Inprecor 1974–2004

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URSS

La classe ouvrière face à la "refonte" de Gorbatchev

· Inprecor n° 240, 13 avril 1987 · p. 3-5 · 2 641 mots

URSS et Russie Stalinisme

URSS évident que la

Best extrêmement mal en Occident. Nous avons déjà publié dans notre nu -méro 202 du 9 septembre 1985 une étude détaillée de Bogdan Krawchenko qui essaie de combler

L'article que nous publions ci-dessous fait le point sur la situation actuelle de la David SEPPO

Selon la vision "totalitaire" de la société soviétique, qui domine en Occident, les ouvriers seraient atomisés, entièrement soumis à l'Etat absolu. Leur situation économique ressemblerait à celle des ouvriers des pays capitalistes, sauf que les travailleurs soviétiques seraient privés des droits politiques et syndicaux essentiels à leur défense contre l'exploitation. Mais la réalité est plus complexe. Si les droits politiques et syndicaux font bien défaut, les ouvriers au niveau de l'atelier sont loin d'être atomisés et possèdent bien certains droits et moyens leur permettant de défendre leurs intérêts les plus immédiats. Cela est possible grâce à certains traits centraux du système actuel de gestion centralisée, "administrative" ', de l'économie. C'est ce système que Gorbatchev s'efforce de changer. ETRE OUVRIER DANS UN ETAT OUVRIER

Quels sont les principaux traits du système actuel ? Il y a d'abord le plein emploi, et même la pénurie criante de main d'œuvre, malgrè des poches locales de surplus. En outre, les ouvriers (mais non pas les cadres et les employés diplômés) jouissent de la sécurité d'em -ploi : ils ne peuvent pas être mis à pied pour des raisons d'ordre économique. Cela n'est pas le cas pour les délits politiques, mais les conflits locaux opposant ouvriers et administration ne sont pas considérés comme politiques par les organes de répression. Cette situation crée un rapport de force dans l'entreprise favorable aux ouvriers, dont l'administration a besoin tandis qu'eux peuvent facilement trouver un autre emploi où les conditions seraient peut-être davantage à leur goût. Malgrè l'absence des syndicats pour les défendre, les ouvriers peuvent donc "voter

La classe ouvrière

société, il est soviétique, à partir ouvrière soviétique détient la avec des nées au cours de URSS. Il que réformatrice de Gorbatchev, preuve d'une vive méfiance, te masse que décrivent classe ouvrière avec leurs pieds" en changeant d'emploi et ils le font chaque année à un taux très élevé. De plus, l'emploi informel de grèves et d'autres moyens collectifs de pression au niveau de l'atelier est assez fréquent, surtout dans l'industrie lourde.

Un deuxième trait du système de ges -tion "administrative" est la base d'intérêt commun, ou, plutôt, de collusion, qu'il crée entre les ouvriers et l'administration de l'entreprise face aux pressions des au -torités centrales. L'entreprise soviétique est très différente de l'entreprise capita -liste, où la direction cherche à maximiser les profits en intensifiant l'exploitation des ouvriers, c'est-à-dire en maintenant les salaires bas et en intensifiant le travail. Cet intérêt de l'administration capitaliste est une vérité évidente que vérifient cha -que jour les travailleurs des pays capita -listes. Les ouvriers soviétiques ont une attitude beaucoup plus ambivalente envers la direction de l'entreprise. "Nous" sommes bien les ouvriers, et "eux" les cadres, mais les ouvriers soviétiques affirment que la direction ne les presse pas outre mesure et qu'elle essaie de leur donner le meilleur salaire possible dans les cir -constances.

Cette collusion revêt des formes les plus variées, mais sa manifestation la plus célèbre est la pripiska - l'ajout - de travail et de production fictifs. Cela fait le jeu des deux parties : de l'ouvrier, qui gagne un salaire plus élevé qu'il ne méri -terait selon son travail réel ; du directeur, qui réalise et surpasse le plan, dont l'in -dice principale est la production brute. Ce n'est "que" l'économie globale, la préoccupation des autorités centrales, qui perd. Durant "l'âge d'or de la classe ouvrière" comme nous a qualifié la période brejné -vienne un jeune métallo soviétique, la pripiska pouvait atteindre jusqu'à 40% de la production totale déclarée.

