Nous publions ci-dessous deux déclarations du secrétaire général du Parti communiste chilien, Luis Corvalan, qui vit à Moscou depuis 1976, date à laquelle il fut échangé contre le
DOSSIER CHILI dissident Boukovski. Dominique LEGRAND
Le premier de ces deux • textes extrait d'un article paru dans la revue soviétique Temps nouveaux en octobre 1985. L'autre est une interview acordée à la revue chilienne ASPI en août 1986. Moins d'un an donc sépare ces deux prises de position et, pourtant, elles sont bien différentes.
Dans l'une, celle de 1985, il est question de "rebellion populaire" et d'un "soulèvement de masse" comme la forme que prendra la chute de la dictature.
Dans la seconde, si Corvalan insiste beaucoup sur le dialogue avec les forces armées (et de façon particulièrement honteuse quand il parle de l'épisode de l'Unité populaire), on y cherche en vain toute allusion à un quelconque objectif insurrectionnel.
si en 1985, on parle de la "nécessité de mettre en pratique, les formes de lutte les plus diverses, pacifiques et violentes", toute allusion à cette même violence est écartée par une pirouette en 1986.
Il serait faux de croire qu'il s'agit là d'une déclaration isolée. On trouve la même tonalité dans un article d'un autre dirigeant du PC - également à l'extérieur, il est important de le préciser - Volodia Teitelboim. Ce dernier dans El Pais du 30 septembre 1986, réaffirme clairement le tournant pris par le MDP avant la grève générale de juillet 1986. (voir article page 3) "Un opposant aussi tenace à la
Les méandres du PC chilien
dictature comme l'est le MDP a exprimé sa disposition à dialoguer avec l'armée, excluant bien sûr Pinochet. Partie prenante de cette coalition de gauche, le Parti communiste qui, au Chili, est non seulement influent et puissant, mais également sensé, admet la possibilité pour les forces armées, avec l'accord général de l'opposition, d'être un des éléments qui participent à une première phase du processus de transition à la démocratie" . Signalons en passant que ce même Teitelboim ne recule pas devant le ridicule, qualifiant le Général Danus d"hirondelle qui pourrait contribuer au printemps". Et là encore, si l'on remarque une vague allusion au "droit à la légitime défense" du peuple, noyée dans un déluge de lauriers pour les militaires "anti-Pinochet", on est à cent lieues du "droit à la rebellion populaire".
Enfin, en décerhbre dernier, paraît un "Appel au dialogue pour une concertation démocratique" (Cf. Le Monde du 10 décembre 1986) signé - toujours à l'extérieur - par Corvalan pour le PC, Luis Maira pour la Gauche chrétienne et Clodomiro Almeyda pour le PS (Almeyda est rentré au Chili en mars dernier où il a été exilé dans le sud par Pinochet).
Les choses y sont précisées : "Il est possible, avec la participation active du peuple, de convenir sous certaines conditions, avec les forces armées, d'un réel processus de transition à la
démocratie". Sont écartées à la fois "la voie de la défaite militaire (de la dictature, ndlr.) et celle des négociations à l'intérieur du système" au profit de la "défaite politique de la dictature, voie difficile, mais sûre".
Le PC semble donc jouer la carte d'un départ de Pinochet sous les effets de manoeuvres politiques avec les militaires, l'opposition bourgeoise et l'impérialisme et paraît écarter toute perspective de renversement de la dictature par une mobilisation du peuple chilien qui imposerait la démocratie, des élections libres et une Assemblée constituante.
C'est donc un tournant radical qui s'est opéré. Le fait en soi n'est pas étonnant. La nouveauté c'est qu'il est porteur de crise au sein du PC, parce qu'il se heurte à une pratique suivie depuis près de quatre ans.
L'apparition des premières grandes manifestations anti-Pinochet vers 1982, jette dans la rue des franges entières d'une jeunesse très radicale, issue de la misère des poblaciones, qui veut en finir avec Pinochet et qui bien sûr, est peu perméable aux propos lénifiants de l'opposition bourgeoise : la différence de classe est trop importante.
A la violence des forces répressives répond, presque naturellement, la violence de ces jeunes pour qui la dictature signifie les perquisitions massives et les assassinats dans les poblaciones, le chômage, la soupe populaire, la survie au jour le jour. Signalons également que depuis plusieurs années, le MIR pratique des actions armées. (voir interview page 11).
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le tournant "rebellion populaire" du PCCh et surtout, la naissance du Front patriotique Manuel Rodriguez (FPMR) en décembre 1983. (Voir encadré page suivante) Rapidement, le devient la plus connue des organisations armées et la plus efficace. Sur ce plan, même s'il échoue, l'attentat contre Pinochet en septembre 1986, révèle spectaculairement le degré de préparation et
Formellement, le PC et le FPMR n'ont aucun lien ; mieux, les membres du PC qui rejoignent le Front quittent automatiquement le PC. Le FPMR se veut "le bras armé du peuple chilien" et n'est pas "un nouveau parti politique". Et de fait, la pratique armée du FPMR est en osmose avec la ligne de "rebellion populaire"
Mais le changement de cette dernière est facteur de crise à la fois au sein du PC et par rapport au FPMR. Car ce cours
"soulèvement et rebellion populaires" s'est traduit dans la pratique des militants du PC, surtout chez les jeunes qui ont été recrutés sur cette lignelà et qui, pour la plupart, ignorent tout de la politique du PC avant 1973, pendant
Le FPMR n'a pas de ligne politique propre, jusqu'à présent, celle du PC lui en tenait lieu. Mais son existence même, ses actions armées qui ont repris après la répression subie pendant l'état de siège, sont difficilement conciliables avec ce dialogue que veut ouvrir le PC avec les
Il semble bien que les secteurs jeunes du PC aient du mal à comprendre qu'on soit passé aussi vite de la préparation de l'insurrection aux bras tendus à Matthei,
Les mois qui viennent seront décisifs pour voir quelle sera l'évolution de cette
Dominique LEGRAND; 1er mai 1987