Inprecor 1974–2004

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ETATS-UNIS

L'Amérique de Reagan : des pauvres par millions

· Inprecor n° 246, 6 juillet 1987 · p. 17-20 · 3 372 mots

États-Unis Femmes

Dans un discours sur l'état de l'Union en janvier 1982, Reagan présentait son attaque contre les différents programmes d'aide sociale (welfare) comme la pincipale réussite de sa première année aux affaires. Ne faisant aucun mystère de sa volonté de renverser radicaleAnna LIBERA

A la moitié de son second mandat, les résultats sont là : alors que sa politique industrielle a précipité des millions de travailleurs dans le chômage et la pauvreté, sa politique sociale a réduit de 115 milliards de dollars les fonds fédéraux destinés à l'aide aux pauvres. Les pauvres qui représentaient 11,7% de la population totale des Etats-Unis en 1979, en représentent aujourd'hui 15,5%, le pourcentage le plus élevé depuis 1967 (1).

Les pourcentages ne donnent pas toujours la dimension humaine du problème : 15,5% de pauvres, ce sont 35 millions de personnes, dont les 2/3 sont des femmes seules et leur famille ; ce sont 21,8% des enfants américains et 33% de la population noire (voir page 20) ; ce sont deux millions de sans abris et des queues interminables devant les soupes populaires qui ont vu leur activité augmenter de 100 à 1250% en deux ans. Et ceci à quelques pâtés de maison de Wall Street où Ivan Boeski et ses collègues empochent des centaines de millions de dollars grâce à une spéculation effrénée à la Bourse. DE LA "GUERRE CONTRE LA PAUVRETE" A

LA GUERRE CONTRE LES PAUVRES

On assiste bien sûr à quelques chipotages sur les chiffres de la part de l'administration mais, en fait personne ne conteste fondamentalement ces statistiques publiées par le Bureau du recensement. L'existence de millions de pauvres n'est-elle pas l'illustration de l'existence de ces inégalités "naturelles" qui seraient à la base des inégalités économiques et sociales, comme l'expliquent les idéologues du reaganisme ?

Ce qui est nouveau sous Reagan, en effet, ce n'est pas seulement l'ampleur de la pauvreté mais un changement radical de l'attitude de l'administration face aux pauvres, de l'approche idéologique du problème.

Alors que, depuis le New Deal des an-

L'Amérique de Reagan,

des pauvres par millions

nées trente, on admettait que les pauvres étaient avant tout les victimes de la conjoncture économique, on explique aujourd'hui qu'ils sont victimes de leur incapacité à profiter des opportunités qu'offre la société américaine à chaque individu.

Alors que, depuis les années soixante, on reconnaissait que la pauvreté ne pouvait être réduite, sinon entièrement supprimée, que par une action résolue du gouvernelent la pauvreté, en créant la demande par une offre trop grande !

On est passé d'une volonté - affirmée en parole - de mener la guerre contre la pauvreté à une guerre ouverte contre les pauvres.

Au cours de sa campagne électorale

Reagan avait annoncé clairement sa volonté de limiter drastiquement la contribution de l'Etat fédéral aux programmes sociaux. Le gros de ces mesures a été introduit dès le budget 1981-1982. L'objectif de

Reagan était simple : d'un côté maintenir un "filet de sécurité" pour ceux qui en ont

"vraiment besoin", c'est-à-dire les per-

"Nous voulons un emploi" (DR)

WE

DEMAND

JOBS

PHILADELPHIA SE UNEMPLOYMENT

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NOT BOMB

ETATS-UNIS ment la politique suivie dans ce domaine depuis la "guerre contre la pauvreté" lancée par Lyndon B. Johnson en 1964 (qui céda vite le pas à une autre guerre, celle du Vietnam), Reagan annonçait un autre train de réductions des subventions fédérales aux programmes sociaux. sonnes âgées et les handicapés ; de l'autre, opérer des coupes sombres dans tous les autres programmes. En d'autres termes, ne pas toucher aux mesures introduites par le New Deal en 1935 (retraite vieillesse et allocations chômage), mais réduire et aller vers la suppression de tous les programmes qui formaient la base de la "Grande Société" de Lyndon B. Johnson dans les années soixante (AFDC, MEDICAID, FOOD STAMPS, aide au logement, CETA, cf. tableau)

