Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Les chrétiens dans la Révolution sandiniste ; Interview du Commandant Luis Carrion

· Inprecor n° 246, 6 juillet 1987 · p. 13-16 · 3 773 mots

Nicaragua

Luis Carrion Cruz, aujourd'hui membre de la Direction nationale du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et vice-ministre de l'Intérieur, fait partie de ceux qui, au Nicaragua

Cette interview a été publiée par la revue "Encuentro", qu'édite l'Université centroprendre au nom du Seigneur que vous devez vous engager dans la politique dans un sens chrétien... L'Eglise a le droit et le devoir d'être présente dans la dimension politique de la vie" (15). Il a été fort critiqué pour ses positions, même par les autres évêques, dont beaucoup ne semblent pas partager ses positions.

Les révolutionnaires, circonspects sur le harcèlement qui suivrait une telle déclaration, sont beaucoup plus préoccupés par le silence de la hiérarchie catholique sur les groupes anti-communistes de "vigilants" qui sèment la terreur notamment dans le sud du pays. Ces groupes sont responsables de l'assassinat de personnes suspectées d'être communistes ou de soutenir la Nouvelle armée du peuple.

Le cardinal Vidal, président de la Conférence épiscopale des Philippines déclarait à ce sujet : "Nous ne pouvons dénier aux Philippins qui ont peur le droit de se défendre... Nous ne pouvons totalement les condamner (les vigilants, ndlr.), bien qu'ils ne doivent pas utiliser la violence"

Ces contradictions au sein de l'Eglise compliquent une situation déjà difficile pour les révolutionnaires, où le gouvernement d'Aquino a déclaré une guerre totale avec les communistes et où les militaires continuent à persécuter les prêtres et les religieuses suspectés d'être communistes. Par exemple, dans l'île de Negros, les services de renseignements de l'armée ont fait connaître une liste de 35 prêtres et soeurs considérés comme communistes.

La pression sur les religieux révolutionnaires et les laïques qui travaillent avec l'Eglise est sans aucun doute plus forte que jamais. Toutefois, il ne semble pas qu'ils feront marche arrière. En novembre 1985, juste avant le soulèvement, le CNL appela "à consolider l'action pour unifier le nombre croissant de militants du CNL dans tout le pays .... les délégués mirent l'accent sur la réaffirmation leur engagement dans la révolution nationale-démocratique" (17). Comme membre du NDF qui avait appelé au boycott des élections, le CNL comme groupe organisé n'était pas présent dans les rues quand le mouvement populaire bouleversa les forces en présence aux Philippines.

Les répercussions du débat qui se déroule actuellement dans la n'épargnent pas le CNL; il est en plein coeur de ce processus d'analyse qui est en cours. Son rôle futur sera indubitablement

Sonia RUPON Juin 1987

(15) James Clad, op. cité.

(16) Idem, p. 43.

(17) "An affirmation of faith", Liberation, février-mars 1986.

ont rejoint la lutte révolutionnaire, à partir de leur foi chrétienne. américaine (UCA) de Managua, dirigée par les Jésuites.

- Martha HARNECKER : Les chrétiens ont joué un rôle très important dans la révolution nicaraguayenne. Comment expliques-tu l'intégration de cette nouvelle force à la révolution : à un changement à l'intérieur de l'Eglise, aux traditions chrétiennes du peuple nicaraguayen, ou au type de politique d'alliances que le Front Sandiniste a mis en pratique ? Crois-tu que l'on puisse parler d'une alliance stratégique entre les chrétiens et les marxistes?

- Luis CARRION : Tout d'abord, il faut signaler que dans tous les processus de lutte populaire, la participation des chrétiens en Amérique Latine sera très importante, puisque nos peuples sont éminem-

Ici au Nicaragua, il n'y a jamais eu d'organisation politique qui ait pu recruter, sous la bannière du christianisme, un secteur important du peuple. Il y avait, il existe encore, un petit parti social-chrétien qui n'a jamais eu de projet politique propre et qui n'a jamais pu utiliser les structures de l'Eglise catholique pour développer son activité de parti. Dans ce sens, jusqu'au début des années soixante-dix, les chrétiens n'avaient pas de projet et ne participaient pas à la politique dans le pays en tant que chrétiens, même indirectement au travers d'un parti qui se disait chrétien.

