Voilà un an déjà, nous avons évoqué les débats qui se déroulaient au sein de la gauche philippine (1). Nous revenons, dans l'article qui suit, sur certaines des discussions de fond qui se sont faites jour, en 1986, au sein du mouvement communiste.
Nous nous appuyons, pour ce faire, sur de nombreux entretiens avec des militants, membres du Parti communiste des Philippines
(PCP) ou d'autres organisations radicales. Par ailleurs, un certain nombre de documents internes du PCP sont, au fil des mois, tombés de fait dans le domaine public, ce qui nous autorise à en faire état (il serait incorrect de notre part d'utiliser ainsi des textes qui seraient
Paul PETITJEAN
Le Parti communiste des Philippines s'est rapidement développé, à la fin des années 1970 et au début des années 1980.
Du fait même de cette croissance, de nouveaux problèmes politiques sont apparus et ont commencé à être discutés dans des cercles restreints.
Mais il a fallu l'expérience traumatisante de la campagne présidentielle de 1985-1986, l'échec de la politique de boycott actif préconisée par la direction du parti et la chute inattendue de la dictature Marcos, pour que le débat s'étende brusquement à l'ensemble de l'organisation.
Grâce à l'opiniâtreté du combat qu'il a poursuivi, près de 15 ans durant, contre le régime de loi martiale, le PCP avait fait plus que toute autre formation politique pour préparer le soulèvement antidictatorial de février 1986. Et pourtant, le parti s'est retrouvé marginalisé alors même que des centaines de milliers, des millions de personnes descendaient dans la rue, exigeant la démission du président-dictateur,
Ferdinand Marcos
LA CIRCULAIRE DU 23 DECEMBRE 1985
Face à ces événements, la direction du
PCP a appelé toutes les unités du parti à discuter des raisons de ce coûteux revers.
Trois mois après, le bureau politique BP a adopté un premier bilan autocritique de la politique qui avait été adoptée, au nom du parti, par le comité exécutif du comité central (CE-CC), en décembre 1985 (3).
Le CE-CC du PCP a défini sa position sur les élections présidentielles dans une circulaire intérieure adressée à "toutes les unités du parti" et datée du 23 décembre
1985 (4). Prônant le boycott actif, il répond à cette occasion aux arguments de ceux, nombreux, qui, dans le PCP, mettent en garde la direction contre le danger d'isolement. Ce document sera, après la chute de Marcos, au cœur des controverses
Une année de débats
dans le Parti communiste
ments que nous voulons présenter ici. internes du parti.
L'appel à des élections présidentielles anticipées est, note le CE-CC, une "Nouvelle manœuvre" de la part du régime. Marcos cherche à s'assurer une nouvelle légitimité et veut prendre de vitesse le mouvement démocratique en plein développement. Étroitement contrôlées par la dictature, ces élections ne laissent pratiquement aucune chance à l'opposition, la loi martiale pouvant toujours être imposée
UNE MANOEUVRE IMPERIALISTE ?
L'appel a des élections anticipées réaussi aux préoccupations "Il est clair que l'impérialisme US appuie Marcos afin que ce dernier reste au pouvoir jusqu'en 1992 (...) L'opposition bourgeoise est encouragée à participer aux tionnaires et bourgeois aux projets et programmes de l'impérialisme US aux Philippines. "L'intention des Etats-Unis est de donner la chance aux rivaux réactionnaires
(1) Voir Paul Petitjean, "Les débats au sein de la gauche révolutionnaire" (Inprecor n° 220
"Trois mois après la "révolution de février": l'évolution de la gauche qui a participé à la campagne Aquino" (Inprecor n° 221 du 9 juin 1986), "Le PCP fait son autocritique" (Inprecor n° 222 du 23 juin 1986).
Nous ne reprendrons pas ici l'ensemble des thèmes abordés dans cette série d'articles, comme celui, pourtant fort important, du front uni. Notons cependant que la discussion s'est poursuivie à ce sujet, aux Philippines et dans l'émigration, comme en témoigne un virulent article de E. San Juan, Jr., "New Dangers, New Opportunities, Revolutionary Struggle in the Philippines", Foward Motion , janvier-février
(2) Les documents auxquels nous nous réfèrerons soit ont été diffusés assez largement, restés effectivement internes) (2). Ce sont avant tout ces docu-
Pas plus qu'il y a un an, nous ne prétendons aujourd'hui fournir un tableau complet et équilibré des positions qui se sont manifestées au sein du PCP. Mais les données nouvelles que nous possédons, concernant le bilan critique de la politique du Parti communiste autour de février 1986, nous paraissent suffisamment intéressantes pour mériter que l'on y revienne. Nous traiterons dans un autre article de l'évolution des débats au sein de la gauche philippine, en de Marcos de partager le pouvoir et les privilèges qui on été monopolisés pendant longtemps par le camp fasciste (...) Ainsi, la transition sera habilement préparée dans le cas où Marcos meurt ou qu'on se débarrasse de lui opportunément à une date fu-
"L'opposition légale est divisée en trois camps. Les partis bourgeois conservateurs sont pour les élections et ils y participent. Les principales organisations et alliances de masse sont résolument contre le projet USMD (US-dictature de Marcos, ndir) et se préparent à boycotter l'élection-éclair. Au milieu, les organisaanti-fascistes démocratiques qui sont basées à Metro-
Manille sont divisées sur la question de la participation ou du boycott".
La formation du tandem Corazon Aquino-Salvador Laurel (5) "ne fait que montrer la prédominance des tendances conservatrices du côté des oppositions bourgeoises". Pourtant "il y a des désaccords au sein de la majorité des organisations antifascistes et progressistes des forces centristes dans les centres urbains. (...) Malgré leur conviction de la justesse et de la en dehors des frontières organisationelles du
PCP, soit ont déjà été cités ou présentés dans la presse légale ou clandestine.