Cette attaque économique a été précédée et accompagnée d'une véritable guerre idéologique contre le système du "welfare" (aide sociale). Ronald Reagan expliquait par exemple en décembre 1983 :"Il ne fait aucun doute que de nombreux programmes bien intentionnés de la Grande Société ont contribué à la séparation des familles, à la dépendance par rapport à l'aide sociale et à une grande augmentation des naissances en dehors du mariage" (2). C'est là une façon assez grossière de faire passer la cause pour les effets ! W. Williams, un économiste proche de Reagan, en rajoute : "Quand il devient facile pour les gens d'obtenir un repas ou de la nourriture sans avoir à débourser, on doit s'attendre à voir plus de monde aux soupes populaires" (3).

Le message est clair : s'il n'y avait pas de soupes populaires il n'y aurait pas de gens qui ont faim ; s'il n'y avait pas d'abris il n'y aurait pas de gens sans abris. Bref s'il n'y avait pas d'aide aux pauvres,

(1) Le seuil de pauvreté est fixé à $ 10 500 pour une famille de 4 personnes, ce qui est extrêmement bas. Et la majorité des pauvres perçoivent au maximum 70% de ce montant. Le ministère de l'Agriculture estime qu'il faut au moins 25% de plus pour pouvoir péniblement joindre les deux bouts, et $ 25 000 pour avoir un niveau de vie moyen. Dans une récente enquête sur le niveau de vie des américains, Business Week (27 avril 1987) montrait qu'avec $ 25 000 une famille de 4 personnes arrivait tout juste au strict nécessaire.

(2) Cité dans America's Needly : Care ant Cutbacks, Washington D.C., 1984.

(3) Idem.

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The republican Record, étude commandée par l'association des employés de l'administration des Etats et des il n'y aurait pas de pauvres ! La solution est simple : réduisez les programmes en faveur des pauvres et vous réduirez la pauvreté. C'est ce qu'explique George Gilder, principal idéologue reaganien en matière de politique sociale : "La fraude la plus sérieuse n'est pas commise par la 'culture de l'assistance sociale"', mais par ses créateurs qui cachent aux pauvres, adultes comme enfants, une vérité fondamentale : que pour vivre bien et échapper à la pauvreté ils devront (...) travailler plus dur que les classes supérieures. Afin de réussir, les pauvres ont besoin de tout le stimulant que représente leur pauvreté. Afin de maintenir ce stimulant, il faut réduire radicalement les subventions aux programmes d'aide sociale" (4).

On croirait entendre ce conservateur britannique qui, en 1834, exigeait un durcissement des lois sur les pauvres

(pourtant déjà draconiennes) car, expliquait-il, "la faim permet de dompter l'animal le plus farouche, et seule la faim poussera le pauvre à trouver du travail" !

QUI SONT LES 35 MILLIONS DE PAUVRES ?

L'hypocrisie de cette volonté de stimuler l'éthique du travail" chez les pauvres est flagrante quand on sait qu'ils sont.

Réduction des dépenses sociales de l'administration Reagan - 115 milliards de dollars de 1981 à 1986 -PROGRAMME AFCD Allocations aux familles pauvres monoparentales avec enfants. Gérés par les Etats. MEDICAID Soins médicaux gratuits pour les personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Géré par les Etats. FOOD STAMPS Coupons pour l'achat de nourriture pour les familles en dessous du seuil de pauvreté. SUBVENTIONS AU LOGEMENT Prise en charge d'une partie du loyer des familles pauvres et aide à la construction de logements sociaux. Différents services sociaux organisés par les Etats (garde d'enfants, centres de planning familial. Subventions aux autorités locales pour organiser différents services d'aide aux pauvres (éducation, repas gratuits pour enfants scolarisés...) MEDICARE Soins médicaux gratuits pour personnes âgées ou handicapées. CETA Programme de formation professionnelle.

Sources : America's Needly : Care and Cutbacks, Washington DC, 1984 municipalités, Washington DC, 1986.

en majorité, les victimes du chômage massif créé par la politique du gouvernement ou bien des salariés sous-payés.

