Plus d'un an après son accession triomphale à la présidence, en février 1986, Corazon Aquino vient une nouvelle fois de passer avec succès un test de popularité, à l'occasion des élections législatives du 11 mai 1987, aux Philippines. Les résultats complets du vote ne sont pas encore connus, mais les candidats gouvernementaux doivent emporter au moins 20 - et peut-être 22
Pour la première fois, la gauche radicale se présentait, sous le sigle d'Alliance pour une nouvelle politique (ANP), dans une joute électorale nationale. Il est encore difficile d'analyser le résultat qu'elle a obtenu, en l'absence de pourcentages précis. Mais, si la campagne elle-même semble avoir été relativement bonne en termes de mobilisation militante et d'agitation politique, la performance électorale de la gauche populaire semble par contre avoir été décevante.
Front national démocratique, puis, en 1987, le vote de la Constitution, l'avortement des négociations de Paix et la campagne législative. La presse du parti, comme Ang Bayan, s'est faite à nouveau plus doctrinale. Le débat semble s'être, provisoirement au moins, tari. Il est possible, par exemple, que la revue Praktika cesse de paraître.
L'AVENIR DU DEBAT
On comprend aisément qu'il n'est pas facile d'organiser une discussion fondamentale, aux facettes multiples, dans une situation politique instable et des conditions de clandestinité maintenue. Mais en 1986 déjà, le PCP a traversé une période de crise politique. Il a pourtant connu, cette année là, un élargissement de sa démocratie interne. Les textes de discussion nous sont connus, qu'ils émanent d'organes nationaux l'autocritque présentée par le Bureau politique —, d'organes sectoriels, d'unités locales ou d'individus, manifestent une réelle qualité, une réelle maturité. La rapidité avec laquelle de tels documents ont été écrits, la clarté des arguments, qu'il y avait là beaucoup plus qu'un débat
Vu l'ampleur des questions soulevées, il semble cependant douteux que ce débat aît eu le temps de mûrir suffisamment. L'acuité des désaccords qui semble s'être manifestés en ce qui concerne la politique à suivre sur les négociations de Paix et la campagne électorale en témoignent (30).
On peut espérer que la discussion ouverte en 1986 se poursuivra à l'avenir, pour le bénéfice des militants philippins d'abord, mais pour celui des militants d'autres pays aussi qui discutent eux même de difficiles questions tactiques et stratégiques et qui ont beaucoup à apprendre de l'expérience révolutionnaire des Philip-
(30) Nous aborderons ces questions dans un prochain article. Notons par exemple que Joma Sison a, dans une interview, très violemment critiqué la politique de négociation poursuivie fin 1986 par la direction du NDF. Voir Solidaridad Il vol. 10, nº3 & 4, p. 3.
— des 24 sièges de sénateurs et les deux-tiers des 200 sièges de députés.
On peut tenter de tirer brièvement les premières leçons de ce scrutin.
Selon la nouvelle Constitution, adoptée en février 1987, la structure de l'assemblée nationale, aux Philippines, est calquée sur celle du Congrès américain. Vingt-quatre sénateurs et deux cent députés de la Chambre basse devaient être élus le 11 mai dernier, les premiers sur une liste nationale, les second par circonscriptions
Quatres listes nationales s'opposaient:
- La liste présidentielle, Lakas ng Bayan (Force de la Nation) pour laquelle Corazon Aquino a vigoureusement fait
- La Grande alliance pour la démocratie (GAD), avec comme chef de file Juan Ponce Enrile, ancien ministre de la Défense du dictateur Ferdinand Marcos, ancien ministre de la Défense du premier gouvernement Aquino, entré en opposition ouverte à la fin de l'année 1986.
- Le Kilusang Bagong Lipunan (KBL) ou Mouvement pour la Nouvelle Société, le parti officiel de la dictature Marcos.
- L'Alliance pour une nouvelle politique (ANP) qui regroupe trois organisations de la gauche militante : le Partido ng Bayan (PnB), constitué en août 1986 et animé nationalement par d'anciens détenus politiques : la coalition d'organisations de masse Bayan, constituée en 1985, qui regroupe notamment la centrale ouvrière KMU (1), constituée en 1980, et la centrale paysanne KMP (2), consituée en 1985 ; et les Volontaires pour la Démocratie Populaire (VPD dans son sigle anglais), constitués à la mi-1986, animés en particulier par le père Edicio de la Torre (ancien dirigeant des Chrétiens pour la Libération nationale) et Horacio "Boy" Morales (ancien dirigeant du Front national démocratique), tous deux emprisonnés sous Marcos.