(3) Le Bureau politique et le Comité exécutif sont deux organismes différents, le BP comprenant peut-être trois fois plus de membres que le
CE. Tous deux sont responsables devant le Comité central. Les initiales en tagalog
(philippin) du CE-CC sont KT-KS et se retrouvent parfois telles quelles dans des documents en anglais.
(4) Cette circulaire est en tagalog. Nous utilisons ici une traduction non-officielle.
(5) Corazon Aquino, aujourd'hui présidente, était présentée par la coalition Laban ( Combat)
lancée à l'origine par son défunt mari, alors que
Salvador L aurel, aujourd'hui vice-président, était le candidat de la coalition conservatrice
UNIDO.
moralité du boycott de l'élection-éclair, la majorité d'entre elles craignent que le résultat d'un boycott soit (...) leur isolement des masses. A cause de cela, la plupart d'entre elles ont appelé à la participation. On a aussi assisté à des hésitations passagères du côté des organisations de masse et alliances progressistes (...)
Les élections anticipées vont dominer, plusieurs mois durant, la vie politique du pays, note le CE-CC. Elles représentent "une bonne occasion d'exposer à fond et de manière efficace le programme révolutionnaire du parti (...) Le peuple verra la véritable nature des rivaux de Marcos et ? de leurs promesses et de leurs actions. Les supercheries et les objectifs antipopulaires de l'impérialisme US seront clairement démasqués. D'un autre côté, il existe aussi un danger important qu'un grand nombre de personnes soit attiré vers le réformisme bourgeois, surtout dans les rangs des forces centristes dans les centres urbains (...)
"Considérant tout ces éléments la tactique la plus appropriée et la plus correcte du parti en ce qui concerne l'élection-éclair est : lancer une forte campagne de boycott (...) Combiner ce ci avec d'autres luttes politiques et économiques de caractère tactique afin d'orienter toutes les facettes de la lutte du peuple contre la dictature fasciste au travers d'une campagne de boycott, de luttes tactiques sectorielles et multi-sectorielles, de la guerilla urbaine et rurale" (à l'exclusion, le texte précise plus loin, d'attaques contre les centres de vote, le jour du scrutin).
QUATRE RAISONS POUR BOYCOTTER
Il y a quatre raisons fondamentales à une telle tactique de boycott. Premièrement, participer serait cautionner la manœuvre du régime et tromper le peuple. Deuxièmement, la dictature contrôle le jeu électoral et le mouvement révolutionnaire ne peut rien y changer : "pas une seule des revendications minimums pour un scrutin 'propre et honnête mises en avant par l'opposition progressiste légale fut accordée. Cela ne fait que montrer qu'on ne peut rien attendre des élections. Les résultats sont prédéterminés. Le scrutin ne sera qu'un spectacle. Aucune avance ne peut être faite par le peuple et le mouvement révolutionnaire en participant à cette machination (...) Troisièmement, pas un seul de leurs candidats ni de leurs partis n'est porteur d'un véritable programme à contenu national et démocratique. On ne peut pas compter sur les rivaux réactionnaires de Marcos pour promouvoir les intérêts fondamentaux nationaux et démocratiques du peuple. Ce qu'ils représentent en vérité, ce sont leurs propres intérêts réactionnaires et fractionnels (...) et si nous participons ensemble avec eux,, nous ne ferons que devenir de simples partisans des réactionnaires anti-Marcos dans le cadre d'une renaissance du réformisme bourgeois". Bref, une participation à l'élection-éclair serait contraire aux intérêts fondamentaux du de la révolution. (...) Quatrièmement, le devoir fondamental et principal du mouvement révolutionnaire est d'éclaircir le peuple et lui montrer la voie corecte d'action et de lutte. Il n'y a aucun fondement pour la crainte ressentie par quelques-uns, que nous pourrions nous trouver isolés du peuple, puisque la majorité de gens votera quand même, indépendamment de ce que nous faisons. (...) Même aujourd'hui la majorité est capable de ne pas se laisser duper quant à la nature et aux objectifs véritables de l'élection-
Il faut, dans ces conditions, accepter "l'aliénation et la séparation provisoires d'alliés qui prennent le parti de la participation et du soutien à l'opposition bourgeoise conservatrice". La période électorale "est aussi une préparation pour une protestation large contre la dictature et pour une campagne de masse à la suite de
La position du CE-CC avait la force de la cohérence et présentait de façon apparemment rigoureuse le point de vue révolutionnaire face à des élections contrôlées par une dictature, manipulées l'impérialisme, dominées y compris dans le camp de l'opposition légale par des forces bourgeoises. Pourtant, rien de ce qui était annoncé dans cette circulaire ne s'est réalisé. La mobilisation démocratique de la population a boulversé tous les scénarios préétablis, transformant la campagne électorale en une vaste lutte antidictatoriale. Loin d'assurer un "nouveau mandat" au régime, les élections ont, de ce fait, mis à jour toutes les contradictions de la dictature et de la politique américaine.
Personne n'avait véritablement prévu ce qui allait se passer. Mais nombreux étaient ceux qui, dans et hors du PCP, avaient compris, dès la fin 1985, que les présidentielles du 7 février 1986 ne seraient pas des élections comme les autres et qu'il fallait les analyser comme un moment important de la lutte contre la dictature. Le climat politique était incendiaire. Contrairement à ce qu'affirmait le CE-CC, les résistances au boycott ne s'exprimaient pas seulement à Manille, mais dans de nombreuses provinces aussi, comme à Negros, Mindanao, Cebu, Ilocos où les militants du PC ont participé sous des formes diverses à la campagne électorale.