Le chômage est une des premières causes de l'augmentation de la pauvreté.

millions de sans-emplois, le chômage atteint son chiffre le plus élevé depuis la grande dépression des années trente. Or, les allocations chômage sont extrêmement limitées : 50% du salaire durant 26 semaines, à condition d'avoir travaillé auparavant durant une certaine période (qui tend à s'allonger) variant selon les Etats. La moitié seulement des chômeurs touchent ces allocations. Après ces 26 semaines, si le chômeur n'a pas retrouvé d'emploi, il n'a plus que le recours à Taide sociale, démarche souvent traumatisante pour un travailleur à qui l'on a expliqué durant des années que ceux qui touchaient le "welfare" étaient des parasites et des fainéants.

La perte de l'emploi du chef de famille représente très souvent une transformation radicale du mode de vie : il faut choisir entre manger ou se chauffer ; certains cessent d'envoyer leurs enfants à l'école car ils ne peuvent les vêtir assez chaudement ; pour beaucoup c'est tout simplement la perte d'une maison achetée à crédit dont on ne peut plus payer l'hypotèque. Ainsi des fa-

CHANGEMENTS - Réduction et parfois suppression des allocations pour les pauvres ayant un emploi. - Suppression des allocations pour les grévistes. - Baisse de 13% des subventions fédérales - Réduction de 12% de la subvention fédérale aux Etats. - Les familles qui perdent l'AFDC perdent automatiquement le droit à MEDICAID. - Suppression de l'indexation sur le coût de la vie - Les familles avec un revenu supérieur à 130% du seuil de pauvreté ne sont plus éligibles pour ces programmes. - Les grévistes ne sont plus éligibles - Le chef de famille doit travailler ou suivre une formation professionnelle pour recevoir cette aide. (Un million de amille ont perdu cette aide depuis 19811 - Réduction de 40% des subventions fédérales. - La part de loyer payée par les familles pauvres passe d'un minimum de 25% à 30% de leurs revenus (en réalité près de 50%). - La plupart des subventions fédérales pour la construction de logements sociaux sont supprimées. - Réduction de 22% des subventions fédérales. - Réduction de 39% des subventions. - Réduction de 24 milliards de dollars de 1981 à 1986. - Réduction de 50% des subventions et démantèlement de nombreux autres programmes de formation. Au total, suppression de 64% des fonds alloués à la formation professionnelle.

milles entières vont rejoindre les rangs des sans-abris ou sillonnent les Etats-Unis entassées dans une voiture comme les "oakies" des "Raisins de la colère" (5).

Nombreux sont ceux qui ont un emploi et qui n'échappent pas pour autant à la pauvreté, car ils travaillent à horaire réduit ou de façon épisodique et pour un salaire très bas. Neuf millions de pauvres ne travaillent que pendant une partie de l'année. Deux millions travaillent à plein temps, mais ont un salaire en-dessous du seuil de pauvreté et doivent nourrir 2,5 millions d'enfants (6). Cette situation ne risque pas de s'améliorer à court terme dans la mesure où la majorité des emplois créés entre 1979 et 1985 ont des salaires inférieurs à $ 7 000 par an (7).

En outre, pour moitié, les pauvres sont des femmes seules avec enfants en bas âge qui ne peuvent pas prendre un emploi régulier car il n'y a pas de garderies d'enfants. Et celles qui réussissent à travailler sont parquées dans les emplois les moins bien payés.

Chômeurs, salariés pauvres et femmes seules avec enfants forment une proportion croissante de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté. Il est intéressant de noter que seules les personnes âgées n'ont pas vu leur situation s'aggraver depuis 1980 - leur pourcentage de la population pauvre reste constant -car les réductions budgétaires ne les ont que très partiellement affectées. Ceci montre bien, contrairement à ce qu'affirment tous les idéologues du reaganisme, que le welfare permet de soulager la pauvreté.

LES PAUVRES "NON MERITANTS"

Parler d'un filet de sécurité pour ceux qui en ont "vraiment besoin", c'est laisser entendre - et beaucoup le disent ouvertement - que tous les autres sont des profiteurs qui préfèrent toucher l'aide sociale plutôt que de travailler. Ce sont ceux que le président appelle les pauvres "non méritants". Les mesures adoptées visent donc à les détourner du welfare en rendant les conditions d'éligibilité plus rigoureuses, en réduisant le montant des allocations et en développant chez ces "profiteurs" l'éthique du travail en liant l'obtention de l'aide sociale à un emploi. Les emplois nécessaires seront créés par la croissance économique qu'il faut stimuler par toute une série d'avantages fiscaux aux entreprises et de mesures de dérégulation qui devraient favoriser les investissements. Le meilleur moyen d'aider les pauvres, explique Reagan, c'est d'abord d'aider les riches, car les

(4) George Gilder, Wealth and Proverly, Washington D.C., 1980, p. 65.