Après le Concile Vatican Il qui s'est

Get, particulièrement, après la Conférence de Medellin en 1968, on commence à percevoir à la base de l'Eglise de nouveaux courants de pensée et d'action. A partir de là commence à se développer l'expérience des communautés ecclésiastiques ou communautés chrétiennes de base qui impliquent un changement dans les méthodes de travail de l'Eglise. Le curé de la paroisse n'est plus le seul élément qui exprime la présence de l'Eglise et celle-ci commence à créer une organisation ecclésiastique de base à laquelle participent les chrétiens du quartier.

- Quel était le rôle de ces communautés de base ?

sandiniste

- Quand ces chrétiens laïques ont commencé à se réunir pour avoir une réflexion communautaire ils ont commencé à parler non seulement de thèmes chrétiens, mais aussi des problèmes économiques et sociaux qui les accablaient. Il faut se rappeler qu'au Nicaragua presque toutes les autres formes d'organisations populaires étaient

Dans une série d'endroits apparaissent des dirigeants qui ont pour origine ces communautés chrétiennes de base. Cette situation n'est pas le résultat d'un travail prémédité par qui que se soit. L'impulsion initiale est venue de l'Eglise catholique même qui incite les chrétiens à s'occuper des problèmes du monde - Vatican Il et Medellin - et, à un moment donné, ceci a coïncidé avec l'action du Front sandiniste.

Ces communautés chrétiennes étaient formées par les habitants du quartier. En général, il s'agissait de personnes d'un certain âge, qui avaient une certaine autorité

- Et que se passe-t-il avec le secteur jeune ?

- Dans ce secteur il se passe quelque chose de différent mais qui a les mêmes racines. Le meilleur exemple est celui de la jeunesse universitaire. Au début des années soixante-dix, les organisations catholiques de jeunesse comme la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) ou la Jeunesse universitaire catholique (JUC) n'existaient plus. Ont commencé alors à se former des groupes de jeunes qui se réunissaient pour réfléchir sur leur mode de vie. Il s'agissait pratiquement d'une réflexion Sur l'engagement humain des jeunes, sous forme d'une séance de critiques et d'autocritiques placée sous la lecture de l'Evangile et motivée par la foi. L'essence de cet engagement était l'action effective en faveur du prochain que, d'une certaine manière, nous comprenions comme étant le peuple, et les plus pauvres. Ce phénomène s'est développé dans plusieurs écoles et a gagné plus tard l'Université. La

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motivation, engendrée par la foi elle-même, a coïncidé avec une intense activité politique qui existait à l'Université à cette époque, ce qui a accéléré la politisation de ces jeunes, ceux qui commençaient à se tourner de plus en plus vers une activité clairement politique même s'ils ne s'intégraient pas encore aux organisations étudiantes dirigées par le FSLN.

- Certains d'entre vous sont allés vivre dans les quartiers populaires ?

- Oui c'est vrai, en janvier-février 1972 avec un groupe d'étudiants chrétiens, nous avons décidé de quitter nos foyers pour aller vivre dans un quartier populaire dans la paroisse du prêtre Uriel Molina (1). Nous menions de pair la vie en communauté dans le quartier avec les travaux que cela impliquait, et la vie universitaire. En conséquence l'organisation universitaire chrétienne naissante s'affaiblit.

Nous voulions vivre l'idéal des premières communautés chrétiennes qui partageaient tous leurs biens, qui vivaient en communion avec les plus pauvres et où chacun travaillait pour le bien collectif. Nous désirions également briser les liens et les commodités de nos foyers, dans certains cas très aisés, en sachant que le compromis effectif avec la lutte populaire exigeait de partager sa pauvreté, ses limitations et toute sa vie.

