Vingt ans après la guerre des six jours
EDITORIAL
1967 - 1987
A l'aube du 5 juin 1967, l'armée israélienne - formidable puissance militaire d'un Etat à vocation guerrière qui, avec seulement quatre millions d'habitants aujourd'hui, dispose de la septième force aérienne mondiale - fondait sur trois de ses voisins : l'Egypte, la Jordanie et la Syrie. En six jours de combat, le commandement sioniste parvenait à ses fins : achever l'occupation des dernières parties de la Palestine du mandat colonial britannique (1918-1948) encore sous souveraineté arabe - la Cisjordanie annexée par la Jordanie et le secteur de Gaza administré par l'Egypte ; s'emparer de "zones stratégiques" pour accroître l'avantage militaire d'Israël face à ses ennemis les plus redoutables - au sud, le Sinai face à l'Egypte, et au nord-est, les hauteurs du Golan face à la Syrie. L'armée d'un Etat de 20 800 km2 contrôlait, le 10 juin 1987, 102 400 km2.
L'EXPANSION D'ISRAEL
Ainsi, ce vingtième anniversaire renvoie immanquablement à un autre, dont l'échéance se rapproche : le quarantième anniversaire du vote de l'assemblée générale de l'ONU, le 29 novembre 1947, en faveur du partage de la Palestine en deux Etats, arabe et juif. Ce dernier se voyait attribuer 55% de la superficie du pays, alors que les Juifs - dont l'écrasante majorité était constituée d'immigrants fuyant les affres de l'antisémitisme européen et canalisés vers la Palestine par le mouvement sioniste - ne constituaient que le tiers de la population du territoire et n'en possédaient que 6%. Même cette iniquité flagrante ne pouvait satisfaire les chefs des bandes armées sionistes. En quelques mois de combats et de massacres, ils ajoutèrent 6 500 km2 aux 14 300 que leur avait attribués l'ONU et où les populations juive et arabe étaient sensiblement égales, en s'assurant qu'il ne resterait sur les 20 800 km2 ainsi conquis qu'une faible minorité d'Arabes palestiniens.
L'Etat d'Israël était né. Il portait en lui, par une cruelle ironie de l'histoire, certains des traits marquants de la "bête immonde" dont une partie des victimes désignées avait été embrigadée par l'entreprise sioniste : racisme, militarisme, expansionnisme. A ces traits, s'en ajoutait un autre, spécifique, en contradiction totale avec les rêves autarciques des sionistes les plus utopistes : la dépendance.
Celle de l'Etat d'Israël est un cas limite à l'échelle mondiale. Aucun autre Etat n'est aussi dépendant au plan économique et militaire que ne l'est l'Etat sioniste à l'égard de l'impérialisme américain. Et c'était inévitable : un Etat avec une population aussi réduite (700 000 Juifs en 1948), fondé sur l'expulsion d'un nombre plus élevé d'autochtones appartenant à un ensemble national incomparablement plus grand, un tel Etat ne pouvait subsister qu'en entretenant une force militaire supérieure à celle de ses ennemis et donc totalement disproportionnée avec ses ressources propres. Seul l'impérialisme américain avait à la fois, assez de moyens et de motivations pour l'entretenir. En échange, Israël sera un Etat mercenaire de l'impérialisme, dans la région arabe certes, mais aussi du Sri Lanka à l'Amérique centrale en passant par l'Afrique.
Ces traits congénitaux de l'Etat sioniste allaient se développer au fil des ans. La guerre de juin 1967 constituera une étape décisive de ce processus qui atteindra son paroxysme, dix ans plus tard, avec l'arrivée au pouvoir en Israël du Likoud de Menahem Begin, incarnation de l'arrogance chauvine et du mépris raciste les plus bornés. La folle équipée militaire du Likoud au Liban, en 1982, montrera l'Etat d'Israël dans sa nudité, débarrassé des oripeaux de l'hypocrisie social-sioniste. Une grave crise morale en résultera, rompant le consensus national pour la première fois en temps de guerre.
Aujourd'hui encore, vingt ans après la campagne des six jours, la classe dirigeante d'Israël reste divisée sur le moyen de préserver le contrôle des territoires palestiniens alors conquis : phagocytose pure et simple, comme le prône le Likoud, avec maintien de l'apartheid en vigueur et, à terme, expulsion des autochtones (en ce sens, il est vrai que le rabbin fasciste Meir Kahane ne fait que dire tout haut ce que nombre de dirigeants du Likoud pensent tout bas) ; ou création d'un bantoustan palestinien ceinturé de colonies sionistes, comme le proposent les travaillistes dirigés par Shimon Pérès, et dont la gestion serait confiée à leur vieux compère, le roi Hussein de Jordanie.
LA CAPITULATION ARABE
Si, en 1987, le débat politique en Israël se pose encore en ces termes, c'est que la victoire sioniste de 1967 renvoie à son corollaire : la défaite arabe.
Bien que la guerre des six jours ait porté un coup mortel aux nationalismes bourgeois et petits-bourgeois arabes, incarnés par le pouvoir nassérien en Egypte et le régime bassiste de gauche en Syrie, ses véritables fruits politiques ne viendront à maturité que dix ans plus tard : quand Sadate, l'anti-Nasser, inaugurera le processus des accords de paix séparés avec l'Etat sioniste, dont l'étape jordanienne est aujourd'hui à l'ordre du jour. Il aura fallu qu'entre-temps, le principal contrepoids politique et moral de la défaite de juin 1967, la montée fulgurante du mouvement armé des Palestiniens réfugiés dans les pays limitrophes d'Israël, subisse les assauts répétés de ses "frères", les régimes arabes : écrasement en Jordanie en 1970-1971 ; musellement au Liban par la Syrie de Hafez El-Assad en 1976-1977. Les assauts récents du mouvement Amal, soutenu par la Syrie, contre les camps palestiniens au Liban, consolidant à cet égard les résultats de l'invasion israélienne de 1982, contribuent à créer les conditions de l'étape jordanienne, même si par ailleurs le régime syrien risque d'en être le premier lésé. Déjà en 1976-1977, il avait préparé le terrain à la trahison de Sadate, dont il avait lui-même fait les frais.
Dans ce Proche-Orient où les vents réactionnaires sont aujourd'hui dominants, y compris ceux de l'intégrisme musulman, seules quelques poches de luttes progressistes de masse subsistent, dont la plus importante est, sans nul doute, la résistance des masses palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza à l'occupation israélienne. Le chemin est encore long avant que n'émerge un mouvement autonome du prolétariat, transcendant les frontières étatiques et les différences nationales, ethniques et
Hélas, plus la perspective socialiste restera lointaine, plus le Proche-Orient s'enfoncera dans la barbarie.