L'AUTOCRITIQUE DE MAI 1986
L'échec de la campagne de boycott a été rapidement si patent que les directions régionales ont, de fait, appliqué de manière différenciée la politique prônée par le CE-CC. Or, il semble bien que dans la majorité des cas, c'est précisemment là où la campagne de boycott a été le plus vigoureusement menée, que l'isolement des forces nationales démocratiques (6) a été le plus grave, comme à Manille (où les organisations de masse ont fait activement campagne pour le boycott, organisant des manifestations de rue, des caravanes de véhicules dans les banlieues ou de bateaux sur la rivière Pasig (7)). L'épreuve était rude pour un mouvement dont la base de masse s'évalue en millions et non plus, comme dix ans auparavant, en milliers.
En mai 1986, une autocritique publique est parue dans Ang Bayan , l'organe du Comité central du PCP (8). L'autocritique est substantielle. "Au cours de toute cette période de 17ans (depuis sa création, ndlr) le parti et les forces révolutionnaires qu'il dirige ont contribué énormément à démasquer, isoler et affaiblir le régime, conduisant à sa chute. Pourtant, quand le peuple a vu dans l'élection présidentielle éclair du 7 février une possibilité de frapper un coup
(6) On appelle "national démocratique" le mouvement légal, semi-légal ou clandestin qui se reconnaît dans le programme de révolution national démocratique proposé par le PCP
(7) On appelle "national démocratique" le mouvement légal, semi-légal ou clandestin qui se reconnaît dans le programme de révolution national démocratique proposé par le PCP.
(8) "Party conduct assessment, says boycott policy was wrong", article éditorial d'Ang Bayan vol. XVIII, nº3, mai 1986, Pp. 1-3. Nous avions déjà présenté cette autocrique dans l'article d'Inprecor du 23 juin 1986, mais sans avoir encore eu connaissance du texte complet
paralysant contre le régime de Marcos, un qui évoluait rapidement. C'est uniquement
BOOT
Manifestation étudiante pour le boycott des élections de Février et contre les bases US (DR) mémorandum du CE-CC a considéré cette élection simplment comme 'une bataille politique bruyante et creuse' entre des fractions des classes dominantes. Et quand les masses éveillées et combatives se sont mobilisées de façon spontanée mais résolue pour chasser le régime haï, entre les 22 et 25 février, le parti et ses forces n'étaient pas là pour les diriger. En grande partie, le parti et ses forces étaient sur la touche, incapable de diriger ni d'influencer les centaines de milliers de gens qui se mobilisaient (...) Cette situation a développé à cause de la politique officielle du parti, élaborée par CE-CC, celle de lancer une campagne de boycott active et vigoureuse, politique basée - comme l'a montré la suite des événements - sur une lecture incorrecte de la situation politique. Une évaluation menée récemment par le bureau politique du comité central a caractérisé la politique du boycott comme une faute tactique majeure". (9)
Le CE-CC, note le BP, avait surestimé la capacité des Américains de contrôler la vie politique locale, sous-estimé la détermination des réformistes bourgeois, ignoré l'ampleur des contradictions qui se manifestaient au sein même de l'armée et "surtout, mal compris les sentiments antifascistes profonds des masses et la disponibilité de ces dernières d'aller au-delà des limites du processus électoral dans leur détermination de mettre fin à la dictature fasciste. Comme la pratique l'a montrée par la suite (...) l'élection et les événements majeures qu'elle a déclenché ont constitué le point culminant de la lutte prolongé du peuple contre le régime de Marcos (....) Ceci étant le cas, il fut tactiquement nécessaire pour les forces révolutionnaires de participer de manière critique à l'élection-éclair afin de combiner efficacement et d'utiliser toutes les formes de luttes, de se mettre à la tête des masses politiquement actives et de maintenir une souplesse et une démarche active face à une situation
OUT THE US. TH FLEET
FROM PHIL. TERRITORY
QUE OF FIL de cette manière-là que les forces révolutionnaires auraient pu maximaliser leurs capacités politiques et militaires et engranger les bénéfices les plus grands possibles dans les circonstances données.
"La politique du boycott nous a fait perdre toutes ces possibilités. (...) Ceci a montré une compréhension insuffisante des taches de direction politique dans une qu'un manque d'appréciation du niveau actuel de participation des masses dans les luttes révolutionnaires et une confusion concernant les besoins réels de la lutte armée révolution-
Bien que nous ayons raté des possibilités importantes, politiques aussi bien que militaires et que nous ayons subi d'autres conséquences négatives à cause de notre politique de boycot erronée, il reste vrai que les événements de février dernier ont représenté une grande victoire pour notre peuple et ses luttes pour la liberté véritable et la démocratie".
L'EXPERIENCE DE LA REVUE PRAKTIKA
Tout en se terminant sur une note optimiste ("l'avenir est radieux"), l'article autocritique d'Ang Bayan appelait a développer "l'esprit démocratique" dans le parti pour poursuivre la discussion. Le débat s'était en fait déjà engagé dans les rangs du PCP, dès après l'expérience de février, mais de façon encore fragmentée, localisée En mai, cependant, est paru le premier numéro d'une revue de débat fort originale, Praktika. Elle offre en efet au lecteur un choix d'articles de la discussion interne au
Cette revue, imprimée et assez largement diffusée, est publiée sous la responsabilité d'un organisme régulier du parti, engagé dans le travail urbain (10). Le premier numéro, daté du 14 mai 1986, reprend pour l'essentiel des textes écrits peu après le renversement de la dictature et critiquant
BOYCOTT
SNAP POLL
MAKABAY** la politique de boycott. Il comprend aussi un intéressant article sur les leçons de la crise du Parti communiste de Thailande. Le deuxième numéro, daté d'août 1986, poursuit le débat sur la politique de boycott en publiant des contributions contradictoires. On trouve aussi dans ce numéro le début d'une discussion sur la nature du régime Aquino et une analyse de l'expérience salvadorienne.
