP face à la «gauche syndicale». La raison en est apparue évidente au cours du débat qui a vu d'un côté, Elio Giovannini, secrétaire national de la CGIL et un des principaux représentants de la «gauche syndicale» (en provenance du PDUP) insister sur la nécessité de ne pas donner de caractère permanent aux divergences, alors que d'autres interventions (surtout de militants du Sud) avaient au contraire un accent très net de refus gauchiste du travail dans le syndicat. L'intervention très applaudie de Vittorio Foa a eu le mérite de polémiquer de façon correcte contre ces deux positions, à partir de sa longue expérience de secrétaire national de la CGIL dans les années 60. Les camarades des GCR, la section de la IVe Internationale, présents à la conférence, notamment un camarade d'Alfa Romeo dont l'intervention a été très applaudie, ont posé une série de questions à Vittorio Foa pour Bandiera Rossa, l'hebdomadaire des GCR, sur les thèmes centraux du travail des révolutionnaires dans le syndicat dans la période actuelle. C'est cette interview que nous reproduisons ici intégralement.

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INTERVIEW

Bandiera Rossa : Dans ton intervention à la conférence de DP tu as parlé du travail dans le syndicat en partant de ta longue expérience à la direction de la CGIL et en disant qu'il fallait arriver également à des médiations, mais tout en maintenant une pression très forte. Nous voudrions revenir sur ce point qui nous semble une des principales faiblesses de la pratique de l'extrême-gauche au cours des dernières années. Nous voudrions aussi que tu nous dises ce que tu penses en particulier de l'éventualité de formes plus stables d'organisation au sein du syndicat, non pas des révolutionnaires en tant que tels, mais d'une tendance sur des bases de clasVittorio Foa : A partir de ma longue expérience syndicale, je suis convaincu qu'il n'existe pas aujourd'hui de possibilité pratique de faire vivre une organisation de masse alternative au syndicat. Si l'on veut faire des actions politiques de masse, il faut passer par le syndicat tout en sachant que celui-ci est fortement conditionné par son insertion institutionnelle dans le système capitaliste. Au fur et à mesure que le marché du travail est devenu un marché de vente de la force de travail, c'est-à-dire au fur et à mesure que la force de la classe ouvrière s'est accrue, un des instruments de riposte de la classe capitaliste a justement été l'institutionnalisation syndicat en lui confiant un rôle de contrôle et de frein de la classe ouvrière.

Je suis convaincu qu'en partant de façon réaliste de cette constatation (c'est-à dire d'un processus d'involution, d'institutionnalisation du rôle du syndicat contemporain), la lutte po-litique doit passer dans le syndicat, avec toute la clarté d'une opposition interne; elle exige le maintien de cette opposition en contact avec la majorité pour éviter son isolement, donc en trouvant à certains moments une claire démarcation et une différenciation et, à d'autres moments, au

Men recherchant toujours les éléments unitaires, chaque fois qu'il est possible de faire faire des pas en avant à la prise de conscience collective.

Actuellement nous sommes en présence d'une défiance diffuse et également de tendances à la démission et au refus du militantisme syndical. Les adhésions diminuent et, plus encore, le militantisme, la présence. La riposte la plus efficace que l'on puisse donner aujourd'hui, c'est de dévelopopposition plus nette, de démontrer qu'il est possible d'agir dans le syndicat en défendant une autre ligne. Je ne crois pas qu'il faille construire une organisation révolutionnaire dans le syndicat; je pense à une opposition syndicale de classe, non idéologique, une composante «lutte de classe» qui devrait devenir un instrument d'opposition syndicale. Il existe de nombreux exemples de ce type dans les pays industrialisés, par exemple en Angleterre (le «Minority Movement») et je pense qu'il est important et possible de le faire. Bien sûr, cela pose des procar les majorités syndicales nous accuseront fractionnels. portant est, à mon avis, de également droit d'organiser le débat sur des orientations opposées à celle de la majorité. BR : L'hypothèse d'une troisième composante de la CGIL qui est apparue à plusieurs reprises...