(5) Dissent, Printemps 1986, "The Epidemic of Homelessness"

(6) USA Today, 22 novembre 1986

(7) Business Week, 27 avril 1987.

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60 000 sans-abris à New-York (DR) effets de l'expansion ne manqueront pas d'arriver au "goutte à goutte" jusqu'aux pauvres. Mais si la réduction du welfare a été une des premières décisions de son administration, les effets du goutte à goutte tardent à se faire sentir, et certaines des mesures introduites ont un effet contraire à celui escompté.

C'est le cas pour les nouvelles conditions d'éligibilité à l'AFDC, le programme d'allocations familiales pour parent pauvre seul avec enfants (en moyenne $ 288 par mois pour 2.9 personnes). Jusqu'en 1980, les pauvres salariés pouvaient continuer à toucher l'AFDC car ils étaient autorisés à déduire un tiers de leurs gains salariés plus les frais de garderie d'enfants pour déterminer leur revenu. Ce n'est plus le cas dorénavant et, parmi les 500 000 familles pauvres dont le chef est salarié qui touchaient l'AFDC en 1980, 50% ont perdu toute allocation et 40% ont vu leurs allocations réduites. En fait, la perte et plus grave, car les familles qui perdent l'AFDC perdent automatiquement les soins médicaux gratuits couverts par le MEDICAID et doivent, si elles le peuvent, souscrire une assurance maladie privée. On ne voit pas comment de telles mesures peuvent inciter au travail alors que dans 13 Etats les familles pauvres dont le chef à un emploi ont un revenu inférieur à celles qui touchent l'AFDC (8).

La réduction des subventions fédérales pour le logement a gonflé les rangs des sans-abris qui, dès lors, ne se trouvent pas dans la meilleure situation pour rechercher un emploi. Les constructions de logements sociaux subventionnés ont totalement cessé et les aides pour les loyers ont été fortement réduites. Il est courant que le loyer représente 50% des revenus d'une famille pauvre, à quoi il faut ajouter les notes d'électricité et de chauffage (les aides pour le chauffage dans les régions qui connaissent des hivers rigoureux ont été supprimées). L'abandon de la maison est souvent la seule solution si l'on veut conti- 2222 nuer à se nourrir et à se vêtir. Une commission présidentielle évaluait en mai 1982 à 2 millions le nombre des sans-abris (9).

La solution de ce problème est désormais laissée aux Etats et institutions locales. Ainsi, la ville de New-York a vu le nombre de sans-abris augmenter de 500% en 5 ans. Elle fait un effort particulier en finançant des abris pour 9 000 personnes, ce qui ne couvre même pas 10% des besoins. Et les conditions de vie dans ces sans-abris n'ont rien à envier aux "poor houses" des romans de Dickens (10). Los Angeles, qui compte 50 000 sans-abris, peut en loger 2 000 grâce à l'aide privée. Washington, Houston, Miami... n'ont pas d'abris. A Détroit, l'évêque catholique de la ville a décidé de laisser les églises ouvertes la nuit et elles sont toutes bourrées.

Autre symptôme de pauvreté, la faim est devenue une réalité pour des centaines d'américains, une réalité aggravée par la décision de Reagan de limiter de façon drastique le programme de Food stamps (coupons d'achat de nourriture). En effet, la faim c'est "honteux", et l'administration nie qu'elle existe au USA. Une commission présidentielle déclarait après enquête en 1984 que "les allégations qui font état de l'existence d'un phénomène de famine rampante aux Etats-Unis ne sont pas prouvées par les faits" (11). Toutes les enquêtes effectuées par des instituts indépendants, les églises, les organisations charitables ou la Conférence des maires américains arrivent aux conclusions inverses. L'activité des soupes populaires a augmenté vertigineusement (500% à Détroit, + 1250% à Harlem) et elles sont loin de couvrir les besoins. Au même moment le président paie les fermiers pour qu'ils produisent moins de nourriture. L'administration a décidé de fermer les yeux sur ce problème.