La revue Praktika a été publiée avec l'accord de la direction nationale du PCP. Dans l'introduction au premier numéro, le comité de rédaction note qu'il faut renouveller la réflexion théorique du parti: "Il faut saisir les prises de positions et des tactiques politiques correctes, ainsi que des nouvelles tâches et des méthodes de travail. Pour gagner, donc, la théorie révolutionnaire qui se déroule pleinement et rapidement. Tel est le défi confrontés le par-
Best présentée comme une "école" de théorie révolutionnaire, un "forum" ouvert aux débat, un "canal" disséminer le bilan des expériences militantes, un "guide" pour approfondir l'étude de la théorie marxiste. Praktika est destinée aux membres et cadres du parti dans les centres urbains et aux "nationaux démocrates" non-membres du parti mais intéressés par le marxisme.
Dans le deuxième numéro, le comité de
(9) Ang Bayan op. cité p.l. Les derniers mots de cette citation sont en fait "major political blunder", mais un rectificatif est parut dans le numéro suivant d'Ang Bayan notant qu'il s'agissait d'une erreur de traduction et qu'il fallait lire, en conformité avec l'original tagalog, "major tactical blunder".
(10) La revue Praktika est présentée comme l'organe théorique du Parti dans les Centres urbains nationaux (Teoretikal na Dyornal ng Partido sa Pambansang Punong Lunsod). Selon Alex Magno, il s'agirait de la National Urban Commission du PCP (voir son intéressant article "CPP: Rethinking the Revolutionary Process", Diliman Review vol. 34 nº4, 1986, p. 17 et p. 20).
rédaction a publié un éditorial intitulé "La politique du parti et la démocratie" L'accueil fait à Praktika est très positif, notent les responsables de la revue, "cependant, dans certains cercles ont exprimé leur inquiétude sur la situation actuelle dans le parti" : certains craignent la désunion au moment où la réaction fait son possible pour utiliser à son profit les divergences qui se manifestent dans le PCP. Tout en défendant la nécessaire "unité de fer" du Parti, l'éditorial souligne à quel point il est important de cultiver la démocratie interne. En effet, jusqu'à aujourd'hui, "la tradition du parti en ce qui concerne des discussions et des débats idéologiques actifs et sains impliquant la majorité de ses membres n'a pas été pleinement développée". Une vie idéologique riche existe au sein de chaque unité militante, mais les "instruments de luttes idéologiques" sont"extrêmement sous-utilisés " à l'échelle nationale (à savoir dans les échanges entre la direction nationale et l'ensemble des membres, entre organismes variés du parti etc). "Dans ces domaines, le bureaucratisme, le sectarisme et le commandisme continuent à traquer le parti, surtout sa direction aux différents niveaux et dans les intéractions entre les différents comités".
Il y a à cela des raisons historiques. La situation de clandestinité impose ses normes de fonctionnement. En 18 ans d'existance, le PCP n'a pas commis d'erreur majeure et le besoin d'un vaste débat idélogique ne s'est, en conséquence, pas fait directement sentir. Dans le passé, des conpolitiques internes ont été mal maîtrisés et jamais un bilan sérieux n'a été tiré en ce domaine. Or,il reste beaucoup à faire sur le plan théorique: les leçons de l'expérience militante, très riche, n'ont pas été suffisamment réfléchies. Il faut donc saisir l'occasion présente pour s'éduquer: "Après tout, c'est le premier exemple majeur d'une erreur politique qui a directement touché et animé la majorité des membres". Tout en respectant la politique du parti et le centralisme, il faut développer la démocratie interne, il faut apprendre à débattre du fond et non de supposées intentions cachées, il faut savoir discuter dans le respect réciproque.
LA QUESTION
DE LA DEMOCRATIE INTERNE
Il n'est pas étonnant que le thème de la démocratie interne soit devenu si sensible, après l'expérience de la campagne de boycott. Plusieurs propositions existaient au sein de la direction du PCP concernant la politique à suivre à l'occasion des présidentielle. L'organisme responsable de la publication de la revue Praktika avait lui-même présenté une orientation tactique alternative (11) combinant une campagne de boycott au niveau propagandiste (éducatif)
— les "alliances" (unitaires et de masse) se contentant de démasquer la manipula-
- avec une campagne active contre la fraude et le terrorisme. Le mouvement révolutionnaire pouvait de cette façon soutenir effectivement les revendications démocratiques des masses et préserver l'unité et la coopération avec les autres organisations progressistes.
Le CE-CC, un organisme très restreint, a imposé d'autorité une ligne de "boycott actif", impliquant une rupture au moins temporaire avec la majorité des alliés traditionels du Parti, à une voix de majorité seulement, selon Alex Magno (12), contre l'avis de nombreux organismes responsabies qui prônaient, par exemple, un boycott "de principe" plus souple. Cela explique, pour une part, la violence des réactions dans le PCP, une fois l'échec de la ligne devenu patent, et le bilan tiré à ce sujet par le BP: "La politique de boycott fut erronée (...) au niveau de sa compréhension et de l'application du principe organisationnel marxiste-léniniste du centralisme démocratique." (13)
Le débat qui s'est engagé sur la tactique électorale dans le PCP, avant et après février 1986, n'a pas porté sur le degré de confiance qui pouvait être accordé à la direction Aquino mais sur la meilleure façon dont des révolutionnaires pouvaient répondre à une situation à la fois cruciale et
(11) "the Editorial Board [de Praktika ], in its official capacity as a commission of the party, sent an urgent appeal to the KT-KS [CE-CC] in the second week of December 1985 proposing a multi-faced tactic instead of the singular policy of active boycott.", "Some Clarifications", Praktika nº2, août 1986, pp. 111-112.
(12) Alex Magno, op. cité p. 18.
(13) Ang Bayan de mai 1986, p.1.