En l'absence de terreur, abolie après la de recherches et de discussions ouvriers et des ouvrières soviétiques meséjours récents de l'auteur en en ressort notamment que si cette classe ne se mobilise pas spontanément derrière la politià laquelle elle fait elle est loin d'être cetconservatrice et opposée changement certains soviétologues occidentaux. M mort de Staline, ces deux traits ont com -me conséquence une pression constante vers l'augmentation des salaires, sans au -cun rapport avec la croissance de la productivité, et cela en dépit des autorités centrales qui insistent pour que toute aug -mentation de salaire soit conséquente à l'augmentation de la productivité. La situation est semblable pour l'éventail des salaires, qui est très égalitaire dans une même industrie, malgrè les condamna -tions incessantes de la part des autorités centrales à propos du "nivellement".

Un troisième trait du système de ges -tion "administrative" est l'importance du salaire social : la nourriture, le logement, et les services fortement subventionnés ou gratuits, c'est-à-dire des biens et des services dont on jouit sans rapport avec le travail effectué. Même si leur niveau et leur qualité sont peu élevés, ces biens et services fournissent aux ouvriers une mar -ge de sécurité dont l'importance n'est pas à sous-estimer.

En somme, sous ce système le direc -teur n'a ni l'intérêt ni les moyens que possède le directeur capitaliste pour assu -rer une utilisation "rentable" du travail, ou, en d'autres mots, pour intensifier ou -tre mesure l'exploitation des travailleurs. Les ouvriers, quant à eux, possèdent des moyens informels leur permettant de faire valoir leurs intérêts les plus immédiats.

LE PROJET GORBATCHEVIEN

Gorbatchev veut changer ce système en introduisant un mode de gestion s'appuyant sur des moyens économiques, indirects, et en accordant à l'entreprise une large autonomie. Ainsi, il a expliqué au Plenum du Comité central le 27 janvier 1987 : "La limitation des droits éco -nomiques des entreprises et des trusts a eu des conséquences graves. Cela a miné la base matérielle de la stimulation, a

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empêché la réalisation de résultats élevés, a mené au déclin de la discipline et de l'ordre (...) Il y a eu des infractions graves au principe socialiste de la distribution selon le travail (...) Il s'est développé une mentalité de dépendance. Dans la cons -cience des gens la psychologie du nivelle -ment a pris racine (...) La rupture du lien entre la mesure du travail et la mesure de la consommation non seulement déforme l'attitude envers le travail mais amène également à une déformation du principe de la justice sociale - et cela, c'est déjà une question d'une grande signification politique. (Pravda, 28 janvier 1987, p.1).

La réforme économique, si elle est in -troduite de façon un tant soit peu consé -quente, transformera la situation des ou -vriers. Car les directeurs d'entreprises, soumis dès lors aux lois du marché, se -ront motivés principalement par la re cher che du profit, dont l'un des moyens prin -cipaux sera l'utilisation "économe" du travail. Les salaires seront étroitement liés à l'effort fourni et à la performance de l'entreprise. Les subventions et les autres aspects du salaire social seront réduits de façon radicale. La pénurie de main d'œuvre et la sécurité d'emploi disparaîtront. Le chômage, même si de caractère épisodique et régional, fera son apparition! . Les iné -galités salariales augmenteront. Voilà le tableau tracé, entre autres, par la socio -logue Tatiana Zaslavskaia dans le numéro de novembre 1986 de Kommounist, la revue théorique du Parti communiste de l'Union soviétique.

Même si ces mesures sont proposées au nom du progrès et de la justice sociale, leur effet immédiat sera une dégradation de la situation des travailleurs. Pourtant, il serait erroné, à notre avis, de taxer les ouvriers de privilégiés, de conservateurs et même de réactionnaires. Leurs "privilè -ges" représentent une réponse rationnelle à un système qui les prive de tout droit politique. Ils sont en quelque sorte un substitut au pouvoir politique, surtout le droit de contrôle sur la gestion de l'écono -mie nationalisée et aux droits syndicaux.