Les Etats sont autorisés à ne pas adhérer au programme de Food stamps, les conditions d'accès sont plus strictes et, depuis 1984, tout chef de famille en bonne santé doit travailler pour recevoir les coupons. En conséquence, un million de personnes n'ont pas le droit de bénéficier de ce programme.

"WORKFARE" CONTRE "WELFARE" Reagan explique que le meilleur moyen d'éliminer la pauvreté c'est que les pauvres trouvent du travail. C'est sans doute vrai pour ceux qui le peuvent (ce qui exclut les enfants et les personnes âgées), mais l'affirmer ne créée pas d'emplois et ne fait pas augmenter les salaires. C'est bien pourquoi les expériences de "workfare" sont en majorité vouées à l'échec. Il s'agit de lier l'obtention de l'aide sociale ("welfare") à l'exercice d'un emploi ("work") ou à une formation professionnelle. Ce programme ne peut agir sur la structure du marché du travail et des revenus. Ainsi, par exemple, à New-York les hommes qui participent à un tel programme touchent $ £12,50 par semaine pour 20 heures de travail de nettoyage. Voilà qui n'est pas fait pour développer l'éthique du travail" mais ressemble plutôt à du "travail d'esclave" comme le disent les intéressés (12).

Une expérience similaire développée dans les années soixante-dix en Californie par le gouverneur Reagan s'était soldée par un échec cuisant. Le programme qui était supposé créer 30 000 emplois n'en avait fourni que 1 000, pour la plupart inventés par l'administration et avait dû être abandonné car "non praticable" (13). Les conditions sont encore plus mauvaises aujourd'hui. Il y a en outre une contradiction évidente à parler de mettre les pauvres au travail alors qu'en même temps on démantèle les programmes de formation professionnelle (CETA) qui pourraient éventuellement leur permettre de postuler aux emplois qualifiés quand ceux-ci existent.

LE "GOUTTE A GOUTTE"

Le noyau rationnel derrière cette nouvelle approche de la pauvreté est la fameuse théorie du "goutte à goutte", selon laquelle les bénéfices de la croissance économique ne manqueront pas de s'écouler "au goutte à goutte" vers les pauvres. Ainsi l'explique George Gilder : "Afin d'affronter le problème de la pauvreté, il faut abandonner l'idée de surmonter

(8) America's Needly...

(9) Fortune, 26 mai 1986.

(10) New York Times, 18 novembre 1986.

(11) President's Task Force on Food Assistance, Final Report, 9.1.1984.

(12) New York Times, 19 novembre 1986.

(13) Public Interest, "Proverty, Welfare and Workfare", Printemps 1986.

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l'inégalité par une redistribution des revenus.Afin d'augmenter les revenus des pauvres, il sera nécessaire d'accroître le taux d'investissement ce qui, en retour, tendra à accroître la richesse, sinon la consommation, des riches" (14). C'est pourquoi le gouvernement qui est très réticent à prendre des mesures en faveur des pauvres, l'est beaucoup moins quand il s'agit de prendre des mesures en faveur des riches.

Pourtant, à la lumière des faits, on voit que le "goutte à goutte" est loin de fonctionner. Ainsi la croissance exceptionnelle (6,7%) de l'année 1984 n'a permis de réduire la pauvreté que de 0,8%, essentiellement parmi les hommes adultes blancs (15). Une enquête sur le lien entre chômage et pauvreté montre que seulement 1/10ème des personnes vivant dans la pauvreté entre 1967 et 1975 n'auraient pas été pauvres si le chef de famille avait tra-

Il y a à cela plusieurs raisons. Tout d'abord les 2/3 des familles dans la pauvreté ont à leur tête une personne âgée, ou handicapée, ou une femme avec enfant en bas âge. Ensuite, les nouveaux emplois sont créés dans des secteurs où les salaires sont bas et tendent à diminuer. Enfin le nombre d'emplois créés est limité et, après chaque récession, la reprise s'effectue avec un niveau de chômage plus élevé que lors de la précédente reprise.

Autant de raisons qui font que si la politique de l'administration Reagan se poursuit on assistera encore à une croissance de la pauvreté aux Etats-Unis. Le phénomène sera aggravé par le vieillissement régulier de la population et le nombre croissant de femmes seules avec en-

(14) George Gilder, op. cit., p.67.

(15) Christian Science Monitor, 13 septem-

(16) Social Service Review, n° 54, 1980 "Unemployment and Proverty".

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