(14) "Interview de Satur Ocampo", Philippines informations n° 46, octobre 1986, p.4.
complexe. Cela n'a pas été un débat sur le rôle dirigeant de la "bourgeoisie nationale" dans l'étape démocratique" de la révolution. Satur Ocampo, par exemple, l'un des principaux représentants du Front national démocratique durant les pourparlers de cessez-le-feu avec le gouvernement a précisé dans une interview qu'une participation aux élections, derrière la candidature Aquino, "aurait sans doute permis d'exacerber les conflits de classe" (14), rendant plus difficile une manœuvre de récupération par l'impérialisme américain.
Les anciens dirigeants du PCP, détenus politiques sous Marcos, ont participé, de leurs cellules, aux débats de la fin 1985 et du début 1986. Jose Maria Sison "Joma", dirigeant historique du PCP appelait à un "boycott limité" et s'opposait l'orientation du CE-CC après même qu'elle ait été formellement adoptée. Il n'en est pas moins l'un des critiques les plus rigides du régime Aquino.
Bernabe Buscayno "Kumander Dante", dirigeant historique de la Nouvelle armée du peuple (NPA), défendait de prison la participation aux élections. Là encore, il précisera ultérieurement le sens de sa proposition: "Les masses étaient emportées par l'esprit révolutionnaire, insurrectionnel. Et cet esprit aurait dû être guidé par le parti vers un changement révolutionnaire. Mais malheureusement le parti a échoué dans son rôle" (15).
A LA RECHERCHE DE L'EFFICACITE REVOLUTIONNAIRE
Le débat, en ce sens, portait avant tout sur le choix d'une tactique adaptée aux tâches du moment. On peut essayer de le résumer en ces termes:
- Pour les tenants de la participation pratique et critique à la campagne Aquino (accompagnée ou pas d'une position de propagandiste"), les présidentielles étaient l'occasion d'un combat réel contre la dictature, un combat d'importance majeure. Les élections de février 1986 étaient certes l'occasion de nombreuses manœuvres de la part du régime, de fractions dissidentes de l'armée (16), de la bourgeoise d'opposition, de Washington. L'histoire complète de la "révolution de février" est, comme tout grand événement historique, fort complexe. Mais la campagne électorale était avant tout une
(15) Bernabe Buscayno, AMPO vol.18 n°1.
(16) Une fraction de l'armée, avec le RAM (Reform the Armed Forces Movement) et le ministre de la Défense préparait depuis des mois un coup d'État. Le complot ayant éventé, ils modifieront en dernière minute leurs plans (l'attaque surprise du palais présidentiel) pour entrer en rebellion ouverte... le 22 février 1986. Voir Al McCoy, Gwen Robinson et Marian Wilkinson, "How the February Revolt was Planned", Philippine Inquirer du 5 et du 12 octobre 1986.
Corazon Aquino a fait jouer à plein son image personnelle (DR) épreuve de force véritable, le point d'aboutissement d'années de mobilisations anti-dictatoriales. C'était donc de ce point de vue là que la politique du PCP devait être définie. Il fallait, pour ce faire, tenir compte de l'originalité profonde de la situation par rapport aux schémas préétablis: la chute de la dictature était possible, mais pas la conquête directe du pouvoir d'État par les masses laborieuses. La crise aiguë du régime Marcos ne coïncidait pas avec une crise à proprement parler révolutionnaire.
Si la situation avait été effectivement révolutionnaire, la tactique de boycott aurait pu être le signal d'une offensive énergique. Mais, de la capitale nationale et les villes n'étaient pas mûres pour une insurrection politique - du moins pas encore". On ne pouvait ni s'abstenir, car une lutte réelle contre la dictature était engagée, ni appeler simplement au boycott car la situation n'était pas encore mûre pour ce type d'offensive directe : précisément pour cette raison, les révolutionnaires prolétariens auraient dû faire un détour s'ils voulaient amener les masses par millions vers une position plus avant comme préparation pour un assaut direct et révolutionnaire contre le régime fasciste. Mais malheureusement, ils n'ont pas voulu faire le moindre détour - un tournant de courte durée, un léger fléchissement< - vers la voie électorale. Ils n'ont pas voulu zigzaguer du tout dans le processus d'ascension vers le but de mobiliser les masses pour la lutte révolutionnaire directe, pour finalement conquérir le pouvoir politique ." (17)
- Les tenants de la politique de boycott actif - j'entends ici les tenants conscients de cette politique, qui savaient qu'ils ne seraient pas suivis par les masses — voulaient préserver l'avenir en ne donnant aucune légitimité à la "voie électorale" et à une direction bourgeoise, celle d'AquinoLaurel. C'est cette position que défend toujours dans les colonnes de Praktika , Sol del Pilar, après l'expérience de février: Il ne fallait pas céder devant la "fiévre électorale" qui s'emparait des masses. Des divergences de principes séparaient Aquino des révolutionnaires, par exemple en ce qui concerne l'impérialisme américain — "il y a des principes fondamentaux sur lesquels nous ne pouvons pas faire de compromis", et en ce domaine la lutte ne pouvait pas être saucissonnée en tranches : "Camarades, le choix ne se posait pas en termes de concentrer d'abord sur la lutte anti-fasciste pour renforcer ultérieurement la lutte anti-impérialiste, mais il s'agissait de transiger sur des questions fondamentales de la lutte anti-impérialiste, simplement pour se débarrasser de Marcos". Dans ces conditions, l'impopularité de la politique de boycott ne pouvait être que temporaire. La fermeté révolutionnaire devait être payante à moyen terme, quand les masses perdraient leurs illusions. "Pour conclure, la ligne du parti en faveur du boycott constitua la seule tactique appropriée et efficace, étant donné les conditions objectives qu'on a discutées plus haut. Nous n'avons pas abandonné les masses pendant les élections car nous dé fendions leur droit de vote et combattions le terrorisme au cours des élections. Les masses ont été amenées à se rendre compte que même si nous savons qu'elles sont en train de commettre une erreur de jugement, nous défendons quand même leurs droits (...) Penser que le parti s'est aliéné des masses en refusant de reconnaître l'erreur dernières, c'est l'intelligence des masses (...) Pour les nationaux-démocrates, la voie zigzaguante de la participation, loin d'être un détour qui amènerait plus vite à l'émancipation finale des masses, pourrait se révéler un chemin plus long, si l'on ne se perd pas sur la
L'importance de ce débat tactique avait déjà été soulignée dans les d'Inprecor du printemps 1986. Il est aujourd'hui possible de revenir sur cette question avec un plus grand recul. Il est de plus en plus clair que la marginalisation du PCP, lors des événements de février, a eu des conséquences à la fois graves et durables. La politique de boycott actif a eu pour résultat paradoxal — compte tenu des objectifs poursuivis par le CE-CC — de renforcer considérablement et non d'amoindrir la légitimité de Corazon Aquino, devenue la seule représentante apparente du "pouvoir populaire" et de la "révolution de février". Elle a pu, librement, jouer de son image personelle, marquée de connotations religieuses. Face à la pression constante de l'extrême-droite militaire, les aspirations démocratiques de larges secteurs des masses — et non seulement de la petite bourgeoisie — se sont reportée sur la nouvelle présidence, malgré le caractère bourgeois et pro-impérialiste, l'immobilisme social et économique du régime Aquino, malgré aussi le sabotage des négociations de paix, la prolifération des groupes para-militaires et une répression parfois sanglante, toujours impunie.