- Est-ce à partir de la formation de ces communautés que le FSLN a pris contact avec Vous ?

- Pas essentiellement. La direction du

Front sandiniste s'était déjà aperçue qu'un nouveau phénomène se produisait, qu'il y avait une génération de jeunes étudiants universitaires de formation chrétienne qui avaient un certain degré d'organisation et une vision politique révolutionnaire claire. Le Front envisage alors d'intégrer ce mouvement dans ses rangs.

Il y a donc eu les premières rencontres entre les dirigeants de ce mouvement et la direction du Front sandiniste. Le FSLN est passé par dessus le Front étudiant révolutionnaire (FER) et a directement établi des relations avec ce groupe de chrétiens. C'est ainsi qu'ont débuté les premiers débats.

Pour ma part, quand nos contacts ont débuté, je pensais qu'une alliance entre nos forces et celles du Front sandiniste était nécessaire. En conservant notre identité coup de choses.

- Tu pensais qu'il fallait se limiter à la seule unité d'action?

- Oui, effectivement. La direction n'a pas combattu ouvertement cette position, mais en pratique celle-ci a disparu : dans la mesure où nous avons commencé à nous intégrer à la lutte révolutionnaire contre la dictature somoziste, il devenait clair pour nous que nous ne pouvions agir en tant que force indépendante.

Plus tard, quand certains d'entre nous militaient déjà dans le FSLN, nous avons compris la possibilité d'élargir énormé ment l'influence du Front sandiniste si nous parvenions à organiser ces forces, qui ne l'étaient moitié jusque-là. D'après ce que j'ai su ultérieurement, Carlos Fonseca a été le premier à envisager ce projet.

- Pourquoi les organiser en un mouvement chrétien et pas directement dans le FSLN?

- Parce qu'on estimait que c'était là une permettant de regrouper un grand nombre de jeunes venant du militantisme chrétien. Même s'ils avaient un grand désir de lutte, ils avaient encore des réserves et des doutes quant à une particidirecte dans les organisations marxistes. Le mouvement a été très fort à Managua et à Leon, les deux centres universitaires. Puis il s'est très vite orienté hors de l'université, essentiellement vers les quartiers populaires de la ville.

Quand ce mouvement s'est constitué, l'analyse qu'en faisait la direction du Front sandiniste était très rudimentaire. Nous avons préparé trois documents, un sur la réalité nationale, un autre sur la responsabilité des chrétiens et je ne me souviens plus du troisième. Le premier était fondamental, nous y faisions l'analyse des classes sociales au Nicaragua. Nous constations que la classe ouvrière était un petit secteur très dispersé. Pour cette raison, nous avons écarté l'éventualité d'y concentrer nos forces. Nous nous sommes aperçus que dans les quartiers populaires se concentrait la majorité de la population pauvre et nous en avons conclu que ce nouveau mouvement en construction devait s'y développer.

- L'expérience communautaire de quartier a certainement dû peser sur la décision...

- Oui, effectivement. De plus nos relations, nos liens, nos contacts se trouvaient dans les quartiers, car il y avait une certaine relation entre le mouvement des jeunes chrétiens de l'université et les communautés de base. Nous connaissions certains prêtres et certains dirigeants laïques de quartier et, naturellement, les quartiers sont apparus comme une extension logique de l'action du mouvement des chrétiens.

Notre travail dans ces communautés a accéléré la politisation en cours. Quand nous sommes intervenus dans les quartiers. nous l'avons fait en tant que mouvement chrétien à l'intérieur duquel certains militants étaient du Front sandiniste. Le but de ces militants était d'intégrer au Front les meilleurs cadres, les plus politisés, mais sans les sortir de leur milieu...

Nous sommes sortis de l'université pour aller dans les quartiers où nous avons commencé une activité qui n'étaient pas essentiellement chrétienne. Nous avons commencé à réaliser une activité dirigée vers l'organisation de directions communautaires, de groupes de jeunes dans les quartiers, c'est-à-dire à créer une base organisée de masse pour la politiser pour le mouvement révolutionnaire.