Vue sous cette angle, la méfiance des ouvriers envers une réforme qui vise dans l'immédiat à les réduire au statut écono -. mique de l'ouvrier dans le système capi -taliste, sans leur donner aucune garantie politique que la réforme sera bénéfique à moyen et à long terme, devient très com -préhensible. Jusqu'ici l'expérience des ou -vriers sous Gorbatchev est plutôt négative : resserrement de la discipline, inten -sification du travail, réduction des sa -laires, sans amélioration significative dans la sphère de la consommation.

Gorbatchev lui-même comprend bien le problème. Par l'aspect démocratique de la "refonte". , il cherche à créer un engage -ment politique essentiel pour la réussite de sa réforme économique. L'originalité de la "refonte" réside précisément dans ce lien étroit tracé par Gorbatchev entre la réforme décentralisatrice et la démocra -tisation. A l'exception du "Printemps de Prague" en 1968, aucune autre tentative de réforme économique dans le bloc sovié -tique n'a touché au système politique, caractérisé par le monopole du pouvoir dans les mains de la bureaucratie du partiEtat. Au contraire, les réformes étaient en grande partie conçues pour prévenir des revendications politiques. Selon Gorbat -chev, on a besoin : "du maximum de démocratisme (sic) du système socialiste pour que l'individu se sente maître et créateur (...) Seule une personne qui se sent maître dans sa maison peut y faire de l'ordre (...) La démocratie n'est pas sim -plement un slogan, c'est l'essence même de la refonte!" (Pravda, 28 janvier 1987, p.2).

Gorbatchev a justifié l'introduction du principe de l'élection des directeurs d'entreprise par les travailleurs en expliquant que sous la réforme "le bien-être du collectif ouvrier dépendra des capacités des dirigeants. Les ouvriers doivent donc disposer de moyens réels pour influencer le choix du directeur et pour contrôler son activité". (Ibid, p.3).

Reste à voir si la démocratisation de Gorbatchev ira assez loin pour convaincre une classe ouvrière rendue sceptique par plus de soixante ans de despotisme bureaucratique. Et en effet, lors du Plénum de janvier, Gorbatchev s'est empressé de rassurer les membres du Comité central "qu'il ne s'agit pas bien sûr d'une rupture quelconque dans notre système politique." (Ibid.) Et le Congrès des syndicats de fé -vrier, malgré un discours plus franc et cri -tique, n'a vraiment pas laissé prévoir une réforme en profondeur de ces organisa -tions qui leur permettrait une prise en charge réelle des intérêts des travailleurs contre la direction des entreprises.

On peut donc douter que Gorbatchev réussisse dans un proche avenir à mobiliser la classe ouvrière derrière sa ré -forme. Au contraire, elle restera méfiante et opposée, même si, pour l'instant au moins, cette opposition revêt des formes plutôt sourdes et passives.

VERS UNE CRISE POLITIQUE

La perspective à moyen terme en URSS est celle d'une crise politique, une crise des "sommets", c'est-à-dire au sein du régime bureaucratique lui-même. Car l'opposition à la refonte y est profonde. La crise éclatera au moment où il de -viendra possible de dépeindre la refonte comme un échec. Ce moment viendra, pour au moins deux raisons. D'abord, la réforme que propose Gorbatchev est in -conséquente et laisse intact, quoique affai -bli, l'ancien système de gestion tout en y ajoutant des éléments du nouveau.

Ensuite, et plus important, il est prati -quement impossible de réaliser une ré -forme structurelle profonde de l'économie et en même temps atteindre des objectifs élevés de production. Pourtant c'est ce que promet Gorbatchev.

L'issue de cette crise et de toute cette période de réforme en URSS dépendra en fin de compte de la classe ouvrière, la seu -le force sociale capable de s'opposer au conservatisme de l'appareil. Si Gorbat -chev veut vraiment changer quelque chose dans son pays, il sera obligé d'offrir à la classe ouvrière une véritable alliance, ce qui veut dire lui donner un véritable droit de contrôle sur la gestion de l'économie, démocratiser jusqu'au bout. S'il le fait, il trouvera une alliée puissante et loyale contre les forces de la stagnation et de la réaction, comme l'a montré l'expérience du régime dirigé par Alexandre Dubcek en Tchécoslovaquie en 1968. S'il refuse cette alliance, il sera obligé d'abandonner ses réformes, ou bien il sera limogé.