UNE POSITION DE PASSIVITE PROPAGANDISTE
Le mouvement révolutionnaire certes, su faire entendre sa voix en plusieurs occasions. Il garde d'importantes ressources militantes, un enracinement profond. Mais il n'a pas réussi, à ce jour, à reprendre durablement l'initiative politique. Corazon Aquino a pu réaffirmer son autorité à l'occasion du vote de la Constitution, en février 1987, et des élections législatives de mai dernier. Le nouveau régime s'est révélé incapable de s'attaquer sérieusement aux maux fondamentaux dont souffre la population. Mais la campagne présidentielle a néanmoins représenté un tournant important dans la vie politique du pays; l'influence de la "révolution de février" ne s'est pas dissipée en quelques
Tout cela confirme, l'argument central de ceux qui critiquaient la ligne de boycott actif. L'élection présidentielle de février 1986 était bel et bien un combat, une échéance politique majeure. La gauche révolutionnaire devait prendre ses responsabilités dans ce combat et affirmer, sur le terrain même de la mobilisation électorale, sa direction dans la lutte démocratique. Elle ne pouvait le faire en présentant ses propres candidats sans risquer de s'isoler plus encore, la division comme une aide directe à la dictature. Une position de passivité propagandiste (ce à quoi la politique de "boycott actif" a de fait conduit) n'était pas à la hauteur des enjeux, comme l'expérience l'a montré.
La tâche n'était pas facile car la situa-
(17) Editorial Board, "When a Zigzag Turn is Shorter than a Straight Route", Praktika nº1, p.13
tion était effectivement complexe et la gauche révolutionnaire, en décembre 1985, avait déjà partiellement perdu l'initiative politique (18). Les choix tactiques concrets - participation critique à la campagne Aquino, boycott "éducatif" combiné avec un engagement militant dans la lutte électorale... - ne pouvaient être faits qu'avec une connaissance précise des rapports de forces et de la situation des organisations concernées. Mais il me semble que le PCP pouvait, grâce à son implantation de masse et sans s'opposer à la mobilisation unitaire, organiser les aspirations anti-dictatoriales de la population en suscitant la création de véritables comités populaires et réintroduire ce faisant, dans la campagne présidentielle, les revendications propres des couches laborieuses ce que Corazon Aquino, Salvador Laurel et leurs partis politiques ne voulaient ni ne
Il me semble donc que le PCP pouvait, tout à la fois, s'intégrer à la mobilisation électorale, participer activement au combat d'ensemble contre la dictature et contester le monopole sur le mouvement démocratique qu'Aquino tentait d'instituer dans une perspective présidentialiste. La gauche révolutionnaire ne pouvait s'imposer, face au prestige personnel de Corazon Aquino, qu'en montrant sa capacité à prendre, durant ces mois cruciaux, l'initiative pratique, la tête de la mobilisation de masse anti-dictatoriale. Le mouvement révolutionnaire et les comités populaires auraient été, ainsi, en position d'agir sur les événements, aux lendemains du 7 février. Après la chute de Marcos, ils auraient incarné une partie au moins de la légitimité de la "révolution de février" — avec tout ce que cela impliquait pour la poursuite ultérieure des luttes populaires. A une situation très originale, il fallait trouver une réponse tout aussi originale.
CONCEPTIONS TACTIQUES
ET STRATEGIQUES
C'est sur cette question, très importante, du choix tactique que les débats dans le PCP se sont polarisés. On retrouve, au centre des polémiques, le thème très léniniste de l'analyse concrète de la situation concrète. La politique électorale du parti ne devait pas être mécaniquement déduite d'une appréciation unilatérale de l'échéance présidentielle (la manœuvre de la dictature)
générales de principe (le projet révolutionnaire), mais devait découler d'une compréhension profonde de la situation et de son originalité.