D'autres formations de gauche, comme
PHILIPPINES
Les élections législatives
de mai 1987
l'organisation socialiste Bisig, ont fait campagne pour les candidats de l'ANP, là où ils se présentaient. Kaiba, le nouveau Parti des femmes, a aussi présenté quelques
A Mindanao et dans les îles Sulu, dans le Sud de l'archipel d'importantes communautés musulmanes, le MNLF (3) a appelé au boycott des élections. Le cessez-le-feu signé entre le gouvernement et le MNLF s'est en effet brisé le 9 mai dernier, peu avant les élections.
UNE NOUVELLE VICTOIRE POUR AQUINO
Le décompte officiel des voix étant extrêment lent, les résultats exactes ne sont pas encore connus, mais les tendances
La participation électorale a été fort élevée : 80 à 85 % des 26,3 millions d'électeurs (sur une population de 57 millions d'habitants) se sont présentés devant
Le phénomène mérite d'être noté. Le jeu électoral philippin reste profondément marqué par le clientélisme; mais il semble aussi que l'aspiration démocratique s'incarne à nouveau, aux yeux de la population, dans ce type d'élections. Le modèle américain et l'appel au civisme lancé par l'Église ont dû jouer en ce domaine aussi leur rôle. mais les Philippines bénéficient d'une tradition électorale assez ancienne et sortent à peine de 14 années de dictature personnelle : c'est probablement là l'un des facteur les plus importants que la gauche militante doit analyser.
L'importance de la participation électo-
(1) Kilusang Mayo Uno, ou Mouvement du
(2) K MP, Mouvement paysan des Philip-
(3) MNLF, sigle anglais du principal mouvement politique dans la communauté musulmane (Moro), le Front national de libération Moro, dirigé par Nur Misuari.
rale a certainement favorisé les candidats soutenus par Corazon Aquino, car ces élections représentent pour elle un nouveau triomphe personnel. Les candidats du Lakas ng Bayan ne se sont pas battus sur un programme de législature mais sous le drapeau de la présidente, ce qui a permit de faire élire des inconnus ou des nouveaux venus dans le jeu électoral, transcendant ainsi le poids traditionnel des personnaliprésente, Corazon Aquino représente donc un facteur politique propre, relativement durable. Veuve et victime de la dictature, elle a été successivement légitimisée par les urnes (l'élection présidentielle du 7 février 1986), puis par le "parlement de la rue" (la mobilisation populaire du 22-25 février 1986 qui a forcé Marcos à fuir le pays) et a été enfin quasisanctifiée par la très puissante Église catholique des Philippines.
Le chantage permanent au coup d'État exercé par la droite militaire, face auquel elle apparaît aux yeux de la population comme une garantie de stabilité, le vote de la Constitution, en février 1987, et maintenant les élections législatives ont renouvelé cette légitimité.
Le rejet du passé dictatorial et le rôle de Corazon Aquino sont pour beaucoup dans la défaite du GAD et du KBL, deux mouvements associés à l'ancien régime et qui ont dépensé des fortunes dans la joute électorale. La défaite de l'extrème-droite assure une certaine stabilité au régime Aquino mais, grâce à ses appuis dans l'armée, la présidente peut continuer à exercer une pression constante et ne va pas s'en priver. Les casernes ont, à l'occasion des législatives, manifesté une nouvelle fois leur défiance vis à vis du gouvernement. Des rumeurs de mutineries ont été largement diffusées après le scrutin et, le 24 mai, de 20 000 à 30 000 manifestants se sont réunis, à l'appel du GAD et du KBL, construisant de vastes barricades avec des bus aux pneux crevés et occupant 24 heures durant les environs du quartier général de l'armée et d'un corp de police. Sans représenter un danger immé diat, cette pression permanente sert bien les intérêts de Washington en contribuant à renforer le sentiment d'insécurité et, donc, le contrôle que les États Unis peuvent exercer sur le pays.