Nous avons trouvé la plupart du temps des communautés de base déjà formées, dans lesquelles il y avait des gens très politisés, des gens qui n'étaient plus au stade de la réflexion mais déjà à celui de l'action. Très souvent, les dirigeants de ces quartiers, les dirigeants communautaires, les dirigeants de ces mouvements de la jeunesse, étaient issus de ces communautés ecclésiales, de ces groupes de jeunes universitaires que nous avions en-

Etant des militants sandinistes promoteurs de ce mouvement chrétien, on nous laissait une grande liberté d'action. On ne nous dictait ni comment faire, ni quelles structures intégrer. Le Front sandiniste ne voulait pas définir de règles. On nous a laissé une grande autonomie malgré notre récente intégration, ce qui a permis au mouvement de trouver ses propres formes de développement en harmonie avec les

(1) Le Père Uriel Molina, dirige à l'heure actuelle le Centre œcuménique Antonio Valdiviero qui publie la revue "Amanecer" dont proviennent les dessins qui illustrent ce numéro d'Inprecor.

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Ni la hiérarchie nicaraguayenne ni le Pape, n'ont à ce jour dénoncé ce "parrainage" un peu caractéristiques de ses militants et celles du milieu avec lequel ils étaient en relation. Jamais rien n'a été imposé. Nous n'avons jamais discuté de philosophie ou de religion. Nous discutions des nécessités pratiques de la lutte armée.

Le résultat de tout ceci a été l'incorporation graduelle aux rangs du Front sandiniste d'un groupe très important de dirigeants chrétiens ou d'origine chrétienne. C'était des personnes respectées et qui avaient de l'autorité en tant que chrétiens et en tant que dirigeants communautaires, ce qui signifiait en même temps la possibilité d'être en rapport avec d'importants secteurs chrétiens. Le Mouvement chrétien universitaire (MCU) s'est maintenu jusqu'à la fin et a toujours servi à canaliser de nouvelles personnes qui s'intégraient plus facilement à ce mouvement qu'au Front étudiant révolutionnaire.

- Se passait-il la même chose dans les campagnes?

- Non, à la campagne c'était différent. L'Eglise avait créé une organisation beaucoup plus solide et efficace qu'à la ville. Un même curé avait une audience beaucoup plus grande à la campagne qu'à la ville grâce à ceux que l'on appelait " délégués de la Parole". Ils étaient presque toujours d'origine pauvre et paysanne car dans la plupart des cas c'était parmi eux qu'on trouvait ceux qui étaient disposés à se consacrer à ce type d'activité contre un peu d'argent. Il ne faut pas oublier que très souvent l'Eglise a été le promoteur de la réalisation de certaines œuvres sociales à la campagne : apporter l'eau, obtenir des fonds pour une école ou pour construire des logements, etc...

Un curé avait sous sa juridiction 15, 20, 30, 40 délégués de la Parole répartis sur le territoire dont il avait la charge et qui effectuaient certaines fonctions parasacerdotales comme prêcher, porter la communion avec des osties bénites par le curé, etc... Quand leur nombre s'est accru, on a créé le statut de diacre qui était le niveau administratif supérieur, qui contrôlait un groupe de délégués de la Parole.

A travers toute cette organisation, le curé embrassait une très vaste audience. En général, les délégués de la Parole se sont également politisés quand ils ont commencé à aborder des problèmes qui n'étaient pas exclusivement religieux, mais matériels, concrets, politiques, et quand ils ont vu que le gouvernement de Somoza n'y répondait pas, sinon par la méfiance et parfois la répression de la Garde. C'est ainsi que d'une manière "naturelle", ils ont fait le pas vers une participation et même un certain lien avec la guerrilla.

L'intégration de la base chrétienne au Front sandiniste dans les campagnes dans les quartiers, ou à des activités dont il était le promoteur, est devenue massive à un certain moment ; Je crois que la manière dont le Front sandiniste abordait la question des chrétiens dans la pratique n'y était pas pour rien. Je crois que c'est important de le souligner.