Mais, même dans ces deux derniers cas, on peut s'attendre à une mobilisation ouvrière contre une bureaucratie réaction -naire qui cherchera à faire payer à la clas -se ouvrière les frais de sa gestion incom -pétente et criminelle. Car si les ouvriers parlent souvent de la période brejnévienne comme leur "âge d'or " - car "il était fa -cile de s'entendre avec la direction" - ils ne se sont jamais habitués à l'anarchie, au gaspillage, à l'irrationalité criante qu'ils rencontrent chaque jour dans les usines et qui les écœurent et les démo -ralisent. Cette situation sera d'autant plus intolérable qu'elle aura été dénoncée de façon systématique pendant quelques an -nées dans les médias par un régime qui a promis des "réformes révolutionnaires" pour la corriger.

Mais sur quelle base osera-t-on prédire une mobilisation politique de la classe ouvrière soviétique dont la passivité, date de la fin de la guerre civile, il y a presque 70 ans ? Il y a d'abord sa stabilisation ' Le 26 mars 1987, l'agence soviétique Tass a fait état de la première faillite d'une entreprise en URSS. Il s'agit d'une entreprise de construction de Leningrad employant 2 000 personnes. D'après un projet de loi, pas encore adoptée par le Soviet suprême, les travailleurs ainsi privés d'emploi percevront pendant trois mois l'équivalent du salaire moyen en URSS. Par la suite, ceux qui ne pourront trouver un travail dans la même branche devront se recycler.

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sociologique au cours des années 1960 et 1970. Les jeunes ouvriers d'aujourd'hui sont nés en ville, et sont eux-mêmes les enfants d'ouvriers. Ils sont bien enracinés dans la culture et dans le milieu social ou -vriers. Ils sont plus scolarisés et ils n'ont connu ni la terreur, ni la guerre. De plus, les tentatives de réforme de Gorbatchev, qui visent à briser les bases de la collusion entre les ouvriers et l'administration d'entreprise, ne peuvent que favoriser la séparation sociale et une prise de cons -cience de classe plus nette parmi les ou -vriers.

Sur le plan politique, la mobilisation ouvrière sera favorisée par une "crise des sommets" qui risque d'être très sévère. De plus, dans l'espace fourni par l'ouverture politique partielle d'aujourd'hui, il se for -me déjà une couche de militants, pour avec et rene se mate

, mais cherchent à entrer en contact avec elles. Ces militants, qui restent hors du contrô -le de l'appareil, même s'ils sont surveil -lés par lui, jouissent de l'appui des élé -ments "libéraux" du régime. Quand la crise arrivera, il y aura donc - et ce sera la première fois - une couche de militants expérimentés, liés à la classe ouvrière, capables de l'aider à s'organiser et à cla -rifier les buts d'une lutte qui ne pourra avoir comme objectifs que le contrôle populaire de l'économie et la démocratie socialiste.

DES BUTS ET DES MOYENS

A la fin du Plénum de janvier, Gorbatchev a résumé ses buts de la manière suivante : "On peut faire de notre pays une société hautement développée, avec l'économie la plus avancée, avec la démocratie la plus large ; la société la plus humaine et morale, où la personne travailleuse se sentira maître, où elle poura jouir de tous les biens matériaux et spirituels, où l'avenir de ses enfants sera assuré, où elle aura à sa disposition le tout nécessaire pour une vie complète et riche (...) Que même les sceptiques soient obligés de dire : oui, le socialisme, c'est un système qui sert le bien des gens, leurs intérêts sociaux et économiques, leur développement spi -rituel." (Ibid, p.5)

Cette vision contraste profondément avec le discours brejnévien, qui excluait toute idée de changement qualitatif, en qualifiant le système actuel de "socialis -me réellement existant", c'est-à-dire le seul socialisme possible dans un avenir prévisible. Mais des changements qualita -tifs un tant soit peu stables en URSS sont inconcevables sans la mobilisation indépendante des masses populaires, et avant tout de la classe ouvrière. •

David SEPPO 20 mars, 1987.

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