"La politique, c'est l'innovation", note Emesto Roque dans les colonnes de Libération, l'organe officiel du Front national démocratique. Février 1986 "offre des nouvelles preuves que la vie concrète est plus étrange que la fiction et plus riche que même la théorie la plus avancée (...) Peu de gens, peut-être même personne, n'ont anticipé que l'insurrection du pouvoir populaire aurait pu avoir un tel impact aussi vite et d'une manière aussi décisive (...) Que certains nationaux-démocrates furent assomés par les événements est compréhensible, mais pourtant regrettable. Il est difficile de parler aujourd'hui, en profitant du recul. Pourtant, si la forme et le rythme exacts des événements n'étaient pas prévisible, le sens général l'était bien lui (...) Les yeux étaient ouverts sans voir ce qui se passait. Ce qui ne fait que correspondre au fait biologique que nous ne voyons pas avec nos yeux mais avec notre cerveau (...) La théorie doit constamment affronter résolument des forces et des événements qui sortent des cadres connus. La politique, c'est l'innovation. Diriger politiquement, cela exige la largeur d'esprit et la sou-
Outre les questions de fonctionnement, T'autocritique du BP du PCP se situe sur ce terrain-là — et sur ce terrain uniquement: l'analyse concrète de la situation concrète et les choix tactiques correspondants. Pourtant, d'autres documents élargissent le cadre du débat, comme celui du Département national jeune et étudiant qui conclut une vigoureuse critique du boycott en notant: "Pour conclure, nous défendons l'idée que nos questions dépassent largement le cadre de la politique du boycott. Derrière la tactique du boycott se cachent des problèmes profonds concernant la lutte anti-fasciste, la lutte parlementaire, le front unique, le mouvement de masse urbain et, plus généralement, toute la stratégie et tactique de la révolution philippine. Il va sans dire que les racisnes idéologiques de ces problèmes très variés doivent être soumises à un examen rigoureux. Bien sûr, tout cela nécessite une étude plus détaillée et beaucoup plus approfondie. Nous espérons que le parti maîtrisera ces problèmes sous-jacents" (20).
Comme la rigidité tactique manifestée en 1985-86 (21), la rigidité de conceptions stratégiques de la direction du PCP a été mise en cause à l'occasion du débat sur la politique de boycott. Le département national jeune et étudiant note en particulier que le PCP avait adopté "un plan de trois ans pour une 'contre-offensive stratégique. Il n'y a aucun problème avec un plan de trois ans basé sur la formule classique des étapes stratégiques de la guerre populaire. Là où il y a erreur, cependant, c'est quand on enferme notre stratégie et nos tactiques dans une camisole de force, immobilisant ainsi le mouvement et le rendant incapable de répondre aux tournants politicohistoriques" (22)
Des cadres et des organismes du PCP ont donc introduit des éléments de réflexions stratégique dans les discussions internes du parti, en 1986. C'est tout particulièrement le cas de Marty Villalobos (23) qui, en trois articles de discussion, a présenté une démarche particulièrement novatrice. Il analyse brièvement, dans le premier de ces articles, le rapport changeant entre guerre prolongée et insurrection dans divers révolutions du Tiersmonde. IL en conclut que "ce n'est pas seulement des tactiques qui doivent être modifiées lorsque les circonstances changent. Comme on peut l'apprendre de l'étude d'autres révolutions et notamment celle au Nicaragua, la stratégie doit aussi être modifiée lorsqu'elle se montre incorrecte ou quand elle n'est plus adaptée à des changements importants dans la situation générale. Malheureusement, nous autres ici aux Philippines avons été tellement obsédés par la stratégie de la 'guerre populaire prolongée que nous étions trop peu disposés à opérer une modification fondamentale de notre stratégie, même quand il existait déjà des signes clairs que se développait une situation insurrectionnelle (...)
MODIFIER LA STRATEGIE GENERALE
"En 1980-81, peu après la révolution nicaraguayenne, le PCP a opéré certaines modifications de sa stratégie générale. Reconnaissant le niveau d'urbanisation plus élevé aux Philippines (par comparaison avec la Chine et le Vietnam à l'époque de leurs révolutions), les couches moyennes plus importantes (surtout la petite bourgeoisie urbaine) et la longue tradition de démocratie bourgeoise dans la vie politique philippine, le parti voyait un rôle accru pour la lutte urbaine et pour la lutte à visage découvert, légale, démocratique dans le cadre du processus général de notre guerre populaire. Il a reconnu l'importance de trois combinaisons stratégiques : entre la lutte militaire et la lutte politique ; entre la lutte dans les campagnes et la lutte urbaine ; et celle entre la lutte sur le front intérieur et la lutte sur le front international. La lutte militaire, le travail dans les campagnes et le front intérieur continueront à jouer le rôle principal mais la lutte politique, le travail urbain et le front in-
(18) Après la crise qui a marqué la fondation de la coalition Bayan, en mai 1985.
(19) Ernesto Roque, "Politics is innovation", Liberation avril-mai 1987, p. 25.
(20) "Against the Snap Election Boycott", Praktika n°1, p. 36.
(21) Le PCP avait en effet appliqué avec relativement de succès des campagnes de boycott à l'occasion d'autres élections organisées par la dictature.
(22) Idem, p. 35. Les trois étapes stratégiques de la guerre du peuple sont la strategic defensive, strategic stalemate et strategic offensive.
(23) Marty Villalobos est le nom de plume d'un cadre du parti (qui reflète aussi le point de vue d'un collectif) forgé en référence au Front Farabundo Marti de Libération national et au dirigeant Joaquin Villalobos, au Salvador (peut-on ajouter une référence au "père" du marxisme cubain, Jose Marti?).