- Peux-tu m'expliquer dans le détail quelle a été la stratégie suivie par le FSLN vis-à-vis des chrétiens ?

- Le Front sandiniste de libération nationale n'est jamais tombé dans la tentation de dessiner une politique et un discours pour les chrétiens et une autre pour le reste du peuple, ce qui aurait été une manifestation voilée de sectarisme. Dans l'expérience du FSLN, ni le peuple, ni les révolutionnaires eux-mêmes, peuvent être divisés entre chrétiens et non-chrétiens.

EL PAPA ESTA

CON NOSOTROS

¡Cristo es El Libertador!

ON

"Le Pape est avec nous" ; "Délivrez-nous du joug".

Exemplaires de tracts distribués par la Contra.

Dans le cas du Nicaragua, le Christianisme, comme phénomène religieux et culturel, embrasse la majorité de la population, que ce soit comme pratique active ou comme identification passive.

L'oppression de la dictature somoziste, la soumission à l'impérialisme, la misère, l'ignorance et le désarroi, produits du capitalisme dans notre pays, touchaient l'ensemble du peuple sans faire de distinction entre les croyances religieuses.

Le travail du FSLN dans sa base chrétienne n'était pas différent du travail effectué chez le reste du peuple. Nous avons appelé tout le monde à lutter pour le renversement de la dictature et la construction de la nouvelle société.

D'un côté, le Christianisme n'est pas un programme politique, et les chrétiens ne constituent pas un bloc homogène. En Amérique latine, ils représentent presque toute la société, avec ses contradictions et ses luttes de classes, avec ses héros et ses méchants. La Croix et l'Evangile ont accompagné certaines des entreprises les plus nobles de l'histoire humaine mais aussi certaines des plus ignobles. Par conséquent dans de telles circonstances, il est absurde de raisonner en termes d'accords ou d'alliances en général avec les chrétiens.

La politique du FSLN n'a pas été celle-là. Nous avons découvert le potentiel révolutionnaire et les positions progressistes de beaucoup de dirigeants de base de l'Eglise catholique et nous sommes allés directement vers eux afin de recruter pour la lutte révolutionnaire et pour le Front, sans utiliser d'intermédiaire ni demander de permission. Pas plus que nous n'avons inventé de discours pseudo-religieux pour les attirer.

Il est évident que quand un dirigeant de Libéranos del yugo

¡Dános la Libertad!

¡Cristo es El Libertador...! base était recruté par le FSLN, il portait l'influence révolutionnaire au sein des organismes ecclésiastiques auxquels il appartenait. Très souvent ils essayaient d'amener d'autres camarades au militantisme révolutionnaire en les motivant à partir de leur propre foi et de leurs convictions religieuses.

Mais ce discours était celui d'un authentique chrétien et, en même temps, celui d'un authentique révolutionnaire et non une fabrication artificielle du FSLN. La position officielle et de principe du Front a été celle du plus grand respect des croyances religieuses. Il a lutté contre les manifestations de sectarisme et de discrimina-

Sont pu se présenter face aux

- Tu dis "qui ont pu se présenter", mais ne se sont-elles pas deja présentées dans la pratique de beaucoup de partis marxistes d'Amérique latine ?

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- Oui effectivement. Les secteurs réactionnaires du continent ont essayé, avec assez de succès jusqu'à maintenant, de faire de la religion une force anti-progressiste et même contre-révolutionnaire. Les hiérarchies, dans bien des cas, sont parvenues entraver la participation décidée des masses chrétiennes dans la lutte révolutionnaire ; mais nous devons aussi reconnaître que les organisations d'avant-garde ont très souvent fait des erreurs qui ont contribué à renforcer les méfiances et les craintes accumulées pendant des siècles par le travail de nos ennemis de classe. Je crois que la tâche principale des directions révolutionnaires en Amérique Latine consiste, dans ce sens, à éliminer les obstacles et à faciliter l'intégration révolutionnaire de cet extraordinaire potentiel que constituent les chrétiens. La religion est une force idéologique assez puissante pour freiner ou accélérer la prise de conscience des peuples.