La popularité de Corazon Aquino, à la tête d'un État et d'un gouvernement bourgeois, pose de difficiles problèmes à la gauche militante. Mais elle ne doit pas cacher le réveil de la vieille politique traditionnelle des grandes familles provinciales. Le népotisme n'épargne pas la présidente elle même; Corazon Aquino ne s'est pas privée d'apporter son soutien à ses proches. Dans bien des circonscriptions, des alliances se sont nouées entre le Lakas ng Bayan et des personnalités locales liées à l'ancien régime. Dans d'autres, les "familles" concurrentes se sont âprement disputées la reconnaissance officielle de Malacañang, le palais présidentiel. La Chambre basse sera avant tout le parlement des élites traditionnelles et
L'ANP, sans moyens financiers, n'a pas pu gagner la joute électorale, malgré l'activisme déployé durant la campagne. Elle n'obtiendra aucun sénateur et, semble-t-il, moins de 5 parlementaires. Même dans des circonscriptions très populaires, comme celle de Malabon-Navotas, dans la zone portuaire du Nord de Manille, ses candidats n'ont pas réussi à percer. Lean Alejandro, secrétaire général de Bayan et enfant du pays, se présentait dans cette localité où un intense travail de masse a été poursuivie des années durant. Il appelait, à l'ocasion de sa campagne, à rejeter la politique de l'argent et des armes, mettant l'accent sur les besoins sociaux d'une population particulièrement démunie. Mais il semble n'avoir obtenu que la troisième place, derrière une candidate de la "famille" Aquino et un candidat du Parti Nacionalis-
La déception, sensible, à la vue des résultats tient probablement, pour une part, au fait que de nombreux militants espé raient que la base de masse du mouvement s'exprimerait directement sur le plan électoral. Or, l'expérience en ce domaine, dans de nombreux pays montre que ce n'est généralement pas si simple. Il faut du temps et de l'expérience pour s'imposer sur ce
QUEL AVENIR POUR UNE GAUCHE LEGALE
Le bilan de cette première campagne électorale va certainement réveiller la discussion, au sein de la gauche militante, sur l'importance qu'il faut accorder à ce terrain
Il n'est d'ailleurs pas certain, qu'à l'échelle du pays tout entier, le mouvement national-démocratique clandestin ait pleinement mobilisé ses forces pour soutenir la campagne de l'ANP. Or, fin novembre doivent avoir lieu les élecprovinciales et municipales - en principe plus faciles pour la gauche militante que des élections à l'assemblée nationale. Il s'agira d'élire 72 gouverneurs de province et près de 1 500 maires. Mais de telles campagnes exigent d'importants investissements financiers et ce d'autant plus que les règlements électoraux sont particulièrement inégalitaires, en ce domaine, aux
Autre obstacle, la répression frappe. Plus d'une vingtaine de militants de l'ANP, semblent-il, ont été tués par des nervis, lors de la dernière campagne, pourtant l'une des moins sanglantes dans l'histoire
Fidel Agcaoili, président de l'ANP a dénoncé, à l'occasion d'une conférence de presse, "une campagne systématique, concertée et institutionnalisée lancée par tout l'appareil du gouvernement, ses alliés dans la hiérarchie de l'Eglise, les media et les milieux d'affaires, afin de nous discrédi-
La répression parallèle ne s'est pas interrompue avec la fin de la campagne électorale. Le 8 juin, Bernabe Buscayno a été victime d'un attentat meurtrier. Il n'a été que blessé par balle, à Manille, mais un caméraman de télévision a perdu la vie. La "cible" choisie, très probablement par des militaires, est particulièrement symbolique. Mieux connu sous le nom de Kumander Dante, Bernabe Buscayno a été l'un des principaux dirigeants de la Nouvelle armée du peuple, la guérilla animée par le Parti communiste des Philippines. Arrêté, il a passé dix ans en détention sous le ré gime Marcos et n'a été libéré qu'après la "révolution de février" 1986. Il est aujourd'hui l'un des dirigeants les plus connus du Partido ng Bayan.
Le combat poursuivi par l'ANP, le PnB et les autres formations de la gauche militante ne concerne pas seulement le terrain électoral. C'est, aussi, un combat constant pour le droit à l'existance légale d'une gauche radicale, marxiste, dans l'archipe)
(4) Cité par James Clad, Far Eastern Economic Review du 4 juin 1987, p. 41.