"Nous avons maintenu la stratégie de guerre populaire prolongée.. (DR) ternational ne seraient pas trop en arrière. Cependant, bien que toutes ces modifications constituaient en réalité une évolution qui nous éloignait du modèle chinois 'classique' et de l"encerclement des villes à partir des campagnes', le parti n'opérait aucune rupture radicale avec sa stratégie de la 'guerre populaire prolongée''
Dès 1983, des éléments du PCP ont suggéré d'intégrer une perspective insurrectionelle à la politique du parti, au moins dans certains centres ou régions. Après l'assassinat de Benigno Aquino, cette année-là, et l'ouverture d'une crise politique nouvelle, il a été proposé de se préparer "à la possibilité d'une 'voie rapide' vers la victoire, par des moyens insurrectionnels" (sans pour autant abandonner la "voie lente" de la "guerre populaire prolongée"). Mais en 1984-1985 , pourtant il n'y a pas eu de modifications fondamentales de stratégie". Or, pense a posteriori Marty Villalobos, "le parti aurait dû changer à une stratégie insurrectionnelle en 1983 déjà, ou même peut-être plus tôt." (24)
L'erreur la plus importante n'aurait donc pas été commise en décembre 1985 (l'évaluation tactique de la situation), mais plusieurs années auparavant (la rigidité des conceptions stratégiques).
GUERRE POPULAIRE PROLONGEE
OU STRATEGIE INSURRECTIONNELLE ?
Dans un deuxième article de discussion, Marty Villalobos analyse la place respective de la lutte armée et de la lutte politique, de la lutte rurale et de la lutte urbaine, ainsi que la notion "d'étapes stratégiques" et la notion de crise révolutionnaire dans une stratégie de guerre du peuple et dans une stratégie insurrectionnelle. Il revient sur les lecons de février 1986 et reprend l'idée fondamentale de l'article précédent: "Après l'assassinat de Ninoy Aquino, on se trouvait devant un choix.
Soit continuer avec la stratégie de la 'guerre populaire prolongée', soit prendre le chemin 'insurrectionnel. Aucune voie intermédiaire. On prépare ses forces pour l'une ou l'autre (...) puisque chaque stratégie suit son propre chemin compliqué (...) Nous avons essayé de prendre un chemin intermédiaire. Nous avons maintenu la stratégie de la guerre populaire prolongée' ; mais nous étions 'ouverts' à un ajustement vers la 'stratégie insurrectionnelle'. Nous avons attendu ...jusqu'à ce que les événements nous ont dépassés (malgré tous les ajustements de ligne accordant un rôle accru à la lutte politique et à la lutte urbaine)" ( 25)
Enfin, dans un troisième article, Villalobos analyse plus en détail l'expérience salvadorienne de 1979-1980 et ses enseignements pour la gauche philippine (26). Les thèses de Marty Villalobos semblent vigoureusement contestées, y compris de la part de militants qui ont, en décembre 1985, critiqué la ligne de "boycott actif" du CE-CC.
C'est, notablement, le cas de Jose Maria Sison qui, s'il n'est plus formellement membre du PCP depuis son arrestation en 1977, garde probablement une influence morale et politique réelle dans le mouvement communiste philippin. Joma tend, en effet, à relativiser les conséquences de la "faute tactique" commise par le CE-CC et affirme la continuité des conceptions stratégiques et tactiques fondamentales du mouvement révolutionnaire (27).
Pour Marty Villalobos, si le PCP avait modifié l'axe de sa stratégie, en 1983, le renversement de la dictature Marcos aurait pu déboucher sur une situation analogue à celle de la Russie de février-octobre1917 ou alors sur une situation analogue à celle du Nicaragua de 1977-1979. Il est évidemment difficile de se faire une opinion à ce sujet. Mais le besoin d'intégrer beaucoup plus sytématiquement que cela n'a été fait jusqu'à maintenant l'expérience révolutionnaire contemporaine des autres pays s'exprime de bien des manières, au sein de la gauche philippine.
UN DEBAT QUI INTERESSE TOUTE LA GAUCHE
Le débat sur les leçons du Salvador mobilise d'autres milieux que ceux du PCP, comme en témoigne la parution à ce sujet d'un article de la Diliman Review (28) dans cet article, P.N. Abinales, un militants de la gauche socialiste indépendante, discute notamment des conclusions de Marty Villalobos sur l'insurrection, qu'il juge trop unilatérales.
La question n'est en effet pas simple : comment, dans un pays où la lutte armée est devenue une composante effective de la situation, assurer la continuité du combat révolutionnaire tout en prenant pleinement en compte les changements de période et de conjoncture ?
L'Amérique Latine intéresse la gauche philippine à plus d'un titre. En août 1986, le lancement de l'édition anglaise du long entretien entre Fidel Castro et le père Frei Betto, "Fidel et la religion", publié par Pathfinder Press (Pacific and Asia) (29) a donné lieu à deux importantes réunions publiques, en présence de l'ambassadrice cubaine aux Philippines, Ana Maria Gonzalez. La première, organisée notamment socialiste Bisig l'Université des Philippines, a donné lieu à un long débat sur le socialisme et la démocratie à Cuba. La seconde, organisée par des religieux avec notamment la participation du père Ed de la Torre, a manifesté l'intérêt que portent les Philippins pour des expériences révolutionnaires comme celles de Cuba — et peut-être plus encore celle du Nicaragua —, poursuivies dans des pays de culture chrétienne plus proche, de ce point de vue, de leur archipel
Dès la fin 1986, le PCP est entré dans une période politique particulièrement délicate, avec l'ouverture des pourparlers de cessez-le-feu entre le gouvernement et le
(24) Marty Villalobos, "Where the Party Faltered (An Analysis of the Snap Polls and the February Uprising)", document dactylographié, Pp. 5-6.
(25) Marty Villalobos, "On the Insurrectional Strategy (A Sequel to Where the Party Faltered')", dactylographié, 30 mars 1986, pp. 7-8. Philippines Now and Bi Salvador in 1979 "Parallelism: Th 1980", Praktika nº2.
(27) Voir notamment l'interview de Jose Maria Sison que nous avons publié dans JVP n° 110 du 8 décembre 1986.
(28) P. N. Abinales, "Lessons from El Salvador", Diliman Review vol. 34 n° 4, 1986.
(29) Une édition philippine de ce livre devait paraître.