DOSSIER CHILI Rebellion populaire
OU... Luis CORVALAN
Dans la lutte pour les transformations progressistes et révolutionnaires, notre parti a soutenu de 1956 jusqu'au coup d'Etat fasciste, la thèse selon laquelle il était possible de changements par la voie pacifique. Il l'a fait fermement et de manière conséquente face aux attaques de la droite et à l'incompréhension de la gauche (...) conditions d'alors. La victoire de Salvador Allende aux élections présidentielles de 1970 et les transformations révolutionnaires effectuées par son gouvernement démontrèrent que les communistes avaient raison. Nous avons suivi le chemin que nous nous proposions durant une période de mille jours. La défaite subie en 1973 n'invalide pas, à notre sens, la thèse que nous développions. Mais il serait naif de croire que dans les conditions actuelles, sous une féroce dictature terroriste qui veut se perpétuer par la force des armes, nous pourrions croire en la possibilité d'une voie pacifique ou des formes de lutte exclusivement pacifiques comme voudrait que nous le fassions l'opposition de centre-droite. (...)
Les formes concrètes de la lutte dans les conditions actuelles est une question qui se résoud dans un processus constant de pratique et d'élaboration théorique et politique. En septembre 1980 - sur la base de la nouvelle situation politique - nous avons revendiqué le droit du peuple à la rebellion contre la tyrannie. Nous lavons fait peu de jours avant le plébiscite par lequel Pinochet imposait la constitution fasciste qui soumet le peuple à l'état d'exception permanent. Il fallait se décider. Devions-nous nous croiser les bras et attendre que le temps fasse son travail en n'étant, dans le meilleur des cas, qu'une opposition relativement commode au
? Ou bien devions-nous rejeter l'institutionnalité fasciste par les mots et par l'action et, en conséquence avancer la rebellion et développer la lutte combative et multiforme des masses ?
Nous avons choisi la seconde voie. Le faire était notre devoir de patriotes et de révolutionnaires.
Les acquis de ces dernières années ne sont pas le seul fruit de nos efforts. Mais, si en 1980, nous n'avions pas compris ce que signifiait l'institutionnalisation du fascisme et si nous n'avions pas perçu les changements qui s'opéraient dans la conscience du peuple, nous n'aurions pas compris non plus les nouvelles exigences qu'imposaient la lutte. Plus concrètement, si nous n'avions pas revendiqué le droit du peuple à se rebeller, si nous n'avions pas dit fermement qu'il était nécessaire de mettre en pratique les formes de luttes les plus diverses, pacifiques et violentes, si sur ce terrain, nous n'avions pas démontré que nous étions capables de passer des mots à l'action, Pinochet et sa cour ne s'inquièteraient même pas et l'opposition de centre-droite serait dans une attitude d'attente.
Tout ce qui s'est fait ces dernières années pour impulser la lutte multiforme et décidée des masses, harceler la tyrannie par tous les moyens, ne lui offrir aucune trève, a été un facteur fondamental dans la formation d'un nouveau cadre politique du pays, a ouvert de nouvelles perspectives, a forgé un moral de combat ferme dans une partie appréciable du peuple et, explique bien l'intérêt et l'empressement de l'impé -rialisme américain et de certains secteurs de la bourgeoisie à trouver une solution qui soit de leur goût à cette situation conflictive. Le Front partriotique Manuel Rodriguez a également donné son apport à la naissance de ce climat, par des actions comme les sabotages des pylônes élec -triques qui exigent de hautes connais -sances spécifiques, de l'organisation et de l'audace.
Nous autres communistes pensons que l'évolution la plus probable des événements conduira à un affrontement décisif entre le peuple et a dictature. "Nous le voyons - dit le rapport au dernier plenum de notre comité central - comme soulèvement ou une insurrection de masse qui englobera toute la population, la majeure partie des forces politiques et sociales, et souhaitons le, également une partie des forces armées qui est contre la dictature. Il s'agit de parvenir à un état de rebellion généralisée qui puisse paralyser le pays : soulèvements populaires dans les principaux centres urbains avec la participation décidée du prolétariat industriel, des étudiants, des couches moyennes et des paysans. De telles actions se verraient renforcées par des coups majeurs qui accélèrent la paralysie du pays et qui contribuent à accélérer Leffondrement politico-moral des forces répressives. Ce processus culminerait dans la prise des principaux centres politiques du pays par les masses"
D'autre part, la mobilisation sociale qu'impulse le Commandement national des travailleurs (CNT) comme les idées de désobéissance civile et de non-violence active qui sont apparues du sein des partis qui compose le Bloc socialiste ou l'Alliance démocratique, font leur chemin.
La proposition d'aller vers une grève nationale de tout le pays créant à Pinochet
une situation d'ingouvernabilité, compte également le large soutien de l'opposition.
LE SOULEVEMENT EST POSSIBLE
Notre thèse sur un possible soulève -ment, les propositions et les idées que nous venons de citer contiennent, à notre sens, les principaux éléments qui pour -raient donner naissance à une voie originale, qui ne soit pas identifiable schématiquement avec la voie armée ou la voie non armée. Elle peut dans la pratique, s'approcher de l'une ou l'autre, être plus ou moins violente ou plus ou moins pacifi -que, selon l'ampleur du mouvement, la décision et la capacité combative des masses et des changements qui pourront se produire dans la mentalité et la conduite des forces armées et dans l'attitude qu'elle prendront au moment décisif.
Il n'y a pas de muraille de Chine entre l'une et l'autre forme de lutte. Elles ne sont ni antinomiques ni irréconciliables, mais complémentaires. Nous parlons quant à nous de rebellion et de soulèvement du peuple, d'autres parlent de désobéissance civile et d'ingouvernabilité du pays. Nous pouvons nous demander quelle est la différence conceptuelle existant entre les deux ? S'il y en a, c'est question nuances. Nous voyons dans toute ces propositions une attitude de lutte différente face à la dictature et une position révolutionnaire. Dans une certaine mesure, les protagonistes du processus social apprennent les uns des autres et nous recueillons et assimilons ce qui naît de la pratique des masses.
Luis CORVALAN Moscou, octobre 1985