VF : Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de créer une composante, mais il ne faut pas non plus être paralysé par la crainte d'être considéré comme une composante et done de s'autocensurer en permanence. S'il est nécessaire de procéder à un minimum d'organisation sur des lignes alternatives, il vaut mieux le faire. L'histoire des composantes est souvent une histoire de postes de direction, en réalité une petite et misérable histoire de postes, de négociations internes au syndicat. Il vaut mieux éviter ce type d'acBR : Tu as mentionné l'impossibilité pour DP d'organiser seule ses forces, en te référant plutôt, il me semble, au problème d'un travail de masse correct pour rassembler l'énorme disponibilité qui existe sur certaines questions, mais en abordant aussi un autre problème relativement important : l'existence de différentes forces de la gauche révolutionnaire et, done, la nécessité de trouver des formes d'unité d'action. VF : J'ai abordé davantage l'analyse de ce qu'est aujourd'hui le prolétariat et donc de ses contradictions, des processus unitaires au niveau social. Tu parles des processus unitaires au niveau des organisations politiques. Il est évident que je suis convaincu de la nécessité et de la possibilité de l'unité d'action. Je crois qu'il ne faut pas forcer en termes organisationnels le processus unitaire, car j'ai été très ébranlé par l'expérience de l'unification du PDUP et du Manifesto où, en pratique, nous avons réalisé une unification de sommet, une unification -pourrait-on dire - au seul organisationnel, sans vérification de notre rapport avec la société, sans faire notre propre critique de notre passé, de nos erreurs; et nous avons, pratique, cherché à coller ensemble des fragments de pots cassés. Il serait très grave qu'aujourd'hui la tentative de regroupement parte pour ainsi dire des organisations et non de la réalité sociale.

Je pense donc: unité d'action, partout où cela est possible; approfondissement des thèmes unitaires et débat sur les divergences, sans la moindre hésitation; aucune dierimination. Mais je pense aussi qu'il nous faut encore un long travail unitaire dans la société avant de passer à des expériences organisationnelles qui peuvent se révéler un peu hâtives et caduques. BR : Mais je parlais tout à fait d'unité d'action et en particulier, je faisais référence au problème suivant : nous considérons comme positive la relance de DP, sa réorganisation; mais on ne peut pas réduire à cela le problème de l'unité d'action de toutes les couches radicalisées à gauche des réformistes... VF : Bien sûr. Je suis convaincu qu'il faut traiter la question de l'unité d'action et, du reste, en pratique je crois que ne l'avons jamais rejetée. Je dirai même que la conception que nous devons avoir de nous-mêmes, en tant que force en construction, ouverte, devrait partir du respect des autres formations qui existent. BR : Quel type de problèmatique penses-tu qu'il soit possible d'adopter sur la question de la tactique correcte envers les grands partis réformistes, que tu considères également, je crois, comme des partis ouvriers, malgré leurs directions?

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VF : J'ai l'impression qu'il n'est pas possible de penser que l'on arrivera à des rectifications de tir de la politique du PC1 seulement i partir de confrontations au seul niveau des positions politiques. Nous sommes dans une phase où nous aurons probablement besoin d'épreuves très dures. Pour être clairs, on a besoin de défaites; ou plutôt, nous n'avons pas besoin de défaites, mais ce n'est qu'à travers des défaites que l'on peut penser obtenir des modifications substantielles de la politique de la gauche italienne, traditionnelle comme nouvelle. II est bien clair aujourd'hui que si - comme je le pensele PCI va à une défaite dans sa politique de compromis historique et dans ses rapports avec la DC, nous n'en profiterons pas. Ce sera une défaite pour tous... Nôtre tâche est alors de la rendre la moins grave possible.

