DOSSIER CHILI ...Dialogue avec les militaires ?
- APSI : Beaucoup pensent que l'opposition doit présenter une proposition commune et offrir ainsi une alternative claire qui aiderait à rassembler la volonté et l'action du maximum de gens contre Pinochet.
- Luis CORVALAN : Notre Parti est disposé à s'asseoir à la table des négociations avec tous les autres partis d'op -positions à tout moment et jusqu'à ce que la fumée blanche en sorte, jusqu'à l'établissement d'une proposition. Nous pen -sons qu'il est possible de se mettre d'ac -cord sur un compromis en 3 ou 4 points, sur lesquels d'ailleurs nous sommes vir -tuellement en accord, qui se retrouvent dans les différentes propositions qui ont été faites après celle du MDP qui, comme vous le savez a eu un grand reten -tissement.
- Alors que se passe-t-il, pourquoi cette du dialogue avec les communistes. proposition commune est-elle toujours repoussée?
- Je préfère ne pas jeter d'huile sur le feu et préfère donc ne pas nommer les res -ponsables de ce retard.
- L'attitude du PC face à la violence n'est-elle pas un obstacle à un accord sur une proposition unique de tous les partis d'opposition ?
- Franchement non. C'est bien plus un prétexte. Ce qui est sûr, c'est que depuis le coup fasciste de 1973, la violence domine la vie politique au Chili à cause de l'application de la doctrine politique dite de Sécurité nationale qui a mené les forces armées à déclencher une guerre intérieure contre leur propre peuple. On ne peut fer -mer les yeux face à cette réalité. Il faut en sortir en commençant par le début, c'est-àdire en finir avec la tyrannie.
- Ne pensez-vous pas que l'opposition ne parvient pas à un accord parce que certains ne veulent pas d'un pacte avec le PC?
- Oui, dans une certaine mesure. Le problème est, que si cette proposition ne vient pas de l'ensemble de l'opposition, elle sera comme l'Accord national, une proposition bancale. Ce ne sera pas une proposition commune, elle n'aura pas le soutien de l'ensemble du peuple et donc elle n'aura pas l'autorité et la force nécessaires dont nous avons besoin.
- Le Parti communiste s'est prononcé en faveur du dialogue et d'un accord avec les forces armées?
- Oui, à l'image des autres partis d'op -position ce qui, soit dit en passant, est un point d'accord très important.
- Mais beaucoup de gens disent que les forces armées ne veulent pas d'un accord et
- Nous avons de fait un dialogue avec les forces armées, ou plutôt avec des membres des forces armées.
- Egalement avec des généraux ?
- Je ne pense pas, pas encore tout du moins. Mais nous avons le contact avec des officiers et bien sûr avec les sous-officiers et les soldats. Je reconnais que les forces armées ne se caractérisent pas par leur sympathie pour les communistes. Presque tous les officiers sont passés par les écoles du Pentagone et tous ont été formés dans l'anticommunisme le plus irrationnel et le plus primitif. Mais qu'est-ce qui dit qu'ils ne peuvent pas changer ? Laissez-moi vous dire une chose. moment de la victoire de Salvador Allen -de, dans ces jours de forte tension entre son élection et sa prise de possession de la charge présidentielle, nous autres communistes, nous avons pris contact avec les hauts officiers des forces armées. Modestie mise à part, nous avons aidé à établir entre eux et le nouveau Président une certaine compréhension face à un certain nombre de problèmes. Nous avons eu à cette période de nombreuses réunions avec les généraux. Peu à peu, ces derniers ont appris à nous connaître, à connaître notre façon de penser, notre compor -tement, ils ont appris à nous connaître sur beaucoup de plans. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'idéologiquement et sur de nombreux points il y avait une grande distance entre eux et les communistes. Mais beaucoup d'entre eux ont appris à nous connaître et nous estimer pour notre sérieux, notre loyauté. C'est évident. Dans ses mémoires, Carlos Prats (1) fait mention de plusieurs communistes qu'il a connus de plus près dans ces moments et
(1) Le général Prats, réfugié en Argentine après le coup d'Etat militaire, fut assassiné par la DINA, la police politique chilienne en septembre 1974.
ils les traite tous avec respect voire avec affection.
- Vous m'avez dit que le PC dialoguait avec des membres des forces armées. Mais prenons un cas de figure : les forces armées comme institution acceptent le dialogue avec l'opposition mais pas avec le PC. Que feriezvous alors?
- Le plus probable est qu'un tel dia -logue ne serait qu'une conciliation pour appliquer une politique visant à "effacer l'ardoise", à délivrer un sauf-conduit aux responsables des crimes commis et à lais -ser plus ou moins intactes les institutions militaires. Ce ne serait pas une bonne chose. De toute façon nous examinerions les faits et nous agirions en conséquence.
- Le Parti national, dans la lettre qu'il a envoyée à la Démocratie chrétienne le 8 juillet propose un pacte des partis politiques duquel les communistes et le MDP devraient s'auto-exclure ou être exclus. Qu'en pensez-Vous?
- L'auto-exclusion ou l'exclusion des communistes ou du MDP d'un éventuel pacte politique ne dépend ni du Parti national ni de la DC ni de personne. Nous sommes convaincus quant à nous et beau -coup de gens le sont avec nous, que le MDP et le PC constituent une force qu'on ne peut écarter aujourd'hui dans la lutte contre la dictature et qui jouera demain un rôle encore plus important.
- Mais le PC ne propose pas d'être partie penante d'un gouvernement provisoire qui succèderait à celui de Pinochet ?
- C'est là une chose différente. A l'heure actuelle, on ne peut affirmer caté -goriquement quelle va être la situation quand la dictature tombera. Nous luttons pour que la dictature soit remplacée par un régime démocratique avancé vers le socia -lisme. C'est une solution possible, à no -tre avis ce serait la meilleure et celle qui, en définitive, se concrétisera même si ce n'est pas dans un premier temps. Mais à l'heure actuelle, j'insiste, l'issue n'est pas claire et c'est pour cela qu'aucun parti ne pose comme condition de participer au gouvernement qui remplacera la tyrannie et qui sera, sans aucun doute, un gouver -nement de consensus. Nous ne considé -rons pas qu'il soit indispensable d'y par -ticiper. Bien entendu, nous ne participe -rions pas à un gouvernement qui n'irait pas au-delà d'un simple changement d'hommes à la Moneda et qui voudrait, par exemple, laisser intactes les structures de l'Etat fasciste. Nous participerons au gou -vernement quand le rapport des forces le permettra et quand la volonté du peuple l'imposera. Voilà pourquoi nous luttons. Mais en premier, c'est ce qui est à l'ordre du jour aujourd'hui, il faut en finir avec la dictature.
Propos recueillis par ASPI ; Moscou, août 1986.