Le dépassement du sectarisme exige de la part des révolutionnaires marxistes de reconnaître que les principes du christianisme, interprétés positivement, constituent une base morale pour amener les hommes à la lutte contre l'oppression et les injustices. Et ceci n'est pas une considération philosophique mais un fait historique. Moi-même - et je ne suis pas une exception - je suis arrivée à la lutte révolutionnaire à partir de mes convictions religieuses ; j'ai découvert le marxisme après. Beaucoup d'autres camarades ont rejoint la lutte contre la dictature, convaincus que leur participation révolutionnaire était l'unique façon de vivre leur foi de manière conséquente. Leur grandeur morale n'était pas inférieure à celle des camarades qui sont venus à la lutte à partir d'un autre type de convictions idéologiques.

L'autre problème à résoudre est celui de l'intégration des chrétiens révolutionnaires aux avant-gardes marxistes des pays latino-américains. Tant que les organisations d'avant-garde maintiendront leurs portes fermées aux chrétiens - pour des considérations philosophiques ou idéologiques étrangères à la pratique révolutionnaire et à la position classiste de l'homme - il sera difficile d'éliminer la méfiance et les suspicions des chrétiens, alimentées par la propagande ennemie, mais aussi par le sectarisme de nombreuses organisations révolutionnaires.

- Alors tu ne crois pas qu'il y ait contradiction entre le christianisme et le marxisme ?

- Je ne vois aucun obstacle qui puisse empêcher les chrériens, sans renoncer à leur foi, de s'approprier tous les instruments conceptuels marxistes qui sont remarquables pour la compréhension scientifique des processus sociaux et pour l'orientation révolutionnaire de leur pratique politique. En d'autres termes, un chrétien peut être en même temps un chrétien et un marxiste parfaitement conséquent. Le problème de l'existence de Dieu ne doit pas devenir un facteur de division chez les révolutionnaires qui, pour tous les autres aspects, peuvent avoir un même point de vue.

En ce sens notre expérience est très riche d'enseignements. Beaucoup de chrétiens ont milité et militent au Front sandiniste et certains d'entre-eux sont même prêtres. Et je ne parle pas seulement des militants de base ; certains d'entre eux sont membres de l'Assemblée sandiniste (2) et détiennent de hautes responsabilités politiques. Malgré la lutte qui s'est menée à l'intérieur de l'Eglise catholique, le christianisme de ces camarades n'est pas entré en contradiction avec leur militantisme révolutionnaire et leur discipline dans le parti. Mais le FSLN ne s'est pas non plus transformé en un champ de discussions philosophico-religieuses. On peut beaucoup de choses sur notre expérience, mais ce qui est sûr, c'est que la Révolution populaire sandiniste en est sortie renfor-

Je pense que certaines avant-gardes marxistes ont eu tendance à percevoir les secteurs chrétiens progressistes et révolutionnaires comme une force rivale qui gagne une fraction de la clientèle politique de ces partis. Je pense que c'est une erreur.

Avoir évité cette erreur a été un des grands succès du FSLN. Nous nous sommes liés aux structures de base de l'Eglise, non pas pour en extraire les gens, mais pour les intégrer au Front sandiniste comme une étape de son développement politique, sans que cela signifie une quelconque opposition à leur participation aux organismes chrétiens. Au contraire, nous laissons les gens dans ces structures pour que cet engagement supérieur se change en action politique dans ce milieu. Leur intégration au FSLN ne leur a jamais été présentée comme un dilemme entre leur foi chrétienne et leur militantisme dans le Front. Si nous avions posé le débat dans ces termes, nous serions restés réduits à un nombre infime de militants.

Propos recueillis pour "Encuentro" par Martha HANNECKER, août 1986

(2) L'Assemblée sandiniste, composée d'une centaine de membres désignés par la Direction nationale (les neufs commandants de la révolution) est la plus haute instance consultative du FSLN.

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