Comment se confronter au PCI? De façon très schématique, je ne pense pas que nous devions nous engager dans une confrontation idéologique; par exemseuls obiectits revendicatifs ceux qui sont incompatibles avec le système et rejeter tous les objectifs qui sont compatibles avec le système. Je pense qu'il faut partir des besoins et revendications masses. Si ces revendications s'avèrent incompatibles avec les équilibres du système, la tendance des partis réformistes sera de bloquer les revendications pour respecter le système. A ce sujet, nous devons par contre faire le raisonnement opposé et, pour ainsi dire nous confronter au PCI précisément sur ce problème qui est aujourd'hui le problème de fond face au système capitaliste. Cela non pas en discutant en des termes idéologiques, mais en discutant en des termes pratiques: si on considère que les travailleurs doivent aller lavant, qu'on doit faire tions éccnomiques, sociales, morales, politiques, concernant les droits civiques, comment pourra-t-on les impulser sans toucher aux rapports de production ? Nous ne devons nous faire aucune illusion sur la possibilité que le PCI change rapidement de position. Même s'il essuie des défaites partielles, le PCI ne reviendra pas à l'opposition; ou s'il y revient, ce ne sera pas une opposition de classe. Pour que le PCI puisse retrouver un langage de classe, au travers de vicissitudes que je ne peux pas prévoir, il faudra certainement des secousses très profondes dans la société. BR : Au cours de la campagne pour les élections du 20 juin 1976, qui pourtant fut mal organisée et peu unifiée, Démocratie prolétarienne avait lancé un mot d'ordre que chacun interprétait à sa façon, à savoir celui du «gouvernement des gauches», qui était en partie lié justement à un objectif tactique : obliger le PCI et le PSI à faire un choix gouvernemental différent de celui qu'ils ont important. En d'autres terfait et correspondant davantage aux intérêts de leur base. Qu'en penses-tu aujourd'hui ? VF : Quant à moi, j'étais profondément de la justesse de ce mot d'ordre; je l'ai soutenu chaleureusement, même quand il était avancé d'une facon très imparfaite, sous une forme institutionnelle électoraliste. Certes, j'estime qu'un gouvernement des «gauches» est en tout cas préférable à d'autres gouvernements, de droite, de centre-droite, de centre-gauche ou de compromis historique. Toutefois, nous pouvons aujourd'hui voir plus clairement que même un gouvernement des gauChes n'introduirait d'éléments d'une politique de classe. Cela nous devons le savoir. Par conséquent, le problème du gouvernement des gauches ne doit pas dissimuler cette réalité. D'après moi, tout en acceptant l'idée que le gouvernement des gauches toujours préférable à d'autres solutions sur le plan tactique, il faut cependant donner aujourd'hui la priorité aux questions qui permettent de mettre en lumière nos positions classe et donc de stimuler la contradiction qui existe entre la politique du PCI et une opposition de classe qui aujourd'hui doit être reconstruite et transférée au niveau politique, y compris au niveau parlementaiBR : Il s'agit donc de reprendre une discussion sur le programme et aussi sur la stratégie à proposer tout le mouvement ouvrier. VF : D'après moi, oui. C'est ce qui me parait très nous polémiquons avec le PCI puisqu'il dit : «ayez confiance dans la politique» (ce qui signifie : «ayez confiance dans Parlement, dans les partis au Parlement»); «laissez de côté les luttes qui ne peuvent rien résoudre». Nous avons répondu de façon mécaniste en refusant la politique et en nous enfermant dans les luttes. C'est une erreur. Nous devons réussir à établir un lien très étroit entre les luttes sociales et le programme politique. Mais le point est le suivant: nous avons très peur des médiations et des institutions, parce que toutes les médiations et institutions sont capitalistes. Le problème est de construire des médiations et des institutions propres à la classe ouvrière, à notre classe. Voilà le véritable problème, qu'il n'est pas impossible de résoudre : l'histoire du mouvement ouvrier enregistre des tentatives importantes dans cette direction. La naissance même des partis communistes après la première guerre mondiale fut au fond une tentative de récupérer et de faire récupérer à la classe ouvrière ses propres instruments de médiation, ses propres institutions. Voilà, d'après moi, le problème qui se pose, sous des formes nouvelles et différentes.

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